Les Interviews Rapidus

24/09/2021 : Interview de Rich Gray - Aeon Zen

Rich Gray - Aeon Zen

Prog censor (Tibère): Bonjour et merci de nous accorder un peu de ton temps. Tu es le fondateur du groupe Aeon Zen que tu as créé en 2008. Peux-tu nous expliquer les débuts de cette aventure?


Rich Gray: Salut! Bien sûr, Aeon Zen a commencé en 2008 comme un moyen pour moi d'exprimer toutes mes idées musicales après avoir fait partie d'autres groupes, plus collaboratifs, qui avaient tendance à souffrir de problèmes de membres où d'une sorte d'affrontement retardant inévitablement l'avancement. J'ai donc commencé par écrire et enregistrer tous les instruments moi-même tout en faisant appel à de nombreux chanteurs talentueux (tels que Nils K Rue de Pagan's Mind, Michael Eriksen de Circus Maximus, Nick D'Virgilio de Spock's Beard et bien d'autres), jusqu'à ce que nous commencions à jouer en live, avec des gens comme Devin Townsend, Tesseract et plus, avant de nous installer avec une formation complète au cours des dernières années.
Depuis, Aeon Zen a sorti 5 albums, un EP et plusieurs albums live, avec notre 6e et dernier album, «Transversal», qui sortira le 24 septembre 2021.


Pc: Quelle est la signification du nom Aeon Zen?


RG: Aeon Zen fut le premier Premier ministre du Paraguay après la guerre des fromages de 1860 [rires]. Non mais plus sérieusement, c'est un nom un peu ambigu, mais il y a deux ou trois choses que j'ai toujours aimées à ce sujet, c'est qu’il couvre de A à Z comme notre musique a tendance à le faire, allant du heavy metal au jazz, en passant par le vaudeville et n'importe où le flux nous emmène, et il se trouve toujours en haut des pages Web commençant par un A [rires]. Il faut interpréter ce nom comme étant un sentiment de paix (Zen) éternelle (Aeon), donc même s'il s'agissait de notre dernier album, la musique vivra toujours.


Pc: Quels sont les musiciens qui t’accompagnent dans cette entreprise?


RG: Nous avons l'incroyable Andi Kravljaca au chant, qui est avec moi depuis le début, chantant sur chaque album d'Aeon Zen. Vous pourriez aussi le reconnaître dans des groupes comme Seventh Wonder, Silent Call, Thaurorod, Bioplan et bien plus encore.
Aux guitares lead, nous avons le talent aveuglant Alistair Bell. Ali nous a rejoints pour la première fois en 2014 lorsqu'il a enregistré quelques solos pour notre 4e album «Ephemera», et depuis lors a joué de la guitare sur le suivant «Inveritas» et prête une fois de plus sa marque unique de shred mélodique, fusion, créatif et mélodique à Transversale.
Enfin, à la batterie, Steve Burton est fantastiquement doté de membres de pieuvre. Il nous a rejoints pour la première fois en 2010 et est resté avec le groupe depuis, étant une force solide à chaque concert.
En dehors de ces gars, je m'occupe aussi de la basse, des guitares, des claviers, des voix supplémentaires et de la production.


Pc: «Transversal» constitue le 6e album et présente un concept un peu particulier. Peux-tu nous le décrire et comment a-t-il évolué?


RG: Les tout débuts de «Transversal» remontent à 2007, et la majeure partie de la musique a été écrite avant même qu'Aeon Zen n'existe. J'ai essentiellement écrit et enregistré des versions brutes de tout l'album moi-même, instrumentalement, au mieux de mes capacités à l'époque [rires]. Lorsque nous avons décidé de mettre un terme au voyage Aeon Zen, «Transversal» étant notre ultime album, j'ai eu l'idée de réenregistrer, de développer et enfin de terminer ce morceau de plus de 30 minutes de musique que j'ai commencée il y a bien longtemps.
C'est un sentiment de fin très réconfortant, pour moi, que le dernier morceau de musique que le groupe sortira est aussi la toute première chose à avoir été écrite, et ramène le groupe à nos racines.


Pc: Tu as également fait partie de Timefall. Peux-tu nous parler de cette période?


RG: Je suppose qu'on pourrait dire que Timefall a été le premier groupe «à proprement parler» dans lequel j'ai joué, en 2007. Avant cela, j’ai joué dans quelques groupes avec des amis de l'école, mais ceux-ci n'ont jamais fait plus qu'un concert ici et là, et pas de vrais enregistrements, alors quand j'ai rejoint Timefall, c'était le grand moment! Ils avaient déjà sorti un album complet, et après l’avoir rejoint, j'ai joué de la basse sur l'EP suivant du groupe avant de créer ma propre musique, qui s'est avérée être Aeon Zen. C'est dans Timefall que j'ai rencontré pour la première fois mon ami de longue date et ancien d'Aeon Zen, Matt Shepherd, qui a depuis joué en live avec Aeon Zen et enregistré des solos sur de nombreux albums d'Aeon Zen, y compris sur «Transversal».


Pc: En 2015, tu as intégré, en tant que bassiste, le groupe de trash Annihilator. Parallèlement, tu gères une société d’enregistrement, de mixing et d’édition et tu proposes également tes services en tant que musicien de session. Comment fais-tu pour organiser toutes ces activités?


RG: C'est beaucoup de travail de jongler entre toutes ces activités, mais tout s'arrange! Quand je suis à la maison, je travaille toujours dur sur la musique soit pour moi-même, Aeon Zen ou d'autres clients. Quand je suis sur la route avec Annihilator, c'est évident que ça devient difficile, mais j'arrive toujours à faire pas mal de choses, que ce soit des choses comme l'édition audio dans le bus de tournée pendant les temps d'arrêt, l'écriture de musique ici et là, il y a toujours de quoi s'occuper!


Pc: Je suppose que tu as été impacté, comme tout le monde, par la situation sanitaire ces derniers temps. As-tu l’intention de défendre «Transversal» sur scène et dans quelles conditions?


RG: «Transversal» est notre façon de dire merci et bonne nuit à Aeon Zen. Nous n'avons pas l'intention de tourner avec l'album, mais nous voulions le sortir pour marquer la fin du groupe afin que, plutôt que de s'estomper lentement, nous sortions avec un BANG final!


Pc : Quels sont tes projets dans le futur?


RG: Je travaille actuellement sur un album solo qui, j'espère, verra le jour en 2022, et puis j'ai mon travail en studio chez Grey Matter Audio et aussi les tournées avec Annihilator, une fois que le monde commencera à revivre. L'avenir s'annonce très radieux!


Pc: Merci pour tes réponses et à bientôt peut-être.


RG: Merci de m'avoir reçu et je souhaite tout le meilleur à vous et à vos lecteurs.

09/09/2021 : Interview de Jean-Baptiste Calluaud de Farewell

Jean-Baptiste Calluaud - Farewell

Interview réalisée le 12/08/21 – Propos recueillis via Messenger par Néron pour Prog censor.
C’est avec grande gentillesse que Jean-Baptiste Calluaud nous a consacré un peu de son temps. Quelques questions, dont les réponses précisent ou éclairent les propos tenus dans notre chronique du dernier opus de son projet Farewell: «Spinoza».


Prog censor – Bonjour Jean-Baptiste.
Pour les lecteurs de Prog censor qui seraient passés à côté de vos deux premiers ouvrages, pouvez-vous vous présenter succinctement ainsi que votre projet «Farewell»?


Jean-Baptiste Calluaud – À la base guitariste, puis multi-instrumentiste, j’ai fait partie de plusieurs groupes de metal et rock entre 1997 et 2007, à Bordeaux, en tant que guitariste, chanteur ou batteur. Entre 2008 et 2011, j’ai fait partie du duo April dans lequel je composais et chantais, avec trois albums à notre actif, avant de me lancer seul dans Farewell avec la sortie du premier album «Living ends» en 2015, puis «Sequoia» en 2016, pour finir avec ce nouvel album «Spinoza». J’ai fait de la musique mon métier aussi, car je suis ingénieur du son et producteur dans le studio que j’ai fondé en 2007: Hesat Recordings.


Pc«Living Ends» votre premier essai était saupoudré de motifs classiques voire lyriques, de sonorités organiques (Cordes, samples orchestraux…), «Sequoia» davantage brut et électro, quel a été le fil conducteur du projet «Spinoza»?


J-B C – «Spinoza» était l’album que j’avais besoin de faire, au contraire des deux précédents qui ont émergé d’une envie. Il est né dans la douleur et je n’ai pas tellement réfléchi à un axe de production particulier pour celui-ci, j’ai juste écrit sans m’arrêter et en étant le plus honnête possible. Au final, je pense qu’il est un mélange nuancé entre les deux précédents albums au niveau de la couleur.


Pc Il semble, par ailleurs, que le piano ainsi que les programmations rythmiques complexes, parfois à la limite de la «Jungle», soient des constantes à travers vos albums. J’ai même l’impression, concernant cet «art» du beat bien senti, que cela se renforce avec le temps?


J-B C – Il m’arrive souvent de commencer à composer par la rythmique, et que les notes viennent après. La texture couplée au rythme me donnent souvent une ambiance de base pour poser les notes. Dans «Spinoza», j’ai adoré joué avec des rythmiques déstructurées sur des caisses, ou pianos, pour perdre l’auditeur dans un sentiment d’oppression («Lockdown») ou au contraire de légèreté («I am Multiple»). Il y a également beaucoup de mélange entre le jeu de Xavier Richard (batteur sur l’album) et des patterns plus électro.


PcEffectivement, «Spinoza», avec une première plage intitulée «Lockdown»!? Alors, ce confinement, mis à part les dégâts qu’il a provoqués dans la profession, fut-il un espace de réorganisation, de réflexion, de création ou une sinistre fatalité, un endroit dans lequel il a bien fallu passer le temps?


J-B C – Globalement ces dernières années ont été un sacré bordel dans ma vie, et au final ce confinement m’a obligé à me poser une question simple: après toutes ces années, qui suis-je devenu? Pour avancer, j’avais besoin de porter un regard sur le passé; «Spinoza» en est le manifeste. Mais pas que. Il est également un regard vers l’avenir et le champ des possibles. La couverture de l’album (réalisée par la peintre Aurora Art) retranscrit cette idée d’ombre à la lumière, par l’Art.


PcUne excellente collaboration, sur un de mes titres préférés, «Will»... Qu’est-ce qui motive le besoin d’inviter pour un titre donné? Parlez-nous également un peu de Madly Stock?


J-B C – «Will» a été le dernier titre que j’ai produit pour cet album. Mais il manquait quelque chose… La touche finale qui allait équilibrer le contraste général de l’album. J’ai rencontré Madly l’été dernier en studio car nous exerçons le même métier. C’est quelqu’un de profondément passionnée et très talentueuse. Elle m’a parlé de sa chaîne YouTube, «JustMad Music», sur laquelle elle chante en duo avec son amie Justine. L’évidence était là: c’était elle qui devait apporter la lumière à ce titre.


PcJustement, en tant qu’ingénieur du son, le technicien en vous a-t-il une approche analytique systématique de la musique, du son (déformation professionnelle), ou vous laissez-vous d’abord aller à la composition en remettant cet aspect à plus tard?


J-B C – Malheureusement, la prise de son et le mixage auront eu raison de mes oreilles innocentes… Je suis dans l’analyse presque tout le temps, malgré moi. L’autre jour à la radio, avec mon fils de 8 ans, on est tombés sur le dernier single de «The Strokes», il a eu droit à une analyse de logique de production de Rick Rubin pendant 15 minutes… Je crois qu’il me déteste depuis…


PcÀ peine ce troisième opus sorti, oserais-je vous demander: quoi pour la suite?


J-B C – Des clips sont en préparation… Il est également probable que Farewell se produise sur scène un de ces jours.


PcPour conclure, j’en ai «une», point de Spinoza mais de Schopenhauer qui dit: «L’harmonie est à la mélodie ce que la sauce est au rôti». Un commentaire?


J-B C – J’aurais tendance à dire que cette citation me donne faim! Il y a une citation de Spinoza qui est très belle et qui m’a beaucoup inspiré: «La paix n’est pas l’absence de guerre, c’est une vertu, un état d’esprit, une volonté de bienveillance, de confiance, de justice».


PcMerci à vous.


J-B C – Un grand merci à vous, et longue vie à Prog censor.

16/07/2021 : Interview Jostein Smeby (Arabs in Aspic)

Interview Jostein Smeby (Arabs in Aspic)

Prog censor (Cicero 3.14 et Vespasien) Tout d'abord, Prog censor vous remercie pour cette interview.
Arabs in Aspic, pourquoi avoir choisi ce nom?
Arabs in Aspic/Jostein Smeby – Salut Prog censor!
Comme beaucoup d'autres groupes, au début, nous avons changé plusieurs fois le nom du groupe. Je pense que le tout premier était «Plastic Fingers». Lors de notre premier vrai concert, nous nous appelions Pilot. Mais le père de Tommy nous a dit que Pilot était un groupe bien connu des années 70, alors il nous a fallu changer le nom la veille du concert! L'un de nous recherchait «Larks tongues in Aspic» de Crimson sur le net, quand il est tombé sur un livre sur le cricket intitulé «Arabs in Aspic». C'était si obscur qu’il fallait le choisir!


PcComme de nombreux groupes, vous avez commencé par jouer des reprises. Vous souvenez-vous d'une setlist typique de l'époque?
AiA/JS – Au début, nous ne jouions que de vieilles chansons de Black Sabbath. Les premières années, nous avons fait une nouvelle reprise de Sabbath pour chaque concert. Nous avons aussi fait quelques Electric Wizard, Sleep, Kyuss et Fu Manchu. Plus tard aussi Uriah Heep et du Van der Graaf Generator.


PcDans les 2 premiers LP, il y a des allusions à Caravan (musique) et Mountain (paroles). Est-ce que j'en ai manqué d'autres?
AiA/JS – J'ai toujours aimé Mountain et Caravan, donc au début nous avions des riffs très proches de certains classiques. Je suppose que vous pouvez toujours en entendre, mais nous n'avons plus besoin d'inspirations spécifiques.


PcHabituellement, vous présentez Black Sabbath comme votre principale influence. De mon point de vue, j'ai surtout entendu une sorte de prog de la Côte Ouest (Trondheim est une ville de l'ouest!)
AiA/JS – On a commencé par ne jouer que du Sabbath, donc c'est évident qu'on est content quand on fait un riff qui nous secoue l'âme et les tripes. Au début, nous écoutions beaucoup de stoner et de doom. Plus tard, les inspirations sont venues davantage du rock progressif classique et du kraut. Nous avons aussi écouté les fantastiques groupes prog de Norvège et de Suède du début des années 70, tels Ruphus, Tante Mary, Junipher Green, Høst, Titanic et Novembre, pour n'en nommer que quelques-uns.


PcÀ propos de «Progeria», le titre est-il un moyen d'informer que musicalement ta jeunesse n'a jamais été?
AiA/JS – Je ne sais pas… Tu as peut-être raison. Sur nos deux premiers albums, nous venions de commencer à jouer de la musique. Nous n'avions pas vraiment commencé à pratiquer avant 20 ans! Nous n'étions pas des musiciens, nous étions des sauteurs à ski pros et semi-pros! Je pense que l'idée derrière le titre était qu'on écoutait la même musique, celle des vieux!


PcJ'ai entendu pour la première fois «Progeria», il y a quelques jours, et j'ai immédiatement reconnu votre «son». Pourtant la moitié du groupe a changé. Sur votre troisième album sont arrivés Erik et Stig. Qu'ont-ils apporté?
AiA/JS – Le son est en quelque sorte similaire à Arabs d'aujourd'hui. Je suppose que c'est parce que j'ai toujours écrit la plupart de la musique et qu'Eskil joue toujours de sa grosse batterie de la même manière. Il a toujours beaucoup participé et il m'aide avec les arrangements. Nous utilisons toujours une couleur vintage et les échos tournent toujours!
Le son de nos premiers enregistrements est également un peu différent. Nous jouions sur des guitares accordées C avec des épaisseurs cordes spéciales (0,80, 0,13, 0,38 et 0,46).
Quand Erik et Stig nous ont rejoints, nous sommes passés en standard tuning et avons dû améliorer à la fois la composition et notre jeu car Erik et Stig sont tous les deux de «vrais» musiciens, alors Eskil et moi avons dû commencer à nous entraîner. 🙂


PcPrévoyez-vous une tournée spéciale pour promouvoir ces 3 premiers albums et/ou quel est votre programme de concerts pour 2021?
AiA/JS – 2021 est dans la continuité de 2020! Pour la première fois, en 2020, nous avions prévu de faire de nombreux concerts pour promouvoir «Madness and Magic». Je suppose que nous continuerons à travailler en studio cette année. Cependant nous ferons un concert avec Wobbler en Espagne, en novembre, mais pas de tournée cette année.
Je travaille toujours sur le remix de «Pictures in a Dream», «Victim of your Father's agony» et «Syndenes magi». Ces albums seront réédités en début d'année prochaine dans un coffret chic.
Nous travaillons également sur un nouveau disque. La face A est déjà terminée.


PcPour tes 6 premiers albums, tu as utilisé 5 maisons de disques/producteurs avant Karisma. Est-ce si difficile de trouver la bonne?
AiA/JS – Ce n'est pas parce que c'est difficile. Nos deux premiers enregistrements sont sortis en CD sur notre propre label. J'ai envoyé les enregistrements de «Strange frame of mind» à Panorama Record et ils ont vraiment aimé, alors on fait plus la reprise en double LP de nos deux premiers CD. Ensuite, nous avons été contactés par Black Widow Records (Italie) qui a voulu nous signer. Avec eux nous avons fait «Pictures in a dream» et «Victim of your father’s agony». Mais la distance et les frais d’importation des disques en Norvège nous a fait préférer une maison de disque plus locale.
Nous avions un bon dialogue avec Karisma avant la sortie de «Syndenes magi», mais nous étions pressés de le faire sortir pour un concert de promotion en Italie (ProgFest NDLR). Karisma avait besoin de plus de temps pour bien faire la promotion, alors Robin de Karisma l'a sorti sur ses propres disques Apollon.
Maintenant, Karisma gère tout notre catalogue.


PcCes albums ont été remixés. Quelles sont vos «nouvelles» sensations vis-à-vis de ces anciennes chansons?
AiA/JS – J'aime toujours autant la magie du son de nos 2 premiers albums. Nous ne savions pas bien jouer, mais nous avions une attitude. «Progeria» est seulement remasterisé, car les bandes originales ont été perdues. Jacob Lupo a fait un excellent travail ici sur les basses fréquences de cet enregistrement. «Far Out in Aradabia» est à la fois remixé et remasterisé. J'ai fait des doublages de voix et de guitare et Stig a fait de nouvelles parties de claviers. Cela ressemble un peu plus à l’Arabs d'aujourd'hui. Les bandes originales de «Strange frame of mind» sont également perdues, j'ai donc dû faire beaucoup de doublage vocal sur celles-ci pour que le remix fonctionne. Le mix et le master d'origine sont fins et durs, nous avons donc dû travailler beaucoup sur celui-ci pour qu’il fonctionne. Même si j’aime cet album, je ne l'ai jamais écouté à cause de la production! Je pense que c'est peut-être notre meilleur album pour ce qui est des chansons entraînantes. Merci encore à Jacob, même moi je peux apprécier l’album maintenant.


PcÊtes-vous capable d'expliquer l'énorme mouvement prog de qualité en Norvège. Airbag, Gazpacho, Jordsjo, Wobbler, Meer, Motorpsycho, Kerrs Pink, etc. dans un pays de seulement 5 millions d’habitants?
AiA/JS – Plein de raisons, les Norvégiens viennent aux concerts et achètent nos disques. Nous sommes très solidaires. Les musiciens traitent le public comme des amis. Nous avons une page Facebook en Norvège appelée Progheads, avec 3500 membres. Les membres s'informent ainsi les uns les autres.
Nous soutenons également nos groupes, nous allons à des concerts et achetons les disques signés des uns et des autres. Lorsque nous partageons la scène, nous partageons aussi le matériel et l’hébergement.
Nos maisons de disques osent sortir de la musique qui ne sera probablement pas diffusée à la radio.
Il y a des foires aux disques et des collectionneurs de disques dans tout le pays.
Il n’y a pas vraiment besoin de police pour le prog rock en Norvège, cela aide. Nous sommes humains et dynamiques, nous ne sommes pas des machines en plastique,programmées pour faire les mêmes progressions d'accords que Genesis ou Yes faisaient il y a 50 ans!
Nous buvons beaucoup de bière! (Rire)


PcY a-t-il des festivals de prog en Norvège?
AiA/JS – Les grands festivals en Norvège ne sont pas encore prêts pour le rock progressif, mais nous avons quelques beaux festivals de week-end dans tout le pays. Ici, nous rencontrons le meilleur public de Norvège. «We låve Rock» et «Haugaland Prog og Rock» sont des classiques.


PcÊtes-vous impliqués dans d'autres mouvements musicaux ou groupes norvégiens?
AiA/JS – Je suis enseignant, donc j'apprends la musique aux jeunes presque tous les jours. Je passe beaucoup de temps dans notre propre studio, situé dans l'école où je travaille. J'aide parfois d’autres en studio, mais je n'ai pas trop de temps libre. L'enseignement et Arabs m’accaparent beaucoup. Les autres membres du groupe sont impliqués dans des projets locaux comme Atrox, Manifest et Hoist.


PcMerci pour cet entretien... et on vous attend pour une bière!

14/07/2021 : Interview de Francis Décamps

Prog Censor : Interview de Francis Décamps

Prog censor (Commode)Bonjour Francis. Un grand merci d’avoir accepté de répondre à mes questions pour Prog censor, magazine de prog’ Facebook.
C’est donc le dernier album des Gens de la Lune. Peux-tu dévoiler ce qui est à la base de cette décision? Personnellement, je l’estime comme le meilleur!

Francis Décamps – Bonjour à toute l’équipe de Prog censor ainsi qu’à tous vos lecteurs. Que dire? L’un des membres du groupe a décidé de revenir sur terre, il est vrai que la Lune, ce n’est pas la porte d’à côté… Je plaisante!
Je veux simplement dire que Gens de la Lune était un groupe multigénérationnel avec toutes les qualités que ça comporte, mais aussi avec des inconvénients et, parmi ceux-ci, il y en a un qui se détache, c’est la disponibilité. Damien, notre guitariste, était persuadé qu’il allait en manquer dans un futur proche et sa hantise était de penser qu’il pourrait un jour ou l’autre planter le groupe.
Il a donc pris la décision d’arrêter après la sortie de l’album et nous en a fait part avant de rentrer dans la phase d’enregistrement. Nous en avons longuement discuté ensemble et notre choix n’a pas été celui de le remplacer par un nouvel élément, non pas parce qu’il était irremplaçable, personne ne l’est, mais simplement parce que c’est toujours un lourd investissement que d’intégrer un nouveau membre dans un groupe et de plus, la situation sanitaire que nous traversons ne nous permet plus de répéter dans nos locaux habituels beaucoup trop exigus, d’où notre choix commun d’achever cette belle aventure lunaire sur un dernier album afin de marquer le coup.
Mais c’est une fin heureuse, nous entretenons tous de très bonnes relations et à mes yeux, c’est essentiel.


Pc Avec «Pentacle de Lune», tu effectues un véritable album concept, progressif dans l’âme. Cela sera-t-il toujours le type de rock symphonique que tu préfères?
FD – Personnellement, je suis ouvert à tous les styles de musique à partir du moment où les émotions des artistes sont du voyage mais il est aussi vrai que le rock symphonique progressif fait partie de mon ADN et je ne saurais le renier.
J’aime surtout la passion de faire voyager les auditeurs au centre d’une aventure dans laquelle ils se laissent aller à leur propre interprétation tout en leur proposant un fil conducteur.
Concernant «Pentacle de Lune», il y a aussi une autre raison et celle-ci concerne le groupe. Lors de la conception du précédent album, on peut dire que j'avais apporté, sans pour autant l’imposer, le concept autour du poète Belfortain, Léon Deubel. Cette fois-ci, j’ai demandé aux membres du groupe de plancher sur une histoire, sur un concept, et Mathieu, notre bassiste, nous a rapidement dévoilé sa vision de cette nouvelle aventure lunaire, le Pentacle de Lune. Nous avons tous adhéré à son idée et l’aventure a naturellement pris forme.


PcDu coup, as-tu un ou des projets pour le futur?
FD – Le futur, c’est déjà aujourd’hui avec la préparation de mon prochain album. Pour ce faire, j’ai la chance de partager ce nouveau challenge avec Pascal Gutman, que l’on ne présente plus, avec son stick magique, et Fabrice Bony derrière les fûts mais aussi à la guitare, que l’on ne présente plus non plus tant son talent est reconnu de tous.
Ce projet n’est autre que la conclusion du triptyque que j’ai consacré à mes revisites d’Ange. Le premier tableau, «Caricatures», a été créé afin de fêter mon soixantième anniversaire, le second, «Le Cimetière des Arlequins», afin de commémorer à ma façon le cinquantième anniversaire du groupe et le dernier, «Au-delà du Délire», pour mes 70 balais que j’atteindrai, si tout va bien, en mai prochain.
À la différence des deux précédents albums qui ont été uniquement créés dans un but discographique, avec «Au-delà du Délire», je reprendrai le chemin de la scène avec notre trio qui se produira sous le nom de: «Francis Décamps et les cas G.B.».
Grâce à l’énorme implication de Luc, notre manager, nous serons en tournée à partir de mai 2022 et j’espère la sortie de l’album studio pour décembre 2021.
Ensuite, j’ai encore pas mal de projets prêts à être mis en œuvre. Je suis une sorte de boulimique et j’espère continuer ainsi le plus longtemps possible, au moins une bonne dizaine d’années où vous devrez encore me supporter!


PcCette longue période d’aliénation due au Covid a-t-elle permis un regain d’écriture et de composition de ta part? Comment as-tu vécu cette année synonyme de galère pour beaucoup et plus encore pour les artistes?
FD – Je ne vais pas me plaindre. Le Covid c’est difficile pour nous tous et ma priorité, dès sa venue parmi nous, fut de me préserver et ainsi préserver les autres.
J’ai la chance d’avoir un studio où je suis isolé de tout; j’ai donc pu continuer à travailler, faire les séances d’enregistrement avec les membres du groupe et ensuite mixer l’album. Actuellement, je prépare toutes les maquettes de «Au-delà du Délire», je suis un peu plus confiant parce que mon épouse et moi sommes vaccinés, mais je reste méfiant face à l’évolution des variants tout en continuant de tracer ma route.
En attendant, ça reste tout de même difficile, surtout en ce qui concerne les ventes de notre dernier opus car, par le passé, nous vendions beaucoup à chacun de nos concerts, les gens aiment garder un souvenir de ces soirées mémorables…
Croisons les doigts pour un futur plus radieux!


PcSi tu reviens sur 50 ans de carrière, Ange et toi à travers tes différents projets, quelle grande réflexion te vient à l’esprit? Une pensée globale ou des myriades de souvenirs?
FD – Je ne fais pas partie des nostalgiques qui pensent que tout était mieux avant, même si, au fond, je dois admettre que j’ai eu la chance de naître durant une période où tout était à reconstruire et où la jeunesse avait, quelque part, la tête dans les étoiles.
Avec Ange, nous avons eu la chance d’éclore durant cette période et, même s’il me reste comme tout un chacun des souvenirs inoubliables, c’est la magie de cette époque qui reste intacte à mes yeux, cette insouciance où tout était permis et, pour ma part, c’est dans la musique que j’ai exploité cette richesse qui s’offrait à moi, sans même m’en rendre compte. Après coup, je me dis que j’ai eu beaucoup de chance d’avoir pris ce chemin et d’avoir vécu avec ce groupe mille et une aventures qui me laissent penser, avec le recul, que je fais partie des privilégiés de la vie.


PcPour rester sur le sujet, quel est ton meilleur souvenir dans ta déjà longue et riche carrière?
FD – Honnêtement, j’ai trop de choix et si je me mets à tous les énumérer… je crois qu’il y a de quoi écrire un roman. Peut-être qu’un jour je me consacrerai à son écriture, qui sait?
Mais comme je ne veux pas rester sans réponse, si je dois en choisir un, je prendrais celui de notre passage avec Ange au festival de Reading en 1973.
Pour la petite histoire, je dois revenir quelques années auparavant. Une nuit, durant mon sommeil, j’ai fait un rêve: je jouais dans un groupe sur une scène devant des milliers de personnes et il y avait au milieu de la foule une tour drapée de noir, très imposante. De tout temps, j’ai toujours eu beaucoup de mal à me souvenir de mes rêves mais, lorsque je suis sorti du sommeil ce matin-là, celui-là était encore très présent dans ma mémoire.
Vint alors le jour où nous sommes arrivés au Reading Festival avec Ange. L’entrée des artistes ne permettait pas de voir le public, une énorme structure de trois scènes nous en cachait la vue. De suite, nous fûmes avertis qu’il nous était impossible de procéder à la balance de nos instruments et qu’on nous indiquerait le moment où nous pourrions juste vérifier que notre matos fonctionne, à quelques minutes de notre entrée en scène.
Nos deux roadies avaient terminé le montage et tout était branché lorsqu’un type de l’organisation nous invita à rejoindre la scène afin de vérifier aux casques que tout fonctionnait bien. Je me souviens très bien des marches raides qui donnaient accès au plateau, je les ai grimpées, le trac au ventre, et lorsque je me suis retrouvé sur les planches, l’image exacte de mon rêve m’apparut soudainement: les milliers de personnes assises étaient là et la tour aussi puisque c’était de là que les ingénieurs du son et les éclairagistes travaillaient; elle était entourée d’un tissu noir afin de cacher sa structure métallique. Un flash énorme! Une heure et quelque plus tard, c’était 30000 spectateurs qui se levaient d’un trait pour nous ovationner. Ben! Ça marque la vie d’un homme.
Je me pose encore la question: mon rêve était-il prémonitoire?


PcJ’ai un fantasme… Est-il possible un jour d’imaginer un album des deux frères Décamps, rien que vous deux, se partageant le chant et les claviers, une sorte d’apothéose angélique pour des milliers de fans?
FD – Il ne faut jamais dire «jamais» et c’est une de mes devises favorites car tout est possible en ce bas monde!
Personnellement, je ne serais pas contre de réaliser ton fantasme parce que, d’une part, je suis un boulimique de la vie et que, d’autre part, c’est toujours très enrichissant de faire ce genre de retrouvailles. Je suppose que notre public en serait ravi et donc je n’y vois que du positif.
Dans cet optique, pour l’instant, Luc, mon manager, a effectué une démarche qui va un peu dans ce sens, en proposant à Christian, Tristan et moi-même de faire un concert ensemble. L’idée fait son chemin et il y a de fortes chances qu’elle se réalise, c’est déjà un pas de fait!


PcJe te sens en pleine forme. As-tu atteint une sorte de plénitude spirituelle et physique?
FD – Je suis en pleine forme vu mon âge. Physiquement ça se passe pas trop mal et j’ai appris à écouter mon corps et à être plus attentif à ses besoins. Dans ma vie privée, c’est un pur bonheur et ça me permet de m’épanouir dans mes projets artistiques.
En prenant de l’âge, je me suis rendu compte que le temps passe beaucoup trop vite et que chaque jour doit être vécu avec passion car, d’un jour à l’autre, tout peut basculer ou s’arrêter définitivement. Je veux continuer à faire de mon mieux, le plus longtemps possible, en persévérant dans ma carrière artistique tant que, physiquement, je serai capable d’assurer.


PcPour finir, l’actualité toute proche… Reverrons-nous les Gens de la Lune sur scène pour un dernier tour d’adieu?
FD – J’espère qu’une quatrième vague ne viendra pas détruire tout ce que nous sommes en train de mettre en place avec mes compères, Luc, notre manager, et toute l’équipe qui nous suit. Ce fut le cas au printemps dernier où nous devions faire notre tournée d’adieu. C’est frustrant de ne pas aller à la rencontre de notre public qui nous manque, mais nous espérons tout de même faire deux concerts au mois de mars prochain pour marquer le coup!


PcC’est le moment de rajouter ce que tu voudras. Libre parole…
FD – Je voudrais simplement remercier tous ceux qui continuent à s’intéresser au rock progressif,qui est une musique qui ne rentre pas dans le moule, qui ne passe pas auprès des médias, d’ailleurs certains d’entre eux ne savent même pas que cette musique existe!
Je voudrais doublement les remercier car c’est grâce à eux que nous continuons d’exister, c’est grâce à eux que j’ai vécu certainement de grands moments dans mon existence et ce sont eux qui me donnent la force de continuer!
Merci à toute l’équipe de Prog censor d’exister et longue vie à vous!


Questions de Bruno Versmisse (17/06/2021)

29/05/2021 : Interview de Stefano Giannotti (OTEME)

Interview de Stefano Giannotti (OTEME)

Stefano Giannotti, vidéaste, compositeur et principal responsable du projet OTEME, a accepté de nous dévoiler les thématiques, très riches, abordées dans «Un Saluto alle Nuvole».


Prog censor: Peux-tu nous présenter le projet OTEME et son apparition?
Stefano Giannotti: OTEME est l'acronyme d'Osservatorio delle Terre Emerse (Observatoire des Terres émergées). Il a démarré officiellement en 2010 sur les cendres de deux groupes précédents, l'Ensemble IL TEATRO DEL FARO – un trio/quatuor spécialisé en musique de chambre et théâtre musical/performance avec lequel j'ai travaillé entre 1991 et 2003 – et VAGA ORCHESTRA, un grand ensemble de mes étudiants qui jouait des arrangements de musique pop. Une première apparition d’OTEME en tant qu’Ensemble IL TEATRO DEL FARO a eu lieu en 2002 avec une production comprenant des morceaux de «L'agguato, L'abbandono, Il Mutamento» (qui est devenu en 2015 le deuxième album d’OTEME); dans cette sorte de «pré-OTEME», il y avait la chanteuse-claviériste Emanuela Lari et le percussionniste Riccardo Ienna; la chanteuse et flûtiste Valeria Marzocchi faisait partie de VAGA ORCHESTRA.
Fondamentalement, OTEME est un ensemble vocal et de musique de chambre qui interprète un répertoire comprenant également de la musique classique contemporaine, de l'improvisation et du théâtre. Nous nous définissons comme un collectif, bien que j’en sois le seul compositeur, et notre structure permet un échange de vues intensif et une créativité partagée. Nous nous considérons comme un collectif car nous passons beaucoup de temps à étudier ensemble, et très souvent les meilleures solutions surgissent lors de nos répétitions plus que des partitions écrites. Selon le type de projet, nous ouvrons souvent les portes à d'autres musiciens qui s’intègrent dans le groupe, en particulier aux jeunes interprètes.


Pc: Qui a participé à l’élaboration de «Un Saluto alle Nuvole»?
SG: Tout d'abord, «Un Saluto alle Nuvole» a été produit pour le théâtre italien SPE-Associazione Dello Scompiglio en 2019 en tant que lauréat du concours international «Della Morte e Del Morire» («À propos de la mort et de mourir»): à cette occasion, il était impossible d'impliquer tout le line-up de l'OTEME, puisque certains de nos musiciens étaient occupés par d'autres projets et que trois d'entre eux avaient déménagé dans d'autres villes très loin de Lucca. Donc en 2018 il y a eu un changement radical dans la composition du groupe en concert; Emanuela, Riccardo et moi avons décidé d'engager trois jeunes musiciens, Irene Benedetti à la flûte et au chant, Elia Bianucci aux clarinettes et Vittorio Fioramonti au chant, à la basse/contrebasse et à l'harmonica. Après la première du 1er juin 2019, j'ai commencé à penser à l'album; alors, nous avons tous les six commencé à concocter les enregistrements; puis Lorenzo Del Pecchia (notre clarinettiste historique) et Valeria Marzocchi nous ont rejoints en studio pour des titres supplémentaires, de même pour Valentina Cinquini, notre harpiste et chanteuse, qui vit maintenant en Autriche; puis j'ai inclus deux de mes élèves pour les voix, Edgar Gomez (notre actuel bassiste et chanteur) et Gabriele Stefani, tous deux de ORCHESTRA SMS, un autre ensemble d'étudiants que je dirige en parallèle; enfin deux invités spéciaux nous ont rejoints, Antonio Caggiano au vibraphone et Blaine L. Reininger au violon. À la fin, sur l'album, nous sommes en tout 13 musiciens.


Pc: Quel est le thème de l’album?
SG: «Un saluto alle Nuvole» est un album concept sur la mort, pas sur la mort virtuelle, imaginée, faite de métaphores et de pensées sur l'âme, mais de la vraie mort, racontée à la première personne par ceux qui soignent chaque jour les malades en phase terminale, c'est-à-dire la famille, les infirmières, les assistants de santé et les médecins qui travaillent à l'Hospice de San Cataldo (Lucca). Tout est parti d'un documentaire vidéo que j'ai tourné en 2012 pour cet établissement (http://stefanogiannotti.com/en/video/say-hello-to-the-clouds-2012/).
Lorsqu'en 2018 on m'a demandé de créer une œuvre sur la mort pour la SPE, j'ai pensé à extraire quelques phrases des interviews originales et à les convertir en chansons à interpréter par OTEME. Je voulais cette fois amener des problématiques concrètes dans notre travail, juste pour expérimenter une nouvelle voie, différente de nos albums précédents. J'étais également très intéressé à utiliser le vrai langage parlé comme poésie et à voir ce qui pouvait se passer en créant des chansons autour de ce concept. Un autre grand défi était de savoir comment construire un pont entre un documentaire vidéo et une œuvre de théâtre musical.


Pc: Quelles sont les questions centrales du documentaire originel que tu as retenues pour la version musicale?
SG: J'ai posé quelques questions au personnel soignant sur son travail: Qui êtes-vous? Quel est votre travail ici? Que ramenez-vous chez vous à la fin de la journée? Qu'est-ce qui vous rend heureux dans ce travail? Vous souvenez-vous d'un moment de joie? Ces trois dernières questions en particulier étaient très délicates et provocantes, parce que les gens qui travaillent dans un hospice sont confrontés quotidiennement à la mort; ils ont pour mission d'accompagner les gens vers la mort de manière sereine, en allégeant leur douleur. Les réponses étaient très intenses et parfois émouvantes… Je me souviens que plusieurs personnes pleuraient lors de la première projection. En revanche, des aspects très humains ont émergé de cette expérience; quelqu'un a appelé le personnel médical de l'hospice «anges», les Anges de San Cataldo. Une grande partie de la vidéo est basée sur le journal de bord de l'Hospice, un livre où les familles et les amis des patients écrivent des pensées, des petites poésies, parlent de leur douleur, et remercient la structure d'avoir accueilli leurs proches.


Pc: Comment as-tu procédé au niveau de la composition et donc de la réorganisation du matériau récolté initialement sur la vidéo?
SG: Seuls quelques extraits musicaux de la bande originale de la vidéo sont présents dans la nouvelle œuvre… Fondamentalement, quelques thèmes; la musique de la vidéo était entièrement composée pour harpe et interprétée par Valentina Cinquini, notre harpiste; la chanson-titre du CD – «Un saluto alle Nuvole» – contient l’enregistrement original pour harpe du thème principal, enrichi par une mélodie jouée sur l'orgue Bontempi, un clavier-jouet des années 70; le même morceau apparaît dans la chanson «Quando la sera», mais totalement recomposé pour 11 instruments, harpe incluse, et avec une partie musicale différente; puis le thème du violon dans «Gli angeli di San Cataldo» est un autre des thèmes originaux de la musique de la vidéo. Dans l'œuvre précédente, la harpe avait la fonction de trait d'union entre les différentes scènes, elle créait la ponctuation et en même temps elle donnait l'unité à l'ensemble de la pièce.
La nouvelle œuvre ressemble plus à une cantate de Bach où il y a des solos, des chœurs, des duos, des quatuors, en contrepoint avec beaucoup d'instruments; par exemple «Chiudere quella porta», le premier morceau, surfe sur la limite entre un madrigal de la Renaissance et un morceau d'avant-rock, mais il comprend aussi une improvisation atonale qui pourrait rappeler du jazz moderne; cela reflète plus ou moins la philosophie principale de l'album, mais aussi de OTEME, qui consiste à réinterpréter les genres sous un nouveau jour, les sortir de leurs contextes habituels et créer de nouveaux cadres sur la base d'associations libres; un exemple: l'utilisation du clavecin, de la contrebasse et de la flûte, ainsi que le contrepoint de «Dieci giorni» rappelle la musique baroque, mais les harmonies générales et l'orchestration à la clarinette basse, la guitare électrique, la batterie jazz (utilisée plus comme un instrument de percussion dans la musique classique contemporaine) et en particulier la boucle sur le compte à rebours original de la NASA replace l'ensemble de la pièce dans un tout nouveau cadre difficile à définir. «Per i giorni a venire» est une sorte de pièce chillout/drum 'n' bass, mais le thème principal ainsi que l'improvisation de type jazz sont joués par un componium chromatique, une boîte à musique à cartes perforées, et il y a de nombreuses intrusions atonales. Chaque morceau de l'album a ses caractéristiques, à la seule exception de «E c'e 'qualcuno» et «Una mamma disperata» qui sont des chansons plus traditionnelles.


Pc: Quels compositeurs t’inspirent dans ton travail?
SG: Bonne question… De nombreuses influences différentes ont ponctué mon parcours artistique depuis que je suis enfant. Je dirais que les points de référence les plus importants ont été Pink Floyd, Genesis, Van Der Graaf Generator, David Bowie, Gong et Robert Wyatt alors que j'avais 15 à 20 ans; puis j'ai découvert Brian Eno, John Cage, Igor Stravinski, Steve Reich et Terry Riley, mais aussi Penguin Cafe Orchestra, Tuxedomoon, Henry Cow et tout le mouvement post-minimaliste / post-punk belge; une expérience très importante a été de rencontrer Alvin Curran, d'étudier avec lui et de devenir son assistant dans quelques œuvres («Crystal Psalms», pour sept groupes orchestraux dans sept villes européennes différentes, et «Tufo Muto», une performance dans la grande carrière de tuf à Matera avec musiciens, sons électroniques et échos naturels de l'environnement); travailler avec Alvin m'a introduit dans le monde de la radio expérimentale et a été le début de ma carrière professionnelle en tant que radio-artiste et interprète. En 1990 j'ai aussi redécouvert les nouvelles œuvres du chanteur-compositeur italien Lucio Battisti avec Pasquale Panella, de très belles chansons surréalistes, construites d'une manière très étrange à mes oreilles. Le compositeur italien Fabrizio De André, plus récemment King Crimson, Frank Zappa et David Sylvian sont d'autres points de repère importants. J’accorde également un grand poids à certains artistes d'autres disciplines, principalement le cinéma, la danse et le théâtre, comme Stanley Kubrick, Andrej Tarkovski, Sergio Leone, Wim Wenders, Atom Egoyan, Le Cirque Imaginaire, Teatro del Carretto, Roberto Castello (le chorégraphe et très bon ami avec lequel je collabore depuis 1997); toutes ces expériences m'ont accompagné et réapparaissent constamment de point en point. En littérature j'adore Joyce, Steinbeck, Ende, Carl Barks, les Peanuts, Calvino et Lem…


Pc: Comment s’est passée la collaboration avec Antonio Caggiano (vibraphone, percussions) ou Blaine L. Reininger (violon)?
SG: J'ai rencontré Antonio en 2012 à Vorno à l'Associazione Culturale Dello Scompiglio, lors des célébrations de l'anniversaire de John Cage; nous sommes devenus amis et il m'a demandé de collaborer à certains de ses projets, parmi lesquels l'inauguration du SPE (le théâtre où nous avons créé «Un saluto alle nuvole»); puis dernièrement il était heureux de participer à «Il corpo nel sogno», notre troisième album avec sa belle interprétation dans «Orfeo e moira» et «Un saluto alle nuvole» ; Antonio est un merveilleux percussionniste, co-fondateur de l’ensemble Ars Ludi, qui interprète de nombreuses œuvres originales de compositeurs importants comme Steve Reich, Jacob-TV, Giorgio Battistelli, Salvatore Sciarrino, etc. et c’est une personne très généreuse et lumineuse; sa collaboration est très précieuse pour nos œuvres. En général, je rends visite à Antonio à Rome au Studio Ars Ludi et c’est là que nous réalisons les enregistrements.
Je n’ai pas encore rencontré Blaine Reininger, tout s’est fait à distance, en échangeant des fichiers, mais il y a une histoire intéressante sur le début de notre collaboration; essentiellement Orchestra SMS, l'ensemble formé de mes élèves, interprète mes arrangements de chansons/musiques de Bowie, Battisti, Sylvian, Third Ear Band, The Residents, ainsi que des morceaux originaux composés par quelques membres. En 2018, j'ai arrangé «Some Guys» de Tuxedomoon (https://www.youtube.com/watch?v=uOJG8paiNSE) et j'ai pensé à leur envoyer la vidéo; après quelques jours, Blaine et Steven Brown m'ont répondu, probablement étonnés que quelqu'un utilise les pièces de Tuxedomoon comme matériel didactique; à cette occasion j'ai demandé à Blaine s'il aimerait jouer dans un morceau de OTEME, il a répondu positivement et puis j'ai commencé à composer «Gli angeli di san cataldo».


Pc: Ce projet sera-t-il à nouveau porté sur scène dans le futur?
SG: J'espère que oui, mais je doute que nous ayons de grandes chances de le mettre en scène comme nous l'avons fait lors de la première; à cette occasion, il y avait une énorme quantité de percussions classiques (grands tam-tams fabriqués à la main, grosses caisses, cloches tibétaines et beaucoup d'autres beaux instruments) généreusement offerts par la Fondazione Tronci, le musée de la percussion à Pistoia; quoi qu'il en soit, l'opéra est également jouable avec nos instruments et comme il est modulaire, nous pouvons également en inclure des parties dans nos concerts, mêlées à d'autres pièces. Le vrai problème est que le projet OTEME est très difficile à vendre, car nous sommes six musiciens et c’est plutôt cher; en plus il est très difficile de convaincre les théâtres et les agences de le promouvoir car ce n’est pas du rock, ce n’est pas du jazz, ce n’est pas de la musique classique contemporaine, ce n’est pas du théâtre traditionnel (ni expérimental); ajoutez à cela que le Covid a donné le coup de grâce à toute la culture en général… nous verrons dans un prochain avenir… nous devons rester forts et aller de l'avant.


Pc: Pour terminer, quelques mots pour inviter nos lecteurs à découvrir votre univers…
SG: Pour comprendre mon univers, il est important de réaliser que je déambule entre les disciplines. Mon travail se développe à la frontière entre la radio expérimentale et l'art vidéo, l'écriture de chansons et la musique classique contemporaine, la performance et le théâtre, la littérature et la recherche anthropologique. Peu importe le moyen que j'utilise… Dans mon répertoire vous pouvez trouver une pièce pour carillon de cloches aussi bien qu'une installation son-vidéo, une chanson pop ou une pièce pour orchestre (la dernière, «The Ifugao cloud» a obtenu une bourse de musique aux Philippines et est basée sur les danses traditionnelles de la région d'Ifugao dans les montagnes). Précédemment, j’ai produit deux œuvres entre le documentaire et l’art vidéo, l’une à Taiwan («Chiayi symphony» - 2007), l’autre en Pologne («The Walbrzych notebook» - 2010); de 1996 à aujourd’hui, j’ai produit plus de 20 dramatiques radiophoniques, principalement pour les radios nationales allemandes, comme Deutschlandradio Kultur, WDR et SWR, mais aussi pour d’autres radiodiffuseurs, principalement à l’étranger. Parfois, je présente une performance solo avec des objets, des instruments, des jouets et des vidéos.
OTEME joue le rôle le plus proche de la musique et de l'écriture de chansons, mais les thèmes abordés sont plus ou moins les mêmes: la mémoire, les cycles de vie, l'amour et la mort, le paysage, la société, la communication… le tout assaisonné d'une subtile touche d'humour. La meilleure façon d'aborder mon/notre travail est de visiter les deux sites Web: www.stefanogiannotti.com et www.oteme.com
et de surfer sur ma chaîne YouTube où il est possible de regarder et d'écouter des œuvres parfois non présentes sur les sites.


Pc: Merci beaucoup pour cette interview.
SG: Merci à vous et félicitations pour votre magazine très intéressant!


Interview réalisée par mail par Tibère

28/05/2021 : Interview de Daniele Giovannoni de Karmamoi

Prog censor: Salut Daniele. Quelle est la signification de Karmamoi?
Daniele Giovannoni: Tout d'abord, merci de nous accueillir à Prog censor. J'espère vraiment que vos lecteurs apprécieront cette interview, connaissant de mieux en mieux Karmamoi.
Je pense que le choix du nom d'un groupe n'est pas si simple. À mon avis, le nom doit refléter la personnalité du groupe en y incorporant à la fois le caractère de la musique et celui des musiciens. Ceci dit, je me souviens qu'après notre première répétition, nous sommes allés manger quelque chose ensemble et nous avons commencé à réfléchir au nom du groupe. Honnêtement, «Karma» est venu très vite dans nos esprits, mais ce n'était pas suffisant pour le nom que nous recherchions. Au bout d'un moment, nous avons décidé d'ajouter le suffixe «MOI» au mot «KARMA». «MOI», en argot italien du sud-est, signifie «MAINTENANT», ainsi l'union des deux mots est devenue «KARMAMOI». Karmamoi reflète totalement nos personnalités en tant que groupe et en tant que musiciens, et, en plus, il a un bon son comme mot.


Pc: Ça sonne bien, c'est vrai! Je reviens au «groupe». Tu es le seul compositeur et dans les crédits Karmamoi est présenté comme un trio (Alex Massari, guitare et Alessandro Cefali, basse) avec des invités. Cependant, certains de ces invités ont déjà participé aux 3 derniers albums (Sara Rinaldi, chant et Emilio Merone, claviers). Qu'est-ce qui fait la différence? Quelques mots sur le samouraï Steve Unruh et Adam Holzman qui vient d'un autre univers, comment sont-ils arrivés dans ce projet?
DG: Oui, je suis le compositeur de la musique et, dans «ROOM 101», des paroles aussi, et Alex et Alessandro sont mes compagnons dans Karmamoi. Cependant, ces dernières années, nous avons créé une équipe de collaborateurs que nous aimons en tant que musiciens et êtres humains. Travailler en équipe est une expérience formidable où apprendre toujours de nouvelles choses. Tu as cité Sara Rinaldi et Emilio Merone, j'ajouterais Mark Tucker (ingénieur du son) qui a travaillé avec nous sur les trois derniers albums. Mark est vraiment important pour nous, il est notre «sound maker». En parlant des musiciens invités, je vois cela comme une chance de les connaître, d'apprendre d'eux et de partager des émotions avec eux. Leurs compétences et leur art permettent d'embellir notre musique à travers leurs points de vue et leurs sentiments. Dans «The Day Is Done», notre album précédent, nous avons eu Colin Edwin (Porcupine Tree) et Geoff Leigh comme musiciens invités. Dans «Room 101», nous avons, comme musiciens invités, Adam Holzman (Steven Wilson) et Steve Unruh (UPF). Ils entrent dans le projet assez facilement. Je les ai contactés par e-mail, en leur expliquant mes idées. Ils m'ont demandé d'écouter nos albums précédents et, une fois qu'ils les ont écoutés, ils ont accepté de jouer dans «ROOM 101». À partir de là, je leur ai envoyé les démos des chansons et la musique est venue flottant sur les ondes. Adam est un pianiste fantastique, il m'a impressionné. Steve a fait un travail fantastique, jouant du violon et de la flûte. Je suis sûr que vous apprécierez d'écouter les chansons sur lesquelles ils jouent.


Pc: Que faisais-tu en 1984?
DG: Excellente question. Tu me ramènes quand j'étais jeune. En 1984, j'avais 18 ans et je terminais le lycée, j'étais amoureux de beaucoup de filles, trop peut-être 🙂, et je pratiquais la natation de compétition. 1984 a été une année importante pour moi surtout parce que j'ai commencé à jouer de la batterie. J'aimais déjà la musique et la batterie depuis mon plus jeune âge, mais j'ai commencé à jouer en 1984 et, à partir de là, la musique est définitivement entrée dans ma vie, jusqu'à ce que je devienne musicien professionnel. Je ne peux pas vivre sans musique. Je peux dire, en pensant maintenant à cette coïncidence, que ma décision d'écrire le nouvel album de Karmamoi basé et inspiré du roman de George Orwell «1984» n'est pas fortuite, mais c'est comme si elle bouclait le cercle, un fil rouge entre mes débuts et ma maturité.


Pc: Quand tu as commencé la musique, pourquoi as-tu choisi la batterie? Le guitariste a plus de valeur aux yeux des filles, la batterie c'est encombrant et plus bruyant. Un batteur en particulier t'a-t-il impressionné? Qu'écoutais-tu alors?
DG: J'ai commencé à jouer de la batterie assez tard, j'avais 17 ans, mais j'étais déjà tombé amoureux de la batterie et de son bruit à partir de 4 ans. À ce moment-là, je frappais tout ce qui était devant moi et, je pense, j'étais assez dangereux pour mes parents. Quand j'ai eu 17 ans, j'ai finalement eu ma première batterie et, à partir de là, je n'ai plus cessé de jouer. J'adore la batterie car c'est le moteur du groupe. La seule contre-indication est que, à la fin du spectacle, il est fastidieux de tout démonter et de remettre cymbales, tambours, pédales, dans les caisses. Concernant les filles, je ne suis pas sûr qu'un guitariste ait plus de valeur aux yeux d'une fille. Peut-être dans un premier temps, car il est devant la scène, mais dans un second moment, l'histoire change...
Mon héros est Jeff Porcaro, de Toto, parce qu'il était solide, avec un groove et un son formidables, et parce qu'il jouait pour la musique et pas pour lui-même. Maintenant, pour les mêmes raisons, j'aime Gavin Harrison.


Pc: Nous aimons aussi Gavin Harrisson, et il a réussi à jouer en tant que... front man avec le King Crimson avec Jeremy Stacey et l'énorme Pat Mastelotto!!! C'est une idée pour promouvoir les batteurs! 😉
DG: Oui, jouer avec plus d'un batteur pourrait être un bon moyen de promouvoir le poste, mais il faut avoir de bons batteurs dans un grand groupe, sinon le risque est de faire seulement beaucoup de bruit...


Pc: Pourquoi avoir choisi «1984» comme thème pour «Room101», tu trouves l'ambiance Covid trop légère, tu voulais contrebalancer l'ambiance? Peux-tu présenter les pistes et la signification de leurs positions?
DG: En fait, j'ai commencé à écrire «ROOM 101» en octobre 2019, avant que la pandémie de Covid n'explose partout dans le monde. Je sais que la Covid a un impact fort et profond sur nos vies, mais, comme je l'ai dit, j'ai commencé à écrire l'album avant la pandémie et je pense que le sujet pourrait nous aider à avoir une réflexion sur ce que nous sommes, sur ce que nous voulons vraiment et sur ce dont nous avons besoin. J'ai lu pour la première fois «1984», le roman de George Orwell, quand j'étais lycéen, et je me souviens que j'ai été impressionné par le roman et son sujet. Il y a deux ans, j'ai décidé de relire le roman et j'ai trouvé tellement de points communs avec la vie d'aujourd'hui que j'ai décidé d'écrire un album basé et inspiré de «1984». Alors, en m'inspirant du roman, en suivant sa séquence narrative, je raconte l'histoire du livre du côté du personnage principal à partir de sa décision d'écrire un journal, «Memory Holes», jusqu'à quand il a été torturé dans la «ROOM 101», où son esprit a été purifié par O'Brien, qui était son héros. Chaque chanson garde toujours un œil sur la réalité et la faiblesse de nos croyances et peut être considérée comme quelque chose qui peut arriver aujourd'hui ou demain. Une mention spéciale va à «The New World», la dernière chanson de l'album, qui est une réflexion sur quel genre de monde nous avons maintenant, quel genre d'humanité. À la fin de la chanson, je me tourne directement vers Winston, le personnage principal de «1984», voyant en lui le miroir du nouveau monde, scellant ainsi le lien entre le roman et la réalité.


Pc: Oui, les «ondes silencieuses». Alors que Big Brother est partout mais statique, nous avons chacun notre Big Brother portable. Le monde moderne est encore plus contrôlable de ce point de vue! J'ai écouté l'album entier une dizaine de fois. À mon avis il est moins immédiat que le précédent «The day is done» mais accroche plus profondément. (Certains diront plus prog. 😉 . Les deux dégagent une certaine langueur, avec des rythmes qui oscillent entre majestueux et énervé. Le climat qui en résulte est beau et lourd. Je les ressens comme une parfaite illustration des thèmes exposés! Karmamoi est-il un peu mélancolique?
DG: Oui, je suis totalement d'accord avec toi, le monde moderne est encore plus sous contrôle qu'avant, plus que lorsque George Orwell a écrit «1984». La signification de ma phrase «les ondes silencieuses nous traquent, pas besoin de se cacher, pas besoin de courir» c'est que chacun de nous a son propre Big Brother portable et, dans la plupart des cas, nous n'en sommes pas conscients.
Je voulais écrire un album différent de «The Day Is Done», à la fois dans les compositions et les sons, et il semble, sur la base de ce que tu dis que j'ai atteint mon but. «Room 101» est certes plus prog que «The Day Is Done», plus complexe, mais en même temps, il garde une attention particulière à la mélodie, qui est pour moi le fil qui relie et unit tout d'une chanson, harmonie, rythme, paroles, sons. Nous avons beaucoup travaillé sur les détails de chaque chanson pour que tout corresponde parfaitement au sujet de l'album et je pense que nous avons atteint le but. Pour cette raison, dans «ROOM 101», on entend différentes ambiances dans une chanson ou entre les chansons parce que nous avons pensé notre musique comme une peinture avec différentes couleurs et nuances.
Karmamoi est-il mélancolique? En fait, je n'y ai jamais pensé, mais tu pourrais avoir raison, il y a un grain de vérité dans ce que tu dis. C'est sûr que je suis un peu mélancolique et, étant le compositeur du groupe, la musique du Karmamoi en est affectée, mais je vois que cette mélancolie me permet de filtrer toutes mes émotions, leur donnant ma propre forme et ma propre vision. Bien sûr, la mélancolie ne ferme pas mes yeux sur l'espoir d'un avenir meilleur.


Pc: Tu es musicien professionnel depuis des années. J'en connais d'autres qui jonglent entre leur groupe et des sessions en studio, des émissions de concours musicaux, des cours, des performances en tant qu'accompagnateur. Et toi? Plus généralement, comment vois-tu le «métier» de musicien professionnel? Comment expliques-tu la richesse du prog en Italie?
DG: Au cours de ma carrière, j'ai joué tous les genres musicaux en tant que batteur de session, avec des artistes italiens bien connus dans des émissions en direct, des émissions de télévision, des sessions d'enregistrement, etc. J'ai aussi beaucoup enseigné, et ce fut une expérience formidable d'être en contact avec autant d'étudiants prêts et heureux d'apprendre des choses toujours nouvelles. J'étais content de ce que je faisais mais en même temps j'avais besoin de faire un pas en avant et, il y a quelques années, j'ai décidé de recentrer ma carrière uniquement sur ma musique. En ce moment, j'apporte juste mes projets musicaux, Karmamoi bien sûr, plus quelques autres projets et je joue juste pour cela. Je ne veux pas jouer et faire de la musique que je n'aime pas. Dans cette réponse, tu peux comprendre comment je vois le travail d'un musicien professionnel. Je pense qu'écrire, produire de la musique, étudier plus qu'un instrument, apprendre à utiliser des logiciels de musique, apprendre à être son propre manager est le chemin à suivre pour un musicien moderne. Être juste un artiste, à mon avis, ne fonctionne plus de nos jours et cela a été clair en cette dernière année de pandémie. La musique live et les sessions d'enregistrement ont été arrêtées par le Covid et de nombreux musiciens l'ont eu. Ils ont des problèmes pour gagner de l'argent et vivre. J'espère que dans les prochains mois tout ira mieux, mais nous devrons retenir la leçon, la vieille image du musicien qui ne joue que de son instrument a disparu. Pour survivre, un musicien a besoin de plus de compétences, comme je l'ai dit plus haut, en pensant largement, sagement à son métier, en croyant et en aimant profondément ce qu'il fait.
À propos du prog italien, je peux dire que nous avons une grande histoire et une grande réputation grâce aux maîtres du passé. PFM, Banco, Le Orme, Il Balletto di Bronzo et bien d'autres ont fait l'histoire du Prog, rendant le style prog italien célèbre dans le monde entier. La musique prog est la musique italienne la plus connue au monde. J'adore tous ces maîtres, mais en même temps je pense qu'il faut aller de l'avant, en gardant la tradition du prog italien, mais ajouter de nouveaux éléments, de nouveaux sons, de nouvelles idées pour rendre le prog italien de plus en plus intéressant pour l'avenir. Il y a tellement de super nouveaux groupes en Italie. Ils ont juste besoin d'être découverts par les fans de prog. Le prog c'est la liberté!


Pc: Robert Fripp a l'habitude de dire qu'un album est une lettre d'amour et qu'un concert c'est le «hot» rendez-vous. Avez-vous planifié des rendez-vous dans les mois à venir? Quand je t'ai rencontré dans le public du festival de Veruno en septembre 2019, étais-tu venu en reconnaissance?
DG: Nous travaillons sur des concerts pour 2022. Nous jouerons au Royaume-Uni au «1865» et au «The Musician» en avril. Nous négocions aussi pour des dates aux Pays-Bas et en Belgique. D'autres viendront bientôt.
À propos de Veruno, je ne vis pas très loin, j'y suis allé dire bonjour à quelques amis et à Verbal Delirium. J'espère que cette année il sera possible de faire une nouvelle édition de 2Days+1 à Veruno. Croisons les doigts.


Pc: Merci pour cet entretien, pour ce bel album et... à bientôt?
DG: Merci à Prog censor, à ses lecteurs et aux fans de prog.


Interview réalisée par Ciceron 3.14

17/05/2021 : Interview La Stanza delle Maschere

Interview La Stanza delle Maschere

L’univers sombre et même anxiogène de La Stanza delle Maschere nous ayant particulièrement interpellé, c’est avec un grand intérêt que nous avons posé quelques questions à Domenico «The Psychic» Lolito (guitares) et Angelo «Blood» Sposito (narration et chœurs)…


Prog censor: Pouvez-vous nous parler du groupe et de sa naissance?
Domenico: Salut, merci de nous avoir donné cet espace et pour vos questions.
Le groupe est né il y a six ans avec l’intention de vouloir rendre hommage, à notre manière, aux brillants Maîtres du passé: tant en termes de littérature (Lovecraft, Alan Poe, Artaud, Scerbanenco) que d’art musical (Jacula, Goblin, Fabio Frizzi, Osanna, Black Sabbath, Malombra).
Notre éducation personnelle est basée sur la valeur de la gratitude et nous devons tous remercier ces artistes qui nous ont donné tant d’émotions.


Prog censor: Quel est le sens du nom du groupe?
Angelo: Le sens de La Stanza delle Maschere (La Chambre des Masques) doit être recherché dans la nature et dans l’esprit de l’homme lui-même; les pensées, comme des masques, peuplent les lieux, la psyché humaine, en continuel changement, modification, évolution et intrication... Comme une mosaïque incompréhensible qui change continuellement de forme, une forme stylisée qui représente un visage humain.


Prog censor: Quels sont les thèmes identifiés dans votre premier album qui vient de sortir?
Domenico: Le thème fondateur de notre premier album est la «Mort» liée aux masques et à la tromperie de l’être humain. La mort liée à la fois au Théâtre de la Cruauté d’Antonin Artaud et au Cinéma italien d’horreur / thriller des années 70. Des masques qui cachent tous les sentiments et qui ne permettent pas d’identifier ses véritables intentions: la femme prêtre de «The House with Laughing Windows», Francesco Ducci de «Seven Notes in Black», Don Luigi Costa dans «Zeder» mais aussi «L’Alchimista Scultore».
Après la mort, bien sûr, il n’y a que l’au-delà...


Prog censor: Comment évaluez-vous votre musique? Vous sentez-vous connecté à une école musicale en particulier?

Domenico: J’ai grandi avec le rock des années 70 et avec les bandes sonores de films mais j’ai des goûts très variés; en fait, je saute facilement de Black Sabbath à Billy Cobham en passant par Joy Division.
Je suis un grand fan de Rush et d’ELP et du rock progressif italien (Balletto di Bronzo, Biglietto per l’Infero, Garybaldi, Banco del Mutuo Soccorso), ainsi que de la scène dark italienne.
Il Segno del Comando, Paul Chain, Jacula, Goblin, Fabio Frizzi et le Malombra sont de grandes influences pour nous.


Prog censor: Les humeurs que vous développez sont particulièrement sombres, je dirais même source d’anxiété. Quelle en est la raison?
Domenico: Étant une personne très positive et très gaie, moi aussi j’ai été frappé par l’anxiété sombre de la composition. C’était très étrange.
C’est comme si une partie de moi-même, que je ne connaissais pas, était sortie très naturellement. C’était moi physiquement mais ce n’était pas moi... au moins comme je me connais moi-même.
C’était très spontané.
Angelo: Je pense que le projet parvient à évoquer des sensations et des visions principalement sombres puisque notre proposition s’adresse à des thèmes qui touchent à la folie et à l’inconnu, ainsi bien sûr qu’au cinéma et à la littérature. La peur de l’inconnu, les croyances populaires, la terreur de l’obscurité... Des phobies liées à l’humanité depuis l’enfance, et qui nous entraînent souvent vers la vieillesse. Honnêtement, je n’aurais jamais pensé transmettre quelque chose d’aussi étrange et de fou.


Prog censor: Comment composez-vous votre musique? Qui participe à l’écriture et à la composition?
Domenico: Je suis un peu lent à composer parce que je préfère que chaque note soit un concentré d’atmosphères et d’émotions. Je ne joue pas tous les jours, mais seulement quand j’entends l’inspiration m’appeler et me rapprocher de mon instrument. Une fois le riff convaincant trouvé, j’essaie de dénicher des accords dont émergeront des mélodies qui peuvent changer l’ambiance de la chanson. Alex Lifeson de Rush, avec le grand Tony Iommi, est l’un de mes guitaristes préférés et ses œuvres m’ont appris que la technique et la mélodie doivent aller de pair.


Prog censor: Bien que je ne parle pas italien, il me semble que «Il Vecchio Teatro» traite du terrorisme. Pouvez-vous confirmer?
Angelo: Exactement, «Il Vecchio Teatro» est centré sur une attaque terroriste contre les spectateurs et les acteurs lors d’une représentation théâtrale; la vérité, cependant, est déconcertante, en fait, de nombreuses années après l’événement, les esprits agités des victimes peuvent enfin s’exprimer à propos de leur damnation, révélant que ce sont les habitants du pays eux-mêmes qui ont payé les terroristes pour tuer, sous le couvert d’une attaque terroriste, parce qu’ils considéraient ce spectacle comme immoral.


Prog censor: «Presenza» me semble encore plus sombre. De quoi parle cette chanson?
Angelo: «Presenza» est pure obsession et morbidité; cet homme, obsédé par la statue représentant un monstre, est transporté vers une folie extrême, aussi à travers des cauchemars angoissés qui le mèneront à l’oubli... Absolument inquiétant! Je crois qu’avec «L'Alchimista Scultore» (le sculpteur alchimiste), c’est l’histoire la plus sombre et la plus troublante.


Prog censor: Prévoyez-vous, lorsque la situation sanitaire le permettra, de jouer votre musique sur scène et, dans ce cas, imaginez-vous une mise en scène particulière?
Domenico: En ce moment, nous essayons de planifier le retour à la salle de répétition.
Pendant la pandémie, j’ai commencé à composer quelque chose de nouveau, mais je me suis laissé guider par l’inspiration.


Prog censor: Un dernier mot pour encourager nos lecteurs à vous découvrir...
Angelo: La Stanza delle Maschere est pour moi comparable à un navire qui laboure les mers, débarquant vers des terres inconnues et au-delà de toute imagination, j’espère vraiment que les auditeurs se laisseront emporter par nos créations et qui sait, peut-être ressentir des frissons et avoir des visions et des émotions spéciales tout en écoutant... Merci pour l’espace que vous nous avez réservé! Laissez-vous emporter...
Domenico: La Stanza delle Maschere est un concentré de nos grandes passions: littérature noire, musique noire et horreur / thriller cinéma.
C’est une partie de notre vie que nous voulons partager parce que, surtout en ce moment, il est nécessaire de diffuser la culture et de réfléchir pour lutter contre ce monde triste et malade. L’art nous sauvera tous…
Merci beaucoup pour cette belle interview et merci à tous ceux qui nous écouteront.
Que le «Gotico Padano» soit avec vous et... longue vie à Fulci!
Interview réalisée par mail par Tibère

03/05/2021 : Interview High On Wheels

Interview High On Wheels

Prog censor : Bonjour. High on Wheels existe depuis 2014. Pouvez-vous nous présenter la composition du trio et parler de vos précédentes réalisations?
High On Wheels : C’est Greg à la batterie, Bruno à la guitare et Gilles à la basse, on chante tous dans le groupe.
Le groupe est la création de Greg et de l’ancien bassiste Benoît à la base, puis s’est additionné Bruno en 2015 après plusieurs auditions de gratteux puis, au départ de Benoît, Gilles l'a remplacé en 2016.
On a enregistré et sorti en 2015 une démo éponyme avec l’ancien bassiste en autoproduit afin de démarcher les bars, salles et assos. Après pas mal de concerts et une petite tournée, on a enregistré notre 1er Album «Astronauts follow me down» en 2017 à la Batterie de Guyancourt (78) qui est sorti en 2018, c’est un 7 titres avec des compos principalement réalisées avant l’arrivée de Gilles.


Pc: Comment définissez-vous votre groupe et vos productions, du stoner ou du desert rock?
HoW: C'est compliqué les étiquettes. T'en as une sur ta combinaison, mais ça ne définit pas qui tu es. Aujourd'hui, on est obligé de se placer dans une case pour faciliter la visibilité mais quand on compose ensemble on ne se dit pas: «Ouais ça, ça fait stoner». On fait le son qu'on aime et ça ressemble à ce qu'on appelle du desert rock.


Pc: Pouvez-vous nous parler de votre nouvel album «Fuzzmovies» et préciser les thèmes que vous y abordez?
HoW: C'est l'album qui représente le mieux ce qu'on fait tous les trois. Pour «Astronauts Follow Me Down», Gilles faisait partie du groupe depuis seulement quelques mois, il n'avait pas eu le temps de mettre sa patte dans les compos. Là c'est le résultat d'un vrai travail à trois. On est monté d'un cran à tous les niveaux et on pense que ça s'entend.
On n'aborde pas de thème précis qu'on aurait défini autour d'une table. Si on devait en choisir un, on pourrait dire: le voyage. Que ce soit un voyage cosmique dans notre fusée, un voyage spirituel dans nos rêves, dans tous les cas, n'oubliez pas votre combinaison.


Pc: Dès le titre «Blind Your Mind», on peut entendre une voix féminine. À quel film faites-vous référence dans ce titre?
HoW: On fait référence au film de Russ Meyer «Faster, Pussycat! Kill! Kill!», on a bien accroché à cette histoire assez folle avec une bande de nanas, avec leurs supers bolides dans une Amérique des années 60, qui foutent le bordel dans une bourgade désertique. Autre référence aux films de Russ, on a utilisé des samples du film «Supervixens» pour le titre du même nom.


Pc: Dans «Hitman le Cobra», des paroles en français font leur apparition pour une histoire de vengeance. Faites-vous allusion à un film en particulier?
HoW: Oui! C'est tout simplement «Hitman le Cobra», un nanar hongkongais devenu culte en France grâce à son incroyable doublage VF et à la chronique que lui a faite le site Nanarland. On était tellement fans des répliques qu'on a voulu les caler dans un morceau pour nous faire marrer, nous, nos potes, et le public.


Pc: Quel est le sujet de «Thrill Under my Wheels»?
HoW: Le sujet de Thrill évoque un peu le film «Deathproof» de Tarantino, l’histoire d’un type psychopathe qui se donne pour mission de buter des nanas sans défenses dans sa bagnole! La base.


Pc: Comment avez-vous réalisé l’album? J’imagine que, dans la situation que nous vivons depuis plus d’un an, il a dû être difficile de travailler tous ensemble…
HoW: Heureusement on vit à l'heure d'Internet, on peut relier n'importe quel astronef à la Terre, la collaboration intergalactique est facile en ces temps de distanciation. Puis les pistes étaient déjà dans la boîte avant le premier confinement. Les étapes techniques ont pu se faire à distance, sans que ça soit trop compliqué, ça a juste pris du temps. Mais c'est bien de prendre le temps aussi.


Pc: Comment composez-vous vos titres et vos riffs?
HoW: Souvent un de nous arrive avec un riff, une idée, et on s'enferme dans une capsule spatiale avec de la drogue et de la bière. La jam dans l'espace, c'est le secret de la compo de groupe pour un power trio comme nous.


Pc: Vous êtes, je suppose, impatients de retrouver un public et la scène…
HoW: On est plus un groupe de live que de studio, alors on ne va pas cacher le fait qu'on n'en peut plus et qu'on a tous envie de suer un bon coup sur scène!


Pc: Vous avez eu l’opportunité d’ouvrir pour Nashville Pussy entre autres. Une petite anecdote à ce sujet?
HoW: La seule chose dont je me souvienne c’est d’avoir aperçu leurs loges avec un stock de Jack à faire baver notre Lemmy et la fameuse scène du chapeau rempli du bon breuvage sur scène!


Pc: Un dernier mot pour encourager nos lecteurs à acquérir votre album et à vous découvrir sur scène…
HoW: Un dernier mot? Ornithorynque. Non plus sérieusement, si votre came c'est les riffs gras et velus, on va vous plaire. Et en plus d'être incroyablement intelligents et drôles, on est super beaux, alors venez nous voir sur scène, Greg joue toujours en caleçon! Le reste, c'est de la poésie.


Pc: Merci pour cette interview!

31/03/2021 : Interview d'AmartiA

Prog Censor - Interview Amartia

Prog censor: Bonjour Vince. Pourrais-tu nous présenter les membres actuels du groupe?
Vincent: Salut. Eh bien, depuis 2016, le groupe s’articule autour de Cyril Carrette aux claviers, qui fait partie d’AmartiA depuis l’époque du premier album «Maïeutics», Amandine Duwooz au chant, Sébastien Descarpentries à la basse, qui s’occupe également des visuels du groupe (pochettes, livrets, etc.), Quentin Daumal à la batterie, le dernier arrivé dans la formation actuelle, et moi-même qui suis à l’origine du groupe.


Pc: «Daylight Beauty» est le sixième album d’AmartiA, quelles en sont les thématiques principales?
Sébastien: C’est un voyage, un ensemble de rencontres entre le passé, le présent et l’avenir.
Amandine: «Daylight Beauty» s’inscrit dans la continuité du précédent album, «The Beast Within», et est synonyme d’apaisement. Les thématiques abordées s’inspirent d’événements de vie personnelle, de situations que j’ai pu observer durant ces trois dernières années, ou d’ambitions futures. Je préfère rester assez évasive et permettre à chacun de s’approprier les textes. En effet, je prends beaucoup de plaisir à lire les interprétations de chacun, qui sont parfois éloignées du sujet réellement évoqué mais tellement intéressantes et enrichissantes pour moi.


Pc: Le titre d’ouverture, «Lose Control», est très différent de tout ce que vous avez réalisé jusqu’à présent, y compris le chant plus grave d’Amandine. Peux-tu nous le décrire plus précisément?
Vincent: C’est un titre très groovy, très influencé par Genesis, époque «We Can’t Dance». Il a été composé par Cyril (claviers), cela explique pourquoi ce morceau sonne de cette manière car ce dernier aime beaucoup cette période du groupe. Au départ, «Lose Control» devait être un poil plus lent. Nous avons monté légèrement le tempo pour accentuer l’aspect basse/batterie. Il est parfait pour ouvrir cet album.
Sébastien: Pour introduire l’album, nous voulions garder un lien avec l’album précédent. Le cœur s’arrêtant dans «Sudden Death», le dernier titre de «The Beast Within», recommence à battre. La rencontre de démons intérieurs ou de la bête dans un sens symbolique amène à surpasser l’expérience jusqu’au lâcher-prise. Cette perte de contrôle agit comme un reboot, une renaissance.


Pc: Comment se répartissent les tâches au sein du groupe en ce qui concerne la composition et l’écriture des textes? Y a-t-il une aide extérieure?
Vincent: Nous composons toujours la musique en premier! Mais lorsque l’on écrit la base d’un titre, nous avons systématiquement la structure pour le chant en tête. Nous écoutons beaucoup de musique dans ce style et la plupart des membres du groupe chantent également donc ce n’est pas un problème. Ensuite, nous guidons Amandine sur les endroits où elle doit poser ses couplets/refrains, elle nous propose ses idées de lignes de chants et textes et l’ensemble évolue au fur et à mesure. Les morceaux viennent d’eux-mêmes, il n’y a pas forcément de tâches à accomplir. Si un morceau convient à AmartiA, on le retient pour un album ou le suivant, comme ce fut le cas pour «Lily» ou «The Journey», composés à l’époque de «The Beast Within», mais qui ne convenaient pas à l’état d’esprit de celui-ci.
Amandine: Les lignes de chant me viennent en général naturellement et assez rapidement, après une ou deux écoutes des instrumentaux. L’écriture des textes est plus chronophage et me demande une certaine introspection. Plusieurs textes ont été écrits en collaboration avec Guillaume Rue, l’un des guitaristes du groupe nordiste Abbygail, que je tiens à remercier.
Sébastien: Comme de plus en plus de groupes, nous avons le matériel pour nous enregistrer. De ce fait, en général, chaque morceau arrive aux autres membres du groupe avec une base maquettée plus ou moins aboutie. L’orientation est d’emblée forte et affirmée, cela permet de se projeter et d’entrevoir une appropriation au sein du répertoire. Cette méthode nous permet de ne pas perdre une certaine ligne directrice.


Pc: Dans quelle mesure la crise sanitaire actuelle a-t-elle modifié vos habitudes de travail?
Vincent: Le confinement n’a pas réellement changé nos habitudes de travail. Nous ne sommes pas un groupe qui compose en répète... Ou rarement. Donc, nous avons, tout naturellement, continué nos petites habitudes, c’est-à-dire: chacun compose de son côté et nous envoyons ensuite les démos à chaque musicien du groupe pour qu’il puisse y apporter sa contribution et ses propres arrangements.
Sébastien: Pour ma part, ça m’a permis de dégager du temps pour m’ouvrir à d’autres formes artistiques qui nécessitent de rester derrière un écran… notamment le montage vidéo. Cela devait être une expérimentation pour mon projet Sebdk. Finalement, les applications pour AmartiA sont en cours, des tests ont été menés en résidence, et quelques surprises sont à venir pour le live.
Quentin: J’ai écrit la majorité des parties de batterie dans ce contexte du premier confinement où je travaillais le matin puis passais mes après-midi en forêt pour me promener et méditer. C’était vraiment propice à l’introspection et à la création.
Amandine: Durant le premier confinement, j’ai pu installer le matériel d’enregistrement que j’avais gagné quelques mois plus tôt lors d’un concours de chant et devenir ainsi autonome dans les enregistrements. J’ai ainsi pu laisser d’autant plus libre cours à mon imagination, notamment sur la fin du titre «Cloud 9», dernière piste de l’album.


Pc: «Dancing Light» a des côtés vraiment très planant (surtout la finale). C’était la volonté de réaliser un album en même temps plus progressif et plus atmosphérique?
Vincent: Oui! Pendant la réalisation de «The Beast Within», nous avons mis les titres plus atmosphériques de côté, dans l’optique de sortir un album beaucoup plus planant que notre précédent album.
Sébastien: L’idée faisait son chemin à l’époque du précédent opus et, plutôt que faire un seul album fourni qui partait dans tous les sens, nous avons souhaité le scinder en deux entités opposées, distinctes mais reliées comme les deux faces d’une même pièce. Pour «Dancing Light», le final se veut obsédant, presque hypnotique; j’aime y voir l’idée d’une flamme mouvante qu’on essaierait en vain d’éteindre.
Quentin: Avec ses riffs incisifs, «Dancing Light» est le titre le plus metal de l’album. Les nappes de clavier de Cyril à la fin ont un caractère assez gothique. On plane oui, mais dans un ciel assez obscur. Une lumière douce revient sur le refrain du titre suivant: «Lily».


Pc: «Lily» voit une splendide partie de saxophone (ce qui est une première pour AmartiA!). Peux-tu nous présenter le musicien avec lequel vous collaborez pour celle-ci?
Cyril: Il s'agit de Benjamin Dubray, un saxophoniste plutôt branché jazz. Il a suivi une formation au Conservatoire Jazz de Bruxelles et il est aussi impliqué dans le groupe «Freddy Loco» qui mêle reggae, ska et jazz. A priori loin du rock progressif, mais Benjamin est quelqu'un de très ouvert. Sa culture ne se limite pas aux genres que j'ai cités et c'est avec enthousiasme que Benjamin s'est prêté au jeu.
Sébastien: Benjamin nous fait plusieurs propositions de solos pleins de bonnes idées. Ça a été difficile de faire un choix! Nous sommes ravis du résultat final.
Amandine: «Lily» est sans aucun doute mon titre préféré car très connoté émotionnellement pour moi. À mes yeux, ce titre n’aurait pas la même saveur sans ce final au saxophone. Alors un grand merci à Benjamin!


Pc: «In Waves» est un court instrumental atypique pour Amartia. Allez-vous creuser cette veine à l’avenir?
Vincent: Je ne pense pas! «In Waves» est un titre composé et interprété par Sébastien, notre bassiste. Je ne joue pas une seule note de guitare sur ce titre. Lorsque je suis arrivé avec l’idée du titre «Old Man And The Sea», Seb m’a fait part d’une composition qui était dans la même veine que celle-ci. Nous l’avons trouvée excellente et nous avons mis ces 2 titres, tout naturellement, l’un à la suite de l’autre sur l’album. Et comme son jeu de guitare est assez différent du mien et qu’il convenait parfaitement à cet instrumental, il a pu s’exprimer comme il le souhaitait.
Sébastien: Les instrumentaux courts sont rares, mais ce n’est pas le premier; «Still Water» ouvrait la saga «Temper» dans l’album précédent. Initialement, quand j’ai composé le titre «In Waves», je pensais le développer en une version plus longue. Dans le contexte de l’album, il est apparu préférable de le garder dans son format d’origine. Cela donne un grand bol d’air, une respiration.


Pc: Comment (et avec qui) s’est déroulé l’enregistrement de votre clip «Old Man and the Sea»?
Vincent: Nous travaillons depuis un certain temps avec nos amis Stéphane Aguilera et Ludovic Sonrier pour tout ce qui concerne les clips ou vidéos live, comme ce fut le cas pour notre DVD «The Beast Alive», sorti en 2018. Stéphane a écrit le story-board du clip en fonction du texte de la chanson. Il nous fallait ensuite 2 acteurs pour incarner les personnages. J’ai demandé à mon père de jouer le rôle du vieil homme et c’est une amie d’Amandine, Ludivine, qui est danseuse, qui a également conçu les chorégraphies, qui incarne la femme «disparue» de cet homme. Le résultat nous plaît beaucoup et illustre bien ce titre.
Amandine: «Old Man and the Sea» fait nécessairement écho au célèbre roman d’Ernest Hemingway. Néanmoins, il a été écrit, dans un premier temps, en référence aux deux titres «Bide Your Time» figurant sur notre précédent album, «The Beast Within», et c’est pour cela qu’une présence féminine apparaît dans le clip. Depuis 2017, j’imaginais une danseuse dans une longue robe rouge... J’ai immédiatement pensé à mon amie Ludivine Danneels pour incarner ce personnage.


Pc: Comment obtient-on un featuring aussi prestigieux que celui de Clive Nolan sur «Cloud 9»?
Amandine: J’ai eu le plaisir d’enregistrer des chœurs pour le prochain album solo de Clive, «Songs of the Wildlands», suite à un appel à participation. J’ai ainsi pu échanger avec lui à plusieurs reprises. Lorsque j’ai demandé à Clive s’il accepterait de poser sa voix sur un texte figurant à la fin de notre album, il a immédiatement accepté. C’est un grand honneur et je l’en remercie. Nous devrions partager la scène du festival Prog en Beauce en octobre 2021 aux côtés d’Arena. J’espère que la date sera maintenue malgré le contexte sanitaire actuel.


Pc: À propos de ce festival (reporté en 2020 pour les raisons que l’on connaît) le 23 octobre prochain, d’autres concerts sont-ils en vue? Y aura-t-il éventuellement une session en streaming sur Facebook comme pour ton projet Delicately avec Amandine?
Vincent: Pour l’instant non, malheureusement... C’est assez difficile de se projeter niveau concert et très compliqué de faire du streaming en direct, dans le cas d’AmartiA. Il faut beaucoup de moyens et un lieu suffisamment grand pour faire cela. Si live stream il y a, ça sera en acoustique dans un esprit fun, je pense. Par contre, nous étions en résidence au mois de février au PACBO de Orchies durant 4 jours et nous avons filmé quelques titres que nous diffuserons une fois par mois sur notre page YouTube et Facebook. Restez connectés! 😉
Sébastien: Nous avons été approchés pour des représentations en streaming. Rien n’est décidé, les modalités sont en discussion.


Pc: Pour terminer, quelques mots pour encourager nos lecteurs à acquérir «Daylight Beauty» et aller vous voir en concert...
Vincent: Si vous voulez voyager, écouter de la bonne musique avec de superbes mélodies, de belles lignes de chants, AmartiA est fait pour vous.
Sébastien: Pour l’album: à acquérir dès que vous avez une envie d’évasion. Pour les concerts: y accourir dès que vous aurez une possibilité d’évasion.
Quentin: «Daylight Beauty» est un album assez accessible, il ne s’enferme pas dans un genre metal, il fait la part belle aux mélodies et à la musicalité. Il est «prog, mais pas trop» car la durée des titres reste raisonnable pour le néophyte. Les fans de prog adoreront ses nuances, ses lignes de claviers et ses solos de guitare. Les métalleux y trouveront des riffs incisifs et les amateurs de pop/rock seront séduits par ses lignes de chant et sa rythmique. À conseiller à vos amis de tous bords donc! On sera ravis de vous voir quand nos autorités auront compris que les représentations culturelles sont à l’esprit ce que la nourriture est au corps.

19/03/2021 : Interview de Lewis

Lewis

Tibère (pour Prog censor) : Bonjour Lewis, peux-tu te présenter à notre lectorat?
Lewis : Bonjour à tous, merci pour vos questions. Il n'est pas évident de se présenter succinctement, mais, pour vous donner quelques éléments, je suis auteur-compositeur et interprète. J'ai eu plusieurs formations musicales entre Toulouse et le Canada, puis je me suis posé à Marseille avec les «Tense of Fools». Je suis aujourd'hui très heureux de vous présenter mon projet solo, l'album «Inside», plus personnel et intimiste, entre rock prog/psyché, garage et folk, à sortir chez Klonosphère.
– «Inside» est ton premier album sous ton nom. Merci de préciser ton cheminement pour arriver à ce projet?
– Avec plaisir! Avec mon groupe «Tense of fools», on compose en commun, c'est-à-dire que chacun amène quelque chose. Ça peut être une idée, une ambiance, une parole, un riff, et, par la suite, on essaie en groupe d'aborder quelque chose de commun et de liant pour privilégier le sens d'une vraie esthétique de groupe. C'est super intéressant! Ce processus prend par contre du temps et c'est là que «Inside», mon projet solo, vient faire sens: j'avais des trucs à sortir après une période de vie difficile et je ressentais le besoin fondamental de mettre ça en musique. J'ai donc proposé les morceaux au groupe et ils m'ont suivi, ils m'ont aidé dans ma démarche créatrice à pouvoir poser les choses dans un temps imparti. C'était donc une manière différente que de fonctionner en groupe. Bien qu'«Inside» soit majoritairement composé par moi, la liberté donnée aux musiciens qui m'accompagnent dans cet album a aussi permis à chacun d'exprimer aussi sa propre identité dans les morceaux!
– Quels sont les musiciens (en dehors de tes partenaires de Tense of Fools) qui ont participé à la réalisation de l’album?
– En dehors des Fools, il y a Sébastien Caviggia, l'ingénieur son qui a beaucoup travaillé sur cet album et a enregistré l'ensemble des batteries ainsi que d'autres parties instrumentales.
Au chant, on a Anaïs Clément au chœur sur «Time Money and Fear part I», «The End», et une partie lead sur «Cruel world». On a aussi Christopher Dubois au chœur sur «Time money and Fear part II».
Romain Redon est venu nous jouer de la flûte traversière sur l'introduction de l'album, sur «I just» et sur «Time Money and Fear (Part II)». Julien Pignol du trombone sur l'intro, sur «I just» et sur «King of the Falls». Loick Aymerick est venu jouer du violoncelle et faire des chœurs sur «Again».
Voilà pour les invités en dehors de Tense of Fools. Tous de belles personnalités et de belles personnalités musicales.
– J’imagine qu’en ces temps de covid il doit être compliqué de réaliser un album. Peux-tu expliquer les difficultés rencontrées?
– En fait, c'est peut-être paradoxal mais je n'ai pas vraiment rencontré de difficultés pour réaliser l'album, au contraire. La période du confinement et la période plus au ralenti qui s'est ensuivie m'ont permis d'aborder les choses avec beaucoup de calme. J'ai vraiment pu prendre mon temps en studio, prendre le temps d'explorer, et ai été davantage concentré qu'en période «normale». Donc pour enregistrer pas de difficultés. Évidemment, là où ça va se compliquer c'est de sortir le disque durant cette période et de pouvoir tourner ensuite...
– On trouve, sur «Inside», des sources d’inspiration très différentes. Quelles sont tes influences majeures?
– À la base, j’ai une sensibilité personnelle assez orientée vers le classic rock! Petit à petit, je me suis ouvert au prog rock et au psyché, mais j’ai toujours aimé mélanger et m'intéresser à tous les genres. Le garage, le hard, le folk, le post-rock ou même le jazz m’intéressent aussi. J’aime explorer, mélanger les sonorités actuelles à des textures plus anciennes et ça donne parfois un résultat inattendu et singulier où tous ces styles se complètent. Je fonctionne beaucoup à l’improvisation, donc je ne sais jamais à l’avance vers quelle case cela va m’emmener. En fait, pour revenir à l'exemple des couleurs, il existerait peut-être pour moi certaines couleurs primaires musicales, celles-ci représentant la base de mes influences, elles me sont personnelles et, en les mélangeant, il n'est pas impossible que des nuances ou des couleurs secondaires se créent, ouvrant sur un espace plus large! Si, en mélangeant des couleurs, on en obtient de nouvelles, alors je dirais que je suis un fan de mélange, toutes disciplines confondues.
– Quand la crise sanitaire le permettra, envisages-tu de donner des concerts?
– Je n'attends que ça, je trépigne. C'est vraiment important pour moi de pouvoir partager et présenter ce projet au public.
– Comment vois-tu ton avenir musical? Y aura-t-il une suite à cet album? Exploreras-tu d’autres pistes que celles (déjà nombreuses!) abordées?
– Pour la prochaine étape, on va sortir un album avec les Tense of Fools courant octobre prochain. Je pense que ce sera une belle surprise! Pour l'instant, j'explore doucement les pistes d'un deuxième album. Je n'ai pas envie de travailler avec la contrainte temporelle, je me laisse libre et je sais qu'un jour ce sera le bon moment pour poser les idées et passer à la phase d'enregistrement!
– Avant de nous quitter, peux-tu, en quelques mots, inciter nos lecteurs à faire l’acquisition de ton album?
– J'ai tenté de partager mon expérience en musique. Je remercie tous ceux qui de près ou de loin m'ont accompagné dans la réalisation de cet album. Il plaira à certains, en laissera d'autres indifférents et déplaira aussi. Une chose est sûre, c'est qu'il a été fait avec sincérité. Alors, si vous aimez les questions existentielles, les mélanges et la folie, achetez «Inside».
– Merci d’avoir consacré ce temps pour répondre à nos questions!
– Merci à vous pour vos questions. J'espère avoir pu susciter la curiosité et l'intérêt de vos lecteurs envers mon projet.

13/03/2021 - Interview de Jean-Paul PRAT (MASAL) pour Prog Récif (12 mars 2021)

Jean-Paul PRAT (MASAL)

1) Bonjour, Jean-Paul… Peux-tu nous retracer en quelques phrases, la carrière de Masal ?
Masal est né en 1973. Son histoire est un peu une “Série“ en plusieurs saisons :73-76, un groupe en vie communautaire (quintette) qui travaille avec acharnement et donne quelques concerts. 81-86 avec une grande formation (jusqu'à 14 musiciens) qui enregistre un super album et finalement se trouve à sept musiciens. Là aussi beaucoup de travail et un groupe très “compact“. Puis une très longue période de silence. 2009-2014, résurrection avec de nouveau un quintette. Quelques rares concerts et enregistrement de 2 albums (Galgal et Viens des 4 vents) A partir de 2014 jusqu'à maintenant, création du projet “Octogone“ avec des concerts piano solo et en duo avec Vincent Brizoux (sax) Enregistrement de “Paysages du Ciel » en 2017 avec un line-up conséquent (15 musiciens + ensemble de cordes et chef d'orchestre ; en tout 49 personnes)
2) Quels souvenirs gardes-tu des belles années 70 où tu as partagé la scène avec des pointures comme Gong, Magma ou Soft Machine ?
Souvenir d'une période où tout semblait possible. Nous avions tout laissé pour nous consacrer à la musique sans nous soucier de savoir si cela pouvait avoir un avenir. L'émergence de ces groupes dont tu parles et de bien d'autres laissaient à penser qu'une ère nouvelle se dessinait. Malheureusement ça n'a pas duré très longtemps !
3) Le public prog et plus particulièrement, zeuhl, garde un souvenir ému du premier opus en 1982, ‘Jean-Paul Prat Masal’. Parle-nous de ce premier disque…
Un souvenir ému pour moi aussi. Enfin la possibilité de concrétiser le travail d'une dizaine d'années dans un album. 1 mois de studio dans des conditions de rêve avec un groupe de 14 musiciens qui avait eu le temps de se rôder ensemble. J'avais composé ce morceau dans le milieu des seventies et il prenait là toute son envergure. Là aussi, tout était permis et nous nous sommes donnés à fond. Je rêverais de pouvoir encore enregistrer dans ces conditions pour que la musique que j'écris ait le temps de maturer avec d'autres musiciens.
4) Tu as un album en préparation. Peux-tu nous en dire plus ?
Si les conditions d'enregistrement ne sont pas identiques à celles évoquées précédemment (je parle au niveau du temps imparti), les moyens techniques actuels pallient pour une grande part le manque de temps pour travailler en amont de l'enregistrement. Tous les musiciens (11 en tout) présents sur “Ahora“ sont des pointures, certains bien connus des milieux prog ou jazz et c'est un bonheur de leur confier ce que j'écris. C'était déjà le cas sur “Paysages du Ciel“ mais avec “Ahora“ je reviens à quelque chose de plus “brut“, moins symphonique que le précédent. Il y a davantage de place pour l'improvisation. La présence du basson de Paul Hanson (Bela Fleck, Billy Cobham...) et la clarinette basse de Toine Thys apportent une couleur jamais entendue dans Masal. Je me suis aussi “lâché“ sur l'écriture du xylo (joué par Edouard Poliquin) qui donne parfois une couleur un peu “Zappesque“. Deux bassistes (Philippe Bussonnet et Daniel Roméo) qui se relaient et jouent parfois ensemble. Jérôme Van den Bril qui tient la guitare avec talent dans 4 titres, retrouvailles musicales avec Norbert Galo (qui a réalisé avec moi l'album “Masal“) sur 2 des 6 titres de l'album – sa femme Claire nous fait le plaisir d'une petite touche de harpe sur un morceau – mon complice Vincent Brizoux au sax bien sûr et la présence de plus en plus précise, énergique et fine de mon fils Jean à la batterie et la prise de son. Joie aussi de la participation d'Emmanuel mon fils cadet qui travaille à présent le son avec Jean au studio “Pieuvre“ à Bruxelles (créé par Jean) dans lequel nous avons enregistré l'ensemble.
Tout est désormais “in the box“, une heure de musique ! Reste l'énorme travail de peaufinage et de mixage.
5) Quel regard portes tu sur l’évolution d’une certaine musique en marge plus que jamais du système, je pense au zeuhl, au jazz-rock, au prog’ …
J'ai toujours été en marge, même de la musique en marge. J'entends beaucoup de choses de qualité mais ma soif de découvrir des compositeurs vraiment originaux dans la substance même de leur création reste souvent non étanchée. Peut-être suis-je trop exigeant et tellement désireux de découvrir des musiques qui soient de la véritable architecture en mouvement. Beaucoup de climats souvent intéressants ou agréables, des atmosphères par milliers, de nombreux instrumentistes talentueux, mais – à mon sens – peu de musique réellement composée et faisant exploser les cases qui restent des cases même si elles prétendent être hors des cases. C'est – la tête dans le piano – ce que j'essaie de faire, au risque de n'être reconnu par aucun “clan“. Je crois fermement que la musique française a quelque chose de nouveau à apporter.
6) Tu as une page Bandcamp où ta discographie peut-être acquise dans son intégralité. Internet est-il une bénédiction ou un cauchemar pour toi ?
Sans doute les deux. La facilité avec laquelle les plateformes numériques procurent toutes les sortes de musique à tout le monde d'une manière tellement abordable financièrement est en train (c'est déjà presque fait) de tuer le disque sous toutes ses formes. Tuer aussi les créateurs qui ne gagnaient déjà pas grand chose avec leur production et qui ne gagnent à peu près plus rien aujourd'hui. Voilà pour le cauchemar. Bandcamp permet gratuitement à des artistes de vendre directement leurs œuvres sur internet en leur laissant la plus grosse part du revenu des ventes. La page de Masal est toute nouvelle et je n'ai pas de recul mais cela peut effectivement ressembler à une bénédiction. Reste à apprendre à se servir de l'outil et à compter sur le désir des amateurs de musique de soutenir les artistes. Car on pourrait se demander pourquoi acheter de la musique que l'on peut écouter gratuitement chaque fois qu'on le désire ! Et puis tout le temps que l'artiste doit passer à essayer de faire connaître ce qu'il crée est à déduire de son temps de vrai travail artistique. Et internet est terriblement chronophage.
Un grand merci à Jean-Paul Prat d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.
Interview réalisée le 12 mars 2021/Bruno Versmisse

12/02/2021 - Merci à PROG RECIF et Bruno Versmisse pour cette interview.

Interview de Denis Petit

J’ai demandé à Denis Petit, fondateur de Prog-résiste (le zine belge) et de Prog censor (la page Facebook) – donc, selon l’expression consacrée, qu’on ne présente plus – de me donner du grain à moudre pour Prog Récif. Il a accepté de répondre à mes questions…

1) Comment t’est venue cette passion pour le rock progressif?
Le rock progressif m’a toujours accompagné, et ce depuis mon enfance. J’avais des frères plus âgés et l’un d’eux était musicien. J’ai donc été bercé très tôt au son du rock des années 70. Je me rappelle que nous écoutions «Grand Hotel» de Procol Harum sur un vieux pick-up valise Philips dans le salon familial. Je devais avoir une dizaine d’années. J’ai acheté mon premier album rock en 1977, l’«Animals» de Pink Floyd. J’avais donc 13 ans… et je n’ai pas aimé (rire), mais comme je n’avais que lui, je l’ai écouté et écouté encore. Il s’agit aujourd’hui d’un de mes disques préférés…

2) Tu es à l’origine du seul fanzine belge qui parle de rock prog’, Prog-résiste. Peux-tu nous parler de sa création et de ton départ?
Il faut sans doute remonter au début des années 90 pour comprendre le cheminement de sa création.
En découvrant une chronique d’un nouvel album de rock progressif dans un magazine musical généraliste, j’entrepris la longue quête d’essayer de le dénicher. Après moult efforts, je suis tombé sur «Music Emporium», le magasin namurois de Philippe Collignon, qui regorgeait de CD et de vinyles de musiques des seventies et qui proposait, à ma grande surprise, des bacs complets dédiées aux nouveaux courants du rock progressif.
Après quelques années, quelques rencontres, et l’amitié que nous nourrissions désormais Philippe et moi, j’ai envisagé l’idée de créer un petit fascicule pour aider les clients du magasin à s’y retrouver dans les nouvelles productions qui ne cessaient d’inonder les bacs.
J’ai donc proposé l’idée de créer ce petit fanzine à un autre client du magasin, Benoît Delvaux (dit «le Martien»). Le mec a très vite été intéressé par l’idée et a accepté d’écrire des chroniques pour ce futur magazine. J’ai ensuite parlé de mon idée à quelques amis et nous avons commencé l’aventure.
C’était très artisanal au début. J’avais la chance d’être graphiste et de pouvoir disposer d’un peu de matos. À l’époque, pas d’Internet, pas de clé USB. On fonctionnait en s’envoyant des disquettes par la Poste.
Nous avons, je pense, tiré le premier numéro à 40 exemplaires. Mais ça c’était vraiment le tout début.
À force d’abnégation, nous nous sommes construits, consolidés. Nous avons très vite compris qu’il fallait sortir du Namurois et tenter de nous étendre à la Belgique et à la France. Nous avons dès lors envoyé nos magazines à tous les labels de rock progressif que nous connaissions et avons distribué quelques exemplaires chez les disquaires du pays.
Petit à petit, malgré nos lacunes, nous avons commencé à construire une petite communauté de fidèles, de gens qui nous encourageaient, qui nous soutenaient, et les labels de prog se sont intéressés à nous.
Avec le temps, les moyens techniques se sont améliorés. Nous étions un peu poussés par les abonnements qui nous contraignaient à passer à la vitesse supérieure. Jusqu’au numéro 7 nous étions publiés en photocopies, mais, dès le numéro suivant, nous avons imprimé nos pages intérieures via une imprimante laser. Plus tard, nous sommes passés à l’impression numérique pour tout le magazine. La qualité était exceptionnelle par rapport à ce que nous sortions avant cela. C’était un premier grand pas.
Le magazine s’est enrichi de nouveaux chroniqueurs et nous avons ensuite connu une consécration en intégrant, à raison d’une heure, un dimanche sur deux, les Classiques de Radio 21. Une émission de radio carrément culte en Belgique, animée par Marc Ysaye (batteur de Machiavel), et que l’on peut également capter dans le Nord de la France. Cette épopée durera environ 18 mois. Grâce à cette émission, nous avons enregistré un boom au niveau des abonnements. Nous sommes alors passés à l’impression offset début 2000.
J’ai géré ce magazine durant 20 ans, jusqu’au numéro 82 en 2015.
Fatigué des querelles, du climat, des petites trahisons… j’ai alors préféré jeter l’éponge pour quitter tout ça...

3) Passons au présent. Tu es le créateur de la page Facebook, Prog censor. Là encore, passion, besoin, envie de toujours en parler de ce fameux prog’ rock? Peux-tu nous expliquer le démarrage du projet?
J’ai quitté Prog-résiste mais je continuais à donner un coup de main lors du festival du magazine organisé conjointement avec l’association AlterEgo. À cette époque, le festival s’organisait au Centre Culturel de Soignies, en Belgique.
Et puis AlterEgo décide de virer Prog-résiste. AlterEgo me demande alors de rejoindre l’organisation afin de les aider à mettre sur pied un nouveau festival.
Ce seront les «Intemporelles» avec lesquelles nous avons organisé un festival en avril 2018. Une belle affiche avec Yolk, Aria Primitiva, The Atom Heart Mother Project (l’album du Floyd avec un orchestre rock et un petit orchestre symphonique), puis en tête d’affiche Machiavel, qui, à cette époque, revisitait ses trois premiers albums.
L’année suivante, nous avons voulu sortir du rock progressif et nous avons tenté l’aventure du jazz. Tout était organisé mais, vu le peu de préventes, nous avons tout annulé.
C’est alors que je me suis dit que si nous ne réagissions pas immédiatement, l’aventure serait terminée.
Ma réflexion était la suivante: il faut faire ce que l’on sait faire dans le domaine qui est le nôtre. Donc revenir au rock progressif. Seulement, comme AlterEgo avait viré Prog-résiste, il nous manquait un soutien médiatique important de l’underground progressif. C’est ainsi que j’ai eu l’idée de créer quelque chose, un média dédié au rock progressif. À mon très grand étonnement, j’ai constaté qu’il n’existait absolument aucune page Facebook dédiée aux chroniques d’albums de rock progressif. Tout ce qui existait c’était des groupes de discussions (comme le tien) et des pages qui n’étaient que des vitrines de sites Internet. J’ai donc décidé de bâtir Prog censor afin de constituer le plus rapidement possible une nouvelle communauté, qui plus tard servirait, peut-être, à promouvoir un éventuel festival.

4) Comment as-tu «recruté» tes collaborateurs?
Ça a été très rapide. J’ai contacté des potes, des anciens collaborateurs, des connaissances Facebook, et, en trois semaines, c’était réglé, j’avais mon équipe. Dès mai 2019, nous avons publié notre première chronique, notre devise étant: «Une chronique par jour».

5) Envisages-tu, un jour, de créer un site web sur le sujet ou penses-tu qu’il y en a déjà trop?
Nous avons déjà créé un site web qui est, en quelque sorte, la bibliothèque de ce qui est publié sur notre page Facebook.

6) Perso, as-tu des goûts musicaux devenus plus pointus avec le temps?
Après mon départ de Prog-résiste, j’en ai profité pour approfondir très sérieusement l’univers du jazz. Mais, depuis la création de Prog censor, je n’ai plus trop de temps à consacrer à cette musique.
Au sujet du rock progressif, j’ai beaucoup de mal avec des groupes comme Transatlantic. Par contre, je suis toujours attentif aux formations qui arrivent à réinventer les seventies. J’aime aussi suivre les groupes plus novateurs; à cet égard, j’aime beaucoup «The All Is One», le dernier Motorpsycho. J’écoute de tout, sans appréhension, beaucoup de prog à cause de Prog censor, mais avec des oreilles ouvertes… Oui, je sens que tu souhaites connaître mon avis sur le dernier Steven Wilson… (rires). Très honnêtement, cet album m’indiffère. Dans le style, c’est bien. Il ne m’indispose pas, mais – comment dire? – quand j’ai envie de remuer, j’écoute de la trip-hop, du jazz funk, de l’électro des années 90. Je n’ai pas attendu Wilson pour m’autoriser à bouger les orteils.

7) Ton disque préféré ou alors, allez, tes 5 préférés? Et ton groupe belge préféré c’est lequel?
Je suis incapable de répondre à cette question. Les goûts sont tributaires des souvenirs, des parfums laissés à travers les âges. Je ne pourrais donc citer que les classiques des seventies, et même peut-être pas mal de trucs qui n’ont rien à voir avec le prog. Par contre, mon groupe belge préféré restera à tout jamais le Machiavel des seventies, que j’ai encore davantage écouté que Genesis, c’est dire…

8) Tu touches un maximum de gens sans investir d’argent (comme plein d’autres), Facebook est-il le présent et l’avenir du fanzinat?
Personne ne peut prévoir l’avenir, encore moins le planifier. Qui aurait pu imaginer que le vinyle allait revenir en force, et durablement? Donc, penser que le tout écran, le tout virtuel, le tout instantané va naturellement balayer les magazines papiers… très franchement, je ne crois pas. Du reste, les gens ne vont pas vraiment sur Internet, et sur les réseaux sociaux en particulier, pour s’informer. Ils y sont davantage pour y lire ce qu’ils connaissent déjà par cœur et donner leur point de vue éclairé. Donc le pari de Prog censor va en quelque sorte à contresens de cette logique. Mais ça marche pas mal. La nature a horreur du vide, nous avons occupé cette place vacante.
Cela dit, l’argent est également une arme importante sur Facebook. Investir un peu d’argent permet de glaner pas mal de nouveaux abonnements. Je l’ai fait un peu au début, mais plus depuis longtemps. Si un jour un festival est à nouveau envisagé, il est permis de penser que nous investirons à nouveau.

9) Comment envisages-tu l’avenir de Prog censor? Rester sur cette formule ou envisager des changements dans un futur plus ou moins proche (création d’une chaîne YouTube, par exemple)?
Ne rien changer à ce qui marche et qui a fait ses preuves. Mais continuer à s’adapter à ce réseau qui change les choses suivant sa propre stratégie. Exemple: nous avons organisé des sondages, les fameux «Tournois des Gladiators», qui marchaient du tonnerre. Aujourd’hui, ce genre de sondage est devenu impossible car Facebook a retiré cette fonctionnalité particulière que nous utilisions.
Donc, d’abord maintenir le cap et s’autoriser à mettre en chantier quelques idées. Nous avons par ailleurs créé une chaîne YouTube car nous voulions réaliser des interviews filmées. C’était une idée en chantier mais que nous avons dû interrompre à cause du Covid.
J’ai encore d’autres idées, des trucs un peu fous, mais bon, il faut du temps, des gens, de la passion, de l’organisation et la volonté d’aboutir…
Merci pour cette interview et merci aux lecteurs de Prog Récif.
Rejoignez-nous sur notre page Prog censor! Ce sont vos likes, vos abonnements qui donnent du sens au travail titanesque que consentent à fournir les personnes bossant bénévolement pour vous informer.
À bientôt.

Denis Petit pour Prog censor

https://www.facebook.com/progcensor

10/07/2020 : Interview de Thierry Sintoni du groupe Rise And Fall Of A Decade

Rise And Fall Of A Decade - black session et back catalogue

Rise And Fall Of A Decade : black session et back catalogue
Le confinement a été l’occasion de fouiller dans ses collections de disques et de se remettre dans l’oreille quelques morceaux rattachés à des souvenirs, à des époques bien précises. C’est ainsi que, à la lettre «R», le regard s’est arrêté sur un EP, «Wings of Desire» de Rise And Fall Of A Decade. L’occasion de s’offrir un petit flash-back éthéré et de découvrir que hasard et actu font bon ménage.
Dans le numéro 32 des Inrockuptibles (novembre/décembre 1991), les sorties du moment s’affichent, comme toujours à cette époque, en dernière page. Y est répertorié «Wings» de Ride And Fall Of A Decade. Il côtoie, dans cette liste, «New Grass» de Talk Talk, «Stunning…» de Stereolab, «Days In The Trees» de No-Man ou «Sploush» d’Ozric Tentacles.
Sur cet EP, cinq titres s’alignent, dont une reprise de «La Ballade de Melody Nelson» de Serge Gainsbourg. Au fil des plages, le groupe français s’offre comme un beau prolongement hexagonal aux productions aériennes de 4AD, lorgnant même vers l’esthétique de celles-ci. «Wings» est en soi une belle petite réussite de shoegaze vaporeux. En réécoutant le CD, on s’est posé l’habituelle question: «Mais que sont-ils devenus?» Avec, au bout du compte, une drôle de surprise: durant le confinement, une bonne partie du back catalogue de RAFOAD a été mis à disposition sur Bandcamp. L’occasion de revenir sur ce disque particulier avec Thierry Sintoni, membre-fondateur du groupe.
• Avant ce single, Rise And Fall Of A Decade avait déjà un album à son actif?
Le premier album est sorti en décembre 1990. Il portait le nom du groupe et avait été repéré par Bernard Lenoir qui nous avait invités pour en parler dans son émission "les Inrockuptibles". Le courant était bien passé et il nous avait proposé de revenir pour présenter le prochain album. Entre-temps, nous avions enregistré les albums de Speaking Silence et de Planète Zen, puis les premiers titres de notre album «Noisy but Empty».
• Le EP a donc été enregistré dans le cadre d'une black session de Bernard Lenoir?
Notre deuxième album était en cours d’élaboration et nous réfléchissions à la façon de nous produire sur scène quand Bernard Lenoir nous a proposé une black session live. Comme nous n’étions pas prêts, nous lui avons proposé cinq titres inédits, enregistrés en studio spécialement pour son émission. En mai 91, l’émission a eu lieu sous la forme d’une black session.
• Il a été enregistré avant ou après «Noisy but Empty»?
Il a été enregistré en même temps que «Noisy but Empty» qui est sorti un an plus tard.
• Quels sont les souvenirs qui vous reviennent en mémoire à l'évocation de ce disque?
Nous n’étions pas professionnels, nous travaillions le soir et le week-end, à notre rythme. Nous mesurions la chance que nous avions d’avoir une aussi belle exposition, nous étions très enthousiastes. Nous avions alors imaginé la reprise de «la Ballade de Melody Nelson», des versions réorchestrées de nos morceaux, sans nous poser beaucoup de questions.
• Comment le considérez-vous avec le recul?
C’est vraiment le «Rise And Fall Of A Decade» tel que nous l’avions imaginé au tout début. Musique à la fois rock et classique, musique de film, ambient, ce que nous aimions écouter à cette époque. À part «Guns against Stones» qui aurait mérité un peu plus de travail au mixage, Sandy et moi avons beaucoup de plaisir à le réécouter.
• Je vois que, dans la "réédition Bandcamp", deux morceaux de cet EP sont absents?
Oui, c’est un choix (je ne sais pas trop quoi répondre).
• Qu'est-ce qui vous a convaincus de proposer tout votre back catalogue sur Bandcamp?
Le fait d’avoir remastérisé la plupart des morceaux de «Rise and Fall Of A Decade» nous a incités à les proposer sur plusieurs plateformes digitales. Les personnes de notre génération ne sont pas toutes familiarisées avec le streaming sur des plateformes dédiées; Bandcamp semble être une bonne alternative.
• Aujourd'hui, quels sont vos projets?
Il nous a fallu 10 ans, à Sandy et moi, pour retrouver l’envie de former un duo. Notre nouveau groupe s’appelle «Girls Like You». Un clin d’œil au dernier morceau du dernier album de Rise And Fall qui s’intitulait «A Girl Like You». Actuellement nous sommes en studio pour mixer les derniers morceaux de notre deuxième album.
Thierry Dupiereux

https://riseandfallofadecade.bandcamp.com/

18/05/2020 : Interview rapidus de Philippe Thirionet de Music in Belgium

Interview rapidus de Philippe Thirionet de Music in Belgium

Music in Belgium, au travers des mots de Philippe Thirionet, relus et complétés par plusieurs de ses collègues, nous retrace l’origine et l’évolution sur la toile d’un webzine qui s’intéresse, depuis plus de quinze ans, «à tout ce qui concerne la musique en Belgique».

Prog censor : Comment le projet Music in Belgium s’est-il construit?

Music in Belgium : La paternité de notre projet revient à Jean-Pierre Lhoir, informaticien et grand amateur de musique, qui a décidé un beau jour d’unir ses deux passions en mettant ses connaissances en programmation au service de la musique à travers un site internet: www.musicinbelgium.net.
Il s’est entouré de bénévoles passionnés et a fait vivre et prospérer le site pendant plusieurs années. Lorsqu’il a dû renoncer à poursuivre son activité pour raisons de santé, le reste de l’équipe a pris la relève. Et, très rapidement, la nouvelle équipe s’est trouvée confrontée au défi de devoir faire évoluer le site, l’ancienne architecture étant devenue incompatible avec les standards techniques actuels. C’est ainsi que le site 2.0 a vu le jour fin 2018, début 2019. Music In Belgium a donc fait peau neuve, tout en conservant l’esprit éditorial original et la passion pour la musique.

Pc : Qu’est-ce qui pousse des gens (sensés?) à créer et faire vivre un webzine?

MiB : Excellente question. Les membres de l’équipe sont des passionnés et donc pas des personnes sensées. Tous s’investissent sans compter et consacrent une bonne partie de leurs temps libres à alimenter l’agenda, chroniquer des albums, faire des interviews, chroniquer des concerts, alimenter nos galeries photos… La passion pour la musique est notre dénominateur commun et le carburant qui nous fait avancer.

Pc : La cible de MiB est assez large. En fonction de quoi sont choisis les sujets d’articles ou de chroniques? Plus globalement, quelle est la ligne éditoriale?

MiB : Nous nous intéressons globalement à tout ce qui concerne la musique en Belgique. Notre ligne éditoriale est d’éviter le «commercial» et de privilégier l’«artistique», même si la frontière n’est pas toujours très claire entre les deux. L’autre élément déterminant, ce sont les goûts musicaux et les connaissances des rédacteurs. Nous partons du principe qu’il faut savoir de quoi on parle. Nous ne parlons donc pas de hip-hop ou d’électro, par exemple, faute d’avoir un spécialiste maison dans ce domaine, ce qui n’empêche pas un chroniqueur de malgré tout explorer un de ces styles lors d’un festival. Ceci dit, notre scope a effectivement tendance à s’élargir.

Pc : Écrire et publier, c’est peut-être l’essentiel, mais il faut aussi être lu. Comment se faire connaître et se différencier?

MiB : Music In Belgium existe depuis une bonne quinzaine d’années et jouit donc d’une certaine notoriété. Nous nous efforçons aussi de mettre en valeur les artistes, organisateurs, salles et festivals qui relaient du coup nos publications. Nous avons aussi une page Facebook (https://www.facebook.com/musicinbelgium.net/) très active grâce à notre collègue Philippe Thirionet. Notre différence se situe aussi dans le ton parfois pince-sans-rire, parfois décapant et dans le style de nos auteurs comme Michel Serry, François Becquart et Olivier Wouters qui ont une vraie plume.

Pc : Quel est le lectorat de MiB et comment évolue-t-il?

MiB : En dents de scie. Depuis le passage au nouveau site, nous avons des outils statistiques beaucoup plus précis, mais aussi beaucoup plus restrictifs, qui permettent de ne pas tenir compte des visites par des moteurs de recherche ou autres robots, qui ne correspondent pas à de vrais lecteurs. Les problèmes techniques rencontrés avec notre hébergeur fin 2018 et début 2019 nous ont fait perdre des lecteurs, mais la tendance est à la hausse, lente mais constante.

Pc : En quoi le webzine se démarque-t-il des autres sites ou pages consacrées aux musiques sur lesquelles il se concentre?

MiB : Peut-être le fait que nous traitions de préférence les albums provenant de plus petits labels, de labels indépendants et même de tous ceux autoproduits par les artistes.

Pc : Le ton des chroniques semble privilégier la spontanéité: rapide, émotion à l’avant-plan, on ne tourne pas autour du pot. C’est le but?

MiB : Notre équipe est constituée de passionnés, donc on écrit avec passion selon ce que l’on ressent… avec souvent de la spontanéité. On vit la musique et on retranscrit nos émotions personnelles par rapport à ce que l’on vient d’écouter. Rapide aussi par respect pour les artistes et/ou groupes, en limitant le délai entre la publication et la sortie officielle de l’album ou la date du concert… Enfin, nous essayons d’être les plus objectifs possible, y compris lorsqu’il y a des choses à revoir comme le mixage-son, par exemple…

Pc : En dehors des interviews, MiB se concentre sur des interventions plutôt brèves (news, chroniques, reviews de concerts…). Jamais eu envie de développements qui prennent le temps d’approfondir?

MiB : Si, cela arrive parfois. Notre collègue Michel Serry a par exemple consacré un très long article, presque encyclopédique, à l’histoire du groupe Loudness. Mais ce type d’article prend beaucoup de temps. Sachant que notre équipe se compose uniquement de bénévoles, cela limite les possibilités d’écrire ce genre d’articles. Mais la porte est ouverte à toutes les contributions, même extérieures (moyennent l’approbation de notre comité de rédaction). Nous avons aussi une section «Albums de légende», principalement alimentée par François Becquart, qui évoque quelques-uns des grands albums rock des années 70 qui ont eu une influence importante, ou qui sont cultes dans des milieux plus restreints.

Pc : Le Dynatop3 est un drôle de rejeton du hit-parade. Tu nous expliques?

MiB : Il s’agit d’un classement reprenant les 30 albums les plus suivis. Le classement est fonction de la note attribuée par le chroniqueur, des notes attribuées par les lecteurs inscrits et du nombre de lectures de la chronique.

Pc : Les galeries de photos constituent une autre particularité de MiB. À quel point sont-elles consultées? Quelles sont les réactions des artistes?

MiB : Les photos sont une manière pratique et généralement très appréciée d’illustrer les articles, surtout les comptes rendus de concerts et de festivals. Notre site a un volet photos accessible à l’adresse https://www.musicinbelgium.net/galerie/. Nous y stockons toute la mémoire de Music In Belgium: plus de 500 artistes répertoriés, plus de 9000 photos. Chaque photo est pourvue de «tags» (étiquettes) permettant de l’associer à un artiste, une salle, un photographe, etc. Quant aux artistes, ils réagissent sur notre site plutôt aux comptes rendus de concerts (illustrés de photos) et aux chroniques d’album. En revanche, notre photographe Hugues Timmermans reçoit beaucoup de réactions positives d’artistes sur son site https://hti66.piwigo.com et sur sa page Facebook de photographe (https://www.facebook.com/htmetalpix/) et sa page Facebook personnelle. Il suffit pour s’en convaincre de voir les artistes qui utilisent ses photos sur leurs réseaux sociaux…

Pc : Quel est le retour des lecteurs sur les différentes rubriques du webzine?

MiB : Ce retour, à l’instar de celui des artistes et/ou groupes, se quantifie par le biais de notre page Facebook. C’est là que l’on retrouve les réactions avec des indicateurs de suivis, les partages sur les profils de ces derniers. Cette page est véritablement active depuis le passage vers le nouveau site à la suite des soucis rencontrés avec l’ancien hébergeur. Par ailleurs, on transfère désormais systématiquement nos articles/chroniques accompagnés de liens et de vidéos. Après, c’est le partage qui fait le reste et nous fait connaître ou reconnaître par les artistes.

Pc : Comment gérez-vous les relations avec les labels, les distributeurs et les groupes?

MiB : Ce fut le travail de base à l’époque de notre ancien rédacteur en chef Jean-Pierre Lhoir. Puis, chacun a continué à garder des contacts avec les labels qui correspondaient le mieux à ses goûts musicaux. Parmi ceux-ci, nombre d’entre eux nous envoient depuis des années toutes leurs sorties (maintenant souvent via des pistes MP3, même si on préfère le support physique). Mais les artistes également font eux-mêmes la démarche de nous envoyer un support.

Pc : Entre un support papier et un support Internet, il y a d’évidentes différences de forme. Et sur le fond?

MiB : Nous n’avons jamais existé sous forme papier à cause des coûts trop élevés.

Pc : Bien sûr, l’investissement financier n’est pas le même que pour un magazine papier, mais quand même, comment se débrouille-t-on en l’absence de revenus pour couvrir les frais (hébergement et entretien du site…)?

MiB : Nous partageons les frais entre les membres. Tout hobby a un coût. Nous participons donc tous aux frais pour faire vivre notre site.

Pc : Quelle relation vise-t-on chez MiB entre le site et les réseaux sociaux?

MiB : La page Facebook nous permet plus de visibilité et puis, les groupes passent tous par ce type de contact.

Pc : Comment se répartit la fréquentation entre le site et les réseaux sociaux?

MiB : Il faudrait regarder de plus près les audiences et suivis et puis, il est difficile de comparer un clic d’intérêt qui dure quelques secondes, le temps de regarder une vidéo, et le lecteur qui, sur le site, prend le temps de lire tout un article!

Pc : Prog censor essaie de dépasser une certaine logique de «concurrence» constatée sur le net en matière de musiques progressives. Nous privilégions l’ouverture, de là, par exemple, cette interview. Comment MiB perçoit-il cette «cohabitation»?

MiB : Avec enthousiasme. Nous sommes demandeurs de partenariats en bonne intelligence, considérant que chaque acteur a ses spécificités et qu’il faut jouer la carte de la complémentarité.

Pc : Sachant que MiB s’intéresse à des musiques autres que progressives et sans s’enfermer dans des «formatages stylistique», quel est ton point de vue sur l’évolution historique des musiques progressives et sur leur avenir?

MiB : On trouve aujourd’hui plusieurs jeunes écoles comme en Allemagne ou en Pologne, des gens qui ont intégré les concepts de base des anciens, pour les retravailler avec des sons plus modernes. Je pense aussi que le progressif touche aujourd’hui de nombreux sous-courants comme le post-rock ou le post-métal; le progressif d’aujourd’hui est très vaste et très actif malgré tout ce l’on peut dire. Finalement c’est un courant qui reste ouvert à toutes les possibilités comme le fait d’y intégrer du classique ou néo-classique, du symphonique ou de l’atmosphérique, voire de l’ambient… C’est sans limite et on découvre tout le temps de belles choses!

Pc : Quelle est la vision d’avenir projetée pour le webzine ? Quels sont les projets éventuels en chantier?

MiB : D’un point de vue informatique, on continue avec l’aide de notre informaticien à peaufiner le fonctionnement du site. Pour le reste, de nouvelles rubriques existent actuellement à l’état d’ébauche et n’attendent que l’on y consacre un minimum de temps pour être développées. Nous sommes aussi toujours à la recherche de nouveaux chroniqueurs, surtout pour les albums. Actuellement, on tient avec environ cinq chroniqueurs réguliers, qui ont tous beaucoup d’albums à commenter sur leur table de travail. Quelques bras supplémentaires ne seraient pas de trop. Si des candidats sont intéressés, ils peuvent nous contacter et nous proposer quelques chroniques que nous publierons si elles sont valables du point de vue de l’écriture et du contenu.

Pc : Au fait, d’où vient le nom «Music in Belgium»?

MiB : Tout simplement de l’idée que nous nous concentrons avant tout sur tout ce qui concerne la musique en Belgique, même si nous couvrons aussi de manière plus irrégulière des événements qui n’ont lieu qu’à l’étranger (Raismes Fest, 1000e concert du groupe Epica aux Pays-Bas, etc.)

Interview réalisée le 05/05/2020 par Auguste

11/05/2020 : Interview rapidus de Cyrille Delanlssays d'Amarok Magazine

Interview rapidus de Cyrille Delanlssays d'Amarok Magazine

Aujourd’hui, c’est avec Cyrille Delanlssays d’Amarok Magazine et AmarokProg que nous nous entretenons à propos de son webzine couvrant aussi bien le rock (principalement progressif), le cinéma, les séries…

Prog censor : En quelques lignes, quelle a été la genèse du webzine? Il me semble me souvenir que AmarokProg existait avant Amarok Magazine, est-ce exact et comment est venue l’idée d’étendre la sphère initiale?

Cyrille Delanlssays : Il faut revenir en 2003. À cette époque, je planchais sur pas mal de projets qui ne se concrétisaient pas et, parallèlement, je voulais apprendre à faire un site de A à Z, de sa conception à sa publication. Il ne fallait pas quelque chose d’irréaliste non plus. Faire un site sur le cinéma était un premier choix mais l’offre était déjà importante ou trop compliquée pour m’y atteler seul. J’ai donc choisi la musique et puisque le «rock progressif» était une de mes musiques favorites - mon album de chevet reste Amarok de Mike Oldfield - je me suis lancé dans l’aventure sans trop savoir jusqu’où cela me conduirait. C’était plus un défi qu’autre chose.
AmarokProg est ainsi né avec la volonté de recenser un maximum de groupes du genre afin d’avoir une solide base de données sur laquelle les amateurs pouvaient donner leur avis et discuter via un forum dédié. Le site se partageait en deux parties: d’une part cette base de données, de l’autre les articles, interviews ou dossiers. Tout ce travail fut extrêmement chronophage entre les chroniques, les interviews, les contacts avec les labels, les artistes, le forum, etc.
Il m’a fallu du temps pour ouvrir le site à d’autres genres (folk, rock, etc.) avant de sauter le pas et de lancer un vrai Webzine car le maintien d’une telle base de données était devenu ingérable. C’était également l’occasion de revenir au concept de base et de permettre au cinéma, notamment, de faire son apparition.

Pc : Merci d’expliquer ce qui vous a poussé à créer ce webzine.

CD : Pour Amarok Magazine, ma première idée était de me concentrer sur les articles et ouvrir la possibilité à d’autres de collaborer régulièrement à l’activité éditoriale. Pas simple: cela faisait plus de 10 ans que je fonctionnais absolument seul sur AmaroProg et cela avait créé des habitudes. Mais je n’avais pas le choix non plus si je souhaitais pouvoir traiter d’autres sujets et me laisser plus de temps pour le faire.

Pc : Comment fonctionnent ces webzines, nombre de chroniqueurs? Qui se charge de la maintenance des sites?

CD : Comme je l’ai dit, AmarokProg vivote et laisse sa base de données active, rien de plus.
Par contre, sur Amarok Magazine nous sommes actuellement 4 chroniqueurs réguliers avec les deux Stéphane et Daniel. Pour la maintenance et la mise en ligne, je m’en charge de façon totalement despotique et autoritaire mais sans aucune sanction corporelle (rires). Le site reste toujours ouvert à des propositions de collaborations bien entendu. Si le comité éditorial s’élargit encore, le fonctionnement et l’organisation évolueront de concert.

Pc : Quelles matières traitez-vous? Il y a des dossiers, des interviews… Le volet cinéma sur le site magazine est bien développé. Qui s’en charge?

CD : La matière première reste la musique et notamment l’univers prog. C’est l’ADN du webzine et ce qui reste statistiquement le plus consulté. Mais le site traite d’autres genres évidemment, au gré des sorties et des coups de cœur. Il n’y a pas de restriction avec, au menu, des chroniques, des interviews, des dossiers, des live reports, des articles de fond. À côté, il y a le cinéma, les séries, DVD, livres et je pourrais ajouter d’autres choses si les propositions étaient là.

Pc : Un webzine nécessite un investissement financier (hébergement, maintenance…). Comment traitez-vous cet aspect de la gestion, vu que vous ne tirez pas de revenu de vos activités?

CD : Très simplement. L’hébergement et nom de domaine ne coûtent pas grand-chose à l’année et, pour le moment, je prends en charge le fonctionnement. Par ailleurs, le site ne rapportant rien, la contribution des rédacteurs reste bénévole.

Pc : Quelles sont les grandes étapes de la vie des webzines? Quelle en a été l’évolution au gré du temps?

CD : Les grandes étapes techniques:
Fin 2003 : lancement de AmarokProg
2005 : V2
2010 : large ouverture à d’autres genres et le forum devient indépendant
2014 : lancement de Amarok Magazine
Les grands moments:
Beaucoup de rencontres, des discussions passionnantes avec Steven Wilson, la chance d’avoir pu échanger avec Loreena McKennitt mais aussi, pêle-mêle, avec Marillion, Neal Morse, Anneke van Giersbergen, Bruce Soord, Andy Tillison, Roine Stolt, Steve Morse, Steve Hackett, Steve Lukather également et puis l’interview avec Eric Woolfson, juste avant sa disparition, et le moment, trop court, avec David Lynch… des concerts et le Hellfest… et tous les passionnés croisés au fil des années… de très bons souvenirs.

Pc : Sur la forme, la différence entre un magazine papier et une webzine est évidente, mais sur le fond… Qu’en pensez-vous?

CD : La différence est avant tout dans l’approche que l’on fait de chaque support. Il est évident que si l’on veut creuser un sujet ou une recherche sur un artiste ou un film, le support digital est le plus approprié, le plus rapide. De même pour avoir de l’actualité «chaude». Un site peut publier une chronique le jour de la sortie d’un album et même avant alors qu’une revue est soumise à ses impératifs de date de bouclage, d’impression, de diffusion. À côté, les grands dossiers, les longs développements se prêtent mieux au support papier. Peut-être est-ce le résultat de mon éducation ou de mes habitudes de vieux grigou (rires). Mais les techniques et les préconisations d’écriture pour un format papier ou numérique sont bien différentes et les formats numériques apparaissent moins conseillés aux très longs développements.

Pc : Les réseaux sociaux (Facebook, Twitter) sont-ils des vitrines et une accroche pour vos sites?

CD : Oui. Amarok Magazine est sur Facebook mais principalement pour relayer les nouveautés du site ou quelques actualités. Sur Twitter c’est un peu différent. Je relaye également mais je me permets, parfois, de twitter en mon nom propre sur d’autres sujets. Disons que Twitter n’est pas uniquement la vitrine du webzine. Il y a probablement des choses, des frontières, à faire évoluer de ce côté-là.

Pc : La fréquentation de vos sites (visites, consultation des chroniques) est-elle satisfaisante? Lequel des deux sites attire le plus de visiteurs? Quelques chiffres?

CD : Je ne sais pas vraiment où doit se situer le niveau de satisfaction de ces sites mais, de façon factuelle, AmarokProg avec sa base de données, drainait dans ses «grandes années d’activité» jusqu’à 2 millions de pages vues par an. Avec Amarok Magazine, nous sommes en deçà évidemment, d’autant que je ne suis pas forcément dans la promotion active de l’activité. En 2019, le site a fait un peu plus de 700 000 affichages et 200 000 visiteurs.

Pc : Il existe de nombreux webzines consacrés au rock progressif et aux musiques apparentées. Comment vous démarquez-vous?

CD : En 2003, il n’y en avait pas autant ! (Rires)
Quand AmarokProg a commencé, l’idée était d’associer une base de données à une proposition rédactionnelle. À l’époque il y avait l’un ou l’autre, rarement les deux.
Si Amarok Magazine se démarque, c’est avant tout parce qu’il a vocation à être un webzine ouvert à d’autres musiques que le rock progressif, mais aussi au cinéma, aux séries, etc. C’est avant tout un lieu d’expression pour ceux et celles qui le souhaitent.

Pc : Une ligne éditoriale est-elle souhaitable pour un webzine? Si oui, comment l’instaurer?

CD : Il n’y a pas de ligne éditoriale à proprement parler. Les rédacteurs ne sont pas censurés, la liberté de sujets et de ton (dans la limite du respect) est primordiale. La seule chose demandée est d’étayer son avis, ce qui est la moindre des choses.

Pc : Sur quelle base effectuez-vous le tri indispensable des disques, films, livres à chroniquer?

CD : Le site ne compte pas assez de rédacteurs pour chroniquer toutes les nouveautés. Du coup, on se concentre plutôt sur ce qui nous semble indispensable ou intéressant.
Comme pour la ligne éditoriale, les sujets sont libres. Nous ne sommes ni professionnels, ni rémunérés pour cela. C’est un loisir et je me vois mal imposer quoi que ce soit. Il faut avant tout que le rédacteur prenne plaisir à ce qu’il fait.
Après, impossible de passer à travers le nouveau Steven Wilson, Dream Theater ou Marillion. Ils constituent une part importante de l’audience mais il faut un équilibre. Leurs productions peuvent ne pas être les plus passionnantes mais elles permettront, par ricochet, de mieux mettre en avant des artistes moins connus. Pour le cinéma, par exemple, il y a une rubrique avec pas mal de grands films des années 20 et 30 mais aussi le dernier Star Wars, loin d’être emballant, mais sur lequel il y a des choses à dire. Pour autant, ce n’est pas une raison pour se taper le prochain Kev Adams ou le nouveau Patrick Bruel. Chacun ses limites (rires).

Pc : Un webzine est-il tributaire des promos qu’il reçoit des groupes, des labels?

CD : Bien sûr mais jusqu’à un certain point. Les chroniqueurs sont souvent des acheteurs compulsifs (rires). Personnellement, je reçois pas mal de choses, de plus en plus en format digital, moins coûteux pour les artistes et les labels. Difficile de leur en vouloir.
Pour le cinéma, malheureusement, je n’ai pas d’accessit et je dois me conformer aux sorties. Suivre l’actualité est quelque chose de compliqué du coup, ce qui explique pourquoi pas mal de films anciens (mais pas moins intéressants, loin de là) sont abordés...

Pc : Subissez-vous des pressions de la part des labels?

CD : Franchement non. J’ai bien eu une poignée de remarques de fans ou d’artistes eux-mêmes mais vraiment à la marge. Les labels sont réglos et relancent uniquement pour que la chronique soit publiée en respectant la chronologie des médias. Ce n’est pas ce que j’appelle une pression éditoriale. Après, Amarok Magazine n’a pas vocation à s’acharner sur tel ou tel artiste. Les rédacteurs n’ont pas de temps à perdre, même si c’est parfois tentant; la démolition étant l’exercice le plus simple de la critique.

Pc : Comment apprécier en toute objectivité un album (ou un film) à chroniquer en sachant que les labels et maisons d’édition risquent peut-être de ne plus vouloir collaborer si trop de chroniques ne sont pas suffisamment élogieuses à l’égard de leurs productions?

CD : Je ne crois pas que l’un de nous se pose la question. Si la critique est négative mais argumentée et respectueuse, il n’y a rien de répréhensible. Si un artiste ou un label est vexé, basta! Ils ne veulent plus nous envoyer les promos, libre à eux! Il y a tellement d’artistes, de disques, de films à mettre en avant que nous ne nous sentons absolument pas tributaires de leurs humeurs. Cela évite de devoir cirer les pompes de qui que ce soit et de garder le cap!

Pc : Si, par le passé, les productions, que ce soit discographique ou filmique, étaient encore assez rares, nous sommes aujourd’hui face à une véritable explosion des sorties. Quel est votre point de vue sur cette évolution?

CD : Le sujet n’est pas tant la rareté des productions que tout un écosystème qui a fondamentalement changé avec l’arrivée d’Internet et des nouvelles technologies. Je vais rester principalement sur la partie musicale: aujourd’hui on peut faire son album «à la maison», seul ou à plusieurs, sans jamais se rencontrer physiquement! Même chose pour la promo et la distribution. Avec le phénomène du téléchargement, la donne a été complètement refaçonnée. L’accès aux informations et aux sources s’est trouvé largement facilité. Cela a donné plus de visibilité à de nombreux artistes jusque-là inconnus ou incapables de se produire seuls. Les verrous ont sauté. C’est une bonne chose de ce point de vue. Évidemment, les plus chafouins diront que cela multiplie d’autant les productions médiocres. C’est quelque chose de mathématique mais, au final, personne ne force personne.
Mais je ne suis pas certain qu’il y ait vraiment beaucoup plus de projets de nos jours. Il y a encore quelques années, il fallait convaincre un label, un producteur, un distributeur, de financer un enregistrement en studio, etc. Beaucoup ne franchissaient même pas la sélection des maisons de disques qui recevaient énormément de démos. Il n’y a plus cette barrière; du coup ces démos parviennent aujourd’hui (tant bien que mal) sur la toile. Alors oui, dans le lot il y a beaucoup de choses oubliables ou anecdotiques, mais, s’il faut cent projets médiocres pour un nouvel artiste épatant qui n’aurait jamais pu convaincre un label de toutes façons, je prends.
Évidemment, du point de vue des artistes, la question ne sera pas vue de la même façon car l’impact financier est très fort.

Pc : Le public progressif ne semble pas beaucoup s’agrandir (contrairement au métal par exemple) alors que les groupes ne cessent de fleurir. Comment expliquer ce paradoxe?

CD : Le manque de promotion mainstream n’y est pas étranger. Le rock progressif a beau avoir connu un relatif regain d’intérêt soit par des groupes à succès qui s’en revendiquent plus ou moins (du bout des doigts), soit par une forme de nostalgie rétrospective, il est loin d’être un genre télé ou radio-compatible.
Comme évoqué avant, la chaîne de production est devenue plus accessible techniquement et moins onéreuse. Mais la promotion reste toujours un chaînon compliqué à maîtriser et elle se fera dans une niche commerciale limitée. C’est là où le serpent se mord la queue. La multiplication des offres est une bonne chose car les groupes sont moins dépendants de labels qui pourraient les forcer à aller dans une certaine direction artistique mais cela complexifie d’autant la possibilité de se démarquer ou de se faire connaître. Et c’est là que les sites internet, magazines et webzines interviennent également, pour jouer leur rôle d’intermédiaires.
De plus, le rock progressif conserve cette image toujours un peu vieillotte d’une musique venue des années 70 pour les cinquantenaires ruminant leur jeunesse. Les groupes les plus souvent cités restent Genesis, Yes, Pink Floyd… bref, des groupes qui ont connu des succès commerciaux avec des formats plus «pop», justement… même s’ils influencent parfois clairement certains groupes plus récents, ces derniers ne l’assument pas forcément assez pour créer un véritable rebond.
Pour le métal c’est autre chose. Le genre a su capter une population plus jeune et développer des foyers de promotion incontournables comme le Hellfest. C’est une musique qui draine une culture très différente, qui sait se raccrocher à des tendances et des genres cinématographiques suffisamment marqués pour avoir aujourd’hui des locomotives du genre.
Dans le rock progressif, vraiment peu d’artistes sont aujourd’hui capables d’attirer les foules… Peter Gabriel? Marillion? Mais attirent-ils un public jeune et renouvelé? Pas certain. Et l’arbre Steven Wilson ne doit pas cacher la forêt. Son succès tardif n’est pas non plus étranger au polissage de son style sur «To the Bone», comme l’avait fait Yes avec «90125» par exemple.

Pc : Comment jugez-vous l’évolution du rock progressif (en particulier) durant ces 25 dernières années?

CD : De mon point de vue (ou d’oreilles), et c’est totalement discutable, le rock progressif se découpe en trois grandes phases: la période classique de 1967 à 1979, puis le néo-progressif qui couvre les années 80 et une partie des années 90 et enfin la nouvelle vague apparue au mitant des années 90 et qui perdure encore aujourd’hui avec des compositeurs incontournables comme Neal Morse ou Steven Wilson. Parallèlement, l’un des facteurs de cette évolution est l’explosion du métal progressif qui a pas mal influencé les choses et redistribué les cartes. D’ailleurs, pas mal de formations apparues à ce moment-là étaient classées dans cette catégorie «métal» sans raison particulière, tout comme Marillion était parfois classé «hard-rock» dans les années 80. Le groupe est par ailleurs très intéressant à suivre entre ses premiers pas, l’arrivée de Hogarth et son évolution musicale depuis un quart de siècle. D’autres ont commencé avec un style vraiment métal, comme Opeth, pour s’en démarquer aujourd’hui sans abandonner ce qui fait leur signature.

Pc : Comment voyez-vous plus spécifiquement le rock progressif du futur?

CD : Je suis d’un naturel plutôt pessimiste, alors je me dis que ce sera compliqué et que l’histoire n’aura peut-être pas le happy end espéré. Mais le rock progressif possède tellement de possibilités qu’il est difficile de lui prédire un avenir certain. Beaucoup disaient que le genre était mort et enterré depuis 79 et le déboulé du punk. Certains le pensent encore. Pourtant, il fait un peu plus que survivre. Mais il ne faut pas se leurrer: très peu d’artistes vivent aujourd’hui de leur musique.

Pc : Question plus difficile encore: quel est le groupe progressif qui caractérise le mieux le prog post 70’s?

CD : Comme dit plus haut, il y a pour moi deux périodes à distinguer dans le post 70: les années 80 et de 95 à nos jours. Les années 80 sont parfaitement représentés avec Marillion et la tendance métal progressif avec Dream Theater. Depuis 1995, je dirai Porcupine Tree et Spock’s Beard.

Pc : Dans les groupes post-80’s, lesquels auraient pu coexister sans rougir avec les grands dinosaures des seventies?

CD : Spock’s Beard sans hésiter… Marillion évidemment mais aussi quelques autres comme The Flower Kings, Porcupine Tree, Steven Wilson ou Big Big Train qui a su se transformer et se réinventer pour devenir l’un des fleurons du genre.

Pc : Pour revenir aux webzines, comment les voyez-vous évoluer durant les dix prochaines années? Des envies particulières, des projets en chantier?

CD : Je pense que AmarokProg va continuer sa lente agonie (rires).
Pour Amarok Magazine c’est autre chose. Tout dépendra de l’équipe et des opportunités. J’aimerais clairement le développer mais ce sera au détriment d’autres projets; il faudra donc agrandir encore le cercle des rédacteurs. Pourquoi pas animer des podcasts également, un format intéressant qui permettrait de confronter des points de vue? Pourquoi pas une version papier? J’avais travaillé dessus il y a deux ans sans avoir le temps d’aboutir à quelque chose de concret.

Pc : Comment définir, en une phrase, Amarok?

CD : C’est le chef-d’œuvre de Mike Oldfield. (Je botte en touche.)

Pc : La principale qualité et le principal défaut de vos deux webzines?

CD : Outre ses défauts techniques, AmarokProg reste un vestige du passé. Un vieux site qui n’a plus évolué depuis plus de 10 ans mais au contenu riche.
Pour Amarok Magazine, il faudrait demander aux lecteurs. Sur le contenu éditorial, il faudrait être plus près de l’actualité et développer les interactions avec les lecteurs, qu’il y ait plus de participation au quotidien, multiplier les collaborations aussi pour diversifier les plumes et les points de vue.

PC : Quelles sont les adresses internet de vos sites?

CD : http://www.amarok-mag.com
http://www.amarokprog.net
http://www.facebook.com/pages/AmarokProg/137534592996733
https://twitter.com/#!/AmarokProg

PC : Pour finir, un dernier mot?

CD : Il vaut mieux penser le changement que changer le pansement.

02/05/2020 : Conversation rapidus avec Philippe Lion du festival Crescendo

Conversation rapidus avec Philippe Lion du festival Crescendo

Le virus couronné le plus célèbre des temps pré- et post-modernes bouleverse notre vie - dont tous les secteurs sont touchés. La culture en est un, en particulier les concerts. Quid des festivals?

Prog censor a questionné les organisateurs des festivals de musiques progressives. Aujourd’hui, Philippe Lion, Responsable Communication du FESTIVAL CRESCENDO (Saint-Palais-sur-Mer, Charente-Maritime – 21-23 août 2020) nous explique son point de vue, à l’heure où est prise la difficile décision d’annuler.

En Belgique, cela a été confirmé le 24 avril 2020: pas d’événements de masse - et donc pas de festivals - avant le 31 août. Compte tenu de ce qui se profile en matière de déconfinement (progressivité, étapes successives, possibles retours en arrière), laisser les organisateurs de festivals travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête apparaissait comme cruel.

En France, l’intervention d’Édouard Philippe du 28 avril 2020 confirme la prolongation de l’interdiction des festivals «au moins jusqu'à mi-juillet». Franck Riester, ministre de la culture, a annoncé la création d'une «cellule d'accompagnement des festivals», en réponse aux «nombreuses incertitudes créées par la crise sanitaire et l'hétérogénéité des situations et des souhaits de chaque festival». Le communiqué de presse précise: «certains souhaitent déjà pouvoir annuler leur édition 2020, d'autres pour qui le confinement ne crée pas de retard dans la préparation de leur édition, souhaitent attendre l'évolution de la situation». Est-on plus cruel dans l’Hexagone ou, au contraire, plus sensible aux différences entre situations spécifiques?

La 22e édition du Festival Crescendo, du 21 au 23 août sur l’Esplanade du Concié de Saint-Palais-sur-Mer, Charente-Maritime, vient d’être annulée.

Prog censor : L’annulation ou l’incertitude?

Festival Crescendo : Le festival 2020 vient d’être annulé le 30 avril. La ville de Saint-Palais-sur-Mer vient aussi de l’annoncer.

Pc : Annuler préventivement ou au dernier moment? Quels risques pour l’événement?

FC : Annulation préventive pour 2020. Reporté en 2021.

Pc : Reporter ou faire de 2020 une année blanche? Pourquoi?

FC : Les conditions de réussite de l’événement ne sont pas réunies. Les bénévoles, les groupes viennent de loin et de plusieurs pays. Difficile de savoir qui pourra se déplacer en août. Et il n’est pas question de mettre en danger les spectateurs, les groupes et les bénévoles.

Pc : Tant qu’à faire, une occasion à saisir pour un changement structurel?

FC : Non pas spécialement. Nous comptons poursuivre et revenir plus forts en 2021.

Pc : Peut-être même une opportunité de repenser le circuit de diffusion des musiques progressives?

FC : Nous réfléchissons à une formule attractive pour 2021. La mairie a des idées pour mettre en avant ses animations, dont Crescendo fait partie. Nous réfléchissons ensemble.

Pc : Des alternatives qui utiliseraient les technologies digitales? Pourquoi pas?

FC : Non.

Pc : Et les coûts déjà engagés? Comment on s’en sort?

FC : Les coûts engagés ne sont pas énormes. En prenant la décision d’annulation assez tôt, on évite des investissements superflus. C’est un festival gratuit, donc pas de recettes des entrées espérées.

Pc : Comment fonctionne l’éventuelle assurance couvrant l’annulation?

FC : Nous ne sommes pas concernés.

Pc : Le festival est gratuit. Pas de problème de remboursement des billets, donc. Des réservations à gérer?

FC : Effectivement pas ce genre de problème. Pas non plus de réservations à gérer. Les seules réservations à gérer sont celles de l’hébergement des groupes et de certains bénévoles. Mais cette année rien n’avait été encore fait.

Pc : «Festivals en quête d’état»: la culture doit-elle dépendre des institutions?

FC : Oui, bien sûr. Les collectivités locales sont satisfaites du travail accompli. Notre festival amène de l’animation sur la commune et le département. C’est un rendez-vous attendu chaque année. Nous sommes bien suivis.

Pc : Et les artistes dans tout ça?

FC : Ils vont être prévenus, et je pense qu’ils s’en doutaient pour la plupart. Nous comptons sur eux pour l’édition 2021. Cette année, c’est raté, mais ils sont de nouveau invités pour 2021 (si leur calendrier le permet). Si besoin, nous essaierons de prévoir quelques surprises.

Pc : Toute cette énergie, ces espoirs, ces heures de travail… ça fait quoi?

FC : C’est en effet beaucoup d’investissement pour nos bénévoles. Certains viennent de très loin, mais sont toujours au rendez-vous. Nous sommes une grande famille et nous avons plaisir à nous retrouver chaque année. La musique progressive nous rassemble. Et c’est beau!

Pc : On reste optimiste? Quelle sera la résilience du festival à l’issue de cette crise?

FC : Nous espérons continuer encore longtemps le festival. Nous avons déjà connu par le passé des hauts et des bas, mais nous avons maintenu le cap. Il faudra encore compter avec nous.

Pc : Un an de plus pour une affiche encore meilleure? Ou le risque de voir l’événement s’éteindre?

FC : Chaque année notre programmation est atypique et attractive. Notre commission artistique a toujours l’art de dégoter des artistes fascinants, venant de la planète entière, et ça c’est remarquable. Bon nombre de musiciens sont passés par chez nous et, depuis, ils se sont fait un nom dans le prog. Donc pas question de s’arrêter. Le festival est gratuit et n’a pas les moyens de faire venir des pointures (quoique), mais à chaque fois des révélations sont apparues.

Pc : Le credo du festival? Son histoire? Son public?

FC : En 2020, ce devait être la 22e édition. Le festival a donc de la bouteille. Nous sommes rodés et, chaque année, nous essayons d’apporter des améliorations pour le confort des groupes et du public. Il est né d’une bande de fadas illuminés qui a su au fil du temps s’entourer d’autres fadas pour que vive la musique live. Le public est constitué de plusieurs populations. Tout d’abord, il y a les fidèles et les habitués, les fans de prog. Merci à eux d’être chaque année présents. Il y a aussi les curieux, avides de découvrir de nouvelles sensations musicales. Et enfin, nous accueillons aussi un public familial de touristes en vacances dans la région. Pour ces derniers, c’est souvent une découverte et peut-être de futurs mordus.

Pc : Le message des organisateurs au public?

FC : Merci de répondre présent à chaque édition et de faire vivre le festival. Un festival gratuit a encore plus besoin de soutien. Les personnes qui consomment sur place et qui prennent leur carte d’adhérent participent à la vie de l’association et nous permettent de continuer à faire découvrir la musique progressive.

https://festival-crescendo.com/
https://www.facebook.com/FestivalCrescendo/

interview réalisée le 01/05/2020 par Auguste

29/04/2020 : Conversation rapidus avec Jean-Michel du festival Prog en Beauce

Conversation rapidus avec Jean-Michel du festival Prog en Beauce

Le virus couronné le plus célèbre des temps pré- et post-modernes bouleverse notre vie - dont tous les secteurs sont touchés. La culture en est un, en particulier les concerts. Quid des festivals?

Prog censor a questionné les organisateurs des festivals de musiques progressives. Aujourd’hui, Jean-Michel, un des organisateurs de PROG EN BEAUCE (Pierres, Eure-et-Loir – 24 octobre 2020) nous explique son point de vue.
En Belgique, la décision a été confirmée le 24 avril 2020: pas d’événements de masse - et donc pas de festivals - avant le 31 août. Compte tenu de ce qui se profile en matière de déconfinement (progressivité, étapes successives, possibles retours en arrière), laisser les organisateurs de festivals travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête apparaissait comme cruel.

En France, l’intervention d’Édouard Philippe du 28 avril 2020 confirme la prolongation de l’interdiction des festivals «au moins jusqu'à mi-juillet». Franck Riester, ministre de la culture, a annoncé la création d'une «cellule d'accompagnement des festivals», en réponse aux «nombreuses incertitudes créées par la crise sanitaire et l'hétérogénéité des situations et des souhaits de chaque festival». Le communiqué de presse précise: «certains souhaitent déjà pouvoir annuler leur édition 2020, d'autres, pour qui le confinement ne crée pas de retard dans la préparation de leur édition, souhaitent attendre l'évolution de la situation». Est-on plus cruel dans l’Hexagone ou, au contraire, plus sensible aux différences entre situations spécifiques?

Prog en Beauce existe depuis 2013, créé à Nogent-le-Roi avant de s’installer à Pierres en Eure-et-Loir.
À ce jour, le 28 avril 2020, le festival est maintenu.

Prog censor : L’annulation ou l’incertitude?

Prog en Beauce : Il reste près de 6 mois avant la date prévue et nous voulons garder l'espoir que la situation liée au COVID-19 s'améliorera suffisamment dans les semaines à venir pour que nous puissions maintenir l'événement. L'incertitude est grande, mais nous n'annulerons que si la situation ne s'améliore pas ou si les artistes préfèrent reporter. Nous ne voulons faire courir aucun risque à personne.

Pc : Annuler préventivement ou au dernier moment? Quels risques pour l’événement?

Peb : Nous ne prenons aucun risque à annuler tardivement car nous n'engageons aucun frais d'avance et n'avons pas encore ouvert la vente des places.

Pc : Reporter ou faire de 2020 une année blanche? Pourquoi?

Peb : Si nous ne pouvons pas assurer cette huitième édition cette année, nous la ferons à la même époque en 2021. Nous ne changerons pas un fonctionnement qui a fait ses preuves.

Pc : Tant qu’à faire, une occasion à saisir pour un changement structurel?

Peb : Notre festival fonctionne bien et est en adéquation avec nos attentes, donc nous continuerons sans changement.

Pc : Peut-être même une opportunité de repenser le circuit de diffusion des musiques progressives?

Peb : Les quelques festivals français qui promeuvent le rock progressif ont chacun trouvé leur public par rapport à leur identité musicale, pourquoi changer? Prog en Beauce est LE festival du néo-prog et n'a pas vocation à élargir sa programmation à d'autres styles musicaux trop éloignés de celui qui a fait son succès.

Pc : Des alternatives qui utiliseraient les technologies digitales? Pourquoi pas?

Peb : C'est-à-dire??? Notre festival permet la communion musicale des artistes et du public avec une proximité propre à la dimension restreinte du lieu et nous tenons à garder cette convivialité de la musique vivante proche de chacun.

Pc : Et les coûts déjà engagés? Comment on s’en sort?

Peb : Comme nous l'avons dit plus haut, nous n'avons pas de coûts engagés, nous ne devons rien à personne et notre pérennité ne tient qu'à notre public.

Pc : Comment fonctionne l’éventuelle assurance couvrant l’annulation?

Peb : Nous n'avons pas cette préoccupation.

Pc : Quelle préférence pour les billets déjà vendus: ne pas réclamer le remboursement et aider le festival de façon solidaire? Garder le ticket pour l’édition suivante? Se faire rembourser?

Peb : Nous avons très peu de billets vendus à ce jour et chacun fera comme il le souhaite si nous devons annuler.

Pc : Pratiquement que doit faire le spectateur déjà en possession de son billet?

Peb : Nous ne sommes pas dans ce cas, aucun billet n'a été envoyé.

Pc : «Festivals en quête d’état»: la culture doit-elle dépendre des institutions?

Peb : Nous ne demandons qu'une chose aux institutions: qu'elles ne nous mettent pas de bâton dans les roues! Que le ministère de la culture subventionne les lieux de spectacles et nous, les organisateurs d'événements musicaux, nous serons contents.

Pc : Et les artistes dans tout ça?

Peb : Nous espérons que tous les concerts annulés ne mettront pas en péril l'existence des artistes. Dans notre milieu du rock progressif, la grand majorité des artistes ne vivent de toute façon pas de leur art.

Pc : Toute cette énergie, ces espoirs, ces heures de travail… ça fait quoi?

Peb : Quand on en est à la huitième édition d'un événement comme le Prog en Beauce, beaucoup d'éléments ont été optimisés. Le travail effectué pour cette année ne sera pas perdu quoi qu'il arrive. Si nous devons annuler, nous serons déçus, c'est sûr, mais…

Pc : On reste optimiste? Quelle sera la résilience du festival à l’issue de cette crise?

Peb : Optimistes, nous le sommes! Quand nous avons créé le festival Prog en Beauce, nous ne savions pas si ça marcherait. Après les sept éditions passées, nous ne pouvons que constater avec beaucoup de bonheur que ce festival a trouvé son public fidèle. Si Prog en Beauce devait s'arrêter, nous serions tristes mais fiers de ce que nous avons fait. Mais nous savons que nous ne jetterons pas l'éponge tant que le public nous soutiendra par sa présence.

Pc : Si jamais… Un an de plus pour une affiche encore meilleure? Ou le risque de voir l’événement s’éteindre?

Peb : Une affiche meilleure? Nous ne savons pas ce qu'est une affiche meilleure... Notre programmation est chaque année un choix du cœur, comment faire mieux?

Pc : Le credo du festival? Son histoire? Son public?

Peb : Le credo de Prog en Beauce: promouvoir la musique vivante en milieu rural. Son histoire, nous l'avons déjà un peu évoquée. Tout est parti du constat que dans notre province, pourtant proche de l'Île-de-France, il y avait peu de concerts pour les amateurs de bonne musique et aucun pour un public porté sur le rock progressif. L'envie d'essayer de remédier à cet état de fait au moins une fois s'est concrétisée à la faveur d'une rencontre. Nous étions quatre (deux couples) à avoir une même aspiration et nous nous sommes lancés dans l'organisation de ce qui devait être un concert avec deux groupes et qui est devenu un petit festival à quatre groupes. Nous n'avions à l'époque aucun plan d'avenir, juste l'envie de faire une fois quelque chose. Le public? C'est justement lui qui est en grande partie responsable de sa sérénité actuelle. À l'issue de la première édition, ce public qui était petit à l'époque a montré un enthousiasme que nous n'imaginions pas, nous réclamant une deuxième édition. Aujourd'hui, une très grande partie de notre public est constitué d'habitués, de fidèles, d'amis, d'accros... mais nous pensons que tous les festivals, tous les lieux de concerts qui programment ce genre musical réunissent cette même catégorie de public.

Pc : Le message des organisateurs au public?

Peb : Le public qui vient à Prog en Beauce sait à quoi s'attendre et le bouche à oreille est aujourd'hui notre meilleure publicité. La seule chose que nous voulons lui dire c'est: merci et continuez à soutenir le spectacle vivant par votre présence. On vous aime!

https://www.facebook.com/progenbeauce
interview réalisée le 28/04/2020 par Auguste

28/04/2020 : Conversation rapidus avec Jean-François Lamarre et Michel Bilodeau du festival Terra Incognita

Conversation rapidus avec Jean-François Lamarre et Michel Bilodeau du festival Terra Incognita

Prog censor est une page (www.facebook.com/progcensor) consacrée aux musiques progressives. Son mot d’ordre est simple : chaque matin, dès 08h00, la chronique d’un nouvel album. Depuis sa création, le 1er mai 2019, Prog censor s’intéresse également aux médias et événements qui abordent ces musiques.

Terra Incognita en fait partie et est - comme tous et peut-être un peu plus - touché par la crise sanitaire du COVID-19.

En Belgique, la décision a été annoncée le 15 avril 2020 : pas d’événements de masse - et donc pas de festivals - avant le 31 août. Compte tenu de ce qui se profile en matière de déconfinement (progressivité, étapes successives, possibles retours en arrière), laisser les organisateurs de festivals travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête apparaissait comme cruel.
Nous ignorons, ici en Belgique, les décisions prises par vos gouvernants à propos de cette terrible pandémie.

Terra Incognita, le festival, existe depuis 2005, et devait se dérouler, cette année (du 15 au 17 mai) au Centre d’Art La Chapelle à Québec.
Signalons pour nos lecteurs que Terra Incognita n’est pas qu’un festival! C’est également, depuis 15 ans, un magazine et, depuis plus de 16 ans, une émission de radio sur CKRL.

Prog Censor : Depuis quand savez-vous que cette édition du festival devait être annulée? Était-ce une décision imposée ou prise de votre plein gré?

Terra Incognita : La décision s’est imposée dès le moment où la pandémie a été déclarée. À partir de ce moment, la salle où devait se tenir le festival a été fermée au moins jusqu’à l’automne et la fermeture de la frontière rendait impossible la venue autant des musiciens des autres pays que des participants à l’événement qui attire beaucoup de monde des États-Unis, entre autres. Les règles de distanciation minimale de 2 mètres sont là pour un bon moment, le report à l’automne n’était pas envisageable non plus.

PC : 2020 sera pour votre festival une année «blanche». Quelles pourraient être les conséquences?

TI : Le Festival Terra Incognita existe depuis 2005 sans interruption et l’événement a donné la chance à plusieurs groupes et artistes de rencontrer leur public et de mieux se faire connaitre. Plusieurs d’entre eux profitent également du festival pour lancer un nouvel album et l’année 2020 n’y échappait pas. Les festivaliers avaient ce weekend de musique à leur agenda depuis des années. Il est difficile de prévoir l’effet que cette crise aura sur les habitudes de certains d’entre eux surtout ceux de l’extérieur.

PC : Est-ce une occasion à saisir pour une opérer un changement structurel?

TI : En ce qui concerne le Festival comme tel, la structure est plutôt simple. Le succès et la pérennité de l’événement tient principalement à l’implication de Michel Bilodeau et de son réseau de contacts qui lui permet de monter une programmation intéressante chaque année. Il fait également la gestion du budget d’opération et la logistique d’accueil des musiciens. C’est surtout durant la tenue du festival que l’équipe de bénévoles entre en action pour différentes taches comme les transports des musiciens et leur bien-être ainsi que pour la vente de marchandises. Il n’y a présentement pas de changement en vue pour ce qui est de l’organisation du festival.

PC : Peut-être même une opportunité pour repenser le circuit de diffusion des musiques progressives?

TI : Malheureusement, le circuit de diffusion des artistes de musiques progressives est assez restreint. Pouvoir profiter de la venue des groupes pour organiser de mini tournées serait une bonne façon d’amortir les coûts de déplacement souvent onéreux surtout pour certaines destinations d’Europe mais le public n’est pas assez nombreux pour justifier un tel travail. Et puis, le Festival TI profite toujours de l’exclusivité pour mousser la vente des billets.

PC : Des alternatives qui utiliseraient les technologiques digitales (ou radiophoniques dans votre cas)?

Ti : L’émission de radio est bien sûr un instrument de promotion important que nous tentons d’exploiter au mieux. Les médias sociaux aident également à rejoindre le maximum de participants. Le site internet:(https://www.terraincognita.quebec/)
est l’endroit privilégié pour tout ce qui concerne de Terra Incognita. L’information est maintenue à jour et on peut y trouver des présentations des musiciens au programme du festival.

PC : Au niveau des coûts déjà engagés, comment vous en sortez-vous?

TI : Le principal souci concerne les billets d’avion qui étaient achetés depuis longtemps.

PC : Étiez-vous assuré pour une annulation et si oui, intervient-elle pour ce genre d’événements?

TI : Non.

PC : Quelle préférence pour les billets déjà vendus: ne pas réclamer le remboursement et aider le festival de façon solidaire? Garder le ticket pour l’édition suivante? Se faire rembourser?

TI : Étant donné que la salle de spectacle est présentement fermée, il est difficile de faire le point sur la situation mais nous pensons que la majorité des gens vont conserver leurs billets pour s’assurer d’avoir les mêmes places lorsque le festival pourra se dérouler. Mais il est toujours possible d’opter pour le remboursement si les dates de l’an prochain ne conviennent pas.

PC : Pratiquement que doit faire le spectateur déjà en possession de son billet?

TI : Il s’agit simplement de communiquer avec la salle (Centre d’arts La Chapelle) pour demander un remboursement. Sinon, les billets seront honorés aux dates prévues en 2021.

PC : La culture doit-elle dépendre des institutions?

TI : Idéalement, la culture devrait être indépendante autant que possible mais la réalité est parfois difficile. La culture de masse peut compter sur un public plus important mais quand un art est plus marginal, une forme d’aide est souvent nécessaire.

PC : Et les artistes dans tout cela?

TI : Les artistes doivent combler leurs besoins de base comme le reste de la population. Cette réalité entre souvent en contradiction avec certaines formes d’art moins accessibles. Comme il est difficile pour beaucoup d’artistes de vivre de leur art, plusieurs ont un emploi régulier qui leur permet de vivre et de faire de la musique comme loisir ce qui leur permet de garder leur indépendance face à l’industrie.

PC : Toute cette énergie déployée, ces espoirs, ces heures de travail… Qu’en pensez-vous?

TI : Vous avez tout à fait raison. L’organisation d’un tel festival demande énormément d’efforts sur une longue période. Du côté des artistes, c’est également beaucoup de travail. C’est une grande déception pour tout le monde.

PC : On reste optimiste? Quelle sera la résilience du festival à l’issue de cette crise?

TI : Il s’agit d’une crise inédite et il est difficile d’évaluer les répercussions présentement. Le monde sera bien différent après cette crise et il faudra sans doute se réinventer.

PC : La grande majorité des artistes prévus cette année ont confirmés leur venue pour l’édition 2021 qui aura lieu du 21 au 23 mai 2021. L’occasion de compléter l’affiche avec d’autres noms importants?

TI : Pour l’instant, il n’y a pas de changements prévus à la programmation. Il faudra bien sûr prévoir des remplaçants si des participants n’étaient pas en mesure de participer à l’édition 2021 tel que prévu mais nous n’en sommes pas là puisque tous les groupes ont l’intention d’être de la partie.

PC : Le mot des organisateurs au public?

TI : Au Québec, les autorités scandent le slogan «Ça va bien aller» depuis quelques semaines.

PC : Les liens internet pour suivre votre évolution…

TI : Le site internet de Terra Incognita est: https://www.terraincognita.quebec/

27/04/2020 : Conversation rapidus avec Stéphane Fougère de Rythmes Croisés

Conversation rapidus avec Stéphane Fougère de Rythmes Croisés

C’est avec Stéphane Fougère, une des deux âmes damnées que partageaient Traverses et Ethnotempos, que nous explorons aujourd’hui l’intrigante résultante d’un amalgame qui a pris forme en 2015 pour accoucher d’un webzine particulièrement éclectique, où l’on aborde aussi bien Urban Sax, Martin Archer, Tuxedo Moon que le gamelan de Java.

Prog censor : Rythmes Croisés est la résultante d’une fusion. Comment le webzine s’est-il construit?

Rythmes Croisés : Il y a eu plusieurs phases. Avant le webzine Rythmes Croisés, on s’occupait de deux sites musicaux. L’un s’appelait Traverses, qui était en quelque sorte la vitrine du fanzine papier du même nom, dont le premier numéro est paru en février 1998 et le dernier numéro (le 35) en juillet 2014. L’autre site s’appelait Ethnotempos et faisait suite au fanzine du même nom et dont le premier numéro est paru en novembre 1997 et son dernier (le 18) en janvier 2006. On l’a alors transformé en webzine, téléchargeable en format pdf sur le site, et il a perduré jusqu’au numéro 45 (hiver 2010). À partir de ce moment, on a publié nos articles, chroniques et photos directement sur le site. Chacun des deux fanzines avait une équipe rédactionnelle différente (aussi bénévole l’une que l’autre), les deux membres communs étant Sylvie Hamon - par ailleurs webmestre des deux sites - et moi. Les équipes ont bien sûr évolué au fil du temps, et chaque rédacteur ou rédactrice a apporté sa patte, son bagage, ses influences, etc. (Certains de nos anciens rédacteurs se sont du reste investis par la suite dans d’autres fanzines, webzines, émissions de radio, ou encore sont devenus musiciens, bref ont continué à évoluer par rapport à leur passion musicienne.)
Bien sûr, s’occuper de deux fanzines et de deux sites est un boulot monstrueux, fastidieux, chronophage, et j’en passe… Au bout d’un moment, on s’est dit que ce serait quand même mieux de réunir tout cela sous une seule bannière. À la fois pour des raisons pratiques et pour des raisons éditoriales, à l’automne 2015, nous avons décidé de «fusionner» les deux fanzines/webzines en un seul. C’est ainsi qu’est né le webzine Rythmes Croisés.

Pc : Qu’est-ce qui pousse des gens (sensés?) à créer et faire vivre un webzine?

RC : C’est l’envie de faire connaître des musiques, des artistes, des disques, etc., qui n’ont pas (ou alors très rarement) les faveurs des grands médias, le souhait de faire découvrir d’autres approches et démarches musicales, encourager les auditeurs à développer et à accroître leurs horizons sonores, hors des formatages de masse. C’est bien entendu aussi l’envie d’écrire sur ces musiques, informer, exprimer un ressenti, etc., sachant que, paradoxalement, les mots s’arrêtent là où commencent les sons. En définitive, il n’y a sans doute rien de très «sensé» là-dedans! ;-) Mais c’est un défi intéressant et stimulant.

Pc : «Musiques de Traverses et de Traditions», voilà une cible définie de façon large et un brin ésotérique. En fonction de quoi sont choisis les sujets d’articles ou de chroniques? Plus globalement, quelle est la ligne éditoriale?

RC : C’est effectivement très large, trop large pour notre petite équipe! Mais au moins, ça nous laisse du champ libre. En fait, la ligne éditoriale de Rythmes Croisés poursuit celles de Traverses et d’Ethnotempos et se déploie même au-delà, par la force des choses. Au départ, Traverses souhaitait traiter des «autres musiques progressives», celles qui ne s’inspirent pas nécessairement du socle «classique-symphonique» (déjà largement couvertes par d’autres fanzines à l’époque), mais qui se réclament d’une inspiration plus contemporaine, ou jazz, ou folk, etc., qui ont une démarche plus avant-gardiste, qui s’appuient sur d’autres références et qui ouvrent sur d’autres horizons. Traverses a donc élargi son propos en traitant des «musiques presque nouvelles et autrement progressives», c’est-à-dire ces démarches musicales que l’on classe faute de mieux sous l’appellation «musiques nouvelles», ainsi qu’à ces autres courants musicaux nés plus ou moins à la même époque ou qui en sont le prolongement, comme les musiques psychédéliques, le jazz contemporain, la zeuhl, le «rock in opposition», les musiques «noise», free et improvisées, l’acid folk, la chanson «décalée», les musiques planantes et ambient, les musiques «bricolées», et toutes formes de croisements de prime abord incongrus...
Avec Ethnotempos, l’ambition était de traiter des «musiques ethniques d’aujourd’hui», et on couvrait donc l’actualité des musiques traditionnelles et populaires (folk) du monde. Les musiques celtiques y étaient très représentées, mais aussi ces musiques du monde un peu laissées pour compte parce que soi-disant trop éloignées culturellement, comme les musiques asiatiques, amérindiennes, aborigènes, etc. Mais de fil en aiguille, on a été amenés à couvrir les musiques folk des cinq continents du globe, à la fois sous leurs formes traditionnelles (parce que ces musiques ont une base et une histoire qu’il ne faut surtout pas ignorer) et sous leurs formes «évolutives», en mettant l’accent sur les artistes et les créations ayant une démarche d’ouverture, de renouvellement, de développement, qui cultivent les rencontres, les partages, autrement dit qui s’inscrivent dans une perspective «évolutive», donc «progressive».
Il est ainsi arrivé que certains artistes ou certains disques aient été traités dans l’un comme dans l’autre fanzine, parce que leur musique se trouvait précisément à la croisée des genres. Cela nous a encouragés à réunir sous le même toit toutes ces musiques, qu’elles soient populaires ou savantes, enracinées ou expérimentales.
De ce fait, Rythmes Croisés est devenu à la fois un webzine couvrant l’actualité de plusieurs musiques, avec son lot de nouveaux articles, nouvelles chroniques, comptes-rendus et annonces de concerts, et une sorte de base de données contenant d’anciens articles et chroniques (parfois mis à jour et retravaillés) de Traverses et d’Ethnotempos.

Pc : Écrire et publier, c’est peut-être l’essentiel, mais il faut aussi être lu. Comment se faire connaître dans l’infini du web?

RC : Les articles de Rythmes Croisés semblent bien référencés par certains moteurs de recherche, genre Google. Nous assurons aussi une présence sur les réseaux sociaux (nous avons une page Facebook et Twitter). Et pour celles et ceux qui souhaitent se tenir au courant régulièrement de nos publications, il y a possibilité de s’inscrire sur le site pour recevoir des notifications, et nous mettons actuellement en place une lettre d’information. Après, bien sûr, on peut nous trouver via des liens sur des sites musicaux, des sites d’artistes, de labels, de médias, ou via les partages sur Facebook.

Pc : Quel est le lectorat de Rythmes Croisés et comment évolue-t-il?

RC : Il est difficile de connaître le «pedigree» exact de ceux qui nous lisent. Rythmes Croisés a des lecteurs assidus comme occasionnels. Je pense que certains lecteurs et abonnés fidèles à Traverses et à Ethnotempos continuent à nous suivre. D’autres nous ont découverts au fur et à mesure de leurs pérégrinations sur le Web. Ils sont tombés sur nos articles après avoir fait une recherche sur un sujet plus ou moins précis, et se sont attardés chez nous ou n’ont fait que passer... C’est très disparate et volatil.

Pc : En quoi le webzine se démarque-t-il des autres sites ou pages consacrées aux musiques sur lesquelles il se concentre?

RC : On trouve sur le site Rythmes Croisés plusieurs rubriques, des entretiens avec des artistes ou des acteurs de la vie culturelle et musicale, des dossiers de fond, des chroniques de disques, des comptes-rendus et photos de concerts, un «agenda» des événements culturels à venir. Cette diversité de pages n’est certes pas exclusive à Rythmes Croisés, bien sûr, mais combinée à l’amplitude de son spectre éditorial, elle confère au webzine une identité qui lui est propre, mais qui est en même temps multi-facettes. Nous montrons qu’on peut s’intéresser à des musiques fort différentes. Après, nous ne forçons personne à nous suivre sur chaque publication, chacun est libre de choisir dans Rythmes Croisés ce qui lui convient le mieux. Il y a de quoi faire de toute façon! Disons que Rythmes Croisés se démarque en cherchant à faire découvrir des univers musicaux singuliers, contrastés, antagonistes, complémentaires, qui peuvent parfois se rejoindre, s’entendre, et qui peuvent être reliés par une multitude de passerelles…

Pc : Rythmes Croisés, ce sont des chroniques, mais aussi des articles de fond, comme l’excellent historique du Krautrock par Eric Deshayes, en écho à son livre «Au-delà du rock» (2007, Le Mot et le Reste). Des articles où l’on prend le temps de développer et de documenter un sujet. Une lecture au temps long à l’ère du fast Internet ?

RC : Pour l’anecdote, Éric Deshayes, créateur du site Neosphères, s’est décidé à écrire son livre après avoir rédigé ce dossier paru à l’origine dans un numéro de Traverses. C’est ainsi que les petits ruisseaux font les grands fleuves… Alors oui, comme beaucoup d’autres articles publiés sur le site, il faut prendre le temps de lire. Je comprends que cela puisse rebuter ceux qui ont l’habitude de ne faire que passer sur une page, de glisser sur le web, de «zapper». Ben, chez nous, il faut savoir prendre le temps de s’arrêter! De toute façon, les musiques dont traitent nos articles ne s’apprivoisent pas d’un seul coup, demandent elles aussi un temps d’adaptation, ne s’avalent pas d’une traite, nécessitent qu’on y revienne à plusieurs reprises, donc il en va fatalement de même pour nos dossiers de fond. Si on avait voulu verser uniquement dans l’actu éphémère et dans l’info jetable, on se serait appelés «BFM Prog’», par exemple! (Mais ce gag est rigoureusement impossible...) On pourra nous objecter qu’il ne fait pas bon passer trop de temps devant un écran, mais notre site offre la possibilité de pouvoir transformer chaque page d’article en fichier pdf qui peut s’imprimer et donc se lire tranquillement assis dans un fauteuil ou dans un hamac. On est ce qu’on mange, on est ce qu’on écoute, on est aussi ce qu’on lit.

Pc : Quel est le retour des lecteurs sur les différentes rubriques du webzine?

RC : Pas de retour, donc bonne nouvelle! Je plaisante… Bon, a priori, les retours sont majoritairement positifs, même si peu nombreux. Il y a possibilité pour les lecteurs de laisser un avis sur nos chroniques et articles, mais au regard de la quantité de consultations, très peu prennent le temps de le faire. Il faut vraiment qu’ils aient envie de râler… ou qu’ils soient très enthousiastes! Sinon, bien sûr, on reçoit des messages de remerciements et d’encouragements via notre page «Contact» ou notre page Facebook, ce qui fait toujours plaisir et nous encourage à poursuivre. Après tout, nous ne sommes que des bénévoles...

Pc : Comment gérez-vous les relations avec les labels, les distributeurs et les groupes?

RC : Compte tenu du peu de temps dont nous disposons (je répète que nous sommes bénévoles), tout se fait généralement par courriel. Bien sûr, par rapport à l’époque des revues papier, les pratiques promotionnelles ont changé de formes, les « envois promo » deviennent de plus en plus virtuels (téléchargements...). Mais nous continuons à accorder plus d’attention aux envois promo «matériels» encore existants, étant donné que le CD est en quelque sorte le « salaire » du rédacteur. Et puis on est de la vieille école, on a été habitués à la découverte «tactile» d’une œuvre gravée avec son identité visuelle… (Dinosaures? Quels dinosaures?)

Pc : Entre un support papier et un support Internet, il y a d’évidentes différences de forme. Et sur le fond?

RC : Mettre en page un article sur support papier et sur un support «virtuel» implique des réflexes différents, mais cela n’a que fort peu d’incidences sur le fond. Tout au plus le fait de n’avoir pas à se soucier du nombre de pages ou de signes sur une page virtuelle offre-t-il la possibilité de s’étaler davantage… mais point trop n’en faut quand même!

Pc : Bien sûr, l’investissement financier n’est pas le même que pour un magazine papier, mais quand même, comment se débrouille-t-on en l’absence de revenus pour couvrir les frais (hébergement et entretien du site…)?

RC : Ah! Le bon vieux temps des allers-retours chez l’imprimeur, dans les dépôts-ventes et dans les bureaux de poste pour envoyer leurs exemplaires aux abonnés! On était (plus) jeunes… Pour le site, on paye de notre poche un abonnement annuel chez notre hébergeur. Comme je l’ai dit, on est des bénévoles, on a donc un travail rémunéré à côté.

Pc : Quelle relation vise-t-on chez Rythmes Croisés entre le site et les réseaux sociaux?

RC : Les réseaux sociaux nous servent juste à répandre la bonne parole, c’est-à-dire à informer de la publication d’un nouvel article (ce qui arrive quasi quotidiennement, les jours ouvrables). Ils permettent aussi de faire suivre plus facilement et rapidement des annonces de concerts ou de sorties de disques, dans les cas où n’aurait pas le temps de remplir notre page «Agenda».

Pc : Comment se répartit la fréquentation entre le site et les réseaux sociaux?

RC : Les réseaux sociaux sont un «plus» pour diffuser l’information, avec le risque aussi que celle-ci se noie dans le flux de notifications et passe inaperçue. Le site est fréquenté par nos abonnés, qui sont informés dès qu’il y a du neuf, ainsi que par les internautes qui font des recherches sur tel ou tel sujet.

Pc : Prog censor essaie de dépasser une certaine logique de «concurrence» constatée sur le net en matière de musiques progressives. Nous privilégions l’ouverture, de là, par exemple, cette interview. Comment Rythmes Croisés perçoit-il cette «cohabitation»?

RC : Le monde des musiques progressives est suffisamment vaste, actif, vivant, dense et hétéroclite pour que chaque organe médiatique y trouve sa place et diffuse son axe de rayonnement sans faire de l’ombre aux autres ou les piétiner. Bien sûr, il y a des sujets rassembleurs et presque «obligés» (le dernier disque de «machin» forcément «incontournable», etc.), mais sur lesquels chacun peut avoir un avis différent. Ce qui peut passer pour l’événement ou le «coup du siècle» chez l’un peut être royalement ignoré par l’autre. Il est bon que les lecteurs recueillent sur ces sujets des avis et des regards différents pour construire et affiner les leurs, mais il est bon aussi qu’ils découvrent d’autres univers moins «rassembleurs», d’autres façons de penser et d’exprimer ces musiques progressives. Il n’y a pas de vérité unique, tranchée et figée, il n’y a que des regards distincts en fonction des parcours et des affinités. S’il y a bien une chose que nous apprennent les musiques progressives c’est à se mettre à l’écoute et à affiner nos oreilles. Donc il y a de quoi faire pour chaque média! Et je remercie au passage Prog censor de nous avoir proposé cette «tribune».

Pc : Sans s’enfermer dans des «formatages stylistiques», quel est ton point de vue sur l’évolution historique des musiques progressives et sur leur avenir?

RC : À en juger par le nombre croissant de «sous-étiquettes», il me semble que les musiques progressives ne cessent de croître, de s’élargir, de se transformer, de se métamorphoser, quitte à ce que certains acteurs de ces musiques en viennent à réfuter le terme «progressif» parce que trop limitatif, réducteur, sclérosant, «has been», ou que sais-je encore. On peut le déplorer ou s’en féliciter. Mais les approches et les démarches «progressives» sont toujours en action. De toute manière, les pratiques musicales évoluent, les lutheries évoluent, les techniques de jeu évoluent, les méthodes d’enregistrement également, donc on ne peut plus faire de la musique de la même façon qu’il y a cinquante ans. Il y a cependant des héritages à ne pas oublier, mais qu’il faut aussi savoir dépasser, ou projeter dans de nouvelles dimensions. Paradoxalement, ces musiques sont de plus en plus ignorées par les grands médias officiels, d’autant que nos sociétés «évoluées» jurent plus par l’image que par le son. Il y a donc vraiment du boulot à faire pour favoriser l’épanouissement musical (et même culturel).

Pc : Quelle est la vision d’avenir projetée pour le webzine? Quels sont les projets éventuels en chantier?

RC : Hum… en fait, on a tellement la tête dans le guidon qu’on ne cesse de reporter la vision d’avenir à plus tard!… Dans les faits, on est déjà pas mal occupés entre les nouveautés à traiter et les archives à exhumer, les dossiers, les discographies commentées, les entretiens, les chroniques, les comptes-rendus, les infos brèves et les annonces de concerts et de festivals. Et il faut savoir aussi faire des pauses! Bref, les projets ne manquent pas, seul le temps se réduit...

Pc : Au fait, d’où vient le nom «Rythmes Croisés»?

RC : C’est tout simplement le nom que l’on a donné Sylvie Hamon et moi à notre structure associative!

Pc : Quelle autre question aurais-tu attendue?

RC : C’est une très bonne question, passons à la suivante… :-) Bon, en fait, il y a probablement d’autres thèmes à aborder, mais on me reproche déjà de trop écrire, alors j’en ai peut-être trop dit! Quoi qu’il en soit, merci encore de ton intérêt, et bonne continuation à Prog censor!

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26/04/2020 : Conversation rapidus avec Bruno Tocanne du festival Jazz(s) à Trois Palis

Conversation rapidus avec Bruno Tocanne du festival Jazz(s) à Trois Palis

Le virus couronné le plus célèbre des temps pré- et post-modernes bouleverse notre vie - dont tous les secteurs sont touchés. La culture en est un, en particulier les concerts. Quid des festivals?
Prog censor a questionné les organisateurs des festivals de musiques progressives. Aujourd’hui, Bruno Tocanne, organisateur de JAZZ(S) À TROIS PALIS (Trois Palis, Charente – 18-20 Septembre 2020) nous explique son point de vue d’artisan, à la fois artiste et organisateur.

En Belgique, la décision a été confirmée le 24 avril 2020: pas d’événements de masse - et donc pas de festivals - avant le 31 août. Compte tenu de ce qui se profile en matière de déconfinement (progressivité, étapes successives, possibles retours en arrière), laisser les organisateurs de festivals travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête apparaissait comme cruel.

En France, l’intervention d’Emmanuel Macron du 13 avril 2020 confirme la prolongation de l’interdiction des festivals «au moins jusqu'à mi-juillet». Dans la foulée, Franck Riester, ministre de la culture, annonce la création d'une «cellule d'accompagnement des festivals», en réponse aux «nombreuses incertitudes créées par la crise sanitaire et l'hétérogénéité des situations et des souhaits de chaque festival». Le communiqué de presse précise: «certains souhaitent déjà pouvoir annuler leur édition 2020, d'autres pour qui le confinement ne crée pas de retard dans la préparation de leur édition, souhaitent attendre l'évolution de la situation». Est-on plus cruel dans l’Hexagone ou, au contraire, plus sensible aux différences entre situations spécifiques?

Jazz(s) à Trois Palis existe depuis 2018, à Trois Palis en Charente.
Le 22 avril, la page Facebook du Festival annonce: «Bon et bien, même si c'est un petit festival en milieu rural qui, aux yeux de certains-nes, n'a pas la même importance que ceux considérés comme de "vrais" festivals, j'ai le regret de vous annoncer que nous renonçons à organiser l'édition 2020 de "JAZZ(S) À TROIS PALIS" les 18.19.20 septembre. En tous cas dans la forme qui était initialement prévue (3 jours / 9 concerts, des visites...). »

Prog censor : L’annulation ou l’incertitude?

Jazz(s) à Trois Palis : J'ai procédé à l'annulation du festival dans sa forme initiale qui est de 3 jours de concerts consécutifs dans différents lieux non dédiés et en secteur rural et périurbain. Je me laisse une petite porte de sortie si les choses évoluent positivement, avec peut-être un ou deux concerts isolés plus tard dans la saison. J'ai longtemps hésité, longtemps fait comme si nous pouvions nous permettre de le faire à cette période (mi-septembre) mais le flou, l’incertitude, les infos contradictoires délivrées par nos gouvernants ont eu raison de ma volonté de poursuivre.

Pc : Annuler préventivement ou au dernier moment? Quels risques pour l’événement?

JàTP : Un petit festival comme celui-ci n'a malheureusement pas la trésorerie suffisante pour pouvoir se permettre de prendre un risque d'annulation au dernier moment. L'incertitude au niveau de l'obtention des aides qui nous sont nécessaires (collectivités territoriales, sociétés civiles) n'a pas arrangé les choses.

Pc : Reporter ou faire de 2020 une année blanche? Pourquoi?

JàTP : Je préfère penser 2020 comme une année blanche pour le festival, même s'il reste des possibilités d’événements ponctuels. Du coup l'édition 2020 devrait être flamboyante!

Pc : Tant qu’à faire, une occasion à saisir pour un changement structurel?

JàTP : Oui, de toutes façons cette pandémie est une occasion à saisir pour penser l'après différemment à tous les niveaux, dans tous les domaines.

Pc : Peut-être même une opportunité de repenser le circuit de diffusion des musiques progressives/jazz?

JàTP : Bien entendu mais la naissance même de Jazz(s) à Trois Palis était une manière de repenser ce circuit dans mon esprit: je voulais prouver que l'on pouvait revenir à quelque chose de plus basique, revenir à ce qui faisait la force des «jazz action» des années 70, beaucoup de militantisme avec très peu de matériel technique, dans des lieux de proximité non obligatoirement dédiés à la diffusion de concerts. En outre ici ça se passe en milieu à la fois rural et périurbain peu, voire pas du tout, touché par des programmations de qualité, similaires à celles que l'on peut retrouver dans de plus gros festivals ou dans des salles de concerts où ils ne se sentent pas légitimes d'aller. Il s'agissait également de mettre les artistes en relation plus directe avec des publics disparates dans des lieux à dimension humaine, non dédiés à la diffusion musicale, le tout sans fioritures mais avec beaucoup de respect.

Pc : Des alternatives qui utiliseraient les technologies digitales? Pourquoi pas?

JàTP : Surtout rien en streaming! C'est la pire chose en matière écologique comme nous le savons maintenant. De toutes façons, je préfère un silence provisoire à cette inflation d'images souvent mal sonorisées qui envahissent les réseaux sociaux. Le fait de tout miser sur le virtuel ne va pas aider à revenir ensuite dans les salles de concerts, les cinémas, les théâtres, et les disques vont avoir encore plus de mal à se vendre... Cette volonté de vouloir continuer à tout prix à se montrer c'est pour moi tenter de faire comme si tout était «normal», comme si rien n'avait changé, comme si rien ne devait évoluer. Profitons du temps que nous récupérons pour réfléchir plutôt que de foncer tête baissée en espérant que les choses reviennent à ce qu'elles étaient.

Pc : Et les coûts déjà engagés? Comment on s’en sort?

JàTP : J'ai justement pris la décision d'annuler bien en amont afin de n'avoir pas de coûts engagés.

Pc : Comment fonctionne l’éventuelle assurance couvrant l’annulation?

JàTP : Je ne sais pas.

Pc : Quelle préférence pour les billets déjà vendus: ne pas réclamer le remboursement et aider le festival de façon solidaire? Garder le ticket pour l’édition suivante? Se faire rembourser?

JàTP : Il faut répondre au cas par cas, il n'y a pas de meilleure méthode. Certains peuvent rembourser, d'autres non. Dans la mesure du possible, il faut avant tout pouvoir aider les artistes qui étaient programmés.

Pc : Pratiquement que doit faire le spectateur déjà en possession de son billet?

JàTP : Il n'y en a pas, les réservations n'étaient pas encore ouvertes.

Pc : «Festivals en quête d’état»: la culture doit-elle dépendre des institutions?

JàTP : Bien entendu, je crois à la notion de service public en matière de culture en général, de musique en particulier. Par contre, nous allons au-devant de graves problèmes depuis que l'institution a décidé de ne se préoccuper que de l'industrie culturelle! Quid des artisans que nous sommes et que nous souhaitons rester, que nous soyons des artistes ou des organisateurs, voire, comme de plus en plus souvent, les deux à la fois?

Pc : Et les artistes dans tout ça?

JàTP : J'en reviens à cette volonté de nous faire entrer de force dans le merveilleux monde de l'industrie culturelle. Il faut que les artistes prennent conscience que dans un tel système ils deviennent la dernière roue du carrosse! Ils ne servent plus qu'à remplir des cases dans des dispositifs qui leur sont imposés, ils deviennent tout à fait interchangeables et, surtout, ils n'ont pas à donner un avis sur quoi que ce soit. Il ne manquerait plus que l'ouvrier se substitue au patron... Pour répondre aux annulations de concerts, répétitions, résidences, sorties de disque..., il faut bien évidemment accorder aux intermittents du spectacle un prolongement d'un an de leurs droits sans conditions. Je suis, de toutes façons, et depuis longtemps, partisan d'un revenu universel sans conditions à la hauteur du salaire minimum.

Pc : Toute cette énergie, ces espoirs, ces heures de travail… ça fait quoi?

JàTP : C'est toujours très frustrant de ne pas pouvoir aller au bout d'un projet, mais ce n'est que partie remise! Nous sommes relativement habitués, en tant que musiciens, à travailler d'arrache-pied sur des projets artistiques qui, soit aboutissent un ou deux ans après, soit n'aboutissent pas du tout, bien malheureusement. Ça fait partie des joies de ce métier. Il faut apprendre à gérer ces frustrations, et ce n'est jamais facile.

Pc : On reste optimiste? Quelle sera la résilience du festival à l’issue de cette crise?

JàTP : Bien sûr, toujours optimiste, cette crise fera sans aucun doute que la prochaine édition n'en sera que plus intense.

Pc : Un an de plus pour une affiche encore meilleure? Ou le risque de voir l’événement s’éteindre?

JàTP : Le risque de ne pas reprendre existera toujours mais aujourd'hui j'ai envie d'y croire.

Pc : Le credo du festival? Son histoire? Son public?

JàTP : Proximité, convivialité, émotions, sensations, générosité, sincérité... Quelque part entre les temples de la culture et les mastodontes de l'industrie musicale. Le public n'appartient à personne, je m'étrangle lorsque j'entends un organisateur parler de «son» public... Nous souhaitons tous - musiciens et organisateurs - ce qui me paraît relativement évident, nous adresser à tout un chacun-e, quelle que soit l'origine, l'âge, le statut social, le sexe...

Pc : Le message des organisateurs au public?

JàTP : Vous allez nous manquer!

https://www.imuzzic-brunotocanne.com/jazz-s-a-trois-palis
https://www.facebook.com/bruno.tocanne

interview réalisée le 25/04/2020 par Auguste

25/04/2020 : Conversation rapidus avec Luc Millesime, Romain Castel et Hatim Ben Ismail du festival Ready for Prog

Conversation rapidus avec Luc Millesime, Romain Castel et Hatim Ben Ismail du festival Ready for Prog

Le virus couronné le plus célèbre des temps pré- et post-modernes bouleverse notre vie - dont tous les secteurs sont touchés. La culture en est un, en particulier les concerts. Quid des festivals?

Prog censor a questionné les organisateurs des festivals de musiques progressives. Aujourd’hui, Romain Castel, Luc Millesime et Hatem Ben Ismail, respectivement Programming Manager, Chargé de Communication et Project Manager du READY FOR PROG? FESTIVAL (Toulouse, Haute-Garonne – 30-31 octobre 2020) nous donnent leur sentiment.

En Belgique, la décision a été confirmée ce 24 avril 2020: pas d’événements de masse - et donc pas de festivals - avant le 31 août. Compte tenu de ce qui se profile en matière de déconfinement (progressivité, étapes successives, possibles retours en arrière), laisser les organisateurs de festivals travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête apparaissait comme cruel.

En France, l’intervention d’Emmanuel Macron du 13 avril 2020 confirme la prolongation de l’interdiction des festivals «au moins jusqu'à mi-juillet». Dans la foulée, Franck Riester, ministre de la culture, annonce la création d'une «cellule d'accompagnement des festivals», en réponse aux «nombreuses incertitudes créées par la crise sanitaire et l'hétérogénéité des situations et des souhaits de chaque festival». Le communiqué de presse précise: «certains souhaitent déjà pouvoir annuler leur édition 2020, d'autres pour qui le confinement ne crée pas de retard dans la préparation de leur édition souhaitent attendre l'évolution de la situation». Est-on plus cruel dans l’Hexagone ou, au contraire, plus sensible aux différences entre situations spécifiques?

Ready For Prog? Festival existe depuis 2018, au Metronum à Toulouse en Haute-Garonne.
Programmé les 30 et 31 octobre 2020, le festival est maintenu.

Luc : Le festival est maintenu pour les 30 et 31 octobre 2020. Mais comme tu cites Emmanuel Macron, tout est dans le «au moins» dans sa déclaration. Ça veut tout dire et rien dire. Et lui-même n’en sait rien de toute façon. Donc wait and see…

Prog censor : L’annulation ou l’incertitude?

Luc : Il n’est pour l’instant pas question d’annulation. Quant à l’incertitude, elle est inhérente à cette pandémie, aux avancées de la connaissance du virus et aux décisions politiques qui en découleront. Mais dans l’ensemble, même en temps normal, l’incertitude fait partie de l’organisation d’un festival. Nous sommes donc rompus à l’exercice de l’incertitude. Ne serait-ce qu’en termes de ventes de billets.

Pc : Annuler préventivement ou au dernier moment? Quels risques pour l’événement?

Romain : Pour le moment, il n'est pas question d'annuler ni de reporter; la date est encore loin et nous avons le temps de voir venir. Mais en effet, si on devait en arriver là, le risque serait que certains groupes ne reviennent pas l'année suivante, ou que l'événement disparaisse du paysage tout simplement...

Luc : Une annulation préventive ruinerait un an de passion et de travail. Une annulation au dernier moment mettrait en péril les finances du festival. C’est une question difficile que nous nous poserons en temps voulu si elle s’impose à nous.

Pc : Reporter ou faire de 2020 une année blanche? Pourquoi?

Romain : On fera tout ce qui est en notre pouvoir pour ne pas reporter; je tiens le pari que fin octobre nous n'entendrons plus parler de ce virus, du moins je l'espère… En tout cas, énormément de festivals sont d'ores et déjà reprogrammés en septembre/octobre, ça donne espoir pour maintenir le nôtre... en espérant tout de même qu'il n'y ait pas trop de doublons en France et en Europe sur la période...

Luc : Reporter reviendrait à une annulation et à une reprogrammation complète des groupes car il serait étonnant que tous puissent revenir, sauf si leur agenda le leur permet.

Pc : Tant qu’à faire, une occasion à saisir pour un changement structurel?

Romain : Pour l'instant, aucun changement de ce type n'est envisagé, mais nous avons le temps d'en discuter entre nous si jamais...

Luc : Un changement structurel serait vraiment à la marge. Le Ready For Prog? Festival est un festival à taille humaine et tient à le rester.

Pc : Peut-être même une opportunité de repenser le circuit de diffusion des musiques progressives/metal?

Luc : Ce serait un peu comme croire que le monde d’après la pandémie sera différent du monde d’avant. C’est vraiment très peu probable.

Romain : Si nous sommes obligés d'annuler ou reporter, en effet nous prendrons le temps de réorganiser la façon de procéder. Le monde du métal progressif est un monde relativement fermé, généralement ce sont les mêmes acteurs (public, groupes, structures) qui gravitent autour. Je pense que le circuit actuel n'est pas si mal pour un style bien particulier, il y a donc peu de choses à changer...

Pc : Des alternatives qui utiliseraient les technologies digitales? Pourquoi pas?

Luc : Tu veux dire un festival par écrans interposés? Ce serait la mort de la musique vivante qui est la raison d’être d’un festival. Il faudrait alors inventer un autre mot.

Pc : Et les coûts déjà engagés? Comment on s’en sort si…?

Romain : Heureusement, pour le moment nous n'avons pas sorti beaucoup d'argent, nous n'avons pas encore commencé les campagnes d'affichage et n'avons pas avancé d'argent pour payer les groupes, donc pas de coûts importants à ce jour, mais nous aimerions attaquer dès cet été. C'est pour cela qu'il nous faudra savoir quelque chose rapidement de la part de nos responsables du gouvernement, si on ne veut pas avoir des surprises...

Luc : Pour l’instant, les coûts engagés sont minimes. Les vraies difficultés arriveront lorsqu’il faudra faire les avances sur cachets aux artistes. Si la situation est toujours la même à ce moment-là, il faudra vraiment réfléchir à ce qu’on fait. Le problème est aussi que nous avons mis en standby tous les coûts liés à la promotion du festival et le risque est donc que nous n’ayons pas le temps de la faire correctement. Sans compter que nous ne savons pas du tout comment les gens vont réagir, même après un déconfinement du secteur de l’événementiel.

Pc : Comment fonctionne l’éventuelle assurance couvrant l’annulation?

Romain : La structure organisatrice étant une association (Cultur’Prom à Toulouse), nous avons simplement une assurance de responsabilité civile. Ensuite, pour d'éventuelles annulations, tout est stipulé dans le contrat que nous envoyons aux groupes généralement courant de l'été. Bien sûr, en cas de pandémie, c'est une situation exceptionnelle et un cas de force majeure, les annulations des groupes ou du festival n'engendreront pas de frais dans ce contexte. Tout ce que nous aurons engagé comme frais annexes avant sera perdu, hélas (fabrication affiches, flyers principalement). Mais nous ne sommes pas le Hellfest et n'avons aucun salarié qui travaille pour le festival, donc ça se compte en centaines d'euros tout au plus.

Luc : Les assureurs sont tous des menteurs, c’est pour ça qu’ils font payer la franchise. (Ok, je sors.)

Pc : Le cas échéant, quelle préférence pour les billets déjà vendus: ne pas réclamer le remboursement et aider le festival de façon solidaire? Garder le ticket pour l’édition suivante? Se faire rembourser?

Romain : Honnêtement, nous n'avons pas encore réfléchi à ça, mais si ça devait arriver, je serais pour demander aux gens de garder leur billet pour l'année suivante. Bien sûr, si certains veulent aider le festival, ça ne sera que bénéfique pour nous, car il faut savoir que nous sommes en déficit après la seconde édition et que nous comptons vraiment sur un succès lors de la prochaine édition. Ensuite, il faudra tout mettre en œuvre pour essayer de garder la même affiche. Ce ne sera pas chose aisée, en tout cas nous essaierons...

Pc : Aucazou… que devra faire le spectateur déjà en possession de son billet?

Luc : T’en as pas marre de poser 2 fois les mêmes questions depuis le début? (Ok, je sors encore une fois …) [M’a l’air sympa, tiens, ce gars-là, faudra qu’on se rencontre un de ces jours, je mettrai ma salopette d’assureur…]

Romain : Qu'il le garde précieusement!! Et en profite pour en parler autour de lui!

Pc : «Festivals en quête d’état»: la culture doit-elle dépendre des institutions?

Romain : Non, je ne pense pas. Les gens sont assez grands pour savoir ce qu'on peut faire ou pas. Si les gens ont peur, ils peuvent venir avec un masque (d'ici là, nous devrions ne pas en manquer... et peut-être ne plus en avoir besoin). Si les gens veulent absolument se rendre à un concert ou à un festival au mois d'octobre, je pense qu'ils pourront le faire sans craintes... Bien sûr, si le gouvernement interdit tous les rassemblements à cette période, nous n'aurons guère d'autre choix que de faire avec...

Luc : Si la culture dépendait des institutions, un festival comme le nôtre n’existerait tout simplement pas. Nous n’avons quasiment aucune subvention publique. Et de toute façon, quand tu demandes à une institution des subventions pour un festival de metal progressif, la réponse est le plus souvent: « merci, on vous écrira ».

Pc : Et les artistes dans tout ça?

Romain : Les artistes sont dans le même cas. Ils ont besoin de jouer. Certains sont professionnels, d'autres simplement amateurs, mais s'ils ne se produisent pas en live, alors ils n'ont pas de revenus. C'est dans leur intérêt de jouer. L'affiche de cette année est bouclée, mais rien ne nous dit que si le festival est reporté, tous les groupes pourront revenir l'année prochaine... Ce sera de toute façon un report d'un an pour tout le monde, comme si le temps s'était arrêté pendant un an, et que tout reprenait là où ça s'est arrêté avec un an de plus! Hahaha.

Luc : Pour les artistes pros, cette crise sanitaire est une catastrophe. Leurs revenus dépendent des concerts et du merch. Et pour les groupes étrangers, c’est encore pire parce que, quoi qu’on en pense, le système français est plus protecteur que la moyenne.

Pc : Toute cette énergie, ces espoirs, ces heures de travail… ça fait quoi l’incertitude?

Romain : Ça fait chier... Haha, ça fait peur, mais on commencera vraiment à avoir peur en août... ou pas d'ailleurs!

Luc : Comme je te l’ai dit plus haut, l’incertitude fait partie intégrante de l’organisation d’un événement. Il est impossible de tout prévoir, même en temps normal. Si tu crains de devoir t’adapter, tu n’organises pas de festival.

Pc : On reste optimiste? Quelle sera la résilience du festival à l’issue de cette crise?

Romain : Oui l'optimisme c'est ma raison d'être. Je reste optimiste, encore une fois. Le temps nous dira si j'avais raison de l'être ou pas.

Luc : Bien sûr qu’on reste optimiste, et heureusement! Et franchement, aujourd’hui, je pense plutôt à la résilience des soignants qui sont en première ligne qu’à la nôtre.

Pc : Si jamais… un an de plus pour une affiche encore meilleure? Ou le risque de voir l’événement s’éteindre?

Luc : On fera tout pour que l’événement perdure. Quant à faire une affiche encore meilleure, ça ne dépend pas du virus mais des cachets demandés par les groupes ou leurs intermédiaires.

Romain : Je pense que ça rejoint un peu ce que je disais plus haut: le risque de voir s'éteindre l'événement bien sûr, car un an de travail pour rien ça risque de miner le moral, et nous ne sommes que 3 à gérer, tous les bénévoles étant là le jour J et quelques-uns d'entre eux distribuent des flyers sur certains concerts durant toute l'année, mais là nous n'aurons pas trop de lieux de distribution! Il faut bien sûr se rendre compte que nous avons un travail à côté et que nous y passons clairement tout notre temps libre pour essayer de proposer un bon festival à échelle humaine avec beaucoup de qualité sur scène. Si on devait faire une année blanche, je ne sais pas si nous pourrions nous en remettre, surtout psychologiquement...

Pc : Le credo du festival? Son histoire? Son public?

Romain : Je suis à l'origine de la genèse du festival, avec Hatem Ben Ismaïl (responsabilité du projet). Nous avons commencé à en parler en juillet 2017 et puis la première édition a vu le jour en octobre 2018, avec Sons of Apollo à l'affiche. Pour une première édition, c'était pas mal! Et puis nous avons simplement décidé de continuer l'aventure, car les festivals de metal prog ne courent pas les rues en France. C'est d'ailleurs le seul et unique de ce genre chez nous, les autres en Europe sont Euroblast, Radar, Prog Power Europe ou Be prog qui a récemment disparu... Le public vient de partout, de France et d'Europe. Ce sont parfois des fans des groupes têtes d'affiche qui suivent leur groupe favori partout dans le monde, ou bien un public régional pour soutenir le projet, ou encore tout simplement des fans de metal prog de France et des pays souvent frontaliers qui viennent nous rendre visite car ils n'ont rien d'autre comme festival de ce genre dans notre beau pays! Autant en profiter!

Pc : Le message des organisateurs au public?

Luc : Prenez soin de vous, écoutez du metal prog et n’hésitez pas à acheter des places pour le festival. Si le festival est annulé, vous pourrez vous faire rembourser, et s’il est maintenu, ça va être une sacrée fiesta!

Romain : Nous confirmons que le festival est maintenu aux dates des 30 et 31 octobre 2020. N'hésitez pas à acheter vos places en prévente, cela nous donne une forte idée de l'affluence attendue et nous pouvons de ce fait tout mettre en place pour accueillir le public du mieux possible. Nous vous tiendrons informés du moindre changement, que ce soit une annulation d'un groupe ou d'un éventuel report, mais je vous demande de ne pas vous inquiéter! Merci à toutes et à tous pour votre soutien indéfectible, cela nous motive comme jamais!

www.facebook.com/readyforprogfestival
interview réalisée le 25/04/2020 par Auguste

30/03/2020 : Conversation rapidus avec Fred Simoneau de ProfifProg

Interview rapidus avec Fred Simoneau de Profilprog

Fred Simoneau: Bonjour Prog censor! Je tiens premièrement à vous féliciter pour votre excellent travail. Je suis moi-même un lecteur assidu de vos chroniques et entrevues. Vous faites partie du lot de ceux qui doivent être complimentés et c’est avec beaucoup de plaisir que je vais répondre à vos questions.

Prog censor: Profilprog est présenté, sur votre site, comme la radio progressive de Québec. J’en conclus que c’est la radio qui a d’abord été créée avant le site web. Est-ce bien exact?

Fred Simoneau: En effet, c’est véridique. L’émission de radio Profil existe maintenant depuis près de 25 ans. Nous sommes affiliés à CKIA 88,3 ici même, au centre-ville de Québec. Au tout début, il s’agissait d’un programme où l’on faisait le profil d’un artiste, tous genres de musique confondus. Au fil du temps, Profil est devenu spécialisé dans le rock progressif, car l’animateur Gérald Hawey était fan inconditionnel de cette musique. Notez bien que Gérald (La Légende) est toujours animateur de l’émission après toutes ces années! Quant au site internet, il existe depuis une dizaine d’années. Au départ, nous avions un site de base qui servait principalement à publier des articles sur le rock progressif et quelques chroniques. Merci à Richard Hawey qui a su garder le fort durant toutes ces années. Avec le temps et étant donné la popularité du site, nous avions besoin de davantage d’espace et de bande passante, alors, en 2013, j’ai construit le site internet que nous avons aujourd’hui. Celui-ci est utilisé à sa pleine capacité et c’est parfait comme cela!

Pc: De quelle manière fonctionnez-vous? Tous les collaborateurs sont-ils également impliqués dans les deux médias?

FS: Non, pas totalement. Nous avons 17 chroniqueurs et ceux-ci produisent des écrits sur les albums en cours pour le compte de notre site internet www.profilprog.com. Ensuite, nous avons 3 correcteurs pour éviter de publier des chroniques dans un français erroné… Il y a Gérald qui est le maître de l’émission radio Profil, mais qui s’occupe aussi de tout ce qui a trait à la distribution d’albums aux chroniqueurs et aux correcteurs. Marc Thibeault est coanimateur de l’émission radio et fait aussi un nombre important de chroniques pour le site. Finalement, moi je m’occupe du lien entre Profil et les maisons de disques, courriels entrants, du site web, de sa maintenance et des entrevues vidéo (Skype). Donc, oui, c’est un groupe de gens assez impressionnant et tout cela n’est pas possible sans un travail d’équipe soutenu. Nous avons la chance d’avoir des gens dévoués et surtout passionnés.

Pc: L’un des deux supports est-il plus riche que l’autre (plus de chroniques sur le site qu’en radio par exemple) ? Quelles sont les matières abordées dans les deux supports (chroniques, interviews, chroniques de concert, de livres sur le progressif)? Y a-t-il des dossiers thématiques?

FS: Bref, le site internet prend maintenant beaucoup de place, c’est certain. Il faut dire qu’en 2020 l’internet est en première position pour la communication. Nous nous servons de nos contacts avec les maisons de disques pour avoir la musique nécessaire à jouer lors de nos émissions de radio. Nous recevons tous les jours des albums qui devront être chroniqués sur profilprog.com. Pour chacun de ces albums, deux pièces seront jouées lors de l’émission radio Profil. C’est un peu comme un «deal» que nous avons avec ceux qui nous envoient du nouveau matériel. Quant aux matières abordées, le site internet est une banque importante d’informations sur les albums et ses acteurs, tandis que l’émission Profil propose des extraits de ces albums. Un beau tout finalement!

Pc: Aucune publicité n’est visible sur le site. Or, l’existence même d’un site (et, a fortiori, d’une émission) implique des coûts (hébergement, maintenance). Comment faites-vous pour gérer cet aspect des choses?

FS: J’avoue que c’est la partie la moins évidente d’un tel projet… Nous sommes deux à la tête de Profil et nous nous partageons les coûts. Nous avons pensé mettre de la publicité sur notre site, mais l’une des choses que nous apprécions de celui-ci est sa simplicité et le fait qu’il n’y a pas d’annonces de tout genre pour venir détériorer le plaisir. J’ai quelques projets en tête afin d’apporter un peu de soutien monétaire au projet, mais ce ne sont que des projets pour l’instant. Quant aux chroniqueurs et correcteurs, il s’agit bel et bien de volontariat! Cela dit, lorsque nous avons la chance de recevoir des albums dans un format physique, nous sommes très heureux de pouvoir les donner aux chroniqueurs. C’est un peu comme un pourboire. Bref, quelquefois je me vois comme un artiste… Je mets le paquet pour promouvoir ce que je fais en espérant un jour rentrer dans mes frais… Hahaha!

Pc: Le covid-19 fait des ravages actuellement partout dans le monde. Le confinement sévit également au Québec. Cela ralentit-il le fonctionnement normal de vos activités?

FS : Pour la radio, nous sommes en pause, mais nous regardons la possibilité d’enregistrer les émissions de la maison. À suivre! Pour le site, plusieurs de nos chroniqueurs sont déjà à la retraite et, maintenant que nous sommes tous confinés à la maison, nous avons un peu plus de temps à donner à Profil. Quant aux albums qui entrent chez nous, je dirais que présentement il n’y a pas nécessairement de ralentissement. Cela dit, d’ici un mois ou deux, je crois qu’en effet il y aura une période légèrement plus tranquille. Il faut dire qu’en 2019 nous avons chroniqué (et nous en sommes très fiers) un total de 450 albums de rock progressif. Notre liste d’albums à chroniquer est toujours un peu plus grande que notre capacité à le faire. Peut-être allons-nous réussir à nous mettre à jour? Qui sait.

Pc: Avez-vous une idée du nombre de personnes qui vous suivent?

FS: Pour la radio, c’est difficile à dire. Nous aimerions attirer un total d’environ 1000 personnes à toutes les émissions, mais nous n’avons pas les moyens de le savoir. C’est pourquoi chaque émission est disponible sur iTunes, en téléchargement et en streaming. Quant au site internet, oui nous avons des chiffres très précis et nous en sommes heureux. En 2019 par exemple, près de 80.000 visites ont eu lieu sur le site. Nous visons les 100.000 pour cette année et je crois que c’est possible. Gardez toujours en tête qu’il s’agit d’un site internet et d’une radio en langue française (Québec), alors il ne faut pas s’attendre à des chiffres beaucoup plus importants. Je crois que si nous sommes en mesure d’attirer 100k visites par année, nous serons en très bonne posture pour l’avenir.

Pc: Facebook est-il une vitrine pour les deux supports et vous apporte-t-il de nouveaux auditeurs et/ou lecteurs?

FS: J’aimerais vous dire que oui, mais c’est difficile à dire. Nous publions nos feuilles de route pour l’émission radio, nos chroniques et nos entrevues, mais c’est difficile à dire quelle proportion répond à l’appel. Ce qui aide grandement c’est lorsque les groupes publient le lien sur leurs pages. Alors là, les gens ont tendance à aller jeter un coup d’œil.

Pc: Par rapport aux nombreux webzines et nombreuses émissions de rock progressif, quels sont vos points forts et vos spécificités?

FS: Notre point fort est aussi notre point faible… Nous sommes un webzine de langue française, alors nous sommes en mesure d’attirer la clientèle française en premier lieu. Cela dit, nos entrevues sont pratiquement toutes concoctées en anglais, alors notre page YouTube fonctionne assez bien. Nous avons incorporé un traducteur Google automatique pour tous les textes sur notre site, je crois que ça aide grandement. L’autre point fort important est le fait que nous faisons la promotion du rock progressif, quelle que soit la popularité de l’artiste. Qu’un album ait 50 vues sur YouTube ou 150k, cela n’a pas d’importance pour nous. Nous allons lui donner le même traitement et nous en sommes fiers. Nous voulons offrir à tous les groupes une petite chance de se faire connaître, alors notre radio et notre site internet leur sont totalement dédiés.

Pc: Avez-vous une ligne éditoriale et, si oui, comment a-t-elle été instaurée?

FS: Simple, comme précisé plus haut, chaque album reçu mérite le même traitement. Une chronique et deux pièces jouées sur notre radio. Parfois, lorsque nous avons des coups de cœur, nous proposons une entrevue. Nous voulons être cette organisation, celle qui accepte tous les groupes tant et autant qu’ils font dans le rock progressif ou ses sous-genres. Nous avons instauré des règles assez souples, mais étant donné que nous sommes deux à la tête de l’organisation, c’est assez simple de s’entendre sur une ligne précise.

Pc: Êtes-vous tributaires des promos reçues des groupes et des labels?

FS: Depuis le temps que nous sommes dans le «business», la grande majorité des labels nous envoient les albums sans que nous ayons à les demander. Certains de ces albums ont une signature électronique afin d’assurer la sécurité et la confidentialité du contenu. Dans ce cas, nous avons des chroniqueurs attitrés à ce label afin d’assurer qu’eux seuls auront accès à la promo. Nous sommes très respectueux de la confidentialité du contenu qui nous est envoyé et les chroniqueurs sont très bien informés. Aucun partage n’est permis!

Pc: Subissez-vous des pressions de la part de certains labels?

FS: Très, très rarement pour être franc. Depuis que je suis à la tête de la communication, je peux compter sur les doigts d’une main, le nombre de fois où j’ai eu à justifier une critique. Je crois qu’une bonne entente entre les diverses organisations est primordiale afin d’éliminer cette pression indue. Cela dit, j’ai toujours un petit pincement au cœur lorsque j’informe une formation que la chronique est prête et que la note est un peu basse… Tellement de travail et de temps investis sur un album, je sais que souvent, ils le prendront "très personnel".

Pc: Comment apprécier en toute objectivité un album à chroniquer, en sachant que les labels risquent peut-être de ne plus vouloir collaborer si trop de chroniques ne sont pas suffisamment élogieuses à l’égard de leurs productions?

FS: C’est drôle, car c’est la première chose qu’on se demande lorsqu’on écrit une chronique sur un sujet X. Que vont-ils en penser? Suis-je trop exigeant? Est-ce simplement mon goût personnel qui prévaut? Vont-ils penser que je suis vendu, et ce, peu importe la qualité du produit?
Afin d’éviter ce genre de situation, nous avons convenu d’un template que tous les chroniqueurs utilisent lorsqu’ils font leurs chroniques. Lorsque vient le temps de noter un album ou un livre, ce chroniqueur doit suivre une règle de cotation qui, je l’espère, tend à laisser de côté les goûts personnels. Il est certain que si tu n’aimes pas, tu n’aimes pas, mais tu peux quand même donner des points sur la qualité d’enregistrement ou tous autres éléments pertinents de l’album.

Pc: Sur quelle base effectuez-vous le tri indispensable des disques à chroniquer?

FS: C’est simple. Je reçois les albums et, suite à la lecture de la description et parfois d’une première écoute sommaire, j’envoie cet album pour être chroniqué ou je la laisse vacante dans mon inbox. Pour être franc, malgré le fait que nous avons chroniqué 450 albums en 2019, je suis assez certain de recevoir pratiquement le double en promo. Beaucoup de musique metal que je dois laisser de côté malheureusement. C’est triste, mais je sais qu’il y a d’autres sites internet mieux spécialisés pour en faire des chroniques.

Pc: Peux-tu exprimer ton point de vue personnel sur cette profusion de productions discographiques, alors que cela n’était pas le cas il y a quelques années encore?

FS: L’internet et la technologie. Les bands ont maintenant la capacité de produire à la maison. De plus, dans la plupart des cas, les musiciens n’ont plus à se déplacer pour l’écriture, la production et le montage. Tout peut se faire à distance. Imaginez-vous combien pouvait coûter la création d’un album dans les années 70 ou 80… Maintenant, si tu as du talent, de la créativité et des connaissances informatiques, tout est possible! C’est pourquoi il y a autant d’albums de nos jours. Plusieurs belles découvertes dans mon cas.

Pc: Autre constatation: le public progressif ne s’agrandit guère alors que le nombre de groupes existants ne cesse de s’accroître. Quel est ton sentiment sur ce paradoxe?

FS: C’est triste en effet. J’ai 41 ans et je dois avouer que, souvent, je suis un des plus jeunes lors des concerts… On m’appelle parfois «Le Kid». Je crois que nous tous, webzines et autres médias, avons un rôle important à jouer en ce qui a trait à la communication et au véhicule de cette superbe musique. Il faut continuer à promouvoir les groupes et leurs musiques. De plus, je crois que le retour en force du vinyle aide pour beaucoup la cause. Imagine que tu es en train de te bâtir une collection. Que vas-tu trouver dans les bacs ou sur le net? Yes, Pink Floyd, Genesis… C’est parfait pour débuter l’apprentissage! Finalement, pourquoi ne pas profiter de ce moment pour faire découvrir un album à vos lecteurs: Apofenia de la formation Il Giardino Onirico? Vraiment excellent, vous me remercierez!

Pc: Comment juges-tu l’évolution du rock progressif durant ces 25 dernières années, c’était mieux avant?

FS: Je vais vous mentir si je vous dis que lors de ces dernières 25 années, je n’ai écouté que du prog… Pour ma part, je suis tombé dans le bain en parcourant You Tube il y a environ 10 ans et arrivant par hasard sur la pièce de Porcupine Tree, Anesthetize. C’est par la suite que j’ai découvert tout cet univers autour du rock progressif et que j’ai reculé la pendule. Bien que j’eusse écouté du «prog» toute ma vie, je n’avais aucune idée qu’il y avait un nom au genre. Par la suite, j’ai lu tellement de livres à ce sujet, que j’en mêle les titres. Cela dit, j’ai quand même une très bonne idée de l’évolution du genre. 25 ans? Donc on recule en 1995. Beaucoup d’excellents groupes fonctionnent toujours: Pendragon, IQ, Marillion, Steven Wilson, Arena, Änglagård (partiellement), Opeth et bien d’autres. Je crois que la santé du rock progressif est meilleure aujourd’hui qu’elle l’était lors des années 90. L’internet est un véhicule incroyable pour promouvoir la musique. Toutefois, une grande partie du succès monétaire réside en la capacité pour ces groupes de faire des tournées. La vente d’albums physiques est en chute libre, alors que la musique se consomme maintenant en digital ou via des systèmes de diffusion tels que Spotify et iTunes. Je crois sincèrement que le prog est relativement en bonne santé; mais si tu es un artiste du genre, il ne faut pas s’attendre à devenir bien riche.

Pc: Quelle est, selon toi, l’évolution à attendre pour le futur du rock progressif?

FS: Comme toujours, chaque chose a une date de péremption. Je crois que dans les années 70, le prog a été écrasé par autre chose de plus tendance. Je crois que, éventuellement, les gens auront encore besoin de changement en termes musicaux et peut-être verrons-nous une augmentation de fans de rock progressif d’ici quelques années. Je garde espoir. Il faut continuer à le promouvoir et croire que, à un moment donné, les gens s’éloigneront de la musique facile et répétitive…

Pc: Toujours selon toi, quel est le groupe progressif qui caractérise le mieux le prog post 70’s?

FS: Pour ma part, je dois répéter quelques groupes mentionnés plus haut: Marillion suivi de très près de Steven Wilson/Porcupine Tree, Steve Hackett (solo), IQ, Riverside, PFM et Pendragon. Il y a tellement d’excellents groupes post 70, c’est un crève-cœur de n'en nommer que quelques-uns!

Pc: Parmi tous ces groupes post 80’s, lesquels auraient pu coexister sans rougir avec les grands dinosaures des seventies?

FS: Je vais répondre Änglagård. La musique des Vikings traversera le temps, j’en suis certain.

Pc: Pour revenir au webzine et à l’émission, comment vois-tu leurs évolutions respectives pour les 10 années prochaines? Des envies et/ou des projets en chantier?

FS: C’est certain que si j’avais plus de temps, je ferais d’avantage d’entrevues filmées, car elles attirent beaucoup d’auditoire. De plus, j’augmenterais le nombre de chroniques de livres. Ces dernières sont longues étant donné que je me mets comme discipline de lire l'intégralité du livre avant d’en parler. Finalement, dans un monde idéal, j’aimerais que nous puissions produire des concerts nous-mêmes, cependant il s’agit d’un gros projet et de beaucoup d’incertitudes monétaires. Bref, à court terme, atteindre 100 000 visites par année sur notre site demeure ma priorité.

Pc: Si tu devais définir en une phrase le webzine et l’émission, quelle serait-elle?

FS: Une phrase… Profilprog, votre source d’information de tout ce qui a trait au rock progressif, sans frontières et totalement inclusif!

Pc: L’adresse internet des sites concernés?

FS: Site internet : www.profilprog.com
Émission Profil : www.ckiafm.org/emission/profil
Page You Tube : https://www.youtube.com/channel/UCNGg7dnn1YPyfK4ixCLzaRw
Facebook : www.facebook.com/ProfilCkiaFm883DimancheDe20A23H/?ref=bookmarks
Itune : https://podcasts.apple.com/ca/podcast/profil/id1305265456
Spotify : https://open.spotify.com/show/3KKcCakq48zDm4gLoqS8Gr…

Pc: Un dernier mot avant de se quitter?

FS: Encore une fois, merci beaucoup de me permettre de vous jaser un peu au sujet de notre organisation. Tout comme vous, nous sommes une équipe de passionnés et nous continuerons ce que nous faisons, le plus longtemps possible. Je veux prendre cette opportunité pour remercier mon équipe, car sans eux, Profil n’existe pas : Gérald, les deux Marc, Charles, Jean-Philippe, Louise, Alain, Denis, Philippe, Mario, Benoit, Sébastien, Guillaume, Jimmy, les deux Daniel, les deux François, Serge, Jacques, Patrick, Sébastien et Bruno.
Prog-on!!!

Pc: Merci d’avoir eu la patience de répondre à nos questions.

FS: Un immense plaisir, next one is on me.
L’image contient peut-être : texte qui dit ’À la découverte des webzines du rock progressif LA RADIO PROGRESSIVE DE QUÉBEC PROFIL QUEBEC'S PROGRESSIVE ROCK RADIO Conversation rapidus avec Fred Simoneau de Profilprog prog censor’

16/03/2020 : Conversation rapidus avec Rudzik de Clair & Obscur

Interview rapidus aavec Rudzik de Clair & Obscur

Poursuivons notre périple à travers les webzines francophones traitant de rock progressif, mais cette fois attardons-nous sur un magazine qui, outre le prog, ouvre également son panel à d'autres courants musicaux.
Clair & Obscur fut créé par le regretté Philippe Vallin (1970 – 2016†). Passionné de musique, il commença sa "carrière" de chroniqueur au sein de Koid'9 et collabora également au magazine Traverses, puis décida de fonder son propre blog "Clair & Obscur" qu'il voulait libre et jouissant d'une ligne éditoriale à géométrie variable.
Rencontre avec Rudzik, actuel webmaster et chroniqueur du magazine.

Prog censor : Après le décès de Philippe Vallin, comment le site a-t-il pu se relever? Comment fonctionne-t-il aujourd'hui (nombre de chroniqueurs, de personnes chargées de la maintenance du site, etc.)?

Rudzik : J'ai rejoint "Clair & Obscur" en juin 2016. Phil était le chef d'orchestre et l'unique webmaster du site. Lorsqu'il est décédé, plus personne ne savait comment administrer le webzine. Comme j'étais le seul à avoir des compétences en info, j'ai pris ce rôle et Fred Natuzzi, un ami de longue date de Phil, celui de rédac chef.
Aujourd'hui, le mag fonctionne grâce à un réseau de chroniqueurs réduit mais international. Nous sommes officiellement 6 chroniqueurs réguliers, (nous travaillons à distance, l'un des States, un autre de Suisse et les 4 derniers dispersés en France), sans oublier d'autres anciens chroniqueurs qui chroniquent à l'occasion, n'ayant pas assez de temps pour s'y consacrer pleinement.

Pc : Clair & Obscur n'est pas un zine dédié exclusivement au rock progressif. Vous traitez bien d'autres courants musicaux. Quel est le lien entre ces divers courants musicaux?

R : Effectivement, nous avons un horizon musical rock très large allant de la pop au metal extrême, même si pour ce dernier, nous ne le chroniquons plus guère, faute de chroniqueurs spécialisés dans ce domaine.
Nous sommes tous bénévoles et nos chroniques sont gratuites, pas de pub non plus.
Le principe est que chacun chronique à son rythme ce qu'il veut, du moment que cela puisse être rattaché au rock au sens large du terme. En général, nous ne chroniquons que ce que nous aimons et pas obligatoirement les sorties récentes. Grâce à nos sensibilités différentes, nous nous enrichissons musicalement de ce que les autres apportent. Et notre éclectisme fait que nous avons tous plus ou moins une fibre progressive.
De plus, nous n'avons pas d'obligations envers les labels avec qui nous sommes en contact.
Bref, le lien entre tout ça c'est le rock au sens très large du terme.

Pc : Avec un panel de styles de musique aussi large, est-ce possible de trouver un équilibre? D'après ce que je comprends, peu importe le style du moment qu'il s'agit de musique intelligente...

R : Nous ne recherchons pas d'équilibre. Nous aimons faire découvrir des raretés à nos lecteurs tout en ne perdant pas de vue ce qui se passe dans les courants musicaux que nous couvrons, c'est peut-être là qu'il faut parler d'équilibre.
Alors pas nécessairement d,e la musique intelligente; j'ai moi-même déjà chroniqué plusieurs fois du punk ou du rock garage. Par contre, même dans ce domaine, nous aimons dénicher et surprendre.
Je pourrais citer le groupe de rock garage malgache The Dizzy Brains ou bien celui de blues new folk de Nouvelle Calédonie, Kaori, mais aussi plein d'autres qui pourraient illustrer mon propos.

Pc : Outre les chroniques d'albums, Clair & Obscur c'est aussi...

R : Pas grand chose d'autre. Nous chroniquons parfois des lives et réalisons quelques interviews, mais les chroniques d’albums représentent plus de 90% de notre production. Par contre, de façon un peu égoïste, Clair & Obscur c'est… l'envie de faire connaître nos passions musicales à ceux qui nous suivent.

Pc : On dit des gens qui écoutent du rock progressif qu'ils sont parfois un peu hermétiques aux autres courants musicaux. Tu confirmes?

R : Houla! Sujet délicat auquel je ne pourrais que faire une réponse personnelle, donc pas au nom de notre webzine.
C'est très étrange car ceux qui écoutent du prog sont à la fois très ouverts à tous les genres musicaux que l'on peut intégrer dans du prog, mais ils sont aussi très fermés d'esprit quand ils doivent juger d'un important changement de line-up d'un groupe, par exemple, ou d'un virage important vers un nouveau style de musique.
Par exemple, si un groupe prend un virage un peu plus pop, ça hurle de partout car «ils ont vendu leur âme au diable».
Dans un autre esprit, ça me fait sourire cette guéguerre latente et ancestrale entre les pro Fish et les pro Hogarth dans un groupe comme Marillion. Les gens peuvent aller jusqu'à pratiquement s'insulter pour défendre leur avis. Je dirais que les progueux sont souvent très susceptibles. ;-)

Pc : Le rock progressif a été (et est peut-être encore) un peu sclérosé, avec peut-être un manque d'ouverture à d'autres courants pour se renouveler. Est-ce une explication à sa marginalité?

R : Le rock progressif souffre de sa dualité originelle: marier le rock et le prog. Ceux qui privilégient le rock sont taxés de manque d'imagination et ceux qui privilégient le prog le sont pour leur musique trop technique et peu accessible. Du coup, les groupes de rock progressifs sont toujours écartelés entre ces deux tentations. Et s'ils parviennent à bien se situer sur la ligne de partage, on dira qu'ils restent dans leur zone de confort et ne savent pas se renouveler. Perso, j'aime les groupes qui prennent des risques, quitte à désarçonner leurs fans. Tant pis si parfois c'est raté mais il y a de très bonnes inspirations. Par exemple, le dernier album de Leprous, «Pitfalls», illustre bien ça. Il était mon album de l'année 2019 bien que comportant certains passages plus faibles mais la prise de risques du groupe méritait d'être saluée comme il se doit. Après, certains disent que Leprous, ce n'est pas du prog... On retombe dans un autre des travers des fans de prog qui veulent toujours tout catégoriser.
Alors oui, le rock progressif reste marginal car il n’est pas encore assez facilement assimilable par le mainstream. Certains, comme Steven Wilson, ont essayé, mais en reniant le prog, ce qui ne me semble pas respectueux de ses racines. Il est certain que ceux qui écoutent de la musique sont plus sensibles à l'assimilation facile et rapide, qu'à l'approfondissement de ce qu'ils écoutent d'où, par exemple, la démocratisation du «millennial whoop» (ndlr: effet vocal qui consiste à employer un motif répétitif à partir de syllabes) dans toute la pop d'aujourd'hui (https://www.youtube.com/watch?v=sXNT3bnJYHA).

Pc : Outre Leprous et Steven Wilson, un avis sur le rock progressif actuel, où va cette musique, quel avenir…

R : Je l'ai déjà un peu dévoilé précédemment. Je trouve que peu de groupes sortent de la nasse en prenant des risques. Après, il faut reconnaître que la population qui les écoute est vieillissante. Suffit d'aller à un festival de prog pour s'en rendre compte. Elle a été nourrie à l'esprit des 70's, quand c'était les groupes qui imposaient leur créativité aux majors, et qu'il y avait un public pour ça. Pour moi, le rock progressif n'a pas un avenir tout rose. La main mise des médias sur le paysage musical standardisé à outrance ne permettra pas au prog de retrouver son heure de gloire. Alors le rock progressif restera un genre presque confidentiel destiné à un public averti. Donc ça ne sert à rien pour un groupe de rock progressif de tendre trop vers de la pop pour plaire au plus grand nombre. Il faut carrément choisir entre faire ce que l'on aime ou se fondre dans le courant pop au risque de souffrir du syndrome d'Icare.
J'ai l'impression de parler comme un vieux con pessimiste mais il faut vivre avec son époque et être réaliste.

Pc : Depuis Internet, et la dématérialisation de la musique, les groupes poussent de partout. Un bien ou un mal?

R : On ne peut pas être manichéen sur cette question. C'est plus facile pour un groupe de se faire connaître par un minimum de gens. L'effet pervers c'est bien sûr le piratage mais aussi l'exploitation des artistes par les plates-formes. Du coup, il est encore plus difficile de vivre de sa musique et nous avons droit à des orgies de concerts car c'est désormais sur scène que les groupes doivent aller gagner l'argent qui les fera vivre.
Du point de vue de l'amateur de musique, c'est comme pour les chercheurs d'or: plus il y en a; plus on a de chances globales de découvrir des pépites. Par contre, individuellement, chaque chercheur a potentiellement moins de chance de gagner beaucoup d'or. Là, l'effet pervers est que, d'avoir accès aussi facilement à autant de musique fait que l'on approfondit moins, y compris dans le rock progressif.

Pc : Revenons au magazine, si tu devais conseiller à nos lecteurs des artistes NON PROG qui ont marqué l'équipe de Clair & Obscur…

R : C'est très difficile de répondre à chaud comme ça à cette question, car les groupes non prog sont par définition «rangés» dans des catégories très spécifiques et donc, ils font rarement consensus dans l'équipe. Il faudrait presque que je lance un sondage dans l'équipe mais je ne suis pas sûr de recueillir quelque chose d'exploitable.
Même si ça n'est pas ma tasse de thé (ben voilà déjà un non consensus ;-) ), il y a des chanteurs français ou US qui émeuvent pas mal d'entre nous, comme Alain Bashung ou Neil Young (je kiffe déjà plus!). Côté groupe, des bands 70's comme Led Zeppelin font plutôt consensus mais... ne donnent-ils pas parfois dans le prog? Ha ha ha!

Pc : Votre page Facebook est-elle pour le webzine une vitrine, une accroche pour le site Internet?

R : Clairement oui! Nombreux sont les nouveaux abonnés qui nous viennent de ce réseau social contrairement à Twitter ou autre. Il faut dire que nous y publions également toutes nos chroniques mais également beaucoup de brèves qui ne méritent pas un article en tant que tel dans le webzine. Et puis, les amis des amis... c'est un peu le bouche à oreille numérique.
Nous pourrions y animer des débats ou lancer des topics mais ,franchement, nous ne sommes pas très "people" et personne dans l'équipe n'a suffisamment de temps (ni de volonté) à y consacrer. Nous sommes donc attentifs mais pas assidus à Facebook.

Pc : Comment vois-tu évoluer le mag durant ces 10 prochaines années? Des envies particulières, des projets en chantier?

R : Honnêtement, nous ne prévoyons pas d'évolutions particulières. Il y a 2 ans, avec un ancien membre de l'équipe, j'ai proposé, et mis en œuvre, un relooking complet du site, le rendant plus "coloré". Cela n'a engendré que peu de réactions et peu d'augmentation du nombre de nos lecteurs. Ce qui nous anime beaucoup c'est la volonté de faire perdurer l'œuvre de Phil. Par contre, nous ne nourrissons pas d'ambitions particulières pour Clair & Obscur si ce n'est de garder notre indépendance totale. Si déjà nous arrivons à le maintenir avec son audience actuelle, ça sera bien car nous souffrons d'un manque de chroniqueurs. Il faut dire que c'est un gros travail de bénévolat. J'ai entendu dire récemment qu'un webzine faisait payer ses chroniques aux groupes pour vivre. On peut se poser des questions sur l'honnêteté de ses chroniques. Peut-être que certains chroniqueurs sont payés également. Nous, nous n'avons que notre passion pour inciter au recrutement et ça ne se bouscule pas au portillon... Faut croire que ça n'est plus suffisant. Donc, restons modestes et passionnés: tant qu'on nous lira et que nous aurons des combattants chroniqueurs, nous écrirons. Sinon...

Pc : Tu parles de votre audience actuelle... Sans rentrer dans le secret des dieux, peut-on en savoir plus? Quelques chiffres?

R : Nous avons plus de 600 abonnés à notre newsletter et à peu près autant de followers sur FB. En terme de lecteurs, c'est plus difficile de te répondre. Nous avons dû supprimer notre outil de statistique qui générait une inflation de données dans notre base de données au point de l'engorger. Je peux quand même te dire que nous sommes lus dans le monde entier, principalement en Europe, mais aussi beaucoup aux States, au Canada et même en Chine. Mais pour cette dernière, comme pour la Russie (qui a elle aussi un taux de lecture très élevé), on se demande si ce sont des lecteurs réels…

Pc : En une phrase Clair & Obscur c'est...

R : Là je te renvoie au petit message des vœux de C&O pour 2020 (je me suis pas mal creusé la tête pour le sortir). Alors... "Clair & Obscur c'est le webzine des gentils non-conformistes qui lisent nos chroniques éclectiques de zike de qualité et non formatée avec une fidélité qui ne se dément pas depuis plusieurs années."

Pc : Un dernier mot?

R : Merci de ton intérêt pour notre webzine. Longue vie à Clair & Obscur... et à Prog censor. ;-)

Retrouvez Clair & Obscur sur sa page facebook : https://www.facebook.com/clairetobscurwebzine/
et sur son site internet:http://clairetobscur.fr/

09/03/2020 : Conversation rapidus avec Jean-Christophe Le Brun de NeoProg

Interview rapidus avec Jean-Christophe Le Brun de NeoProg

Pour ce nouveau volet consacré aux webzines dédiés au rock progressif, nous vous invitons à découvrir «Neoprog», webzine fondé par Jean-Christophe Le Brun au début des années 2000.

Prog censor : Le webzine «Neoprog» fait partie des précurseurs du web en ce qui concerne le prog…

Jean-Christophe Le Brun : Précurseur je ne sais pas, puisque le site n'a pris vraiment son envol que dans les années 2000. Et il y avait déjà pas mal de monde sur la toile.
Le webzine est né d'un site web perso que j'avais créé dans les années 90 et qui parlait de tout et de rien, l'ancêtre du blog, puis le site a été modernisé, s'est concentré principalement sur la musique, et un jour la part de la musique est devenue tellement importante que Neoprog est né, d'abord en solo, puis avec des collaborateurs.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le nom Neoprog ne vient pas du rock progressif, mais de la programmation qui était une de mes grandes activités à l'époque des freewares et sharewares. Et comme j'écoutais également du néo-prog, mais pas que, le nom est resté.

Pc : Donc le nom du zine, «Neoprog», ne vient pas du style musical mais bien du milieu de la programmation?

J.-C. LB : Oui absolument. À cette époque j'écoutais Marillion, Pendragon, Arena, IQ, presque exclusivement, avec un peu de Queensryche et de Sting, donc finalement le nom n'était pas si mal trouvé. Aujourd'hui, ça n'a plus beaucoup de sens, même si nous chroniquons de temps à autre du néo-prog. Nous parlons beaucoup de metal, de symphonique, de post-rock, d'expérimental et tout ce qui nous fait plaisir. J'ai pensé changer le nom mais cela impliquait de changer le domaine web et c'est compliqué à gérer. Certains nous ont d'ailleurs reproché de promouvoir des musiques autres que le prog.

Pc : Quelles sont pour toi les grandes évolutions dans le domaine des webzines?

J.-C. LB : Je pense que la grande évolution a été de passer de sites très amateurs (où les auteurs parlaient des albums qu'ils avaient achetés et visités une quinzaine de fois par jour), à des sites référencés, gérés par des équipes de passionnés, qui petit à petit ont été repérés par les maisons de disques et qui ont commencé à parler d'albums proposés par des professionnels. Les labels et artistes ont compris l'importance du web et des blogs pour faire la promotion de leur musique, et ce qui était autrefois un passe-temps occasionnel est devenu, pour certains sites, une activité non lucrative mais très prenante.

Pc : Tu parlais de collaborateurs, alors comment fonctionne le mag (nombre de chroniqueurs, de personnes chargées de la maintenance du site, etc.)?

J.-C. LB : Alors l'équipe aujourd'hui se compose de huit personnes dispersées un peu partout en France et en Europe.
La plupart s’occupent uniquement des chroniques. Certains font parfois des live-reports et des interviews, mais ce n'est pas la majorité. D'autres font un travail de relecture, ce qui est essentiel à la qualité des publications.
Pour le reste, la gestion du site (programmation, référencement), publications dans les médias sociaux, relations publiques, gestion des promotions musicales, c'est mon travail.

Pc : Travailler avec des correspondants ne facilite pas une totale cohérence. Considères-tu que Neoprog a une ligne éditoriale, un style?

J.-C. LB : Il faudrait demander cela à nos lecteurs. Honnêtement, c'est difficile de répondre. Nous couvrons le rock progressif au sens très large en faisant de nombreuses impasses cependant faute de connaissance ou de goût pour tel ou tel sous-genre. Parfois il nous arrive de parler death metal parce que l'album nous plaît, parfois c'est du néo-prog, parfois c'est du heavy-rock. En fait nous parlons de la musique qui nous plaît, mais nous parlons aussi des dinosaures de prog car sinon nous n'aurions plus de lecteurs. Le but avoué est de faire la promotion des talents méconnus (français par exemple), mais si nous ne parlions que d'inconnus, nous n'aurions pas de lecteurs, donc notre travail ne servirait à rien. C'est un équilibre délicat à trouver. Nous n'allons pas nous interdire de parler d'un groupe qui vient de sortir un excellent album (enfin qui nous plaît) sous prétexte que ce n'est pas du prog.
J'essaye de maintenir cependant une certaine ligne éditoriale, prog, en y incorporant des pépites glanées à droite et à gauche.
Travailler avec une équipe distante n'est pas si difficile. Il y a un gros travail en amont pour préparer le matériel promotionnel, pour gérer l'équipe, relancer, recadrer également, mais ça fonctionne plutôt bien.

Pc : Il existe pas mal de webzines consacrés au prog. Ce que tu viens d'expliquer est un peu, selon toi, ce qui vous démarque de la «concurrence»?

J.-C. LB : Non je ne pense pas. Les webzines que je lis régulièrement sont également généralistes. Nous ne cherchons pas à nous démarquer, nous sommes comme nous sommes, et souvent complémentaires d'ailleurs, mais jamais concurrents. Enfin je ne le vois pas ainsi, tout d'abord parce que nous ne tirons aucun bénéfice de notre travail, bien au contraire, ensuite parce qu’il nous arrive de collaborer avec d'autres webzines avec lesquels nous entretenons de très bonnes relations. Il y a tellement de bonne musique que chacun trouve sa place sur la toile, enfin, c'est mon impression…

Pc : Il existe encore 4 fanzines francophones (écrits en français) de rock progressif papier. Sur la forme, la différence entre mag papier et webzine est évidente, mais sur le fond… considères-tu que vous faites le même «métier»?

J.-C. LB : Oui je pense que nous faisons la même chose, à savoir partager notre amour pour la musique et faire découvrir aux lecteurs de nouveaux talents. D'ailleurs, nous-mêmes nous avons expérimenté la formule papier, en fait un PDF téléchargeable gratuitement depuis le site. Ça reviendra peut-être un jour, l'idée est dans les tuyaux, car ça avait un franc succès, j'aime lire sur du papier comme beaucoup d'autres lecteurs. Par contre, ces fanzines quasi pro nécessitent une organisation lourde avec la gestion de l’impression, des abonnements, de la publicité pour certains, une chose dans laquelle je n'embarquerai pas notre équipe pour l'instant.
Ils souffrent aussi du défaut d'être en retard par rapport à l'actualité musicale galopante. Dans un numéro trimestriel, on parle forcément d'albums que presque tout le monde a déjà à la maison ou écouté en streaming.

Pc : En effet, belle analyse. Justement au sujet des albums, n'y en a-t-il pas trop qui sortent aujourd'hui?

J.-C. LB : Si effectivement, beaucoup trop. N'importe qui, avec un peu de matériel et de talent, peut enregistrer un album dans sa cuisine.
C'est génial car d'obscurs musiciens peuvent faire connaître leur talent sans passer par les cases studio, labels, distributeurs,… et Dieu sait que nous relayons beaucoup de ces artistes avec grand plaisir.
D'un autre côté, nous sommes submergés de sollicitations d’artistes, de labels, de promoteurs, et il faut faire le tri, quitte à louper un album génial de temps en temps.
Nous devons recevoir en moyenne dix albums par jour, on ne peut pas tout écouter.

Pc : Un webzine comme Neoprog est donc en partie tributaire des promos qu'il reçoit des groupes, des labels?

J.-C. LB : Aujourd'hui oui à 95% et c'est un choix assumé. Au début nous ne chroniquions que les albums que nous achetions, donc pas beaucoup. Puis des artistes nous ont contactés, puis des labels. Aujourd'hui ils ne nous contactent même plus, ils envoient tout leur catalogue, du punk en passant par la pop, le metal et parfois du prog ;-).
J'ai établi récemment une nouvelle règle de fonctionnement dans le webzine (le dictateur c'est moi): on ne chronique que les albums reçus en promotion, histoire que ceux qui veulent être publiés fassent l'effort de nous contacter. Il n'y a pas de raison qu'un groupe connu soit chroniqué alors que son management ne fait aucun effort, alors qu'un artiste français se donne la peine de nous envoyer un CD à ses frais. Bien entendu, comme nous ne recevons pas tout, lorsqu'un album acheté nous plaît, nous demandons au groupe s'ils sont ok pour nous envoyer une promotion, du mp3 avec les paroles, et là on peut le chroniquer. C'est un choix très discutable je le sais, mais je l’assume. Nous faisons donc l'impasse sur quelques artistes qui nous boudent parce qu'un jour nous avons sans doute été un peu «méchants» avec leur album.

Pc : Subissez-vous aussi, parfois, des pressions de la part des labels?

J.-C. LB : Non, jamais. Qu'ils essayent. ;-) Je me suis fâché avec un label pour avoir mis en boîte leur groupe phare. Ils n'ont plus rien envoyé pendant un temps. La belle affaire, nous avons trop de musique à écouter. Nous nous sommes concentrés sur d'autres artistes. Ils sont revenus après. Je le dis et je le répète à toute l'équipe: ne vous censurez pas, nous sommes libres, nous disons ce que nous pensons d'un album, sans pression. De temps en temps, il arrive qu'un label essaye de nous pousser à une interview, à une chronique, oui, ça arrive. Et si l'album nous plaît, si l'artiste nous intéresse, on le fait, librement, sinon on dit non. La pression vient plutôt de la difficulté à être objectif lorsque l'on connaît les artistes, et à force de concerts, d'interviews, d'albums, nous en connaissons fatalement de plus en plus, certains sont même des amis. Là c'est compliqué, car comment être objectif devant le travail d'un ami? Alors nous ne sommes pas objectifs, et c'est assumé, nos coups de cœur viennent du cœur et non du cerveau.
Ce qui compte c'est d'être indépendant et libre. Pas d'argent, pas de contrainte, pas de publicité des maisons de disques et des salles de concerts. Si un jour tous les labels devaient nous bouder, nous continuerions avec les albums que nous achetons.

Pc : On sent que tu as un caractère bien trempé, que tu mènes ta barque avec détermination. D'abord se faire respecter pour pouvoir travailler en toute quiétude?

J.-C. LB : J'ai un caractère épouvantable, je pense. ;-)
Disons que je sais ce que je ne veux pas.
Et se faire respecter, je ne sais pas. Mais je n'ai jamais demandé à travailler avec les labels, ils sont venus vers nous et c'est très bien. Je me suis d'autant plus ouvert à plein de musiques. Mais nous ne travaillons pas pour tel ou tel label. Oui nous faisons la promotions de leurs produits, c'est de la pub à peu de frais pour eux, et donc à aucun moment je ne me sens inféodé. Le webzine est vraiment là pour parler de la musique et, tant qu'à faire, se faire aussi plaisir.

Pc : La page Facebook de Neoprog est-elle une vitrine, une accroche pour le site internet de magazine?

J.-C. LB : Oui tout à fait. Je pense qu'aujourd'hui, si on veut toucher son public, il faut passer par les réseaux sociaux, c'est indispensable. Facebook, Twitter, le bon vieux RSS et la newsletter.
Mais ce n'est pour nous qu'un média de publication, les articles sont publiés sur Facebook mais ne leur appartiennent pas, pas plus que les photos. Tout se trouve sur le webzine, c'est l'endroit de référence et c'est très important en terme de copyright et de liberté. Si Facebook tombe, nous nous en remettrons. Lorsque GooglePlus existait, nous y étions présents également. Après, gérer un site web, cela demande un travail supplémentaire non négligeable et il est fortement conseillé de s'y connaître en administration système et programmation.

Pc : Anecdote au sujet de votre Page Facebook, la photo du profil reprend un élément de la pochette du dernier album de Flying Circus. Une explication?

J.-C. LB : Oui, alors c'est un truc que je fais et qui généralement fait plaisir aux groupes. Lorsque je suis en train de travailler sur une chronique (je ne parle pas de mes collaborateurs), je mets comme photo la pochette de l'album en question. [ndlr: cette interview a été réalisée le 28 février.]

Pc : Parlons un peu prog. Le public prog est vieillissant, ça se voit durant les concerts, on a loupé un virage durant les années 2000 pour arriver à intéresser une nouvelle génération?

J.-C. LB : Oui tu as raison, les progueux sont vieux. Ils écoutaient de la musique dans les années 70 pour la plupart. Donc il y a cinquante ans. Dans certains concerts, le public est très vieux et c'est horrible, triste même, des ronchons qui te disent que c'était mieux avant.
Pourtant la relève est là. Dans certains concerts comme ceux de Steven Wilson, Leprous, Arstidir... le public est jeune et je fais figure de papi au milieu des têtes blondes, et ça me fait un bien fou.
Il y a une réelle relève dans le prog de nos jours, mais les vieux barbus la boudent et c'est bien dommage. Il n'y a pas que Yes, Genesis et Pink Floyd ou Magma dans le prog.

Pc : Il y a donc bien une évolution avec certains groupes et certains musiciens qui semblent intéresser quelques jeunes gens. Mais de jeunes groupes s'intéressent aussi au prog des années 70 en produisant un son très vintage. Ça ne me semble pas être une démarche passéiste mais plutôt comme s'ils voulaient s'approprier cette culture musicale du passé. Qu'en penses-tu?

J.-C. LB : Le rétro prog? Arf... des fois je trouve ça génial, des fois ça m'ennuie à mourir. L'exercice est plaisant, revenir au son analogique, enregistrer en live… alors lorsqu'ils arrivent à composer quelque chose d'original, qui, en plus, n'est pas un copier/coller de Camel, de King Crimson, etc., je dis oui. Si c'est pour jouer chacun dans son coin, sur du matos numérique et copier «Dark Side Of The Moon» ça me tape sur le système. Je suis vieux mais pas encore nostalgique, le «c'était mieux avant» m'énerve au plus haut point. J'adore les premiers Genesis, Ange, Jethro Tull, mais ce que je veux écouter aujourd'hui, c'est autre chose.

Pc : Alors le rock progressif du futur devra faire sa révolution pour continuer à exister?...

J.-C. LB : Il l'a déjà faite, il n'y a qu'à écouter 22, Iamthemorning, Haken, Riverside et plein d'autres.
Continuer à exister c'est une autre affaire. Le prog reste une musique souvent complexe, tout sauf dansante, avec des textes, des concepts.
La musique est aujourd'hui devenue un produit que l'on écoute et que l'on jette. Qui reste encore assis dans son salon avec une hi-fi digne de ce nom à écouter pendant une heure trente, livret à la main, un CD ou bien un vinyle?
Oui parce que le streaming ou mp3 dans des casques à dix euros, au secours! Ce n'est pas de la musique que l'on entend, c'est... j'ai pas de nom pour ça. Et là je suis clairement vieux con, mais je suis mélomane, donc j'assume. D'ailleurs quand je reçois une promo mp3 que je trouve particulièrement bonne, je m'offre le CD ou le vinyle.

Pc : Pour terminer cet entretien, revenons un peu au magazine. Comment vois-tu évoluer le mag durant ces 10 prochaines années? Des envies particulières, des projets en chantier?

J.-C. LB : Comme dit plus haut, une édition papier régulière, écrire des articles de fond (c'est en projet), rencontrer un jour toute l'équipe autour d'une bonne table, faire un lifting du site qui devient vieillissant, aller plus loin dans la promotion de la scène française et des artistes indépendants internationaux, et continuer à me faire plaisir avec la musique au sens large. Ça me semble pas mal.

Pc : En une phrase Neoprog c'est...

J.-C. LB : Damned... heu... La passion de la musique?!

Pc : Un dernier mot?

J.-C. LB : Merci beaucoup pour ces questions, c'est toujours amusant de se retrouver de l'autre côté du «micro». Et vive la presse indépendante musicale et vive la musique.

Pc : Merci d'avoir consacré du temps à répondre à mes questions. J'ai trouvé cette conversation très intéressante, il y avait de la mâche comme on dit d'un bon cigare.

J.-C. LB : Hé! Je poserais bien une question à mon tour.
Pourquoi ces interviews sur la «concurrence»?

Pc : D'abord parce que nous considérons qu'il n'y a pas de concurrence sur Facebook en particulier, et sur Internet en général. Ensuite parce que nous avons constaté, en lançant Prog censor, que les structures (Pages ou Groupes) qui existaient sur ce réseau social étaient parfois très frileuses, comme si elles voulaient protéger leurs prés carrés. Nous voulons contribuer à casser cette logique. Nous considérons que Facebook c'est… partage, diffusion et information. Nous espérons que tout le monde finisse par contribuer à faire évoluer les choses dans ce sens.

Retrouvez Neoprog sur sa page Facebook: https://www.facebook.com/webzine.neoprog/
Et si son site internet: https://www.neoprog.eu/

02/03/2020 : Conversation rapidus avec Reno Walid de Koid9

Reno Walid Koid9

Retour à notre rubrique "Les pionniers de la presse progressive".
Aujourd'hui, allons à la rencontre du magazine Koid'9 dont la première phase s'est constituée sur les bases de l’association "La Vie En Rock", créée en 1990. C'est en janvier 1997 que Koid'9 (Le Bouche à Oreille) sort son premier numéro.
Dans un format A4 contenant de 56 à 76 pages, le magazine trimestriel peut aujourd'hui jouir d'un tirage de 1000 exemplaires.
Nous voulons en savoir plus. Rencontre avec Reno Walid, rédacteur en chef du magazine français.

Prog censor : Pour commencer, un mot sur la triste disparition de Benoît Herr? Quel était son apport, son rôle dans Koid'9?

Reno Walid : Benoît a commencé par hasard comme coursier pour le mag! Journaliste pro, tout comme Jean-Marie Lanoë, il a apporté le professionnalisme dans une structure qui était encore en plein dans le fanzinat, en s'occupant dès le n°45 (début 2003) de la couverture couleurs. Il fut aussi président de l'association "Prog La Vie" qui organisait des concerts de rock progressif. Sa soudaine disparition à l'âge de 61 ans nous a tous énormément marqués, car c'était un moteur, certes discret, mais efficace. On pense tous à sa femme Isabelle et à ses enfants.

Pc : Tu as repris le magazine en cours de route. Imaginais-tu, à l'époque, le travail conséquent que cela nécessiterait?

RW : Non, absolument pas! En fait, c'est marrant, car quand on est "simple" rédacteur, on envoie ses articles avant la date de bouclage et ensuite on se demande bien pourquoi ça prend tant de temps pour sortir (a minima 1 mois). Maintenant, je sais pourquoi (délai d'impression et d'envoi incompressible de 15 jours, notamment)!

Pc : As-tu encore des contacts avec Bernard Prevost, le créateur du magazine?

RW : Oui, sporadiques, mais on a tenu dès le début, avec moi aux commandes (juin 2012), à ce qu'il reçoive toujours le magazine, alors qu'il n'avait rien demandé! On a bien fait car chaque trimestre il nous envoie ses encouragements. N'oublions pas qu'il a fait le job durant plus de 20 ans!

Pc : À la reprise du magazine, qui était déjà très bien structuré, quels sont les éléments principaux que tu as décidé de modifier, d'améliorer...?

RW : Principalement la mise en page! Tout était fait sous Word, imagine! J'ai donc opté pour un vrai logiciel de mise en page (Scribus) et me suis inspiré des magazines que je lis tels que Rolling Stone ou Mad Movies pour "dynamiser" la mise en page. De plus, très vite, j'ai décidé d'insérer de la couleur, car c'est ce qui nous différencie d'un magazine "pro". À l'heure actuelle, 25% du mag est en couleurs, ce dont je suis très fier...

Pc : Comment fonctionne le mag, nombre de chroniqueurs, etc.?

RW : Nous sommes une petite dizaine. On a des rédacteurs et des gens qui ont une tâche plus spécifique (responsable de couverture, trésorier/gestionnaire d'abonnements, webmaster). En gros, on a une trame de travail dans laquelle j'essaie de lister toutes les nouveautés et chacun choisit ce qu'il veut pour les chroniquer. Idem pour les dossiers, chacun propose ce qu'il désire. On essaie d'être le plus démocratique possible, même si c'est pas toujours évident de ménager les susceptibilités... ;-)

Pc : À propos des nouveautés, je crois comprendre que ce sont donc les chroniqueurs qui choisissent quoi chroniquer. On ne peut pas faire rentrer toutes les nouveautés, évidemment, mais y a-t-il malgré tout un choix éditorial pour décider de ce dont il faut parler en particulier?

RW : On essaie évidemment de ne "louper" aucun "gros" truc prog qui sort, mais sinon les chroniqueurs sont très libres. Le choix éditorial est surtout important pour les articles de fond, qui ne doivent pas trop s'éloigner du rock prog, sous peine de décevoir nos lecteurs qui payent pour un magazine "rock & progressif" (note le & qui signifie que le rock - non prog - y a aussi ses entrées, via notre rubrique Prog à Part, notamment).

Pc : Vous tirez donc à 1000 exemplaires, ce qui doit faire de vous le plus gros tirage papier des mags prog francophones. Le nombre d'abonnements arrive-t-il à correctement pérenniser vos activités?

RW : Oui, globalement. Mais on en garde une partie pour pouvoir proposer un stand Koid'9 dans les festivals (ou concerts) et montrer le magazine, en vendre et même proposer des abonnements. C'est hyper important, sinon le magazine sera toujours lu par les mêmes personnes et je fais tout pour élargir notre auditoire (qui reste toutefois assez confidentiel, notamment dû au fait que le pro, qui connaît à part nous?)
Je tiens à préciser que le soutien des abonnés est primordial pour nous, encore merci à eux!

Pc : À cet égard, tu as développé un réseau facebook sur lequel tu es très actif. Les réseaux sociaux, c'est indispensable aujourd'hui pour assurer le développement d'un magazine papier?

RW : Oui, je pense. L'ancien rédacteur en chef ne s'y intéressait pas. Moi, je pense que c'est primordial. Le problème étant que nombre de personnes pensent que nous sommes un webzine, ce qui n'est pas le cas!

Pc : Justement, le papier, à l'heure du numérique, des réseaux sociaux, a-t-il encore du sens, une plus-value?

RW : Oh que oui! Nos lecteurs collectionnent souvent le magazine. C'est une lecture différente, au lit, aux toilettes (si si!), pas dans l'immédiateté des réseaux sociaux et d'internet. La plus-value, pour moi, c'est nos dossiers. Par exemple, celui du n°110 sur l'année 1969 et la "naissance" du prog, je n'imagine pas un tel truc (20 pages!) sur le net, ce serait assez indigeste. Tandis que là, ça se bouquine, on peut y revenir et ça laisse une trace... Enfin, c'est mon avis, partagé par nos rédacteurs, viscéralement attachés au format papier...

Pc : Les experts en médias annonçaient, il y a 15 ans, que la presse papier serait supplantée par la presse numérique. Aujourd'hui, on constate que cette presse papier tient bon. Doit-on faire un parallèle avec le retour, inimaginable il y a 10 ans, du vinyle? Une sorte de résistance au virtuel?

RW : "Tout à fait (Thierry)!" Les gens se lassent du tout numérique. D'ailleurs, on leur dit que les écrans c'est mauvais pour les enfants, la santé etc. Jusqu'à preuve du contraire, aucun magazine papier n'a cet effet pervers! On résiste et on fait bien. Je vois souvent des étoiles dans les yeux de certains lorsqu'ils découvrent que nous sommes un magazine papier...

Pc : Parlons un peu musique... Si, par le passé, les productions discographiques étaient encore assez rares, aujourd'hui c'est tout le contraire: ça pousse de partout. Ton point de vue sur cette évolution?

RW : Ah, d'un côté c'est génial car le prog, programmé pour mourir, est toujours bien vivant, au grand dam de tous ceux qui l'ont enterré trop vite, les punks, les new-waveux, les Manœuvre et Cie... D'un autre côté, on est envahi de productions amateurs au possible (tout le monde peut faire un disque dans sa chambre désormais) et cela noie un peu les bons trucs. D'où notre rôle de "trieur" du bon grain et de l'ivraie...

Pc : En effet les groupes ne cessent de fleurir mais le public, lui, semble stagner. Une explication à ce paradoxe?

RW : Ah oui, c'est dingue ça! Il y a de plus en plus de groupes mais le public est toujours le même! Je pense que cela vient du peu d'exposition médiatique du prog... donc seuls les connaisseurs... Mais bon, il y a des jeunes qui nous parlent de prog (et en font) et ça c'est une sacré surprise!

Pc : Un avis sur l'évolution du rock progressif de ces 25 dernières années?

RW : Waouh! Vaste sujet! On a vu des sous-genres apparaître (metal prog, notamment). Je trouve que le "genre" a quand même du mal à se renouveler, même si des groupes comme Blank Manuscript, Franck Carducci ou Orion, par exemple, tentent de faire "autre chose" que ce que l'on attend d'eux. En fait, ce sont plutôt les "gros" groupes, notamment du néo-prog, qui ont du mal à se renouveler, je trouve (les dernier IQ, Pendragon, pour ne citer qu'eux, n'étant pas révolutionnaires du tout).

Pc : Si les grosses pointures que tu mentionnes stagnent un peu dans leur inspiration, comment vois-tu le rock progressif du futur? Y a-t-il des pistes?

RW : À mon avis, les groupes doivent explorer d'autres pistes que le néo-prog pur (qui est devenu une musique de dinosaures) ou le rock progressif des 70's... L'avenir se joue dans les mélanges de genres a priori non compatibles. Il suffit d'écouter ce que font des gens comme Minimum Vital, Mira Cetii, Collection d'Arnell-Andrea, Q-Lay, Esthema, Edel-Elektrick ou encore Euphoria Station, Döskalle, Molesome, Kadath, Metronhomme ou Potter's Daughter... Un vrai renouvellement du genre!

Pc : Et pour le passé, selon toi, quel groupe a incarné le renouveau de prog, celui d'après les années 70?

RW : Me vient instantanément à l'esprit Spock's Beard!!!

Pc : Est-ce que lui, ou d'autres de l'époque, auraient pu coexister sans rougir avec les grands dinosaures durant les seventies?

RW : Oui, je le pense... tout comme Dream Theater pour le versant métal prog...

Pc : Pour terminer, revenons au magazine. Comment vois-tu évoluer le mag durant ces 10 prochaines années? Des envies particulières, des projets en chantier?

RW : Ah! Déjà j'espère pouvoir continuer à le manager, mais je sais qu'en cas de problème, il y aura toujours quelqu'un d'assez fou pour récupérer mes tâches! Des envies, j'en ai plein, notamment de passer TOUT le magazine en couleurs mais cela n'est actuellement pas possible au vu des tarifs d'imprimerie français... (on passe du simple au double) ou alors faudrait délocaliser dans certains pays de l'Est moins chers; ça m'embête un peu mais je ne me l'interdit pas, qui sait? On aimerait aussi faire des numéros spéciaux (Ange et Magma pour leurs 50 ans), mais là encore ce sont les finances qui bloquent... ou alors faudrait passer par du crowfunding. Qui vivra verra! ;-)
Sinon, j'espère bien que le mag sera encore là dans 10 ans, mais en fait je n'ai quasiment aucun doute! :-)

Pc : La principale qualité et le principal défaut de ton mag?

RW : Bon, principale qualité: magazine écrit par et pour des passionnés, sans aucun tabou! Défaut? LOL Je vais pas te dire son défaut quand même... Allez si, de ne pas être tout en couleurs! :-)

Pc : En une phrase, Koid'9 c'est…?

RW : La passion au service des musiques progressives et rock!!!

PC : Un dernier mot?

RW : Merci pour cette interview Denis! J'espère que de nombreux nouveaux lecteurs viendront nous rejoindre à l'avenir. Notre credo c'est "passion et qualité"!
Notre site web:
www.koid9.net,
notre boutique pour les abonnements et commandes c'est:
www.koid9.net/boutique
PROG'ON!

24/02/2020 : Conversation rapidus avec Gérard Blascos de Prog Critique

Interview rapidus avec Gérard Blascos de Prog Critique

Pour ce second épisode consacré aux "webzines francophones dédiés au rock progressif", nous vous proposons de découvrir, ou de redécouvrir, ProgCritique, webzine existant depuis 5 ans, dont l'ambition est de partager sa passion du rock progressif.
Rencontre avec Gerard Blascos, fondateur du webzine.

Prog censor: Pourquoi avoir créé ProgCritique?

Gerard Blascos: Voyant la production pléthorique en ce qui concerne le prog, j'avais le besoin de faire découvrir des groupes qui méritent un éclairage plus important que celui qu'on leur fait. Beaucoup de productions passent à la trappe, le but du webzine est de les mettre en avant.

Pc: Comment gérez-vous l'abondance de nouveaux albums (production pléthorique)? Sur quelle base effectuez-vous le tri indispensable des disques à chroniquer?

GB: Effectivement le choix est difficile. Nous nous répartissons les albums reçus, chacun de nous sélectionne les albums qui peuvent prétendre à une chronique. On privilégie le prog tout d'abord, mais nous laissons aussi une place aux autres genres musicaux.

Pc: Comment fonctionne le mag (nombre de chroniqueurs, de personnes chargées de la maintenance du site, etc)?.

GB: Actuellement nous sommes quatre dont une personne qui s'occupe de la maintenance du site.

Pc: Outre les chroniques, rédigez-vous des dossiers, faites-vous des interviews, des reportages de concerts...?

GB: Pas pour l'instant, peut être que bientôt nous ferons un reportage (occasionnel) d'un concert sur le mois de février, mais c'est pour le moment en dehors de notre créneau.

Pc: OK ProgCritique s'est donc, pour le moment, spécialisé dans les chroniques d'albums. Êtes-vous par conséquent tributaires des promos que vous recevez des groupes, des labels?

GB: Non, en vérité on ne reçoit pas tant de promo que ça. Personnellement je passe une partie de mon temps "à la pêche aux groupes" sur le net, sur les plateformes dédiées aux formations. Quand la musique proposée que j'écoute me plaît, je fais en sorte de me la procurer, soit par contact direct avec le label, soit avec la formation. Par ailleurs un nombre de demandes de chroniques se font par le biais de notre email.

Pc: J'ai dernièrement constaté une refonte graphique de votre site, mais aussi, ces derniers temps, une belle évolution de vos abonnements sur votre page facebook. Il y a vraisemblablement de l'investissement financier publicitaire là-derrière. Tout cela témoigne d'une ambition renouvelée. Un nouvel envol?

GB: Le site était vieillissant et non sécurisé, il était temps de le renouveler. Effectivement notre page Facebook progresse, je fais de temps en temps un petit investissement (très faible) pour recruter quelques abonnés. Nous avions, au départ du site, négligé l'influence des réseaux sociaux. La page Facebook ou Twitter n'est qu'un support obligé, notre audience se fait en majorité en direct, l'apport des réseaux vient ensuite.

Pc: Votre Page Facebook est donc comme une passerelle vers le site?

GB: Exactement, il reflète uniquement et en majorité l'avancement des publications.

Pc: Parlons un peu du site. La fréquentation de ce dernier (les visites, la consultation des chroniques,…) est-elle satisfaisante. Quelques chiffres?

GB: Le but du site n'étant point commercial, le chiffres des visites n'est pas un objectif prioritaire pour moi, mais il est vrai que d'être lu par un nombre de plus en plus important d'internautes, ça fait plaisir. Pour les vues Facebook, nous sommes légèrement au-dessus de "Prog censor", et, en ce qui concerne les connexions directes sur le site, nous sommes soit au-dessus soit en dessous du webzine "Néoprog".

Pc: Justement, parlons des autres. ;-) Il existe pas mal de webzines consacrés au prog. Comment ProgCritique se démarque-t-il de la "concurrence"?

GB: Il est difficile de se démarquer de la "concurrence", nous avons tous les mêmes sources, nous ne recherchons pas l'audience, Nous privilégions la réactivité, pour essayer de mettre en avant un groupe qui a été zappé par nos confrères, mais la tâche est rude. Cependant nous sommes quand même obligés de chroniquer les groupes qui font référence dans le genre, sinon personne ne nous lira!

Pc: Oui effectivement, je confirme, il est difficile de trouver le bon équilibre.
Il existe encore aussi quelques magazines de prog édités en papier. Sur la forme, la différence entre un mag papier et un webzine est évidente, mais sur le fond… Faites-vous le même "métier"? L'approche est-elle différente?

GB: À mon avis, le métier est légèrement différent. Nos chroniques sont généralement plus succinctes, moins approfondies. Je considère nos critiques plutôt comme un instantané, une information développée. J'avais le souhait, à la création du site, de ne pas faire plus de dix lignes pour commenter les sorties. Avec le temps, les articles sont devenus légèrement plus longs, peut-être moins spontanés.

Pc: Parlons un peu musique. Comment juges-tu l'évolution du rock progressif durant ces 25 dernières années...?

GB: Je suis un vieux de la vieille, j'ai toujours mes références ancrées dans le passé, mais je dois reconnaître que le prog a subi ces dix dernières années un chouette renouvellement avec de jeunes groupes sympa qui nous apportent un peu d'air frais. Mais difficile de proposer du neuf dans un genre exploité à outrance!

Pc: Justement, quel(s) est (sont) pour toi le(s) groupe(s) de prog qui caractérise(nt) le mieux le prog post 70's…?

GB: Comme tout le monde j'ai bien aimé Marillion, mais sans Fish. Il y a tant de groupes talentueux dans le genre que ce que tu me demandes est difficile à dire!

Pc: Oui, j'imagine. Je pose des questions auxquelles j'aurais moi-même du mal à répondre ;-)
Revenons sur du factuel. Comme nous l'écrivions plus haut, les groupes ne cessent de fleurir, (de plus en plus de productions), alors que le public, lui, semble stagner. Une explication à ce paradoxe?

GB: Pas vraiment. Les auditeurs changent avec les années, les influences musicales se tournent vers d'autres pôles. Les médias portent ce qui marche le mieux au niveau commercial. Tu me diras que ce n'est pas nouveau, oui mais, dans la période 60/70, ils ouvraient un peu plus la porte aux musiques un peu plus complexes.

Pc: Pour terminer cet entretien, revenons un peu à ton webzine. Comment le vois-tu évoluer dans le futur…? Des envies particulières, des projets en chantier?

GB: Pour nous renouveler un peu nous faisons depuis peu des chroniques 'Rétro', on se tâte pour publier deux articles par jour.

Pc: La principale qualité et le principal défaut de ton mag?

GB: ProgCritique est clair et se lit facilement, depuis peu il est rapide. Le défaut à mon grand désespoir ;-) c'est le texte qui n'est pas justifié typographiquement; le créateur du nouveau site me prétexte que c'est mieux pour la lecture "parlée".

Pc: En une phrase, ProgCritique c'est…?

GB: La passion progressive!
C'est un peu bateau, mais je n'ai que cela en tête ;-)

Retrouvez ProgCritique sur sa page facebook: https://www.facebook.com/progcritique/
et sur son site Internet: https://progcritique.com/

17/02/2020 : Conversation rapidus avec Jean-Philippe Haas de Chromatique

Conversation rapidus avec Jean-Philippe Haas de Chromatique

Parallèlement aux publications consacrées aux «Pionniers de la presse progressive», nous vous proposons de partir à la découverte de quelques webzines francophones dédiés au rock progressif.
Ce premier épisode est consacré à Chromatique, nouvelle mouture du site Progressia.
Rencontre avec Jean-Philippe Haas, un des piliers du webzine.

Prog censor: Parle-nous un peu de la mutation de Progressia en Chromatique.

Jean-Philippe Haas: Chromatique est né sur les cendres de Progressia, webzine bien connu dans le "milieu", né en 1997, et qui a existé tout d'abord sous format papier puis en ligne à partir de 2002. "Cendres" est le bon mot, puisque c'est à la suite d'un burn out du dernier rédac chef en date que Progressia a été sabordé début 2011, sans trop d'explications. Et comme l'équipe n'a pas pu récupérer le site tel qu'il avait été codé, il a fallu faire dans l'urgence. Bref, en quelques semaines, ceux qui voulaient poursuivre l'aventure (environ les trois quarts de feu Progressia) ont mis sur pied Chromatique.
Grâce aux efforts de nos deux webmasters, on a créé un nouveau site et récupéré la plus grande partie de la base de données de Progressia, sauf les articles des chroniqueurs qui ne souhaitaient pas nous autoriser à les publier. Et l'année prochaine, Chromatique fêtera déjà ses 10 ans.

Pc: Progressia était, si mes souvenirs sont bons, avant tout un forum, Chromatique davantage un site de chroniques.

J-P H: Non pas du tout, Progressia était également un site de chroniques, de comptes rendus de concerts et d'articles de fond, avec, il est vrai, un forum très actif. D'ailleurs plusieurs chroniqueurs de Chromatique sont issus de ce forum.

Pc: L'évolution de Chromatique durant ces dix ans?

J-P H: Chromatique a suivi peu ou prou la ligne éditoriale de Progressia, à savoir les musiques dites "progressives", ainsi que tout ce qu'on considérait comme innovant, inclassable. C'est pourquoi on publiait aussi des chroniques de jazz, de world music et autres. Le site a également pour vocation de mettre en lumière des groupes peu (ou pas) connus.
Chromatique a vu arriver, et partir, de nombreux chroniqueurs, chacun avec sa sensibilité. Nous sommes à présent à un carrefour, car le site se fait vieux. Nous espérons mettre en ligne une nouvelle version prochainement. Et bien sûr repartir pour dix autres années!

Pc: Comment fonctionne le mag, nombre de chroniqueurs, de personnes chargées de la maintenance du site...?

J-P H: Nous sommes une vingtaine de chroniqueurs à travailler pour le site, chacun à notre rythme, qui peut varier selon la saison et les événements de la vie :-) Une partie de l'équipe est parisienne, une autre partie est dispersée çà et là, dans le Sud, dans l'Est. Nous travaillons avec un photographe régulier sur Paris et d'autres plus occasionnellement. J'ai longtemps occupé par nécessité le poste d'"homme à tout faire" (relation avec les artistes et labels, réception du matériel promotionnel, mise en ligne des articles, écriture de chroniques), mais à présent ces tâches sont mieux réparties. Tout se fonde sur la base du volontariat, nous sommes une structure très démocratique, sans tyran au-dessus de nous.

Pc: À propos du volontariat, un webzine nécessite néanmoins un investissement financier: hébergement, maintenance, etc. Vous n'avez pourtant pas de revenu lié à vos activités, ça reste gérable?

J-P H: Notre seule dépense c'est l'hébergement du site, payé par les membres. Financièrement, cela ne représente pas grand-chose. Nous refusons toute forme de publicité, car nous tenons à notre indépendance et à notre liberté de ton.

Pc: Parlons d'indépendance justement. Comme pour pratiquement tous les magazines et webzines, vous êtes un peu tributaires des promos envoyées par les groupes ou les labels. Subissez-vous des pressions de la part de ceux-ci, des labels en particulier?

J-P H: Absolument aucune pression. Bien sûr, certains responsables de promotion font un peu de forcing, demandent des retours, et parfois il faut un peu insister pour obtenir des créneaux pour les entretiens ou des accréditations pour les concerts. Mais nous restons libres de ne pas chroniquer un disque, de ne pas couvrir un concert, de ne pas faire d'entretien avec un artiste. La plupart de nos partenaires, avec qui nous travaillons parfois depuis les débuts de Progressia, savent comment nous fonctionnons.

Pc: "Libre de ne pas chroniquer un disque". Alors sur quelle base effectuez-vous ce choix, ce tri indispensable, face à cette prolifération de disques qui sortent aujourd'hui?

J-P H: C'est très simple: ce sont les chroniqueurs qui décident de ce qu'ils veulent chroniquer, nous n'avons aucune contrainte. Nous recevons une grande quantité d'albums, donc chacun est libre d'écouter ce qu'il veut et d'en parler s'il le souhaite. L'initiative personnelle est également encouragée: demander un album que nous n'avons pas reçu, couvrir un concert ou solliciter un entretien qui ne nous a pas été proposé. Bien sûr, nous réfléchissons à deux fois avant de laisser de côté un "gros poisson", surtout si celui-ci vient de commettre une bouse, mais il n'y a vraiment pas d'impératif. C'est pour cela d'ailleurs qu'on trouve majoritairement des chroniques positives sur le site car nous ne nous imposons pas de traiter quelque chose qui ne nous inspire pas.

Pc: À ce propos, si par le passé les productions discographiques étaient encore assez rares, aujourd'hui c'est tout le contraire, ça pousse de partout. Quel est ton point de vue sur cette évolution?

J-P H: Il y aurait beaucoup de choses à dire, c'est un vaste débat et je n'en maîtrise pas tous les aspects. Aujourd'hui tout le monde peut enregistrer un disque chez soi avec un minimum de matériel. C'est une bonne chose à mon avis, même si le risque, c'est de se retrouver noyé dans la masse. Je persiste à croire néanmoins que si c'est vraiment bon, cela passera au travers des mailles du filet. J'ai découvert de nombreux artistes tout à fait intéressants en parcourant un peu au hasard Myspace puis Bandcamp. Je crois beaucoup moins aux vertus de Spotify, Deezer & Co, qui se font énormément d'argent sur le dos des artistes en les rémunérant des clopinettes.
Mais ne nous voilons pas la face: la démocratisation des techniques d’enregistrement ne signifie nullement une augmentation de la qualité générale. Une grosse partie des albums qui sortent aujourd'hui ne sont que des clones plus ou moins évidents d’artistes plus connus... Mais est-ce que ça n'a pas toujours été le cas finalement?

Pc: Sur la forme la différence entre un mag papier et un webzine est évidente, mais sur le fond… que dirais-tu?

J-P H: Je suppose que le magazine papier a des contraintes financières, des impératifs de vente, doit soigner ses annonceurs et doit donc - peut-être - faire quelques concessions à l'intégrité... Mais c'est surtout le cas pour les mags professionnels, qui ont des salariés. Quant aux fanzines, je ne me prononcerai pas, étant donné que je ne connais pas leurs contraintes (un tirage minimum, quand même je suppose?) et que je n'en lis plus. J'ai été abonné à Prog-résiste fut un temps, et j'avais l'impression que le ton était assez libre. Mais sans doute que les fanzines ne peuvent pas non plus dire n'importe quoi, pour ne pas se priver de leurs abonnés ou de leurs annonceurs.

Pc: La page Facebook de Chromatique est-elle une vitrine, une accroche pour le webzine?

J-P H: Notre page Facebook est conçue pour être en effet une vitrine du site. Aujourd'hui, pour beaucoup d'artistes, le réseau social remplace purement et simplement le site officiel à l'ancienne. Je ne pense pas que nous en arrivions là, les possibilités étant tout de même bien moindres sur Facebook que sur un site dédié, mais n'étant pas devin, je me garderai bien de m'avancer sur la question...

Pc: La fréquentation de votre site (les visites, la consultation des chroniques…) est-elle satisfaisante? Quelques chiffres?

J-P H: Très honnêtement, c'est quelque chose dont on ne s'occupe plus vraiment. On a eu des demandes par le passé de la part de responsables promotionnels qui voulaient des chiffres, histoire de voir "si ça valait le coup" de s'adresser à nous pour des chroniques, entretiens, concerts... Mais cela fait longtemps que nous n'avons pas eu ce genre de requêtes. C'est un paramètre qui personnellement me laisse de marbre et je serais bien incapable de fournir le moindre chiffre de fréquentation. Les retours que nous avons de la part des artistes, des lecteurs, et la confiance jamais démentie de nos partenaires est un critère suffisant à mon avis pour mesurer notre "popularité".

Pc: Et donc pas concerné non plus par la concurrence des autres webzines qui pullulent sur le net?

J-P H: C'est vrai qu'il y en a des tas, dont certains très anciens. Parfois on a l'impression que ça se tire dans les pattes, mais je n'ai jamais eu l'impression, depuis les débuts de Chromatique du moins, que quelqu'un cherchait à nous nuire. Nous avons eu des artistes mécontents de nos articles, mais pas de campagne de dénigrement me semble-t-il de la part d'autres sites! Et puis, en ce qui me concerne, faire partie d'un webzine est une tâche suffisamment prenante pour ne pas avoir le temps de fureter sur les forums et autres groupes de discussion, en quête d'avis positifs ou négatifs sur Chromatique. En définitive, je ne pense pas que nous soyons vraiment en "concurrence" avec qui que ce soit. Chaque webzine a ses spécificités, certains sont plus orientés néo ou classic prog, d'autre lorgnent vers le métal ou encore vers l'avant-garde. En ce qui nous concerne, nous sommes assez diversifiés pour ne pas piétiner les plates-bandes de quiconque. Et quand bien même, je ne crois pas que nous accorderions de l'importance à d'éventuelles critiques.

Pc: Comment vois-tu évoluer le mag durant ces prochaines années? Des envies particulières, des projets en chantier?

J-P H: Comme je le disais plus haut, une équipe travaille actuellement sur la refonte du site, qui en a bien besoin pour repartir du bon pied. Tout ce que je souhaite, et cela n'engage que moi, c'est de pouvoir continuer encore longtemps à parler des artistes qui le méritent, à les rencontrer, à en découvrir et surtout à en FAIRE découvrir à nos lecteurs, à convaincre ces derniers à se déplacer pour aller voir des concerts. Car je pense qu'il faut coûte que coûte défendre et promouvoir le spectacle vivant. Écouter, voir, soutenir un artiste dans la vie réelle, c'est incomparable, vibrer "en live", ça n'a pas de prix.

Pc: En une phrase, Chromatique c'est…

J-P H: Toute la belle diversité des musiques innovantes!

Pc: Un dernier mot?

J-P H: Merci à Prog censor de nous proposer cette tribune. Et pour faire un peu dans le pompeux prétentieux, l'une des caractéristiques du prog': puissions-nous unir nos forces pour faire triompher le bon goût, à savoir le nôtre! :-)

Pc: Oui juste, c'est aussi un peu le sens de notre démarche.

Retrouvez Chromatique sur sa page facebook:
https://www.facebook.com/chromatique.net/
et sur son site Internet:

http://chromatique.net

03/02/2020 : Conversation rapidus avec Thierry Sportouche de Acid Dragon

Conversation rapidus avec Thierry Sportouche de Acid Dragon

Pour ce nouvel épisode des "Pionniers de la presse progressive", nous allons cette fois à la rencontre d'un magazine atypique puisqu'il est édité depuis la France en langue anglaise.
Acid Dragon fut fondé en 1988 et est édité dans un format A5. Fort de 64 pages, il est publié trois fois par an.
Le magazine a sorti son 76e numéro en novembre dernier.
Rencontre avec Thierry Sportouche, son fondateur.

Prog censor : Dis-moi ce qui t'a poussé à créer ce magazine durant les années 80...

Thierry Sportouche : Nous l'avons créé avec André-François Ruaud pour être le point de vue du prog à la française à l'étranger. D'où une version bilingue puis uniquement en anglais.
C’était aussi notre volonté de ne pas marcher sur les plate-bandes de nos amis d'Harmonie (ndlr : magazine fondé par Jean-Claude Grandjeon en 1985).

Pc : Tu avais donc pour ambition d'intéresser un public anglophone?

TS : Oui. Et de couvrir le prog et le psychédélique - d'où le nom Acid Dragon.

Pc : Parle-moi un peu de ta passion pour l'Angleterre… toi le plus Sherlock des Français...

TS : J'ai fait une licence d'anglais et grandi avec les Beatles puis les Doors.
Acid dragon est issu de la grande tradition des fanzines dont André-François était un grand maître, notamment en matière de SF avec Yellow Submarine.

Pc : Revenons au mag, comment fonctionne-t-il, nombre de chroniqueurs, etc.?

TS : Depuis pratiquement le début je travaille avec l'Écossais Phil Jackson. Quelques collaborateurs épisodiques aussi. Et puis le chroniqueur fou de Nouvelle Zélande, Kev Rowland, sans oublier un pote de Cuba, et pendant longtemps un ami d'Ouzbekistan.
La couverture est faite par Stephen Rivera de Miami.

Pc : Intéressant d'avoir des collaborateurs étrangers.
Quelles matières traitez-vous, en dehors des chroniques, rédigez-vous des dossiers, des interviews...?

TS : Beaucoup de dossiers, stories, un peu moins d'interviews...

Pc : Le nombre d'abonnements arrive-t-il à correctement pérenniser les activités du mag, sa fabrication, sa diffusion?

TS : Non!

Pc : Alors tu y vas de ta poche comme tous les artisans?

TS : Oui!

Pc : Quelles sont les grandes étapes qu'a connues le mag, son évolution à travers le temps…?

TS : L'abandon du bilinguisme: trop de travail et plus de place pour le contenu. Couverture par Stephen. Couverture couleur. Maquette par Christian Staebler. Et le jumelage avec Prog à part, qui est la version sonore du mag.

Pc : OK une station radio donc pour soutenir le mag mais tu n'as pas développé, par exemple, un réseau facebook pour promouvoir Acid Dragon. Manque de temps, ou tu ne crois pas trop à ce genre de réseau?

TS : C'est plus de la complémentarité entre radio et mag. Pour le net si, Acid a été très tôt sur le net avec un site ad hoc.

Pc : Le papier, à l'heure du numérique, des réseaux sociaux, a-t-il encore du sens, une plus-value?

TS : Oui, c'est pourquoi j'écris aussi des livres! lol! Je crois encore à l'aspect référence du magazine face à l'aspect volatil du net. Et en tant que juriste à l'aspect responsabilité de l'écrit.

Pc : Des livres? Dis m'en plus...

TS : Des nouvelles policières humoristiques proches d'Agatha Christie et de Conan Doyle. Une instite à la retraite un peu old school et trois mômes dans des enquêtes à travers l'Europe. Trois volumes publiés qui viennent de recevoir un prix à un salon littéraire du Castellet.

Pc : Excellent,...
Revenons au mag. Si tu devais définir en une phrase ton mag, elle serait...

TS : C'est «la voix française du progressif à l'étranger», le «Frog Prog 'zine». lol

Pc : La principale qualité et le principal défaut de ton mag?

TS : Son ouverture d'esprit et son irrégularité dans la parution.

Pc : OK, parlons un peu maintenant d'un autre aspect de ta personnalité. Ta participation dans divers groupes de prog, avec eux tu es passé de l'autre coté de la barrière, de chroniqueur à chroniqué. Comment as-tu vécu ces expériences?

TS : Tout a commencé en fait avec Anoxie, un groupe du Périgord pour lequel j'ai écrit les paroles. Un 45t, un morceau sur «Enchantement» (Muséa) puis un compile sur un label italien.
Puis dans les années 90, j'ai fait la connaissance de Nicolas Mourachko et de son ami Pascal Indelicato. On décide de créer un groupe, Silver Lining avec notamment une violoniste du conservatoire, Annie Morel. Le groupe tourne en Europe, ouvre pour Ange, Pendragon... Et publie chez Musea «The Inner Dragon» en 2004. 2000 exemplaires vendus à ce jour.
Au décès d'Annie, le groupe se sépare. Je rencontre Tim Hunter et nous décidons de créer un duo pop/prog. Je réalise un rêve, chanter et enregistrer en Angleterre. Nous ouvrons notamment pour Arena. Un deuxième album va sortir début 2020.

Pc : Bonne nouvelle ça. On le chroniquera sur Prog censor...

TS : Merci!

Pc : Ces expériences (avec Silver Lining et Silver Hunter) t'ont-elles rendu plus consensuel à l'égard des albums à chroniquer?

TS : Plus cool, compréhensif, plus intéressé par les seconds couteaux. Mais on avait déjà cette attitude au début du canard. Ceci dit, on se doit au lecteur.

Pc : À propos des groupes justement. Le prog a pratiquement dû vivre en autarcie dès les années 80 et durant une vingtaine d'année; aujourd'hui, grâce au net, aux réseaux sociaux, aux plateformes numériques, ça explose, on n'arrive plus à suivre, on en viendrait presque à regretter le passé et ses sorties de disques épisodiques, non?

TS : Dans les années 80, on vivait dans la nostalgie des 70's. Puis vint le néo prog, à notre grande joie, et puis le métal prog. Je ne me plains pas de la grande production actuelle due surtout à la facilité de faire un disque maintenant. Le niveau a progressé et des jeunes groupes sont souvent hyper pros même si la vraie nouveauté est dure à trouver. C'est plus difficile de trouver un public qui lui n'a pas progressé, est vieillissant, et ne raisonne pas en termes de style - le prog - mais de groupe, à l'inverse du jazz par exemple.

Pc : Justement le public prog, vieillissant, ne semble pas beaucoup s'agrandir alors que les groupes ne cessent de fleurir, une explication à ce paradoxe?

TS : De nouvelles générations de musiciens arrivent sur un marché, certes étroit, mais où il est plus facile de produire un album en auto prod ou sur des petits labels. Une diffusion moins efficace mais soutenue par une presse passionnée lol.

Pc : Comment juges-tu l'évolution du rock progressif durant ces 25 dernières années, et comment vois-tu le rock progressif du futur?

TS : Je suis optimiste vu l'importance de la production actuelle. Le futur, no idea! Il nous faut abandonner cette idée de «progression» et juste utiliser cet adjectif pour nommer un style comme on le fait pour la musique classique. Mon combat c'est d'ouvrir le style à des oreilles nouvelles.

Pc : Et tes coups de coeur de 2019?

TS : Les derniers Galaad, Marillion et IQ.

Pc : Acid Dragon dans 10 ans. Des envies particulières, des projets en chantier?

TS : Je suis à la retraite depuis hier! Si, si! Pouvoir continuer le canard encore 10 ans. keep on proggin!

Pc : Mes félicitations, une nouvelle vie commence pour toi.
Question pratique: Comment s'abonner à ton magazine papier, les modalités?

TS : Abonnement à 14 euros (cheap!). Visitez le site d'Acid Dragon pour trouver les modalités d'abonnement :
http://www.aciddragon.eu/ad2fr.htm
et puis c'est une façon de perfectionner son anglais... lol

Pc : OK parfait, Un dernier mot?

TS : Merci à toi de soutenir une revue sans but lucratif dont le seul moteur est la passion et le partage de cette passion, le soutien de musiciens talentueux injustement méprisés par la grande presse et les médias grand public... Mais tu connais... Et pardon pour mon enthousiasme qui ne doit pas être confondu avec de l'égo!

Pc : Merci à toi Thierry. Ce petit entretien permettra à nos lecteurs de découvrir un des artisans du renouveau progressif qui débuta jadis grâce à des pionniers comme toi.

27/01/2020 : Conversation rapidus avec Didier Gonzales de Highlands

Didier Gonzales - Highlands

Prog censor entame ici une série d’entretiens avec les pionniers de la presse francophone. Ces premiers artisans à avoir élaboré des structures pour promouvoir ce style musical devenu underground après l’épopée des années 70.
Pour ce premier épisode des «Pionniers de la presse progressive», et par le biais de son créateur Didier Gonzalez, je vous invite à découvrir HIGHLANDS MAGAZINE.
Le magazine est créé en octobre 1997; d’abord édité (du numéro 1 au numéro 18) au format A5, il passe ensuite au format A4.
Ce trimestriel, dont le nombre de pages oscille entre 60 et 72, est tiré aujourd’hui à 450 exemplaires.

Prog censor : Didier, tu as, je pense, d'abord collaboré à l'Harmonie Magazine de Jean-Claude Granjeon. Pourquoi as-tu voulu créer ton propre magazine...?

Didier Gonzalez : En 1986, j'ai fait la connaissance de Jean Claude Granjeon par le biais d'une petite annonce placée dans son journal, dans laquelle il recherchait le second album d'Isopoda! (ndlr: ancien groupe de rock progressif belge ayant sorti deux albums, «Acrostichon» en 1978 et «Taking Root» en 1981). Je lui ai répondu puis ça a été le point de départ d'une collaboration de douze années et d'une amitié qui dure encore. Mais bien sûr collaborer à un magazine peut donner des idées quand on est un passionné de musique et j'ai fini par trouver que la ligne éditoriale d'Harmonie Magazine ne me correspondait plus tout à fait. J'avais d'autres idées, d'autres attentes, aussi ai-je décidé de faire le grand saut.

Pc : Dans ce cas, quelle ligne éditoriale as-tu voulu développer avec Highlands?

DG : Tout d'abord il me semblait essentiel de rendre hommage aux années 70 dès les premiers numéros. Ce qui n'était plus la préoccupation d'Harmonie, contrairement à ses premiers numéros. Tout en restant dans l'actualité du rock progressif qui demeure notre sous-titre. C'est le premier point que je vois.

Pc : Au sujet des années 70, outre ton magazine, tu as édité et écrit quelques livres sur le rock progressif de divers pays, des sortes d'encyclopédies. Tu n'as jamais eu l'idée de rééditer tout ça en un seul volume, ou bien de rendre disponible toute cette recherche historique en édition numérique?

DG : Sur ce sujet, j'ai réalisé récemment à compte d'auteur une rétrospective du rock progressif anglais des 70's en 6 volumes d'environ 100 pages chacun. Mais bien entendu, pour toucher davantage de public il faut un éditeur et j'y songe. Je suis actuellement en train de réviser ces volumes (à la marge et dans le détail), afin de les proposer à un éditeur. Je sais qu'il y a du monde dans ce créneau, aussi je vais attendre d'être totalement satisfait de ce que je vais proposer. Mais ce sera - en ce qui me concerne en tout cas - pour cette année.

Pc : Très bonne nouvelle. Revenons au mag. Comment fonctionne-t-il (mise en page, édition, diffusion, nombre de chroniqueurs, etc.)?

DG : La mise en page c'est mon domaine. Elle est réalisée sous word, un logiciel simple d'utilisation avec lequel je me suis familiarisé au cours des années. Rien de très sophistiqué cependant, le contenu étant privilégié sur la forme. La diffusion est dorénavant réalisée exclusivement par abonnement ou vente au numéro, le dépôt-vente par expérience s'étant montré peu probant. Bien sûr il y a les ventes en direct aux festivals. Pour les chroniqueurs, nous travaillons en équipe resserrée; nous sommes 7, si je compte bien.

Pc : Quelles matières traitez-vous en priorité: l'actualité discographique, des dossiers, des interviews?

DG : En priorité, le plus gros morceau c'est l'actualité, divisée en deux rubriques: l'"Événement", qui comprend les sorties majeures éventuellement assorties d'interviews, et "Turbulences" les sorties prog disons de deuxième catégorie. Nous avons également une rubrique de jazz fusion et jazz rock qui occupe entre deux et quatre pages selon les numéros, une rubrique RIO entre une et deux pages, et pas mal de dossiers historiques, en priorité sur les 70's. En ce moment, j'en passe environ trois par numéro; ils font entre deux et six pages chacun. Pour le numéro 100 (le prochain) il y aura des suppléments.

Pc : Comme tes confrères de la presse spécialisée, tu traites tout l'éventail du rock progressif. Du néo au RIO. Mais finalement est-ce le même public, la même essence musicale?

DG : En fait je ne suis pas sûr de tout traiter. Je fais vraiment la fine bouche pour le métal prog dont je ne suis pas fan. Le post rock, nous en parlons un peu. L'industriel, l'ambiant, le néo punk ou je ne sais quoi me donnent des boutons. Aussi nous ne traitons pas tout. Quand j'y pense, nous sommes quelque part passéistes. Nous essayons d'avoir une cohérence éditoriale, même si les goûts des rédacteurs sont complémentaires. Comme il existe plusieurs journaux eux-mêmes complémentaires ou différents, une véritable offre plurielle existe pour les lecteurs francophones.

Pc : Le nombre d'abonnements arrive-t-il à correctement pérenniser vos activités?

DG : Oui, de ce côté-là il n'y a pas de souci, car je me suis toujours refusé à la folie des grandeurs en injectant de la couleur comme mes concurrents. Nous sommes par contre addictifs à un style littéraire dans notre prose. Nous n'avons pas de souci particulier concernant la rentabilité du journal.

Pc : Le papier, à l'heure du numérique, des réseaux sociaux, a-t-il encore du sens, une plus-value?

DG : Plus que jamais! Internet c'est la rapidité, c'est l'instant, c'est la vitesse, c'est l'accès immédiat à l'information. Soit. Encore faut-il savoir ce qu'on cherche. Mais un journal papier c'est un tri préalable qui est effectué, c'est une synthèse unique et particulière de l'actualité. C'est à mon sens, en vrac, plus reposant pour les yeux; on peut l'emporter avec soi et le lire, à la plage, à la montagne, à la campagne. C'est un lieu d'articles de fond aussi qu'on pourra refeuilleter plus tard. Bon c'est un avis. En réalité, je pense que les magazines papier et les webzines sont plus complémentaires que concurrents.

Pc : Je suis assez de cet avis également. Et j'ai l'impression que le tout numérique engendrera un effet comme celui du vinyle qui revient en force aujourd'hui. Ton avis sur ce retour du vinyle que personne n'avait prévu?

DG : Le retour du vinyle a un côté sympathique que je salue et que j'encourage. Pour autant, le côté pratique du CD ne pourra être surpassé, étant entendu qu'aujourd'hui les CD sont devenus, notamment dans le prog, souvent des œuvres d'art avec la montée en puissance des digipacks, digisleeves, papersleeves, etc. Le CD également du point de vue sonore, à travers ses déclinaisons SACD, DVD audio et Blu-ray audio, a considérablement amélioré la qualité du son de la première génération, celle des 80's. Tout en conservant l'aspect pratique et adaptable que n'a pas le LP.
Par contre - une digression par rapport à tout cela -, j'abhorre, nous abhorrons le streaming et le téléchargement qui constituent une régression sans précédent, que ce soit en terme d'écoute sur un plan visuel ou artistique ou en terme de rémunération pour les artistes. Ces vecteurs musicaux ne trouveront jamais grâce à nos yeux et, heureusement, ils semblent assez étrangers au monde du prog...

Pc : Le prog a pratiquement dû vivre en autarcie durant une vingtaine d'années, disons des années 80 à 2000. Aujourd'hui, grâce au net, aux réseaux sociaux, aux plateformes numériques, ça explose; on n'arrive plus à suivre, on en viendrait presque à regretter le passé non? lol

DG : Effectivement PERSONNE n'arrive plus à tout suivre. Il ne faut pas regretter le passé car la diffusion est essentielle pour les artistes et aujourd'hui elle est rendue possible. Le problème d'aujourd'hui est de prendre le temps de faire le tri. C'est un véritable défi. Les productions géniales ne sont peut être pas si nombreuses que cela mais on met peut-être plus de temps à les déceler. Et il est difficile de ne pas vivre avec son temps. Cependant je pense que le prog a déjà donné son meilleur. De nouvelles synthèses sont possibles mais je doute qu'elles soient aussi enthousiasmantes que celles du passé...

Pc : Parlons un peu du passé justement, vu les quelques interviews que tu as réalisées de Justin Hayward des Moody Blues. Tu as, semble-t-il, un lien privilégié avec le musicien. Tu peux nous en parler?

DG : Là, Denis, ce fut une expérience enthousiasmante car nous l'avons rencontré cinq fois et ce fut passionnant. Mais la dernière fois fut en 2001 et tellement de questions lui ont été posées que je n'en avais plus pour la suite! D'autre part, les Moody Blues ont sorti leur dernier album studio en 2003 et je doute qu'il y en ait d'autres. Sinon, Justin Hayward est un artiste d'une rare courtoisie qui a su se rendre disponible pour le petit journal que je représentais à l'époque (les premiers numéros étaient terriblement amateurs). Cela reste des super souvenirs, mais c'est derrière nous.

Pc : Dans les groupes post-80's lesquels auraient pu coexister sans rougir avec les grands dinosaures des 70's. Je parle de la créativité. Steven Wilson peut-être?

DG : IQ en numéro 1. Ce sont les meilleurs. Twelfth Night en numéro 2. Les 5 ou 6 premiers albums de Porcupine Tree. Les 2e, 3e et 4e albums de Steven Wilson. Et l'immense «Clutching at Straws» de Marillion. Et, réécoute les derniers albums solo de Fish: ils sont étonnants. Je jetterai un voile pudique sur le reste!

Pc : Alors comment juges-tu l'évolution du rock progressif durant ces 25 dernières années?

DG : Pas facile comme question. Mais passionnante! Le rock progressif s'est ouvert à de nouvelles technologies qui l'ont fait progresser, obtenir de nouveaux horizons. La technologie est très importante, non seulement en matière d'interprétation mais aussi de son et de nouvelle créativité. Des artistes ont confirmé, d'autres ont déçu. Pour autant, les 15 big ones (Yes, Genesis, King Crimson, Pink Floyd, Jethro Tull, ELP, VDGG, Gentle Giant, Moody Blues, Procol Harum, Curved Air, Renaissance, Caravan, Soft Machine, Camel) sont insurpassables, indéboulonnables et ce pour l'éternité. Rien ne remplacera les claviers analogiques et les Rickenbackers. Profitons des avancées technologiques, avec le revers de la médaille: beaucoup de musiciens moyennement doués ont accès à l'enregistrement... et viennent encombrer le marché. Bon je sais bien que je vais me faire des amis là...

Pc : Peut-être, mais au moins ta réponse suscitera le débat. Compte tenu de ce que tu dis, j'aimerais avoir ton point de vue sur ce que pourrait (ou devrait) être le rock progressif de demain...

DG : Je vais être conforme à ce que j'ai pu exprimer depuis le début. Un groupe qui respecte les canons du progressif des 70's, avec une intelligence extrême, c'est The Samurai of Prog. J'espère qu'ils sont le futur du rock progressif en plus d'être le présent, en se référant à ses sources. Car quand je vois un Marillion qui se répète à l'infini, un Pendragon qui ne sait plus dans quelle direction aller pour se renouveler, un Steven Wilson qui a choisi le métal et la pop comme futur, j’émets plus que des réserves. J'attends beaucoup par contre du prochain The Mars Volta, actuellement en cours de reformation, si j'ai bien tout suivi. Voilà un groupe génial qui, lui, représente vraiment une option pour le futur du rock progressif.

Pc : Pour terminer cet entretien, revenons au magazine. D'abord, de ton point de vue, la principale qualité et le principal défaut d'Highlands?

DG : La principale qualité d'Highlands Magazine, c'est la qualité littéraire et rédactionnelle de ses articles, sa documentation. Son point faible? Certainement sa mise en page dont je suis responsable. Elle mériterait plus d'imagination et la maîtrise de logiciels qui sont hors de ma portée. Pour faire court, le fond est son point fort, la forme son point faible.

Pc : En une phrase, Highlands c'est…

DG : L'actualité du rock progressif avec un gros coup de projecteur sur les 70's.

Pc : Comment vois-tu évoluer le mag durant ces 10 prochaines années? Des envies particulières, des projets en chantier?

DG : Très très difficile de se projeter sur 10 ans. Maintenir l'acquis et l'équipe actuelle, l'étendre si possible (bienvenue aux nouveaux arrivants, les nouvelles idées sont bonnes à prendre). Davantage de dossiers sur les groupes de prog contemporains. Après.... on verra. Davantage de rédacteurs, si on y arrive ça pourra faire plus de pages aussi, avec des articles de fond qu'on voudrait faire mais qu'on n'a pas toujours le temps de réaliser.

Pc : Comment s'abonner au mag?

DG : Via mon site internet:
http://highlands.fanzine.free.fr
et sur la page facebook:
https://www.facebook.com/pg/HIGHLANDS-MAGAZINE-297781100582

Pc : Un dernier mot?

DG : Merci beaucoup pour cette opportunité, Denis, et excellente route à Prog censor que je ne manquerai pas de consulter!

26/12/2019 : Conversation rapidus avec Ángel Ontalva d'October Equus

Ángel Ontalva d'October Equus

Lucius Venturini: J’ai vu que tu avais déménagé ou que tu étais souvent en Russie. Cela a-t-il un impact sur les compositions du dernier album de October Equus, «Presagios»?
Ángel Ontalva: Pas vraiment dans le sens où l’enregistrement de l’album a débuté en 2012. Mises à part deux d’entre elles, les compos ont toutes été écrites avant que je ne commence à voyager en Russie. C’est toutefois important dans le sens où j’ai pu terminer «Presagios» grâce à mes contacts russes. Piotr Talalay a enregistré les sessions de batterie au studio de «Vespero», à Astrakhan.

LV: Quel a été le processus… créatif de composition?
ÁO: Nous avons commencé à écrire de nouvelles choses après la sortie de l’album «Saturnal». Je voulais faire quelque chose de plus lumineux, de plus orienté musique de chambre. J’ai écrit quelques partitions dans le genre «Debussy», en essayant de m’éloigner du côté plutôt sombre du style «rock in opposition». Victor a créé quelques superbes compos, dont le très beau «Sombra» qui se marie parfaitement avec mes compositions. Dans notre album précédent, «Saturnal», nous avons eu la possibilité d’ajouter d’autres instruments alors que la production était déjà fort avancée. Je ne peux parler pour Victor mais en ce qui me concerne j’ai l’impression de ne pas avoir bien travaillé les arrangements pour un plus grand orchestre, aussi pour le présent album… j’ai mis le paquet pour être au top, j’ai travaillé beaucoup sur les arrangements, en essayant de faire de mon mieux.

LV: De nouveaux instruments sont apparus, comme le basson, la flûte, le violon... Est-ce une nouvelle orientation musicale?
ÁO: Eh bien, ce n’est pas voulu... Nous avons écrit toutes les compositions comme pour la formation de «Saturnal» mais celle-ci s’est dissociée peu après. Pablo Ortega, qui jouait déjà dans «Saturnal» et sur mes albums solo «Mundo Flotante» et «Tierre Quemada», a enregistré la partition de violon en 2012. Ce n’est que des années plus tard que j’ai eu la chance de rencontrer John Falcone et Yolanda Alba qui ont enregistré avec leurs propres instruments, basson et flûte, les voix à l’origine écrites pour saxos. Il a fallu adapter un peu mais cela ajoutait des couleurs, de la profondeur, de la subtilité et cette merveilleuse sonorité de musique de chambre. La musique était ainsi plus proche du classique que du jazz. Ce qui convient mieux, je pense, aux présentes compositions.

LV: J’ai trouvé des compos assez proches de certaines qui figurent sur l’album « Blue » de «Finnegans Wake» (Altrock ALT 006). Tu es d’accord?
ÁO: J’ai écouté cet album il y a des années. Bien sûr, «Finnegans Wake» avait un esprit proche de notre musique en combinant le jazz, la musique classique, les mesures rythmiques inhabituelles et ainsi de suite, et le fait que «Presagios» soit moins sombre que nos précédents albums l’en rapproche encore.

LV: Quels sont tes futurs projets? Un album solo? Avec October Equus? D’autres choses?
ÁO: Ces dernières années j’ai travaillé différents projets avec des musiciens russes. Ma collaboration avec «Vespero», un groupe de space-prog rock d’Astrakhan, a été l’une des plus passionnantes. En 2018, nous avons créé un album fantastique appelé «Carta Marina» et nous en terminons un autre qui, je pense, sera unique en son genre, très différent de ce qu’eux et moi avons fait auparavant. Il sortira en janvier 2020. J’aimerais faire aussi un album solo dans le style de «Tierra Quemada» avec la collaboration d’artistes bien connus dans ce style de musique et encore écrire de nouvelles compos pour October Equus. Tout cela dans l’idée de les sortir l’an prochain également. Enfin, j’aimerais partir en tournée avec October Equus en 2020 et continuer mon exploration du territoire russe.

31/08/2019 : Conversation avec Ayno

Ayno

Prog censor : Bonjour Ayno. Peux-tu me raconter la rencontre JPL/Ayno et comment est venue la collaboration entre vous deux?
Ayno: En fait, la rencontre s’est faite assez simplement. Il n’y a pas eu de rencontre en face-à-face. À vrai dire, on ne s’est jamais vus; on ne vit absolument pas dans la même région, mais, grâce à la magie de la technologie, j’ai pu contacter JP [ndle: Jean-Pierre Louveton] pour lui exposer mon projet.
Ça fait de nombreuses années, bien avant d’avoir commencé la musique, que j’avais envie de raconter une histoire, la mienne, que j’en avais même le besoin, sans aucune prétention ni aucun ego trip, mais, comme tu l’as très probablement compris en écoutant l’album, c’est une histoire assez difficile, assez douloureuse, et il fallait que j’arrive à l’exorciser en quelque sorte.
Alors, avant de découvrir la musique, j’ai écrit un livre, comme ça, juste pour moi. Malheureusement, il a disparu dans les limbes de l’informatique…
Puis, en 2012, je me suis découvert une passion dévorante pour le chant. C'est donc naturellement que j’ai choisi ce média pour enfin raconter ce que je devais raconter! Alors je me suis mis à écrire des bouts de trucs, à structurer dans ma tête ce qui valait la peine d’être dit ou pas. Mais je n’arrivais pas à en faire des chansons. Enfin si, mais ça ne me plaisait pas. Je ne les terminais jamais. Ça évoluait tout le temps. Donc, un jour, je me suis dit: «Si tu veux que ça aboutisse, il faut que tu laisses quelqu’un s’occuper de la mise en forme de tout ça!». J’ai donc commencé à chercher à droite et à gauche. J’ai pris plusieurs contacts avec des auteurs-compositeurs, mais ça ne reflétait jamais ce que j’avais vraiment au fond de moi. Puis, une fois qu’un titre était fini pour eux, il fallait qu’il reste tel quel. Je ne pouvais rien modifier, ni sur le fond ni sur la forme. J'avais donc abandonné l’idée…
Puis, aux alentours de 2016, après la naissance de mon fils, l’envie est revenue de lui transmettre à lui aussi cette histoire d’une jolie façon. Alors je me suis dit qu’il était temps de prendre mon courage à deux mains et de contacter un mec qui savait vraiment faire, dont j’aimais le travail, le style. Je me suis lancé et j’ai contacté JP pour lui demander s’il accepterait de prendre mon histoire, mes idées, mes envies, et d’en faire quelque chose!
On a discuté, beaucoup. L’histoire lui a plu. On a envisagé différentes mises en forme, puis on a fini par se mettre d’accord sur ce qui aujourd’hui s’appelle «111».

Pc: Je te sens comme un auteur/chanteur et pas comme un musicien, je me trompe?
Ayno : Clairement, je suis un chanteur bien avant d’être un musicien! Alors oui, je pratique la guitare et le piano pour m’accompagner. Mais mon instrument c’est bien la voix, le chant. C'est là où je suis le plus à l’aise. C’est par ce biais que je m’exprime vraiment, que je montre le fond de mon âme, sans artifices. C’est quand je chante que je suis vraiment moi!
Quant à l’écriture, comme je te le disais plus tôt, j’écris des choses, des textes mais qui n’ont pas nécessairement une forme exploitable en musique, ou, quand c’est le cas, que je n’ai pas encore le cran de présenter. C’est probablement la prochaine étape que je devrais franchir… Mais finalement l’interprétation est un domaine qui me plaît aussi beaucoup. C’est une chose fascinante que de prendre les mots d’un autre et de se les approprier pour essayer de les faire vivre de la façon la plus juste et la plus intense. Il est donc possible que j’en reste à ce stade, car il me permet déjà d’exprimer toutes les émotions en moi…
Pour «111», la méthode de travail a été assez simple: j’ai envoyé des thèmes à JP, je lui ai raconté tout un tas de choses qu’il a prises, transformées en textes chantables qu’il m’a envoyés, qu’on a par la suite modifiés ensemble pour que ça colle au plus juste avec le ressenti que j’avais sur le thème. JP a tellement bien compris ce que j’avais à dire que, très honnêtement, il n’y a eu que très peu de modifications à apporter. Puis on a collé ça sur la musique qu’il avait composée, qu’on a pu également modifier ensemble, et je n’ai plus eu qu’à me lâcher sur l’interprétation.

Pc: Tu prends clairement le chemin du prog «à la française». Ce n'est pas plutôt un album Ayno & JPL, à dire vrai?
Ayno: Le prog français est vraiment le style musical qui me touche le plus. Ce n’est pas le seul, évidemment, mais c’est celui que j’ai tout au fond de moi: j’ai été bercé au prog et ça a laissé des traces indélébiles. Si je ne devais garder qu’un seul groupe parmi ceux que je connais, ce serait Ange, sans hésiter!
Alors, pour ce premier album, quand JP m’a proposé d’en faire un album prog, ça a juste été une évidence pour moi: une façon de remercier tous ces groupes qui m’ont accompagné toute ma vie, en continuant à faire vivre ce style à ma façon.
Quant à savoir si c’est un album Ayno ou Ayno & JPL, la question peut effectivement se poser et reste ouverte. Pour ma part, je n’aurai jamais la prétention de mettre mon nom au même niveau que celui de JP, d’une part, et, d’autre part, l’histoire est vraiment tellement personnelle que je le considère - même si les mots et les notes ne sont pas tout à fait les miens - comme «mon» album. En revanche, je suis plein de gratitude envers JP d’avoir accepté de m’aider pour tout ça. C’est un honneur immense qu’il m’a fait et il a vraiment beaucoup bossé pour un résultat bien au-delà de ce que j’aurais osé espérer. Alors, pour terminer cette interview, je dis juste MERCI!
Pc : Merci à toi pour t’être ainsi livré aux lecteurs de Prog censor.

21/06/2019 : Daniel Acker - Administrateur du groupe Facebook Planète Prog

Daniel Acker - Planet Prog

Prog censor : Les pages ou groupes facebook consacrés au rock progressif sont pléthoriques, en quoi Planète prog est-il différent?
Daniel Acker pour Planète prog : En fait Planète prog est un groupe d’amoureux de la prog mais on est juste des passionnés, on voulait relier les artistes et les consommateurs. En fait notre groupe compte près de 420 groupes.
Pc : 420 groupes?
DA : Oui l'année dernière je me suis amusé, pour l’adhésion du 500e membre, à compter et à regarder les profils de mes membres et j'ai vu que 345 d'entre eux jouaient dans des groupes prog. Aujourd’hui on en compte près de 420 !!! je l'avais fait car je voulais faire gagner à la 500e personne l'album de son choix d'un groupe présent sur Planète prog, et c’est le groupe néerlandais Silhouette qui a été choisi. Pour la 1000e, j'envisage d'offrir 2 places de concert au choix d'un groupe présent sur la page.
Pc : Justement, les groupes de musique semblent avoir compris l'intérêt de facebook: interactivité, partage etc. Mais les acteurs (administrateurs) des groupes et pages ne devraient-ils pas davantage penser eux aussi partenariat plutôt que concurrence?
DA : Oui, vous avez raison, c’est pourquoi à Planète prog nous participons à plein d'autres groupes prog comme Rock station, les maniaques de musiques prog, musique et bonne humeur, Prog récif... En effet, en tant qu’administrateur de Planète prog, je regarde et je me suis inscrit sur d'autres groupes prog; le but est de promouvoir les artistes prog (chose qui ne se fait pas assez à mon goût) et pas de faire la course au nombre de membres.
Pc : De votre point de vue, que cherchent les passionnés de rock progressif en fréquentant facebook?
DA : Je pense que leurs attentes sont diverses et différentes: certains recherchent de nouvelles expériences et à connaître de nouveaux groupes, et je pense que les membres de Planète prog sont également très fiers de partager entre eux leurs connaissances musicales... En fait le partage entre nos 841 membres crée une richesse et une promotion exceptionnelle de la sphère prog.
Pc : Bien d'accord, le partage entre fans est primordial, mais je constate que le fan de prog, en général, fait partie d’une tranche d’âge assez avancée (45-65 ans). C'est difficile d’intéresser les plus jeunes à ce style musical, non?
DA : Je pense que la tranche 30-35 ans est assez fan de bonne musique bien construite, la tranche 20-30 n’est effectivement pas passionnée par ce style musical... mais je pense qu’ils n’ont pas grandi dans cette atmosphère comme leurs aînés. Cependant je suis agréablement surpris par le nombre de bons albums que le monde de la prog arrive encore à produire chaque année... Ceci prouve bien que le genre musical sait se renouveler et touche encore un public bien présent.
Pc : Oui c'est un fait, d'ailleurs les gens qui font du prog sont en général plus jeunes que ceux qui les écoutent. C'est comme ça.
Un dernier mot pour la fin?
DA : Oui, merci à vous Prog censor de faire vivre le monde de la prog comme vous le faites! Une dernière petite précision sur Planète prog: ce groupe est parti de 4 personnes qui avaient juste pour but de découvrir des groupes de prog et de permettre de trouver commercialement de la musique à acheter, l’industrie du disque actuelle ne proposant absolument rien dans ce domaine.
Est donc né WE ARE THE PROG IN FRANCE (ndlr: ancien nom du groupe Planète prog) puis le groupe a grandi autour de 4 modérateurs, Nathalie, Alain, Daniel et Christophe, puis Mr Hamel nous a rejoints et le groupe a pris son envol pour atteindre 841 membres! J'adore utiliser le terme membre et non adhérent car tous nos membres sont des membres de ma famille !!! MA FAMILLE PROG !!!

14/06/2019 : Conversation Rapidus avec Guy Segers maître du projet Ecletic Maybe Band

interview Guy Segers - Elecetic Maybe Band

Lucius Venturini pour Prog censor: Depuis quand as-tu eu l'idée de l'Eclectic Maybe Band?
Guy Segers: L’idée m’est venue après avoir réuni des musiciens pour réaliser un enregistrement autour de Roland Binet. Je me suis dit qu’avec un seul jour de studio, il y avait moyen de faire beaucoup en réunissant des musiciens que je connais. Alors pourquoi pas refaire ça sans préparation - question de se fier à l’expérience, aux musiciens - et improviser?
Prog censor: Comment fut le processus de composition?
GS: Dans un premier temps il n’y avait aucun schéma de composition. Je comptais sur la valeur des musiciens, tout en prenant soin que pour eux, il y aurait au moins une personne avec qui ils n’avaient jamais joué. Ce fut la matière du premier album. Par la suite, lors d’une deuxième séance de studio, nous avons donné quelques explications, comme cadre dans lequel improviser. Mais il n’y avait pas assez de matière pour faire un album. Il en fallait plus; j`ai donc puisé dans de la matière plus écrite, voire totalement écrite.
Pc: Quelle est la part d'édition dans le résultat et comment vois-tu les relations entre composition et édition?
GS: Depuis le premier enregistrement, j’ai repris toutes les pistes de l’enregistrement. J’avais tout le temps que je voulais pour mixer toute cette matière et ciseler chaque passage! Pour le deuxième enregistrement, pareil. Et, à ce moment-là, j’avais commencé une composition que j’ai divisée en tranches de façon à pouvoir rallonger si nécessaire. La première chose était de faire une version simplifiée pour que le chant puisse avoir un terrain libre et simple. Puis, autour de cette base, j’ai demandé à certains musiciens d`improviser sur une des parties au choix... Ainsi, le morceau prenait forme autour du chant et des improvisations. Seulement alors je pouvais y remettre les structures écrites. Mais comme ce morceau était littéralement différent de ce qui avait été improvisé en studio, je me suis dit que ce serait bien d’intercaler quelques petites pièces avec du chant, histoire d’avoir une amorce pour le long morceau avec chant. Là, ce fut un travail inverse. Je suis parti de matière inutilisée dans les improvisations. D’abord la batterie que j’ai placée rythmiquement, puis j’ai écrit une ligne de basse. Là-dessus j’ai replacé des improvisations provenant de divers enregistrements. Trouver le tempo et la tonalité n'était pas simple! Enfin, sur le tout, placer le chant... très difficile.
Pc: Comment s'est opéré le choix des musiciens? Ángel Ontalva, toujours entre l'Espagne et la Russie, avec de multiples projets...
GS: Le choix des musiciens s’est fait à partir de la cellule belge (Kirk, Binet, Higham, Smet, Delville, Wachtelaer). Nous sommes allés en studio pour improviser. Cette base belge est constituée de musicien(ne)s avec qui j’avais déjà joué, et je les ai réuni(e)s tout en sachant qu’il y aurait toujours pour chacun(e) une personne avec qui il/elle n’avait jamais joué. Avec Dave Newhouse j’avais déjà fait toute une série d’enregistrements par le Net. Idem pour Angel Ontalva et Franck Balestracci. Puis c’est en écoutant un enregistrement que Dave a fait que j’ai découvert Carla.... Je me suis dit que, dans le contexte de morceaux que je travaille hors Eclectic Maybe Band, je pourrais faire une compo avec elle... Sur cette composition, après avoir posé le chant, j’ai demandé à Ángel Ontalva de jouer, et à Jean-pierre Soarez et Martin Archer de faire une impro et une partie écrite. À cela j’ai rajouté le violon d’Ariane Plumerel, et le cello de Sigrid Vandenbogaerden pour des parties écrites. Tous ces musiciens sont en fait des amis que je réunis dans mes compositions. Une fois ce morceau terminé, je me suis dit que cela ferait le complément qui manquait pour avoir la matière d’un CD. Problème, de style... Alors j`ai recomposé (à partir d’impros repiquées un peu partout) des pièces qui feraient le lien avec la composition finale, notamment une partie chant de Cathryn Robson dont j`avais produit un disque sur Carbon 7 (Siren Circus).
Pc: Y a-t-il d'autres musiciens avec qui tu aimerais pouvoir travailler, comme ce fut le cas avec Morgan Agren?
GS: Oui, il y a encore plein de gens de qui j’aimerais la présence dans Eclectic Maybe Band... ne fût-ce que les gens avec qui j’ai déjà joué. La liste est longue... À voir selon les morceaux!
Pc: Quels projets après celui-ci?
GS: Pour le moment il n`y a pas de projet précis... Faudrait jouer avec EMB... refaire une séance d’improvisation... Il y a aussi Uneven Eleven que j’aimerais redémarrer...
Pc: Merci Guy et bonne chance avec ces projets.

07/06/2019 : Conversation Rapidus avec Michel Joncas, fondateur de Huis

Michel Joncas  - Huis

Prog censor: Huis en est, avec Abandoned, à 3 albums. Tu es le fondateur avec Michel St-Père de l’entité Huis. Peux-tu nous en conter la genèse?

Michel Joncas: Huis est né en 2010, fondé par moi-même et un ami claviériste (Pascal Lapierre - qui a dû quitter le groupe depuis). Le projet est né suite à un voyage que nous avions effectué aux Pays-Bas pour assister au lancement de l'album du groupe Knight Area («Realm of Shadows»). Nous avions rencontré les membres de Knight Area à la suite d'un concours de circonstances. Au retour de notre voyage, nous avons commencé l'écriture de ce qui allait devenir notre premier album, «Despite Guardian Angels». Pendant la production de l'album, nous avons recruté les autres musiciens du groupe, parmi lesquels Michel St-Père de Mystery.

Pc: Pour un groupe originaire du Canada, s’appeler Huis, cela présente un caractère interpellant. Le patronyme provient-il du vieux français huis (comme dans l’expression «il est venu frapper à mon huis») ou du néerlandais huis (maison également)?

MJ: Oui, effectivement, il s'agit d'un emprunt néerlandais pour les raisons exprimées plus haut. Nous cherchions un nom bref, facile à identifier, qui pouvait se démarquer. Donc Huis (porte ou maison, selon la langue) a d'abord été un projet élaboré derrière des portes closes, à la maison, alors que nous ne savions pas encore où ce projet allait aboutir.

Pc : Quelle est la thématique générale de cet album?

MJ: C'est un album assez sombre en fait! Il fait état de situations d'abandons et de pertes humaines (à tous les niveaux). Certaines pièces l'expriment avec fatalité, mais certaines autres laissent planer un peu d'espoir. En fait, face aux difficultés que la vie nous apporte, l'album fait état de la résilience comme moyen ultime de surmonter le tout.

Pc: Chaque musicien participe-t-il à l’écriture?
MJ: Oui, tous à l'exception de notre percussionniste. En fait, je suis l'auteur principal de l'album, mais il y a l'apport d'autres membres du groupe pour certaines pièces, ce qui amène, je crois, une belle couleur, une belle variété. Ma hantise serait de répéter ce que nous avons déjà fait. Cette façon de faire prévient ce genre d'erreur je crois.

Pc: Quels sont les musiciens invités sur cet album?

MJ: Jean Pageau, de Mystery, joue de la flûte traversière sur deux pièces. Nous avons aussi Serge Locat, membre du légendaire groupe Harmonium, au piano sur une pièce. Gabby Vessoni, chanteuse extraordinaire originaire du Brésil faisant partie de la formation Fleesh, nous offre sa voix dans l'introduction de la pièce titre. Et finalement, il y a Éloïse Joncas à la voix dans l'intro de la pièce «Oude Kerk III».

Pc: Quelle signification faut-il voir dans le titre «Oude Kerk III», chanté en anglais alors que cela signifie, en néerlandais, «vieille église» et que c’est le nom de la plus ancienne église d’Amsterdam? Les deux premières parties étant des instrumentaux parus sur le 1er album, «Despite Guardian Angels».

MJ: «Oude Kerk III» est effectivement un clin d’œil au premier album, mais présente un regard sur l'abandon vu sous l'angle de la religion. Sans évoquer de façon exhaustive les abus religieux de toutes sortes qu'on a observés au cours des siècles, j'y exprime à quel point des gens qui avaient confiance en ces institutions ont pu se faire flouer par celles-ci.

Pc: Huis se produira au festival Artrock VIII en Allemagne le 3 avril 2020. Y a-t-il des chances de vous voir sur d’autres dates européennes?

MJ: Oui, nous travaillons actuellement à offrir d'autres spectacles en Europe lors de ce voyage. Des annonces devraient être faites au cours des prochains mois.

Pc: Mystery se produira également à l’affiche de ce festival, mais la veille. Est-on en droit de rêver à un bœuf entre les deux formations?

MJ: Nous ne sommes pas encore à la préparation de ce spectacle, mais rien n'est impossible!

Pc: Merci pour vos réponses, dans l’attente de voir Huis en concert…

MJ: Merci!

24/05/2019 : Conversation Rapidus avec Pierre-Yves Theurillat (PYT), chanteur du groupe Galaad

Pierre-Yves Theurillat - Galaad

Prog censor :
Le nouvel album sort officiellement aujourd'hui. Dans quel état d'esprit es-tu? Un peu fébrile?

Pierre-Yves Theurillat :
Un peu d'excitation, d'enthousiasme contenu, oui, disons d'émotions mêlées... C'est un bonheur au sein du groupe de partager cette venue au monde.

Pc :
Justement, 23 ans après, comment retrouves-tu le monde? Les gens souffrent, la guerre gronde, c'est toujours vae victis non?

PYT :
Oui, il y a toujours un "point de vue", un aspect martial dans Galaad, et l'univers évolue avec beaucoup de constituants semblables... Visions assez pessimistes sur le monde, mais en vérité il y a deux mondes, un monde plus ordinaire plus quotidien, qui semble plus bienveillant que ce que l'actu nous montre. Au moins, du point de vue des paroles, FRAT3R est un album épidermique, sensible... mais nous n'en ferons pas une maladie.

Pc :
Restons dans le pessimisme. Qui ou quoi pourrait changer tout ça, alors que les idéologies se sont effondrées, que "le rêve communiste pourrit dans les goulags" (comme disait François Béranger), que l'anarchisme n'a fait que montrer le bout de son nez et que les concepts néo-libéraux triomphent?

PYT :
Je ne vois pas qui ou quoi pourrait changer les choses sur le plan politique, c'est plutôt la politique qui change de forme actuellement, de nouveaux courants de pensées surgissent... l'emprise du net et des technologies nouvelles transforment et fait s'adapter les mentalités, on court de grands dangers avec les retours de kick nationalistes et populo (voir Bolsonaro au Brésil, par exemple), les gens ne savent plus, ne se souviennent plus, n'ont rien appris en fait... il faut progresser, par petites touches, comme avec le revenu de base inconditionnel, il faut prendre exemple sur les sociétés scandinaves, celles qui marchent le mieux, mais pour l'idéologie, tant pis.... je crois que chacun se la constitue maintenant à la carte.

Pc :
Parlons un peu musique. Dans votre nouvel album, on sent, encore en filigrane, les influences de Ange, de Marillion, mais Galaad apporte de la puissance, une sorte d'urgence. C'est ton côté "écorché vif" qui donne cette caractéristique au groupe?

PYT :
Si on veut, une sensibilité qui s'exprime avec émotion(s), une sensibilité canalisée.

Pc :
Il y a une quantité incroyable d'albums qui sortent par jour. Comment Galaad appréhende-t-il ça? Comment durer, comment exister dans cette pléthore de productions?

PYT :
La première étape a été de dire que nous nous reformions, qu'il y avait ce retour que presque plus personne n'espérait. Le cercle s'est agrandit ensuite avec les concerts et l'annonce d'un nouvel album. Pour la durée, je pense que c'est une décision du groupe, plutôt que d’être enchaînés à l'avenir de ce disque, que nous souhaitons très bon, le meilleur possible. Tout dépend du consommateur, qui a envie ou non d'approfondir l'œuvre avec nous, qui préférera changer de partenaire plutôt que vivre un concubinage à long terme.

Pc :
"Stone" est peut-être le meilleur morceau de Galaad, toutes époques confondues. Parle-nous de ce titre...

PYT :
Quand a-t-on travaillé sur le riff "barbare"? Début 2018, sauf erreur, et peu à peu on a senti que le titre pouvait partir sur un instrumental et reprendre sur le thème "de sacrifice, je n'veux connaître...". En bref, ce titre connaît un développement non pré-stylisé, un peu aventureux dans sa conception, comme une fresque, une chanson-fresque.

Pc :
Un mot pour la fin?

PYT :
Rendez-vous sur vos platines et surtout en live, dès septembre vers Lyon, Chambéry, à Paris, à Bordeaux, à Melle, le 25 mai à Grand Combe Châteleu (près de Morteau) ainsi que les dates suisses.

Et rendez vous sur notre site www.galaad-music.ch et sur la page facebook du groupe, plutôt active.https://www.facebook.com/galaadmusique/

16/05/2019 : Bruno Versmisse (Groupe facebook Prog'Récif)

Bruno Versmisse - Prog'Récif