Les Interviews Rapidus

28/11/2023 : Interview Vrajitor's Tenebrarium

Interview Vrajitor's Tenebrarium

La tête pensante du groupe Vrajitor's Tenebrarium a accepté de nous accorder une courte interview; découvrez-la ci-dessous.
Prog censor : Quand est né le projet Vrajitor's Tenebrarium et en quoi consiste-t-il?
Vrajitor's Tenebrarium : Le projet est né en 2022 d'un désir de relancer le prog rock européen des années 60-70. J'avais écrit des riffs et des parties de l'album à l'adolescence, mais je n'ai jamais eu de groupe qui pourrait en faire l'utilisation. Je les ai déterrés à l'hiver 2022 et j'ai décidé de les transformer à l'intérieur de cet album. Tenebrarium est composé de moi et d'un batteur. J'avais des collaborateurs et des visiteurs dans cet album.
Pc : Quelles sont vos expériences musicales précédentes?
VT : Je joue dans divers groupes depuis mes 13 ans et j'ai commencé à écrire de la musique à partir de 2012. Je fais principalement du metal lourd, du black metal et de la musique ambiante/électronique. Je compose également de la musique pour des jeux.
Pc : Que signifie E.N.L.D.?
VT : Vous pouvez le découvrir à partir du vinyle ou du CD!
Pc : Avec quels collaborateurs avez-vous travaillé pour composer cet album?
VT : Un camarade de longue date des projets antérieurs a joué une 12 cordes dans quelques chansons, j'avais une autre clarinette et saxophone. Mes paroles ont été traduites en Italie par une autre collaboratrice et chantées par elle également.
Pc : Quelles sont vos sources d’inspiration?
VT : Des artistes et des compositeurs comme Goblin, Jacula, Devil Doll, Fabio Frizzi, Bruno Nicolai et Riz Ortolani. Aussi d’anciens films d'horreur, d'occultisme et de magie.
Pc : Merci d’avoir répondu à nos questions. Quelques mots pour inciter nos lecteurs à vous écouter?
VT : Je pense que le monde a besoin d'en savoir plus sur ce type de prog rock. L'esprit des Maestros mentionnés précédemment n'est pas oublié, il vient de sortir d’un sommeil, enterré sous les ruines.
Tibère

15/11/2023 : Interview Arpègia

15/11/2023 : Interview Arpègia

Arpègia, une association à propos de laquelle vous allez en savoir un peu plus!
Prog censor : Tout d’abord, merci d’avoir accepté l’invitation par média interposé. J’aimerais que vous débutiez par une présentation personnelle. Combien êtes-vous pour diriger Arpègia?
Arpègia : Bonjour Alain et merci à toi pour ce petit coup de pouce! Arpègia compte officiellement trois membres actifs (Christophe, Patrice et Michel), mais le noyau de l’association s’étoffe de trois-quatre personnes les jours de concerts (compagnes et ami(e)s bénévoles).
Pc : Quel âge a votre association et à quel moment avez-vous eu envie de promulguer le rock progressif?
A : Arpègia est une association bénévole à but non lucratif (loi de 1901), née officiellement en 2011 sur un coup de tête… Notre but: soutenir et organiser des concerts (de rock progressif mais pas que) de groupes et artistes qui n’ont pas, ou peu, l’occasion de se produire dans notre région (ou même en France). C’est après une rencontre entre bonnes personnes, au bon moment, et un peu par hasard, que l’idée a germé. Passionnés de musique live depuis toujours (plusieurs centaines de concerts à notre actif), nous voulions être actifs dans le milieu du rock prog.
Plutôt que faire des kilomètres pour aller écouter des groupes qui ne se déplaceraient jamais dans notre région, c’est eux qui viendraient nous voir!
L’idée de monter une association nous a paru la solution la plus réaliste. Tout a commencé entre nous deux, Christophe et Patrice, auxquels s’est joint tout naturellement Michel, compagnon de route de nombreux concerts. Tout n’a pas été facile au départ: découvrir les méandres de la réglementation associative et de l’organisation d’événements culturels ainsi que trouver des solutions pour lever les fonds nécessaires pour permettre le financement du premier show nous a pris quelques mois et un peu de sueur!
C’est vrai que le challenge était de taille! Faire venir des groupes de prog, quelle idée ringarde! (C’est malheureusement ce qu’on nous a fait comprendre à plusieurs reprises.) On savait potentiellement que nous avions un public, un noyau de fans qu’on rencontrait à chacun de nos concerts et nous comptions sur le bouche-à-oreille et un peu de pub pour faire le reste. Néanmoins, il fallait passer le cap du premier concert pour voir si le projet était viable dans la durée, c’était pas gagné!
Pc : Quels sont vos goûts musicaux? Similaires ou avec des différences notables?
A : Outre le rock prog, nos goûts musicaux sont assez variés et complémentaires.
Christophe écoute surtout du rock prog mais aussi un peu de classic rock, de jazz fusion, d’indé, d’AOR et de folk-rock. Ces derniers temps, il a découvert aussi d’excellents groupes de post-rock. C’est certainement la face «expérimentale» d’Arpègia.
Patrice serait plutôt la «face mélodique»: prog, mais aussi pop/rock (Elbow, Eels, I Am Kloot, Nits), jazz (Pat Metheny, Ian Garbarek), blues/rock (Joe Bonamassa), chanson française de qualité (style Manset, Eicher, Bauer, Murat), world/post rock (Peter Gab, Sigur Rós), folk-rock (Neil Young).
Quant à Michel, c’est un grand fan de Fish et Lazuli, entre autres; comme les deux autres, il n’est pas que prog. Des goûts assez variés en somme, que nous aimerions beaucoup intégrer dans la programmation arpègienne. Même si notre première tentative, avec le show intimiste très réussi de Peter Carlsen et Tanyc en 2022, s’est soldée par une belle déception, notre public nous ayant peu suivis!
Pc : Au niveau attirance et installation de groupes, vous avez une salle spécifique ou non?
A : Une fois l’association créée, il restait deux problèmes de taille: trouver la salle et le bon groupe pour notre baptême du feu! Et ces deux choix se sont en fait révélés faciles: le premier par déduction, car aucune autre salle à part «Chez Paulette» ne voulait nous accueillir. De toute façon, c’était notre première idée, et de loin la plus viable pour l’association et nous n’avons jamais regretté ce choix. Toute l’équipe est extra, compétente, sympa, des personnes dévouées, et nous ne pouvons que les remercier d’exister et de perpétuer cette scène alternative et donner l’occasion à des associations comme la nôtre de pouvoir exister. Et, pour le second choix, c’est vraiment tout naturellement que nous avons pensé à Lazuli et, là non plus, aucun regret! Nous voulions un groupe français et pour nous Lazuli représentait le renouveau du prog (et pas que…) et de la poésie dans le rock en France. Et quelle chance d’avoir commencé avec eux! Tout a été si facile. Découvrir «sur le tas» tous les méandres de l’organisation de tels événements n’a été que simplifié par ces p’tits gars hyper simples et super sympas!
Ce qui est devenu le groupe fétiche d’Arpègia (déjà six programmations!) nous a porté chance car les deux concerts suivants avec Pendragon et Fish ont fait salle comble, soit plus de 400 personnes! À partir de là, Arpègia était né et bien né; notre motivation a été décuplée et nous pouvions prendre enfin un peu plus de risques. Même si, l’avenir nous l’apprendra ensuite, rien n’est acquis et l’affluence des concerts suivants sera là pour nous le rappeler.
Pour les néophytes, «Chez Paulette» est une véritable salle de concert et pas un petit café-concert (le terme «pub rock» attribué au lieu peut prêter à confusion). L’ambiance y est conviviale. On s’y sent bien, que l’on vienne seul ou à plusieurs. Après le concert, on n’est pas prié de quitter immédiatement les lieux comme dans certaines salles. Et, à la fin du show, c’est une coutume, les groupes se font un plaisir de venir rencontrer le public.
Pc : Pour bien fonctionner, vous avez droit à des subventions appréciables? Pour bien promulguer le rock prog, vous fonctionnez par abonnement, don ou autre au niveau de votre association?
A : Eh bien non, nous sommes autofinancés! Aucune subvention, malgré, au début, quelques tentatives restées infructueuses. Nous ne sommes pas là pour faire des bénéfices mais pour nous faire plaisir, faire plaisir aux groupes et aux spectateurs. À vrai dire, si le concert est «rentable», une grosse partie du «positif» d’un concert (on n'aime pas dire «bénéfices»!) est souvent reversée aux groupes, pour les aider, même hors contrat. Nous essayons de maintenir un équilibre financier. Notre seul but est de rentabiliser chaque concert, même si ce n’est pas toujours le cas, malheureusement.
Pas d’abonnement ou d’adhésion non plus, car cela demanderait une gestion plus importante pour l’association et nous ne sommes que trois! Pas d’appel aux dons non plus. Nous ne voulons pas rentrer dans ce système tant que l’assoce est viable; un jour peut-être, mais cela signifierait que l’assoce est en grande difficulté!
Pc : La suite logique… Vous devez réaliser un minimum de soirées pour garder une visibilité de votre association, ou vous les organisez en fonction de vos envies… ou des retours des groupes? (Les points de suspension sont importants pour vous laisser le temps de réfléchir!)
A: Pas d’objectifs précis. Nous organisons souvent les concerts en fonction de l’actualité des groupes (tournée européenne, sortie de nouvel album) et selon nos envies du moment.
C’est nous qui contactions directement les artistes au début car il fallait faire connaître l’association. Maintenant, l’association étant un peu plus connue, certains groupes nous contactent directement pour revenir. D’autres entendent parler de nous, souvent même par des artistes que nous avons fait venir et qui sont satisfaits de notre accueil et de la salle. Les premiers contacts se font maintenant dans les deux sens. Le plus dur étant souvent de trouver une date qui puisse satisfaire les deux parties et des conditions financières viables, sans toutefois léser les artistes qui tournent souvent sans récolter le moindre bénéfice.
Il est vrai que nous décrochons souvent des exclusivités françaises; cela ne tient pas du miracle mais plutôt de notre pugnacité et du désintéressement des organisateurs et producteurs pour ce genre de musique dans notre pays… et cela nous aide bien, il faut l’avouer! Comme les groupes et artistes prog n’ont pas beaucoup de propositions pour se produire en France, ils répondent souvent positivement à nos demandes. Nous avons la chance d’être situés près des frontières allemande, belge, luxembourgeoise, voire néerlandaise, où les groupes prog tournent régulièrement. Le plus frustrant: certains silences inexpliqués de groupes contactés.
En vérité, le plus gros stress lié à l’organisation de tels concerts reste la question de l’affluence. Après un démarrage plus que satisfaisant, nous avons depuis eu quelques difficultés à attirer plus de 250 personnes à chaque prestation et ce, malgré des affiches exclusives. Et en plus, comme pour jouer avec nos nerfs, les ventes se débloquent souvent 10 jours avant la date. Dur dur. Mais on fait presque tous pareil, il faut bien l’avouer!... Le mieux, surtout pour nous, organisateurs, reste quand même d’acheter votre billet bien à l’avance…
Pc : À cette époque de la musique Kleenex, qu’est-ce qui vous anime encore aujourd’hui de proposer à un public averti mais vieillissant des soirées à thèmes avec des groupes venant souvent de l’Europe entière?
A : Avant tout, c’est notre passion pour la musique qui nous anime! Nous n’organisons que trois ou quatre concerts par an. C’est une volonté car il faut que cela reste un plaisir. La préparation de tels événements demande quand même du travail en amont et de la disponibilité. Et nous avons tous les trois un «vrai boulot» à côté.
Mais quel bonheur de voir tous ces sourires à la fin des concerts. Pas besoin de récompenses ou de faire des milliers d’euros de bénéfice! Remerciements et accolades des personnes du public ou des artistes, voilà notre plaisir et notre véritable motivation! En cette période morose, donner du bonheur aux gens, quel kif!
Côté public, nous avons un noyau d’habitués qui viennent maintenant à presque tous nos concerts. Parmi eux, des ami(e)s rencontré(e)s lors de concerts en Lorraine ou ailleurs, des fans de prog et de bonne musique, des collègues, des proches et la famille bien sûr... Tous fans d’Arpègia! À ceux-là s'ajoutent, au gré des affiches et des styles proposés, d’autres personnes que l’on voit revenir ensuite, et ça, ça motive un max!
Pour certains concerts (Pendragon et Fish notamment), des fans ont traversé la France pour venir «Chez Paulette»! Un Italien est même venu pour Mystery en utilisant plusieurs moyens de transport en commun pour finir par 5 km de marche de Toul à Pagney. C’est vrai que nous sommes particulièrement fiers d’avoir fait venir des groupes et artistes de l’Europe entière (ou presque!) mais aussi d’Australie, du Canada.
Pc : Dernière question plus personnelle: vous gagnez au Loto demain… Vous montez un groupe de musique ou vous achetez une salle pour produire encore plus de groupes?
A : N’étant pas musiciens, l’envie serait alors de faire jouer des groupes inaccessibles pour notre petite assoce, tout en continuant à faire venir notre vivier de groupes habituels qu’on pourrait aider davantage. Camel ou Marillion pourraient venir trois soirs de suite. 🙂 Un rêve! Ou alors, organiser un festival, pouvoir prendre plus de risques financiers. Mais là… c’est une autre dimension et cela demande une structure plus importante (accueil et hébergement des groupes, restauration…) et un effectif de bénévoles que nous n’avons pas . Il faut aussi que le public réponde présent et en nombre pour qu’un tel événement soit viable.
Mais acheter une salle, mon dieu non! Quel boulot! Et puis là on parle rentabilité et bénéfices: les problèmes commencent et le plaisir s’efface! On est bien comme ça et même l’envie de changer de salle ne nous tente pas vraiment. En vérité, nous n’avons pas vraiment le choix, les autres salles refusant presque systématiquement toutes nos propositions! Et pourtant ces salles se disent ouvertes à la multiprogrammation et à tous les genres!
Et c’est tant mieux pour nous! Nous ne sommes pas certains que nous aurions trouvé un tel soutien avec d’autre salles. Nous sommes maintenant trop attachés à la salle «Chez Paulette», des liens forts se sont tissés. Seul regret: ne pas pouvoir faire découvrir des groupes tels que Lazuli à un public plus large, dans des salles multi-spectacles et dans des villes plus importantes ou des festivals tout public. Peut-être un jour, si l’occasion se présente...
Pc : Un mot de la fin pour terminer. Peut-on vous aider d’une quelconque manière?
A : Pour nous aider, rien de plus simple: faire de la pub autour de vous et venir à nos concerts! Et pas seulement pour les têtes d’affiches… Ce sera le cas le 18 novembre prochain pour Amarok! Car, en vérité, là ou nous prenons les plus grands risques, c’est quand nous invitons des groupes moins connus avec souvent des soirées déficitaires, qui mettent notre association en difficulté. Une trésorerie en baisse entraîne systématiquement une prise de risque plus forte pour les événements suivants et moins de chance de décrocher des contrats avec des têtes d’affiches (comme Pendragon en 2024), faute de trésorerie conséquente disponible. Nous allons essayer de continuer à vous proposer des shows originaux et de qualité et on compte bien sûr vous toutes et tous, fans de bonne musique, pour faire perdurer cette superbe aventure!
Merci à vous, sans votre soutien ce serait vraiment plus difficile. Merci à toutes les personnes qui se déplacent pour nos concerts et merci à toutes les nouvelles qui vont se déplacer!!!
Salut et à bientôt!
Rappel des prochains rendez-vous arpègiens:
Amarok, le 18 novembre 2023, avec Plus 33 en première partie;
Pendragon, le 17 mai 2024.
Pc : Merci de ce retour. On l'a bien compris: vous êtes en autofinancement et, pour vous aider, la meilleure chose à faire est d'assister à vos concerts et à réserver au plus tôt pour donner une meilleure traçabilité du public potentiel.
Brutus

10/11/2023 : Interview Didier Grillot (Plus 33)

Interview Didier Grillot (Plus 33)

Prog censor: Peux-tu nous raconter la naissance de «I Want», trois ans après «Open Window»?
Didier Grillot (Plus 33): Déjà, le bel accueil que «Open Window» a reçu m’a encouragé à continuer l’aventure Plus 33. Certes, je n’ai jamais arrêté de jouer au piano et de poser des idées mais Plus 33 donne un sens, une direction à tout cela.
J’ai procédé comme précédemment, à savoir démarrer au piano, improviser et capturer les instants les plus prometteurs. Ce processus a duré probablement 1an, 1an et demi. À la suite de cela, j’ai réalisé mes maquettes «faites maison»: les batteries, basses, claviers, solos guitares et autres arrangements. Il ne restait plus qu’à trouver les musiciens et le studio!
Pc: Tu vivais en Angleterre, je crois, et tu es de retour en France; si c’est indiscret, zappe cette question, mais quelle en est la raison?
DG: Une accumulation de plusieurs éléments: nous étions arrivés avec ma famille en Angleterre, à Newcastle plus précisément, en 2011. Donc, cela faisait presque 10 ans. Et contrairement à ce que nous pensions, le mal du pays est venu sur le tard. Donc, oui, la France commençait à nous manquer. Il faut dire aussi que le choc du vote pour le Brexit a eu un impact sur la mentalité du pays; il y avait un pays coupé en 2 avec d’un côté des gens aigris, revanchards, dont certains racistes (une des motivation des pro-Brexit, désolé de le dire ainsi), de l’autre des gens tristes et amers de voir le Royaume-Uni quitter l’Europe. Bref, une ambiance morose qui a sans aucun doute précipité notre décision de rentrer. On garde un très bon souvenir de cette expérience et nous gardons de très bons amis. Nous restons également des supporters de Newcastle United, le club de football local!
Pc: Tu as retrouvé Philippe Rau, le guitariste d’Outside; à ce sujet, peux nous expliquer si Out5ide est bien la continuité d’Outside et si oui, pourquoi ce changement de patronyme?
DG: Philippe serait mieux placé et plus légitime que moi pour vous en parler. Mais oui, il s’agit bien du même groupe avec lequel j’ai joué de 1996 à 2000, groupe que j’avais co-fondé avec Philippe. Il y a donc continuité. Par contre, le personnel a bien changé puisque seuls Philippe et Olivier (le batteur) restent de la formation originelle. Du coup, cette évolution est reflétée dans la transformation du nom en Out5ide. Je trouve que c’est une manière géniale de montrer le changement dans la continuité. Je suis heureux de voir à quel point le groupe poursuit sa route, a trouvé une vraie personnalité originale. Si vous êtes dans le coin, allez les voir en concert, ça vaut le coup!
Pc: La basse et la batterie sont assurées par deux musiciens de Cock Robin, tu peux nous en dire plus à ce sujet? Cock Robin étant assez bien apprécié des fans de prog’ en général…
DG: En fait, c’est par un concours de circonstances que cette rencontre s’est opérée. J’ai vite abandonné l’idée de faire «I Want» avec les mêmes musiciens que ceux qui avaient officiés sur «Open Window». Ceux-ci sont à Newcastle, je suis à présent en France, donc le budget que cela représentait aurait été beaucoup trop élevé, car je tiens à ce que les sessions d’enregistrement se fassent en studio, en prise directe et non par le biais d’échange de fichiers. Cherchant un studio du côté de Strasbourg, région où je réside à présent, Philippe m’a tout naturellement dirigé vers celui qu’ils utilisent pour enregistrer les albums d’Out5ide. Et il se trouve que c’est dans ce même studio que Cock Robin enregistre depuis que son leader Peter Kingsbery vit en France! Du coup, Mike Clauss, le patron du studio, a émis l’idée que les musiciens de Cock Robin, vivant dans le coin, pourraient être intéressés. Ils ont écouté le premier album de Plus 33 et ils ont de suite dit oui!
J’étais très honoré de pouvoir enregistrer avec de tels musiciens, Stéphane Bonacci à la basse (mais qui fait les guitares chez Cock Robin), Didier Strub à la batterie, auxquels il convient de rajouter Coralie Vuillemin, qui fait la voix féminine de Cock Robin et qui chante donc sur le dernier morceau de «I Want».
La musique de Cock Robin a toujours été sophistiquée dans son écriture et ses arrangements. D’ailleurs, leur premier album avait pour producteur Steve Hillage. Et Peter Kingsbery est un musicien de formation classique. Donc l’exigence musicale est bien présente et se retrouve dans le talent de ces musiciens. J’aime cependant l’idée que, bien que l’écriture et les arrangements de ma musique soient indéniablement inscrits dans le mouvement prog, des musiciens viennent apporter leur interprétation éloignée des clichés. Cela donne une palette beaucoup plus large.
Pc: Venons en au nouvel album «I want»… Mais tu veux quoi, au juste? (lol)
DG: Vaste sujet! Là tout de suite, peut-être un bon verre de Riesling. 🙂 Mais aussi je voudrais que l’album soit bien reçu et apprécié, qu’il touche les gens. Qu’on puisse faire quelques concerts. En fait, plus le temps passe, moins je désire des choses. Dans ce foisonnement, cette frénésie du toujours plus, plus vite, plus grand… je n’aspire qu’à une vie calme, simple, où l’on recommencerait à se parler avec bienveillance et non à s’insulter sur internet. Je vis avec ma famille dans un village dans les montagnes vosgiennes. Les gens se disent bonjour le matin, ont le sourire. Cela peut sembler désuet, naïf, mais en réalité, dans ce monde qui s’effondre, je crois que c’est la seule voie possible et véritablement celle qui peut nous rendre plus heureux.
C’est le thème central de l’album finalement: la déclinaison du désir. Tout part de la quête de ce qu’on souhaite tous: rendre ces moments fugaces de bonheur durer dans le temps. Chacun a sa réponse bien sûr et je ne me pose pas en moralisateur. Mais une chose est certaine pour moi: la réponse n’est pas dans l’accumulation matérielle sans limite. Cela semble devenir la seule métrique du bonheur aujourd’hui, et c’est franchement affligeant.
Pc: «I want» est surtout composé de 3 très longs morceaux très réussis; as-tu une ou des inspirations en général quand tu te mets au piano?
DG: Non. J’improvise. Ce qui est curieux, presque troublant, c’est que, même si je me mets au piano tous les jours, je sais par avance si quelque chose d’intéressant va émerger ou si au contraire la page de l’inspiration va rester blanche. C’est un drôle de sentiment intérieur. Toujours est-il que je me laisse porter par l’inspiration. Quand une idée me semble bonne, j’essaie de la retenir. Si le lendemain je l’ai oubliée, c’est qu’elle n’était pas si bonne que cela!
Accumulant ces idées, l’étape d’après, c’est de réfléchir au concept. Le but est que cela me guide dans le travail de composition, trouvant une cohérence harmonique, cherchant parfois des ruptures, dans le but d’arriver à un morceau complet au piano. Enfin, je passe à la phase de maquette où je travaille les arrangements à partir de mon clavier maître pour enregistrer les différentes pistes (batterie, basse, claviers, guitares, instruments à vents..). Et la dernière étape est l’enregistrement avec les musiciens en prise directe au studio.
Pour utiliser une image, la phase d’improvisation pourrait être comparée à celle qui consiste au peintre à travailler sur sa palette de couleurs, essayant différents pigments, mélanges, textures.
Le travail de composition serait alors celui du croquis, des mises en formes et perspectives, etc.
Les arrangements seraient alors la première mouture du tableau avant le vernissage final et les retouches de couleurs, qui sont apportées par les musiciens.
De commencer par de l’improvisation et d’arriver à un morceau qui peut être joué au piano est pour moi fondamental: l’improvisation est une manière naturelle de transposer un état, une pensée, un sentiment sans intellectualiser. C’est un processus organique. Et le fait que le morceau puisse se contenter d’un piano permet de garder un ancrage également organique et non pas artificiel.
Pc: Justement, fusionner saxophone, trombone et flûte avec ton rock progressif donne une saveur particulière à ta musique. La base du prog’ est de savoir mélanger des genres. Tu te situes où?
DG: Je ne cherche pas à mettre des instruments à vent à tout prix. Il se trouve qu'à certains endroits, cela est nécessaire pour illustrer le propos. Ma musique étant instrumentale, il est essentiel d’avoir une palette la plus large possible. Le mélange des genres est plus une conséquence de mon processus de composition que d’une volonté initiale. Mais oui, tu as raison. Le prog a cette liberté de ton dont il serait dommage de se priver. Si on voulait vraiment me situer, je pense qu’indéniablement, je suis inscrit dans le prog 70s plutôt que le prog «moderne». Et j'aime mélanger le rock, le jazz, le classique.
Pc: «Ouvrir la fenêtre» est récité/parlé (?) par Yann Grillot, ton frère? Tu acceptes l’idée que l’on puisse songer au phrasé de Le Guennec avec le Mona Lisa des seventies?
DG: Yann est notre fils cadet! C’est un jeune comédien de théâtre, qui en fait aussi bien en anglais qu’en français. J’aime l’idée du texte parlé qui , en soit, ainsi dit, est en lui-même une musique.
Je n’avais pas du tout pensé à Mona Lisa mais en effet, maintenant que tu l’évoques, cela peut faire penser à certains passages parlés qui s’immiscent dans certaines de leurs chansons.
Pc: «I want» est une très belle réussite en tout cas, songes tu déjà à un troisième opus?
DG: Merci beaucoup pour ton compliment, ça fait vraiment plaisir.
Alors, oui, j’y songe et continue d’improviser. Aucune idée du thème, du style, ni de quand celui-ci sera éventuellement prêt.
Pc: Pour en finir, je propose toujours à l’interviewé de dire ce qu’il veut, à toi de jouer…
DG: Alors, je vais faire un peu de provocation. Si les personnes qui aiment la musique pouvaient arrêter de télécharger et de streamer à tout va, pour finalement ne rien acheter, cela serait génial pour les musiciens. Très simplement, les musiciens ne gagnent strictement rien ou presque par le biais des plateformes. Je le rappelle, il faut environ 300 écoutes pour gagner… 1 euro!
Par ailleurs, les concerts sont de plus en plus chers à organiser: regardez les festivals qui galèrent de plus en plus. Et cela revient toujours plus cher pour les groupes aussi (transports, hébergements…). C’est vraiment arrivé à un stade où la création de musique vivante est menacée. Streamer pour écouter et choisir, bien sûr. Mais si vous aimez un album, essayez d’acheter un album de temps en temps. Les musiciens vous en seront reconnaissants. Sinon, surtout pour le prog’, musique confidentielle s’il en est, cela va être de plus en plus difficile de continuer et il faudra s’en remettre à l’IA pour lui demander «cher ChatGPT, fais-moi un morceau à la Genesis époque 1972 s’il te plaît». Il est pas merveilleux ce monde qu’on nous prépare?!?
Pc: Voilà, quelques questions peuvent te paraître saugrenues ou inappropriées, à toi de voir… En tout cas, j’ai sincèrement beaucoup apprécié le disque et j’y ai trouvé des voyages en apesanteur comme avec les plus beaux albums d’Atoll!
Commode

01/11/2023 : Interview Bruce Soord

01/11/2023 : Interview Bruce Soord

Prog censor: On vous connaît naturellement pour votre groupe The Pineapple Thief et pour de nombreux remix d'albums de grands groupes comme Opeth, Jethro Tull, Haken, Katatonia et Anathema, mais nos lecteurs ne connaissent peut-être pas votre carrière solo: «Bruce Soord» (2015) et «All This Will Be Yours» (2019). Quelles sont les principales différences entre ces albums et ceux de The Pineapple Thief? Quelles sont les raisons qui vous ont conduit à enregistrer des albums sous votre propre nom?
Bruce Soord: Eh bien, pour commencer, The Pineapple Thief ne me concerne pas seulement moi. Je continue de composer les chansons mais Gavin a beaucoup d'apports, notamment avec les arrangements. Et puis Jon (basse) et Steve (claviers) sont libres de faire ce qu'ils veulent. Et j’aime vraiment ça de cette façon. En revanche, les trucs solo, c'est TOUT pour moi! Je m’enferme dans mon studio avec moi, moi et moi. Je pense que j’ai vraiment découvert mon «personnage solo» pendant le confinement lorsque j’ai effectué une série de live streams avec juste moi-même et une pédale de looper.
Pc: Quels sont les sujets abordés dans «Luminescence», votre prochain opus qui sortira cet été? Est-ce exact que vous y évoquez, entre autres choses, la difficulté de vivre dans une métropole du monde moderne?
BS: C’est juste ma vision du monde, en tant que personne beaucoup plus âgée qu’avant. Le sujet clé est de comprendre ce qui est important dans la vie. Cela peut paraître simple, mais la vie est si rapide qu’il est très facile de l’oublier. Je me demande souvent quels regrets je vais avoir sur mon lit de mort. D'une manière positive. Aucun d’entre nous ne vivra ses derniers instants en pensant que tout s’est bien passé. C’est pourquoi je pense qu’il est sain d’y penser le plus possible, de garder une perspective saine sur la vie.
Pc: Comment se passe le processus d’écriture? Comment savez-vous qu'un titre ira mieux à The Pineapple Thief ou à votre album solo?
BS: Je m'assois et j'écris avec mon projet solo ou un Pineapple en tête. Je ne mélange jamais les deux. Quand je suis en solo, mes pensées vont à des choses très différentes et je ne pense pas à la façon dont la chanson va évoluer avec le groupe, je pense seulement à la façon dont elle va évoluer dans ma propre tête. C'est bien d'avoir les deux points de vue.
Pc: Vous êtes un artiste accompli, quelles sont les personnes qui vous influencent encore maintenant musicalement ?
BS: C'est très rare que j'entende de la musique et que je me dise «wow, j'ai besoin d'écrire quelque chose comme ça». En fait, je ne suis pas sûr d'avoir déjà fait ça. Mes influences musicales doivent venir de ma jeunesse formatrice, quand j'écoutais de tout, des Beatles à Beck, en passant par Supertramp et Sound Garden, de Nick Drake à Nick Kershaw!
Pc: Vous avez annoncé une tournée en septembre-octobre pour la promotion de cet album? Aimez-vous la scène ou êtes-vous un homme de studio?
BS: Je les aime tous les deux. Cela dit, je suis resté loin de la scène depuis le plus longtemps que je me souvienne, donc j'ai désespérément envie de sortir de mon isolement et de revoir de vraies personnes!
Pc: Quel sera le line-up qui vous accompagnera sur scène? Des membres de The Pineapple Thief?
BS: C’est juste un trio, avec mon camarade et ami du groupe TPT, Jon Sykes, à la basse et aux chœurs, et un batteur appelé Tash Buxton-Lewis. Je prévois de rendre les concerts vraiment ouverts et assez bruts, en commençant par moi seul avec ma pédale de looper, avant de monter progressivement le son avec Jon et Tash sur scène. C’est un territoire inconnu pour moi, passionnant mais avec un léger sentiment d’appréhension.
Pc: Nous sommes Prog censor, un magazine en ligne sur un réseau social. Les réseaux sociaux aujourd’hui sont importants pour les groupes. Quel est votre rapport aux réseaux sociaux? Plaisir ou obligation?
BS: Un peu des deux. Cela devient un peu une obligation lorsque vous devez publier des posts de style «promotion» lorsqu’un nouvel album ou une nouvelle tournée sort. Mais c’est vraiment un plaisir quand j’ai quelque chose à partager. Je ne sais pas ce que j'ai fait pour le mériter, mais j'ai un groupe de followers adorables et toujours gentils.
Pc: Les réseaux sociaux permettent de partager beaucoup de contenus ou encore de partager la connaissance de nouveaux groupes. Personnellement, j'aime encore le côté «physique» d'un album. Chez Kscope, votre maison de disque, on peut se procurer les versions digitales comme physiques de votre album. Est-ce important pour vous?
BS: Ouais, je viens littéralement d’ouvrir l’édition spéciale de «Luminescence» et c’est de toute beauté. Tenir la chose est vraiment important pour moi. Et heureusement, beaucoup de gens veulent encore le produit physique. J'ai grandi en visitant des magasins de disques d'occasion et en passant le voyage de retour, hypnotisé par les illustrations et les notes de pochette. C’est tout ce dont nous disposions à l’époque pour avoir un aperçu de l’artiste. Bien sûr, nous espérons désormais connaître tous les aspects de la vie de l’artiste via les réseaux sociaux. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne chose. J’ai tendance à garder ma présence sur les réseaux sociaux assez éloignée de ma vie réelle…
Pc: Quel nouveau groupe a attiré votre attention récemment?
BS: J’ai beaucoup écouté The Fierce and the Dead ces derniers temps.
Pc: Des news de The Pineapple Thief?
BS: Oui, je travaille littéralement sur les mixages finaux d'un nouvel album studio. Bientôt des nouvelles à ce sujet!
Pc: Avez-vous un message à faire passer à nos lecteurs francophones?
BS: Rendez-vous à Paris, je travaille mon français!
Pc: Merci beaucoup d’avoir pris le temps de nous répondre et à bientôt.
Vespasien

26/09/2023 : Interview Minimum Vital

Interview Minimum Vital

Minimum Vital est l’un des plus anciens et des plus jeunes groupes français de rock progressif (jeune pour l’énergie débordante!!); un peu d’énergie rock, un peu de country, du folk, un peu troubadour, un peu world, un peu folklorique; fruité, imaginaire, à part sûrement; festive, lumineuse, énergique, vitale est leur musique certainement. Minimum Vital, pilier avec les groupes Ange, Nemo, le jeune Lazuli ou l’ancien Magma, ne peut pas être expliqué; on l’écoute, on est envahi par sa musique expressive basée sur le jazz-rock, les séduisants synthés à la Yes et les comptines troubadour fusionnantes occitanes. 9 albums, 2 live dont le dernier date de l’an dernier.
L’entrevue a eu lieu avec Thierry Payssan, lors du Festival Crescendo 2023.
Prog censor: Tout d’abord merci d’avoir accepté l’invitation. J’aimerais que vous débutiez par une présentation rapide de votre origine musicale.
Minimum Vital: C’est nous qui vous remercions! Nés en 1964, Jean-Luc et moi, nous sommes souvent considérés comme des retardataires nés trop tard, et égarés à 20 ans dans les années 80. Avec le recul, je ne regrette rien cependant, notre parcours nous a offert de belles satisfactions… Disons que le rock progressif nous a donné des "clés" à l’adolescence, et que nous les avons utilisées pour développer un univers musical personnel.
Pc: Vous jouez de la musique depuis longtemps, avec Minimum Vital et sous Vital Duo. Qu’est-ce qui les différencie?
MV: Vital Duo a été le "pas de côté" nécessaire pour explorer toutes les facettes de notre dualité "gémellaire", avec une musique plus dépouillée, plus orientée "musiques anciennes". Nous en gardons un très bon souvenir, même si, à cette époque, cela a mis un peu le groupe en sommeil, et notamment retardé la sortie de «Atlas» (2004).
Pc: Quelles sont vos plus grandes influences?
MV: Yes et Genesis bien sûr, mais aussi le courant plus européen développé par Magma et consorts. Mais nous avons aussi des racines dans les musiques dites "anciennes" et le folklore traditionnel (de toutes régions). Ça, je ne l’explique pas, il semble que cela relève peut-être d’une vie antérieure!
Pc: «Live Minnuendö» est sorti l’an dernier et propose des titres de «Sarabandes», par exemple. Est-ce facile d’intégrer des sons de plus de 30 ans de décalage?
MV: C’est vrai que cet écart temporel est assez vertigineux! Mais la musique traverse le temps, semblerait-il… Tous ces morceaux sont revenus sans trop de problèmes. «Pour le temps présent», par exemple, a été écrit en 1986 et nous aimons toujours le jouer! Et puis, on peut toujours adapter et changer des sonorités, cela permet aussi de faire évoluer les choses.
Pc: La question qui fâche (mais non c’est juste pour savoir): pourquoi aucun titre de «La Source»?
MV: Pas de problèmes! Je pense que c’est surtout parce que nous n’avons plus de véritable "chanteur" dans notre formule à quatre, et «La Source» avait déjà pas mal de chant, et encore plus bien sûr avec le suivant «Esprit d’Amor». Donc, les choix se sont surtout orientés sur des morceaux instrumentaux. Mais bon, nous n’avons jamais vraiment distingué les morceaux "avec chant" ou "sans chant". Nous voyons le chant comme un instrument, finalement, tout en étant conscients que c’est un instrument "humain" qui a peut-être plus de portée. Mais il faut qu’il soit assumé par un vrai chanteur, et Jean-Luc et moi ne sommes pas vraiment des "chanteurs"! Alors nous utilisons nos voix de temps en temps, pour apporter une couleur, mais c’est tout… Nous aimons toujours les morceaux sur «La Source», mais c’est juste le moment où l’album a été produit, à la croisée de changements technologiques, qui nous a posé des problèmes. Si je remets dans le contexte, je peux le réécouter! Toutes proportions gardées, c’est un peu les mêmes problèmes que «Union» pour Yes, si tu vois ce que je veux dire… Il a fallu attendre la fin des années 90 pour que le monde de la production musicale se rende compte qu’il fallait revenir à une approche "à l’ancienne", bien meilleure: une vraie batterie, moins de programmations, etc.
Pc: Bon, venons-en au set joué. Toujours un plaisir de jouer en public et de voir la réaction du public?
MV: C’est même notre raison d’être! Certes, les concerts ne sont pas si nombreux, mais je n’envisagerais pas de continuer le groupe si nous ne pouvions pas jouer cette musique sur scène… D’ailleurs, l’expérience nous a appris qu’une nouvelle composition doit toujours être "rodée" sur scène avant d’être finalisée sur un album. Dans le cas contraire, quand un morceau est élaboré uniquement en studio, ce n’est jamais très satisfaisant…
Pc: Jouer sur ce festival à Saint-Palais-sur-Mer, avec des boutiques disposées en… cercle de pierre, une occasion d’envoûter le public?
MV: Ce "cercle de pierre" me rappelle de bons souvenirs! Nous sommes très motivés, tu t’en doutes. Je ne sais si l’envoûtement fonctionnera, mais nous sommes prêts à tout faire pour!
Pc: Bon, la question qui tue: d’où vient ce langage si particulier qui le fait passer comme un instrument plutôt qu’un texte à part entière?
MV: C’est une vieille histoire, qui vient probablement de notre façon de parler entre nous à la petite enfance… Quand nous avons écrit nos premiers morceaux, vers 15/16 ans, ce pseudo-langage est venu naturellement. J’aime bien cette idée de langue ancienne, étrange…
Pc: Peut-on le rapprocher de la glossolalie utilisée par Lisa Gerrard ou Sigur Rós?
MV: Tout à fait! On peut citer Magma aussi. Et il se trouve que nous faisions déjà ça avant de connaître Magma. Il y a aussi nos "grands frères" d'Uppsala (passionnant groupe bordelais qui nous a beaucoup marqués, entre 1981 et 1983), dans lequel le guitariste/chanteur Philippe Cauvin s’exprimait dans un sabir étrange et fascinant… Et je pourrais citer aussi l’excellent groupe Ekova, dont la chanteuse avait inventé une très belle langue (assez proche de celle utilisée dans «Esprit d’Amor» d’ailleurs).
Pc: Dernière question, plus personnelle: vous vivez la musique comme un exutoire, comme une thérapie? Vous avez encore foi dans ce monde, vous avez envie d’envoyer un message d’espoir?
MV: Oui, la musique est vitale pour nous… C’est une façon d’échapper à un monde de plus en plus fou. Comme je suis quelqu’un de très en colère (surtout depuis la dictature "covidiste"), j’essaie de faire des efforts pour trouver la voie de la sagesse et mettre de la distance et du recul par rapport à tout ça… La création artistique reste un excellent moyen, et c’est sans doute ce qui nous fait persévérer. Notre musique ne porte pas de message spécifique, mais notre nature (et notre passion pour Yes!) nous a toujours poussés à chercher une forme de "lumière" dans nos morceaux. J’espère qu’on peut la percevoir!
Pc: Merci d’avoir pu enfin vous voir en chair et en os, moi qui vous suis (justement) depuis «La Source» qui m’aide à garder foi justement dans ce monde un tantinet zarbi.
MV: Merci!
Brutus

14/09/2023 : Interview The Chronicles of Father Robin

Interview The Chronicles of Father Robin

The Chronicles of Father Robin ont accepté de nous apporter des informations sur cette étrange formation.
Prog censor: Quand et comment est né le concept de The Chronicles of Father Robin?
The Chronicles of Father Robin: Tout a commencé avec un groupe appelé Fangorn, que nous avons formé à l'adolescence en 1993. Nous étions fortement obsédés par différentes mythologies et écrivains comme Tolkien, Ursula Le Guin et C. S. Lewis, écoutions toutes sortes de musiques aventureuses et jouions à des jeux de rôle à l'ancienne. Dans notre musique, nous voulions capturer la «mystique» et l'atmosphère trouvées dans les œuvres des écrivains mentionnés, ainsi que traduire notre profonde fascination pour la nature norvégienne et l'histoire ancienne dans des chansons. De tout cela, notre propre concept basé sur le personnage du Père Robin et ses voyages à Airoera a grandi et nous avons changé le nom en The Chronicles of Father Robin. Le single que nous avons sorti le 23 juin 2023, «Eleision Forest», était en fait la première chanson que nous avons écrite pour ce projet.
Pc: Qui participe au projet et depuis quand ?
TCOFR: Andreas, Jon & Henrik ont créé Fangorn, puis TCOFR. Donc, pendant les deux premières années, nous étions un trio. Mais à certains égards, nous faisions également partie d'un groupe plus large avec des amis partageant les mêmes idées, et ce groupe a été formateur pour notre façon de penser à la musique et autres.
Comme avec tous les adolescents dans leurs années de formation, je suppose que cette équipe plus nombreuse a changé un peu à chaque saison alors que les gens dérivaient dans et hors des intérêts. Le noyau initial était composé d'Andreas, Jon, Henrik, Regin (ex-Tusmørke), Kristoffer (Les Fleurs du Mal, Alwanzatar, Tusmørke), son frère Benedikt (Les Fleurs du Mal, Tusmørke), Rune (Swifan Eolh) et quelques amis d'enfance.
Après un certain temps, le groupe a dépassé le format trio avec l'ajout de Thomas (Samuel Jackson Five, Mt. Melodie) et Aleksandra (Oslo Philharmonic Choir, Mt. Melodie). Håkon Oftung (Jordsjø) et Martin Kneppen (Wobbler) sont désormais également associés à nous, nous sommes donc devenus plus un collectif d'artistes qu'un groupe ordinaire en soi.
Pc: Que raconte «The Songs & Tales of Airoea»?
TCOFR: Bonne question. C'est avant tout quelque chose que chaque auditeur devrait résoudre par lui-même.
Notre objectif était de raconter l'histoire d'un voyageur dans un monde archaïque qui doit surmonter différents obstacles et défis tout au long de son chemin. Le «cadre» de l'histoire est probablement similaire à ceux utilisés dans les contes de fées ou les histoires mythologiques, mais il y a ici des couches de métaphores et de trucs qui vont plus loin que ce que vous trouvez lorsque vous grattez la surface. Nous nous sommes inspirés de nombreuses sources différentes pour créer ce concept et nous pensons qu'il se démarque comme une histoire unique avec de nombreuses interprétations possibles.
Au cœur de tout cela se trouve notre développement en tant qu'êtres humains pendant tout ce temps, pendant que nous travaillions sur le concept. Le personnage du Père Robin est l'incarnation de tout le monde dans le groupe, et comme nous avons fait face à des épreuves et des difficultés dans la «vraie vie», cela s'est traduit dans l'histoire.
Pc: Si j’ai bien compris, il devrait y avoir trois Books au total, est-ce bien exact?
TCOFR: Oui, il y a trois livres au total:
Book I - The Tale of Father Robin (State of Nature)
Book II - Ocean Traveller (Metamorphosis)
Book III - Magical Chronicle (Ascension)
Pc: Quelles sont les influences principales dont vous vous revendiquez?
TCOFR: Nos principales influences sont les scènes musicales aventureuses et exploratoires des années 60 et 70, la musique classique, les contes folkloriques et féeriques, la mythologie, la psychologie, la philosophie et la littérature classique, renaissance et fantastique.
Et évidemment on adore un bon vieux concept…
Pc: Comment sont réparties les tâches entre chaque membre du projet?
TCOFR: Bon nombre des idées initiales et formatrices du concept sont venues pendant les années de lycée d'Andreas. Alors qu'il assistait à une conférence sur la mythologie grecque, il s'est éloigné de ce dont parlait le professeur et a commencé à écrire le concept de base de la chanson «Eleision Forest» et de sa «chanson jumelle» («Twilight Fields»).
Ces chansons contrastaient, l'une étant lumière/jour/vie/développement et l'autre ombre/nuit/mort/changement. Les chansons sont devenues de véritables lieux dans un monde à part, et voilà – le concept avait pris racine. Le développement ultérieur des idées a pris vie sous la forme d'un brainstorming continu auquel chaque membre du groupe a contribué et, au fil des ans, nous sommes devenus une unité très soudée où nous avons toujours attendu avec impatience et discuté de ce qui allait suivre dans l'histoire de Father Robin.
Après avoir travaillé avec ce projet pendant plus de 30 ans, il a transcendé le format du groupe et est devenu une partie importante de nos vies et de nos identités. Nous sommes devenus notre propre famille élargie ou tribu.
Pc: Comment se procurer le triple vinyle? Une version CD n’est pas prévue?
TCOFR: Le triple vinyle peut être commandé sur www.fatherrobin.com. À partir de maintenant, (26.07), il reste 120 boîtes.
Karisma Records en propose également à la vente via leurs différentes boutiques en ligne.
Si vous voulez le vinyle, c'est probablement une sage décision d'agir maintenant car ils se vendent rapidement.
Une version CD et une version vinyle noir de «Book I - The Tale of Father Robin» sortiront le 15 septembre chez Karisma Records. Les livres II et III seront publiés ultérieurement.
Pc: Un dernier mot pour nos lecteurs?
TCOFR: Nous tenons à remercier tous ceux qui soutiennent les différents groupes au sein de la communauté progressive élargie. C'est fantastique qu'il existe une sous-culture vitale de fans à travers le monde, même si le courant dominant est totalement dominé par un état d'esprit très normatif et commercial lorsqu'il s'agit d'exprimer l'art.
Nous espérons que de nombreuses personnes qui n'ont jamais entendu parler de The Chronicles of Father Robin nous regarderont et apprécieront le voyage au plus profond des terres d'Airoea!
Tibère

13/09/2023 : Interview Franck Carducci

Interview Franck Carducci

Prog censor: Merci Franck d’avoir accepté cette interview en parallèle à la chronique de ton dernier album: «The Answer Live».
Pour ceux qui ne te connaîtraient pas ton parcours, d’où viens-tu?
Franck Carducci: En fait, j’ai toujours fait de la musique. Depuis tout petit. Mon oncle était directeur d’un magasin de musique à Lyon Part-Dieu. J’ai grandi dans un environnement où il y avait plein d’instruments, des guitares, des claviers; je jouais de l’orgue. Un cousin avait un studio d’enregistrement et très vite je me suis mis à faire des concerts. Je jouais dans des clubs à la Croix-Rousse, où je n’avais même pas l’âge d’entrer (il fallait avoir 16 ans, j’en avais 14!).
La suite de l’histoire se passe, un peu plus tard, en 2010. Steve Hackett m’entend dans un événement («Genesis Fan Club») faire un set acoustique, 2 guitares; il passait ensuite. Comme il jouait aussi 3 jours plus tard au De Boerderij à Amsterdam et que j’y habitais, il me propose de venir le voir, dans ce temple du rock où j’avais vu plein de groupes. Je connaissais bien et le soir du concert je passe derrière et je dis être invité par Steve Hackett. Et là, Jo, sa femme, vient me chercher, et je me retrouve seul avec Steve; il avait déjà mangé et n’était pas du tout sollicité. On commence à discuter. Je connaissais toute l’histoire de Genesis, Steve commence à me raconter des anecdotes, il avait envie de discuter, il me parle de «Lamb Lies Down On Broadway», de disques, cela dure plus d’une heure pendant laquelle je lui fais aussi écouter mes morceaux. Je finis par être gêné de lui «prendre» tout ce temps. Il me dit que tout va bien, qu’il a le temps et me conseille, ce que j’avais déjà entendu:
– Tu devrais faire un album.
Je lui rétorque ma phrase habituelle que j’avais déjà servie à 150 personnes:
– Cela ne servira à rien, personne ne me connaît!
Et Steve de répondre:
– Tu t’en fous de cela, fais-le pour toi, égoïstement. Ainsi, si cela marche, tu seras content, et si cela ne marche pas, tu seras content aussi, car tu l’auras fait pour toi.
Il fait son concert. Je repasse le saluer à la fin et il me dit de le tenir au courant.
Rentré chez moi, je me suis dit que c’était le moment ou jamais: quand Steve Hackett te dit de le faire, tu le fais! Le lendemain, je m’y mettais, ressortant des trucs déjà écrits, en ajoutant d’autres. Steve m’avait laissé son email. Je lui ai écrit que j’allais suivre son conseil. Il m’a proposé de lui envoyer démo, maquette, je lui ai demandé des conseils. Il m’a soutenu, m’a fait des retours positifs, m’a encouragé, sans être directif; pas de "change cela, modifie ceci". Jamais.
Son frère John y a posé sa flûte, et «Oddity» est sorti un an plus tard, en 2011. J’en ai envoyé une copie à Steve, qui m’a fait une petite review sympa que j’utilise toujours, et m’a dit que si je refaisais un autre album il jouerait dessus.
Mais je n’avais pas de groupe! Alors, quelques mois plus tard, à la faveur de la présence de John, des mots de Steve, et de la presse anglaise qui commençait à en parler, des gens venaient vers moi, me disant que l’album était cool et me proposant de faire des premières parties. Dont «De Boerderij»! Dans le même temps, des musiciens avec qui je faisais des sessions à Amsterdam avaient bien aimé l’album et se proposaient, au cas où je montais un groupe, d’en faire partie. J’ai foncé. Je n’aurais pas osé demander à ces gars qui avaient l’habitude d’être payés!
On a travaillé jusqu’à faire la 1re partie de «Mostly Autumn», 30 min. J’étais inconnu, l’album s’est arraché à la fin du set. Un groupe s’est formé ainsi autour de mon nom «Franck Carducci Band».
J’étais resté en contact avec Steve avec qui j’échangeais parfois. Comme j’étais en train de préparer un second album, Steve propose d’y faire un solo.
Certes, à la sortie du 1er, il me l’avait déjà dit, mais là, c’est du concret! Je lui envoie la piste qui pouvait accueillir son solo, un truc un peu bluesy (je sais qu’il aime), et quelques jours plus tard, il m’envoie sa piste («Closer To Irreversible»).
Et là, je n’osais pas ouvrir le fichier. La peur que cela ne me plaise pas. Cela a duré 5 min avec des sentiments forts et contrastés, je m’en souviendrai toute ma vie! Puis j’ai ouvert et écouté, on a ajouté un peu de reverb et mixé, c’est tout.
Pc: Tu as parlé de la création du groupe, mais il change tout le temps, tu as mauvais caractère, ou quoi?
FC: Le groupe était assez stable, mais de plus en plus de concerts sont arrivés, les tours étaient de plus en plus longs. Les musiciens pouvaient partir 2-3 jours, les week-ends. Une semaine c’était déjà beaucoup. En Angleterre on s’est beaucoup développés, nous en sommes à notre 12e tournée. La première c’était 4 dates, puis 6, 7, 8. Avec leur boulot et leur famille à gérer en plus, j’ai vu fin 2019 que le groupe fonctionnait de moins en moins.
Je me suis dit qu’il fallait des jeunes sans contraintes, à former, qui pourraient bénéficier de mon expérience en retour. Donc j’ai voulu donner un autre nom au groupe, «The Fantastic Squad». Notre premier concert c’était au Sheperd's Bush Empire, en septembre 2021 juste après la réouverture des frontières. Je les avais prévenus qu’il n’y aurait pas d’hôtel 3 étoiles, mais ils auraient dormi dans la voiture; pour eux, aller jouer à Londres c’était énorme!
On a joué 2 semaines en Espagne: 11 dates, fatigant, l’Espagne c’est grand. Le promoteur nous a dit que la fois suivante il pouvait faire 3 semaines, et ils ont tout de suite dit: "on y va!!".
Pc: En effet tu tournes énormément. Est-ce dû à la versatilité de ta musique, prog mais pas seulement?
FC: J’imagine que l’on est un peu prog avec nos morceaux un peu longs, les arpèges, les signatures bizarres, mais cela reste très mélodique donc très accessible. Donc on peut se permettre de jouer dans des concerts pas du tout prog, voire pas du tout rock On a joué dernièrement à Cavalaire-sur-Mer, pour une mairie; ils ont été séduits par notre côté visuel. On a joué devant des gens qui étaient en vacances, pas du tout des fans de rock. Ils ont adoré le spectacle, disant qu’ils n’avaient jamais vu quelque chose comme cela, les ailes lumineuse de Mary (Reynaud au chant), ses gants laser, la batteuse (Léa Fernandez) avec ses ailes de papillon!
Les fans de prog s’y retrouvent, ceux de prog pur et dur peut-être un peu moins, mais les fans de Led Zep ou de rock plus simple c’est certain, d’autant que les jeunes du Fantastic Squad amènent un côté plus grunge dans leur jeu, le tout nous ouvrant à un public plus large. D’ailleurs, ces deux dernières années, on n’a presque pas fait de festival prog, sauf un ou deux en Angleterre. Mais là-bas le prog n’est pas une niche, c’est du classic rock!
Je ne me limite plus au prog. On a d’ailleurs fait la 1re partie de Sting (voir la chronique du jour). Les gens qui viennent voir Sting ne sont pas à la base des fans de prog! Il y avait 15.000 personnes qui nous ont fait une standing ovation à la fin. C’est dispo sur youtube.
Comme quoi, la musique ce n’est pas une question d’étiquette. Le prog, cela ne parle pas aux gens; ils se disent que c’est un truc compliqué, alors que nous faisons simplement de la musique. Ceux qui écoutent du prog s’y retrouvent, bien entendu, mais pas que, même si l’on ne peut plaire à tout le monde. Nous faisons beaucoup de festivals de mairie où les concerts sont gratuits, mais à la fin le merchandising fonctionne superbement. Alors que pour les grands médias, si tu n’as pas d’Auto-Tune, des boîtes à rythmes et de la compression, cela ne passe pas.
À la fin des spectacles, je remercie toujours le public en précisant que nous sommes un groupe 100 % live, nous n’utilisons pas de matériel préenregistré, de samples, toutes les notes qui ont été jouées sont de vraies notes «humaines», y compris les fausses notes, et l’on termine toujours nos concerts en acoustique: on débranche tout, on se met tous en avant scène et on chante a capella avec simplement une guitare que l’on n'entend pas car pas amplifiée, comme au Lorelei devant 7.000 personnes dans un silence de cathédrale!
J’ai entendu récemment un live des Eagles qui avait été «autotuné»! Qu’est-ce que cherchent ces gens? Déshumaniser, que tout soit parfait, gommant les tremblements de voix, compressant à mort? C’est pas ça la vie!
Je suis un fan du film «Woodstock», je l’ai regardé 250 fois depuis que je suis gamin, il y a plein de fausses notes, de guitares mal accordées. Sur scène tu es là pour donner une partie de ton corps, de ton âme.
Pc: À ce sujet: un album studio c’est une lettre d’amour au public, et le live c’est l’acte, alors tu…
(il me coupe, l’œil brillant)
FC: Moi je suis plutôt l’acte, mais il faut aussi faire des album studios qui fournissent le prétexte à des concerts et de la matière aux journaux.
Pc: Ou alors tu t’appelles Robert Fripp et ce qu’il a en catalogue suffit. Car c’est à lui que j’ai pris cette image! J’ai lu très récemment que ton morceau prog préféré est «Supper’s Ready».
FC: C’est un chef-d'œuvre, il me fait rêver depuis que je suis gamin, il y a une histoire, des liens avec la mythologie. Après, est-ce mon morceau préféré?… Il y a aussi «Cinema Show», c’est très bien construit, il y a énormément de poésie dans les paroles, les arpèges du début sont tellement beaux, la partie très calme et après cela se met à jouer, la partie de Phil Collins dans l’instrumental est extraordinaire, en 7/8 avec du clavier par-dessus… (soupirs)
Pc: Donc du Genesis en tout cas (...)
(À ce moment précis, le groupe Winston Project qui joue dans une salle toute proche entame un «Firth of Fifth» qui nous fait sourire à l’unisson. Car l’interview est réalisée en marge du festival «2Days Prog + 1», à Veruno en Italie, où Franck va se produire dans une poignée de minutes avec Mary Reynaud, pour un set acoustique à 2 guitares où leur charisme parviendra à faire chanter du Rihanna à une salle emplie de progueux! Mais cela, je ne le sais pas encore…).
(...) sur fond de cover Genesis (je poursuis). Tu écris quasi exclusivement en anglais…
FC: Oui, pour 2 raisons: lors du 1er album, j’habitais aux Pays-Bas, je ne parlais pas un mot de néerlandais, donc là-bas c’est l’anglais qui permettait d’être compris par tout le monde. Alors que si j’écrivais en français... Je suis un grand fan de Jacques Brel, vraiment; Brel me perfore le cœur et je ne serais jamais capable d’écrire ainsi… Si j’écris en français, je vais me comparer à Brel, donc je vais être nul, alors que la langue anglaise est plus légère. "We all live in a yellow submarine" cela passe; tu écris cela en français, cela ne passe pas, ou alors tu es un comique.
En Angleterre même, on me fait des compliments sur mes textes. En français, je n’aurais pas le niveau, la barre est trop haut. Dans mes textes anglais, il y a un peu de sensualité, de grotesque façon Benny Hill, Alice kidnappée par la reine rouge pour la prostituer, par exemple.
En français, cela peut vite être ridicule.
Pc: Quels sont tes projets?
FC: Plus de concerts et de festivals, et peut-être (enfin) un nouvel album.
Pc: À quelle question aurais-tu aimé répondre et que l'on ne t'a jamais posée?
FC: Ah tiens, ben justement on ne me l'avait jamais posée celle-là; ma réponse à ta question est donc: "à la tienne!".
Pc: Merci Franck pour cette mise en abyme finale, et surtout pour ta musique et tes shows.
Cicero 3.14

10/09/2023 : Interview Marelvist

Interview Marelvist

Mathias Degnepoll Øren du groupe Marekvist a accepté de nous éclairer sur ce projet, cette entité serais-je tenté d’écrire…
Prog censor – D’où vient le groupe Marekvist et qui compose cette entité?
Marekvist – Le groupe s'est formé à Kristiansand, une ville du sud de la Norvège, et a commencé sur une de mes idées (Mathias Degnepoll Øren).
Les membres du groupe sont les suivants:
Mathias Degnepoll Øren - guitares
Richard Andreas Salvesen - batterie
Tobias Solbakk - batterie
Live-Andrea Rasch - chant
Harsha Jérôme - claviers
Magnus Andersen - basse
C'est drôle que vous mentionniez Marekvist en tant qu'entité, parce que c'est un peu ce que ça fait; Marekvist est à la fois comme un symbole et une entité qui est beaucoup plus grande que n'importe lequel d'entre nous, d'où notre logo est ce genre de masque.
Pc – Qui écrit et compose la musique?
M – Habituellement, les chansons commencent par une de mes idées (Mathias), qui est ensuite présentée au reste du groupe. Souvent, ils commencent par un sentiment, ou ce que je choisis d'appeler des mots de pouvoir, qui peuvent être présentés avec l'idée musicale comme une sorte de storyboard. À la fin, l'idée musicale a peut-être un peu changé, mais le sentiment ou le mot de pouvoir demeure, et, la plupart du temps, tous auront contribué à la chanson finale.
Pc – Quelles sont vos sources d’inspiration?
M – Nous sommes énormément influencés par le folklore nordique et les thèmes qui l'entourent. Il peut s'agir de traditions, de mythes, de contes féminins, etc., mais nous nous efforçons de ne pas tomber dans la catégorie des «trop sur le folk-rock». Il est intéressant de trouver les sources de ces mythes et de ces différents folklores, puis d'essayer de les replacer dans un cadre moderne. Nous sommes également inspirés par des concepts et des constructions sociales, souvent des thèmes entourant la santé mentale, la religion, etc.
Pc – Quelles sont les influences principales dont vous vous revendiquez?
M – C'est une question à laquelle il est difficile de répondre, car nous avons beaucoup d'influences, mais aucune ne serait la principale évidente. Pour n'en citer que quelques-uns, nous sommes de grands fans des bons vieux groupes de rock d'autrefois, comme Led Zeppelin, mais nous avons aussi un peu d'Iron Maiden en nous (j'espère). Parmi les projets les plus modernes, nous aimons bien Porcupine Tree, Opeth et Leprous. Parmi les influences nordiques, il y aurait sûrement des grands comme Gåte et Haust.
Pc – Quels sont les sujets de vos titres?
M – «Varde» est un disque assez sombre, ou plutôt les sujets sont sombres. Habituellement, les chansons commencent par ce que j'aime appeler un «mot puissant», quelque chose qui capture l'essence d'un sentiment ou d'une histoire. Le titre de l'album «Varde» se traduit par «Cairn», qui est traditionnellement un tas de pierres utilisées à plusieurs fins – comme marqueur, guide, tumulus ou mémorial. Pour moi, l'album traite de l'idée de la façon dont nous, en tant qu'êtres humains, traitons les décisions difficiles sous une pression extrême, et ce qui pour certains signalerait la fin du voyage serait un guide pour d'autres. Sur ce disque, nous traitons de la santé mentale dans des chansons comme «Helgrind» et «Draug», de la folie dans «Fanden», du chagrin dans «Sjellaus», de la haine dans «Myling», de l'espoir dans «Varde», etc.
Pc – Votre inspiration est souvent très sombre («Spellaus» ou «Draug», par exemple). Pouvez-vous développer votre approche à ce niveau?
M – Comme mentionné précédemment, «Varde» est un disque assez sombre. Je pense que cela a à voir avec le fait que nous, en tant que groupe, sommes tous des personnes assez engagées socialement et, à certains égards, les sujets sombres et en colère sont souvent plus faciles à transmettre. Parfois, cela ressemble à un soulagement et à une libération de tension de mettre ces émotions dans l'art, comme une sorte de catharsis. Nous essayons de faire la lumière sur les côtés les plus sombres de notre folklore.
Pc – Un dernier mot pour nos lecteurs?
M – Merci de nous avoir consultés et suivez-nous sur les réseaux sociaux, cela nous aide beaucoup! Aussi, «Varde» sera bientôt disponible en vinyle. Nous travaillons sur une solution d'expédition internationale via notre Bandcamp, donc si vous souhaitez une copie, vous pouvez nous consulter là-bas! Restez prog!
Tibère

05/09/2023 : Enneade

Enneade interview

Enneade est un groupe de metal progressif lyonnais formé en 1995. Trois démos puis le «Remembrance» est arrivé, contenant un recueil musical de ce qui était le meilleur à l’époque, fusion avant l’heure de la basse, de la batterie et du heavy; des riffs, des breaks à montée orgasmique, le tout saupoudré d’une acoustique parcimonieuse à l’intensité sombre. J’ai osé vous décrire comme un recueil des années 80: King Crimson, Genesis et Riverside, plus qu’Opeth et Anathema, bref progressif metal complexe, original néo-mélodique. Un second opus en 2011, le dernier en 2022 chroniqué, allez voir sur Profil prog directement, pour gagner du temps on va parler musique live ici (avec Julien Fayolle, bassiste).
Prog censor – Tout d’abord, merci de répondre à nos questions. J’aimerais que vous commenciez par une présentation du groupe, ce que vous pouvez dire du nom du groupe, magmaïen ou religieux?
Enneade – Bonjour Alain, merci pour tes questions. Enneade s’est formé autour de Georges-Marc Lavarenne, guitare, Frédéric Lacousse, batterie, Gines Jimenez, guitare et Tony Mangeat, basse. Le lineup a beaucoup évolué, principalement au cours des premières années, mais toujours autour de la pugnacité de Georges-Marc et de Frédéric, présents depuis le premier jour.
Enneade a compté quinze membres au cours de ses diverses formations. Aujourd’hui, nous nous sommes produits à cinq mais nous apprécions aussi les interventions d’invités. Lors de notre concert pour «Enneade and Friends», en janvier, nous avions avec nous Gines, membre fondateur du groupe, ainsi qu’Olivier Sola, saxophoniste sur notre dernier album, «Withered Flowers and Cinnamon».
Concernant le nom du groupe, tu as visé juste. Il vient de la compilation «Enneade» sortie chez Musea en 1987. Frédéric et Georges-Marc aimaient la sonorité de ce mot. Enneade est également un groupe de neuf divinités égyptiennes, mais nous sommes définitivement plus magmaïens que religieux. (rires)
Pc – Donc vous jouez de la musique depuis longtemps, vous avez arrêté et repris… Le pourquoi du comment?
E – En effet, malgré parfois quelques intermittences, nous cinq, tels que nous étions ce soir, jouons ensemble depuis plus de vingt ans. Après la sortie du second album, «Teardrops in Morning Dew», le lineup a évolué, avec des départs, des arrivées, des retours…
Lorsqu’un musicien part ou arrive dans le groupe, il y a toujours des périodes d’adaptation plus ou moins longues.
Nous sommes passionnés mais aussi liés aux contraintes de la vie quotidienne. Nous ne jouons pas aussi souvent que nous le souhaiterions.
Nous ne sommes pas des professionnels. Faire coïncider la musique et la vie de tous les jours retarde et décale parfois nos projets. Malgré cela, nous avons gardé une constance et sorti notre troisième album.
Pc – J’ai parlé de groupes dinos un peu plus haut, vous confirmez ou pas ces influences?
E – Oh oui, surtout King Crimson et Genesis. Tu n’es pas le premier à évoquer Anathema. Et pourtant, dis-toi que dans le groupe je suis le seul à avoir des disques. (rires)
Pc – Bon... ce live vous en ressortez comment?
E – Formidable. Nous sommes un peu sur un nuage. (rires)
Un immense moment de plaisir. Le cadre est fantastique et l’équipe du Crescendo est hors normes…
L’accueil du public nous a également vraiment touchés. Nous avons retrouvé des amis qui n’ont pas hésité à parcourir de nombreux kilomètres pour venir.
Le concert a été génial pour nous.
Mais également nous retiendrons l’ambiance générale du festival. Et ce, dès notre arrivée la veille du concert. Toute l’équipe a été aux petits soins pour nous, très attentive et bienveillante. Nous avons trouvé ici des personnes exceptionnelles avec des valeurs humaines rares. Un exemple de générosité pure.
Cette participation est une première pour nous. Nous sommes honorés d’avoir été invités pour ouvrir le festival. Très probablement l’une des plus belles dates pour Enneade. Que du plaisir.
Pc – Le fait de jouer devant un public sur une scène ouverte au public, badaud comme connaisseur, un piment, un stress, un challenge?
E – Les trois réponses sont exactes; le festival Crescendo est une référence du genre. On peut aussi ajouter le plaisir de jouer, tout simplement. Pouvoir jouer ce style de musique dans un festival dédié, ouvert aux plus curieux ainsi qu’aux amateurs du genre est fantastique et unique.
Pc – Le son pour vous, plus important de le reproduire en studio ou de le montrer en live… et pourquoi?!
E – Un bon son sur album est un gage de satisfaction dans le temps, c’est certain. Lors d’un concert, nous nous devons d’être satisfaits également. Par contre, sur scène il n’a jamais été question de reproduire fidèlement ce qui a été enregistré. Ça ne serait d’ailleurs pas forcément très intéressant de venir en concert écouter le disque qu’on a à la maison. Et parfois il y a des choses enregistrées qui restent dispensables. (rires)
Pc – Bon, la question qui tue: je vous ai chroniqués, je vous ai vus en concert, et je suis objectivement subjugué! Comment avez-vous fait pour sortir un album aussi bon dans ce genre musical bien spécifique?
E – Merci beaucoup pour ces compliments, tu nous honores. Comment répondre? Nous aimerions connaître la recette s’il y en a une. (rires)
L’album est relativement varié en terme d’ambiances et sa durée de 37 minutes, qui pourrait sembler courte, sont peut-être des atouts.
Sinon nous avons pris le temps de mûrir les compositions. Nous avons fait et défait beaucoup de choses avant d’en être satisfaits. Les interventions de Kunio Suma (guitariste de Bi Kyo Ran) ainsi que celles d’Olivier Sola au saxophone ont également amené des couleurs intéressantes.
Pour l’enregistrement, les prises, le mixage ainsi que le mastering ont été confiés à Thibault Bernard de Convulsound Studio.
Pc – Qu’espérez vous que l’on retienne de vous après ce festival?
E – Comme je te le disais, c’est un immense honneur pour nous d’avoir participé au Crescendo. Nous espérons que le public nous aura appréciés et que nous avons été dignes d’ouvrir cette 23e édition.
Pc – Question plus personnelle: vous vivez la musique comme un exutoire, comme une thérapie? En cette période de musique vite fait/kleenex, qu’est-ce qui vous pousse à jouer avec des instruments rock traditionnels?
E – La musique est un formidable outil pour les deux bonnes raisons que tu évoques. Elle permet aussi de procurer des émotions, d’échanger sans parler, de réunir les gens. On se retrouve ensemble pour le simple plaisir de jouer, ne serait-ce qu’entre nous.
Nous jouons avec les instruments qui nous permettent d’envoyer nos émotions et d’exprimer nos inspirations.
Vis-à-vis de la technologie nous évoluons aussi. Ce soir, par exemple, nous avons joué pour la première fois sans amplis, uniquement des simulateurs. La qualité de certains appareils est vraiment surprenante et nous permet de faciliter infiniment les déplacements ainsi que les balances. On casse un peu la tradition, comme tu dis, mais on économise notre dos et du stress. (rires)
Pc – Un mot de la fin pour terminer, vous avez d’autres dates de tournée prochainement, on peut espérer une suite à «Withered Flowers and Cinnamon» avant 2033?
E – Nous avons un concert de prévu avec JPL (Jean-Pierre Louveton) le 25 octobre à Péronnas.
Par le biais de notre association, nous avons également pour idée de réaliser un second épisode à notre projet «Enneade and Friends» pour 2024.
Pour l’instant, nous nous contentons de dates ponctuelles. L’idée est de se concentrer sur de nouvelles compositions et ne pas attendre aussi longtemps pour sortir un nouvel album. (rires)
Pc – Merci d’oser jouer de la musique créative!
E – Merci de nous écouter.
Brutus

31/07/2023 :  Interview de Seven Reizh

Entrevue avec Claude Mignon à l’occasion de la parution de l’album de SEVEN REIZH: «La Barque Ailée et l'Albatros ...quand s'envolent les mots…»
Prog censor – Tout d’abord, merci d’avoir accepté l’invitation. J’aimerais que tu commences par une présentation personnelle, ce que tu peux dire de ton parcours musical, tu es d’où à l’origine et tu vis où maintenant? Tu joues de la musique depuis longtemps? Qu’est-ce qui t’a amené à faire de la musique? [Si le tutoiement dérange, je mettrai des «vous» avant finalisation.]
Claude Mignon – [Le tutoiement ne me dérange pas du tout.] Merci à toi pour cette invitation.
Tout d’abord, je suis né à Lorient (cela présageait peut-être déjà où ma musique m’emmènerait… l’Orient).
J’ai vécu toute ma jeunesse en Bretagne, dans le département du Morbihan. Actuellement, j’habite sur la presqu’île de Crozon, dans le Finistère, Bretagne également.
J’ai commencé la guitare à l’âge de 12 ans. J’ai créé un petit groupe qui a fait une première partie de Fabienne Thibault. C’était de la chanson française. Je l’avais appelé In transit. Tout d’abord parce que je n’habitais pas en Bretagne à cette époque, cela me manquait et je me considérais en «transit», et par ailleurs parce que j’aimais beaucoup un album live du groupe Saga qui s’appelle «In Transit».
Je me suis mis au piano bien plus tard. Cet instrument m’a toujours attiré.
En 1999, frustré de n’avoir pas fait ce que je voulais personnellement dans la musique, j’ai décidé de me lancer pour voir de quoi j’étais capable, en composant tout moi-même, mais avec peu de confiance en ce qui allait vraiment en sortir. J’ai été surpris de l’inspiration qui semblait venir naturellement et les choses se sont accélérées de manière folle. J’ai sorti un premier album en 2001 sous le nom de Seven Reizh. Album qualifié d’«ovni» à l’époque car personne ne me connaissait. J’avais déjà 40 ans et je pense que j’avais accumulé inconsciemment, écoutant énormément de musique, beaucoup d’influences qui étaient déjà bien digérées. Le disque s’est très bien vendu. J‘ai alors fait, avec le groupe constitué, un concert dès 2002. Cela a été un peu particulier pour moi car c’était à un festival sur deux jours où je partageais la scène notamment avec Pendragon (groupe britannique que j’aimais depuis longtemps) et le groupe français Ange. Tous les gains du premier album ont été réinvestis dans le deuxième, «Samsâra». À cette époque je travaillais comme éducateur spécialisé: ces deux premiers albums ont été faits pendant cette période très intense professionnellement.
Pc – Quelles sont tes plus grandes influences?
CM – J’ai tout d’abord été influencé par les groupes de rock progressif tels que Pink Floyd, Camel, Mike Oldfield, Genesis, Peter Gabriel, Yes et bien d’autres, puis par le revival du prog avec des groupes comme Marillion, Pendragon... Ma passion pour la musique m’a amené à m’ouvrir et découvrir également d’autres horizons, aussi bien dans le jazz comme Pat Metheny Group avec Lyle Mays au clavier, le jazz-rock avec Return to Forever, mais aussi des compositeurs contemporains de musique classique comme Arvo Pärt ou Samuel Barber et son magnifique «Adagio for strings», des artistes actuels comme Ólafur Arnalds, Joep Beving, Tirill… D’autres mouvements, comme le minimalisme, m’ont intéressé: Steve Reich, Philip Glass... Bien sûr, des groupes d’influence celtique m’ont également beaucoup touché comme Alan Stivell, Loreena McKennitt, Clannad, Dan Ar Braz, Didier Squiban, des groupes plus «dark» comme Dead Can Dance… et puis aussi le folk rock de Neil Young, le trip-hop de Radiohead…
L’approche que j’ai de mes influences celtiques m’a également ouvert aux musiques world et, de fait, à la connaissance de tous les instruments du monde que je peux intégrer dans mes compositions. Je suis aussi influencé depuis de nombreuses années par le travail de Ryūichi Sakamoto. J’avais beaucoup aimé la musique du film «Furyo» qu’il avait composée; cette BO m’a d’ailleurs inspiré le morceau «Le Pavillon Chinois» de l’album «La Barque Ailée». Les compositeurs de musique de film comme Ennio Morricone, Bruno Coulais, Hans Zimmer, Armand Amar, m’intéressent beaucoup...
La musique classique également avec Debussy, Ravel… Satie.
Pc – Comment considères-tu ton lien avec Loreena McKennitt et Peter Gabriel dans ton univers musical?
CM – Ces deux artistes font partie de mes influences musicales. J’ai tout écouté de chacun d’eux.
Concernant Loreena McKennitt, j’ai composé un morceau influencé par cette artiste: il s’appelle «Qim iydi», signifiant «Viens t’asseoir» en langue kabyle. Je suis allé la voir en concert au festival de Cornouaille à Quimper en Bretagne, il y a une dizaine d’années. Je l’ai rencontrée après le concert car j’ai voulu lui offrir l’album d’où est issu ce titre, «Samsâra», et je lui ai expliqué qu’elle m’avait influencé. Son univers de mélange celtique et d’Orient m’a bien sûr très intéressé: cela fait partie de mon identité musicale.
Concernant Peter Gabriel (que je viens de voir en concert à Bordeaux, il y a deux semaines), c’est une grande histoire car, bien sûr, Genesis a fait partie des groupes que j’ai préférés et j’ai aimé aussi son ouverture sur le monde, sur des artistes venus de tous les pays. Et l’histoire de Seven Reizh a voulu que j’aille pré-mixer aux Real World Studios à Bath où j’ai eu la chance inouïe d’enregistrer un de mes morceaux sur son piano à queue personnel, et de le faire interpréter par un grand pianiste, celui notamment de Kylie Minogue, Spandau Ballet, Lady Gaga, Will Young, Take That... ce qui n’était pas prévu dans le contrat initial.
Ces deux semaines là-bas ont été un rêve éveillé. C’est un monde en soi qui ne m’a pas semblé réel justement (Real World!) puisque j’ai croisé aussi bien Robert Plant que l’ingénieur du son de Madonna, la chanteuse Birdy...
Pc – Tu sors «Quand s'envolent les mots» après une longue période de pandémie; ce fut un plus pour toi de fusionner les deux précédents albums, en retirer la quintessence, ou ce fut dur d’attendre aussi longtemps?
CM – En fait je n’ai pas eu d’arrêt musicalement à cause de la pandémie. D’une part parce que cela a été propice à composer pour cet album, ensuite parce que j’étais autorisé légalement à aller enregistrer en studio. Les concerts étaient interdits mais pas les enregistrements et mixages en studio.
Par ailleurs, j‘ai commencé le travail sur cet album en 2018, juste après la sortie de «L’Albatros», donc bien avant la pandémie.
J’ai profité de cette période aussi pour faire beaucoup de vidéos que j’ai partagées sur Facebook, YouTube...
Pc – Peux tu expliquer un peu le sens de la pochette, avec cette connexion ou cette rencontre de deux mondes?
CM – L’identité de la musique que je fais pourrait se résumer en une phrase: «Les pieds dans mes racines et ma tête dans les étoiles». Les étoiles représentant «l’ailleurs», le reste du monde, l’ouverture à d’autres cultures. Ma musique prend donc en compte mes racines bretonnes et mon ouverture sur le monde avec l’apport d’instruments «world». C’est cela que représentent les multiples planètes de la couverture de l’album. Bien sûr, mes grandes influences de musique progressive sont présentes ici et là; c’est dans mon ADN, on ne se refait pas. On voit donc sur celle-ci un monde avec la Bretagne représentée et d’autres planètes. Les deux «objets volants» sont les créations de Jean-Marie Le Bris, héros du concept des deux disques précédents. Le sous-titre du nouvel album est «...quand s’envolent les mots...», d’une part parce que c’est un instrumental, et d’autre part car dans ces objets volants, il y a des écrits (des parties du roman qui accompagnent ces deux albums précédents), des mots qui s’envolent donc.
Comme j’aime la peinture, je vais parfois visiter des galeries. Il se trouve qu’à côté de chez moi, Camaret est une cité d’artistes et en particulier de peintres. Un jour je suis entré dans une galerie, celle d’Yveline Abernot, et j’ai tout de suite senti une connexion avec l’univers pictural de cette artiste. Ses peintures me parlaient et je trouvais qu’elles avaient à voir avec ma musique. Là encore ce fut une évidence.
J’ai fait une vidéo de présentation de ce nouvel album (que vous trouverez sur la nouvelle chaîne YouTube de Seven Reizh ainsi que sur la mienne), dans laquelle je présente Yveline qui travaille dans sa galerie, avec une petite interview d’elle.
Elle a été très motivée pour créer un tableau original à partir des éléments picturaux que je lui ai donnés. D’ailleurs, ce grand tableau, je le lui ai acheté et il trône en très bonne place dans mon séjour.
D’autres peintures d’elle apparaissent dans le livret de 24 pages de l’album.
J’ai également fait tirer quelques dizaines d’exemplaires de reproductions des couvertures du double CD et du triple vinyle que l’on peut se procurer sur le site de Seven Reizh.
Pc – Peux-tu en dire un peu plus sur la conception et les musiciens présents? J’en ai dénombré beaucoup. Comment ont-ils pu travailler et de quelle façon avec toi?
CM – Sur la conception, je travaille dans mon home studio et je compose pour tous les instruments. Je connaissais tous ces instruments. J’adore en découvrir de nouveaux. Comme je compose pour chacun d’eux à partir de banques de sons virtuels, il faut d’abord bien les connaître, les comprendre même, découvrir leur histoire, les apprivoiser et appréhender leur registre. Si je fais une note qui n’existe pas dans le registre de l’instrument, je vais être à côté de la plaque, l’instrumentiste va devoir faire des modifications. Pour autant, sur certains passages musicaux de cet album, j’ai laissé place à la propre énergie créatrice de tel ou tel instrumentiste, cela apporte aussi beaucoup de fraîcheur et d’ouverture à la musique.
Je ne me pose jamais la question, lorsque je décide de mettre tel ou tel instrument, si je vais avoir le musicien qui pourra en jouer. J’ai toujours eu la chance pour l’instant de trouver un merveilleux musicien qui pourrait interpréter mes compositions.
Chaque rencontre avec un nouvel instrumentiste est une histoire en soi, mais le principe c’est de tous les rencontrer et de travailler ensemble et non à distance, cela apporte beaucoup plus en termes humains. Il me faudrait 10 pages pour te les raconter toutes, étant donné qu’il y a 35 musiciens sur cet album.
Je vais seulement t’en raconter deux.
Je regardais toujours à la télévision les émissions de musique classique de Jean-François Zygel (pédagogue pianiste) et il y avait une rubrique qui s’appelait «L’instrument rare»: c’est là que j’ai découvert la musicienne qui joue de la nickelharpa (Eléonore Billy). Cela faisait des années que je voulais cet instrument (j’ai failli l’utiliser dans «Samsâra»). J’ai tout simplement appelé cette instrumentiste et ça a bien connecté entre nous.
Pour d’autres, c’est par connaissance entre instrumentistes. Par exemple, la musicienne chinoise qui joue de la flûte bambou, c’est par le biais de Marcel Aubé qui joue du erhu. Il avait déjà eu l’occasion de travailler avec elle et c’est par cette flûtiste que j’ai eu un contact avec la joueuse de guzheng.
Pc – J’ai adoré les voix ici qui sont plus en arrière que sur «L’Albatros», qui coulent mieux, qui rendent plus fluides les compositions retouchées, retravaillées… Tu te dis «mais non!» ou «un peu oui, là le but était de les laisser s’envoler»?
CM – En fait, ce sont effectivement deux approches différentes pour le traitement des voix. Sur les deux précédents albums, les voix chantées se devaient d’être devant. J’adore le travail que nous avons fait sur ces deux albums; pour celui-ci, je suis dans une optique d’instrumental, le but étant que l’on entende malgré tout parfaitement les instruments sous la voix et d’utiliser plus la voix comme un instrument que comme un lead vocal. Alors, effectivement, cela peut donner un rapport plus fluide entre instruments et chants car c’était le but.
Pc – D’où viennent tes idées pour avoir «accouché» de ce bébé de fusionner des titres des deux derniers albums, car c’est quand même le fond de cet album?
CM – Le but n’était pas de fusionner des titres, sinon cela aurait été une sorte de «best of».
Je n’aurais jamais pensé faire un instrumental tant les voix sont importantes pour moi, mais cela s’est imposé à moi. Il m’a fallu un an et demi pour composer les deux albums «La Barque Ailée» puis «L’Albatros». Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les morceaux de ces deux albums ont été composés dans un même élan; ce n’est qu’ensuite que la place des morceaux dans chaque album a été déterminée. Lors de la composition de ces titres, et donc bien avant l'enregistrement des voix en studio, la musique semblait souvent se suffire à elle-même. De plus, j’avais beaucoup d’idées différentes d’arrangements et j’étais parfois frustré d’en abandonner certaines qui semblaient intéressantes à explorer. J’ai dû également renoncer à certaines idées composées autour d’instruments que j’aurais voulu intégrer, comme la guitare andalouse, la flûte bambou ou le handpan. Tout cela a été particulièrement frustrant pour moi; je trouvais là encore que ces morceaux avaient plusieurs chemins à prendre.
Cet album est une nouvelle création en soi, il nous emmène ailleurs, c’est un autre voyage.
Pour ce faire, douze nouveaux musiciens se rajoutent à la vingtaine déjà présents sur les albums originaux. Ce sont autant de nouveaux instruments pour lesquels je n’avais encore jamais composé, comme la nickelharpa, instrument norvégien, un guzheng, instrument traditionnel chinois, ou encore un ney turc...
Bien que ce projet soit instrumental, il comporte malgré tout beaucoup de nouvelles voix; en effet, j’ai fait appel à de nouveaux artistes: une chanteuse turque, une Vietnamienne, une Française, une Allemande et un contre-ténor franco-russe.
Peut-être d’ailleurs que le terme instrumental est impropre à ce projet. Inventons donc un terme: disons... «instruvocal».
Et puis je ne me suis rien interdit. J’ai parfois rebâti la structure du morceau, le faisant commencer autrement que l’original, rajoutant des thèmes qui n’existaient pas. Toutes les parties jouées par les 12 nouveaux instrumentistes sont de nouvelles compositions. Tout a été remis à plat et mixé différemment avec un nouveau son.
Avec mon ingé son Xavier Aubert, nous avons travaillé dans deux studios différents avec tables analogiques SSL, ce que nous n’avions encore pas exploré.
Pc – Tu vois cet album comme la réalisation ultime, comme une suite? (J’ai entendu dire que c’est bien la suite de «Strinkadenn’Ys» avant tout!)
CM – Non, ce n’est pas la suite de «Strinkadenn’Ys». C’est pour moi le dernier volet d’une pentalogie commencée il y a 24 ans, avec ce premier album. J’avais besoin d’une conclusion à ce processus qui forme un tout pour moi.
Cet album est en fait l’épilogue d’une longue aventure. C’est une fin en même temps qu’il est un commencement. Symboliquement d’ailleurs, le premier morceau s’appelle «Antre», mot breton signifiant «entrée», et le dernier «Klozañ», mot breton signifiant «clore».
Si je poursuis le chemin de Seven Reizh (et j’ai l’idée d’un nouveau concept depuis plusieurs années dans ma tête…), ce sera donc un nouveau cycle, une nouvelle période qui s’ouvrira. Des idées se précisent déjà mais je ne peux pas encore en parler, il faut que cela prenne le temps de mûrir...
Pc – Dernière question plus personnelle: vis-tu ta musique comme une thérapie pour toi, pour ceux et celles qui écouteront ou pour les deux?
CM – C’est une question intéressante et là encore il me faudrait beaucoup de temps pour bien y répondre, mais disons que tu vises juste; c’est en même temps une thérapie pour moi et je l’espère un bien-être pour ceux qui l’écoutent. Les personnes qui me renvoient leurs impressions me parlent beaucoup de cette sensation d’apaisement lorsqu’elles écoutent ma musique. Il faut dire qu’elle a également suscité l’intérêt d’une société qui demande à quelques compositeurs, dont je fais partie, de composer des morceaux d’environ 20 minutes avec un cahier des charges technique permettant au cœur de s’apaiser et à la souffrance de diminuer. Cette société s’appelle Music Care et travaille avec des hôpitaux en France et dans le monde. La musique est entrée dans l’hôpital désormais, comme le sont depuis un moment l’hypnose, la sophrologie et d’autres médecines que l’on disait parallèles. Le but est de travailler sur la gestion du stress et de la douleur par la musique, en changeant le tempo, en le descendant sur la durée de ces longs morceaux. C’est une expérience très intéressante car c’est un dispositif médical validé cliniquement, permettant une diminution de plus de 50 % des consommations médicamenteuses.
Je pense que ma musique permet à chacun de s’évader, de visualiser des images, c’est pour cela que «voyage» revient souvent dans les mots des personnes qui écoutent Seven Reizh. Elle a un côté méditatif je pense…
Pc – Un mot de la fin pour terminer et me forcer à plonger dans l’album; il peut «effrayer» par sa longueur, par ses similarités ou m’envoûter?
CM – Il n’y a aucune raison de forcer les gens à se plonger dans l’album. Si tu aimes Seven Reizh ou que mes réponses intéressent ceux qui liront cette interview, que mes mots résonnent chez eux, ils iront écouter. Pour ce qui est de sa longueur, je ne vois pas les choses comme cela. Lorsque l’on est chez un ami et que l’on s’y sent bien, la question de longueur ne se pose pas. D’ailleurs je ne le trouve pas long, deux CD de chacun 45 minutes… Similarité, non: le travail que j’ai effectué sur cet album est justement celui du détachement, d’un ailleurs plus qu’une similitude; et pour l’envoûtement, je ne suis pas le mieux placé pour le dire.
Pc – Merci… des questions plus incisives pour changer de l’interview plastique conventionnelle où tout est bon; ici on parle avec un artiste, un créateur musical qui a mis ses tripes dedans et qui ne sait pas comment il sera perçu, l’interview étant là pour aider le fan de musique élaborée à se jeter dessus. Merci à toi Claude et un plaisir d’avoir appris au sujet du live de Saga, groupe que j’adore aussi personnellement.
Brutus

29/05/2023 : Interview HamaSaari

Interview HamaSaari

Prog censor – Tout d’abord merci de répondre à nos questions. J’aimerais que tu commences (celui qui veut prend l’ordi et écrit ce que les autres lui disent!) par une présentation du groupe, ce que vous pouvez dire de ce nouveau nom de groupe!?
HamaSaari – Nous sommes HamaSaari, originaires du Mans; nous jouons du post-prog. Le nom «HamaSaari» est inspiré d'une traduction finlandaise de «l'ile du crépuscule».
Pc – Donc vous jouez de la musique depuis longtemps? Qu’est-ce qui vous a amenés à faire de la musique?
H – Pour tous, nous jouons de la musique depuis l'enfance, la petite enfance pour certains. La musique est un langage universel, comme la danse. On peut s'amuser et s'exprimer sans avoir besoin de connaître tous les codes. Elle nous rend libres, et nous ouvre aux autres, c'est un moyen de partager des émotions qui ne peuvent s'expliquer et s'exprimer avec des mots.
Pc – Quelles sont vos plus grandes influences?
H – Je pense qu'on se retrouve tous les 5 dans Karnivool, Black Peaks, Porcupine Tree. Mais nous nous inspirons aussi d'autres genres musicaux: Hiatus Kaiyote, Lankum, Birds in Row, Colour Haze, Delving, Delta Sleep, Dilinger Escape Plan, etc. La liste est bien longue.
Pc – Ok, bon si moi je vous dis Anathema, Riverside, Opeth, Genesis, Porcupine Tree et Oceansize, vous me répondez quoi là?
H – Comment vous dites? Jamais entendu parler, haha. 😉
Pc – Vous sortez «Ineffable» après une longue période de pandémie; l’album était prêt avant ou a été composé durant ce temps obligé de confinement?
H – La plupart des titres de l'album ont été composés un an après le premier confinement. Évidemment, comme beaucoup, cette période nous a énormément inspirés, il y a tellement de chose à dire...
Pc – Que pouvez-vous dire de la pochette? (Oui les membres de Prog censor veulent tout savoir!)
H – La pochette est une création originale de notre amie Lucie Cros; c'est une peinture abstraite, qu'elle a réalisée en écoutant l'album. Un grand merci à elle d'ailleurs, avec qui nous partageons beaucoup de choses, notamment avec d'autres projets de certains membres du groupe, comme la pochette de l'EP de «Could Seed», le groupe post-rock prog instrumental d'Elie et Jordan.
Pc – Bon, la question qui tue. Je vous ai chroniqués, je vous ai vus en concert et je suis objectivement subjugué! Comment avez-vous fait pour réussir à sortir un album aussi bon dans ce genre métal progressif fusionné?
H – Le talent! Dieu nous a ouvert la voie! Haha non pas du tout. Merci beaucoup de nous suivre et de nous aider à défendre l'album; nous sommes très heureux et honorés de pouvoir le partager avec autant de monde. Nous avons tout d'abord réalisé l'album en nous faisant plaisir et en partageant de belles énergies entre nous et nos proches. Nous pensons que le plus important est de passer de bons moments, faire le rock, voyager, faire des rencontres, échanger des idées ou inspirations. La musique est un monde magique, où tout est possible, vous ne trouvez pas ?
Pc – Monde magique qui fait un peu oublier le monde ambiant, oui! Musique qui se veut neuve et montre une envie de progresser, oui, encore plus! Quels thèmes ont été amenés et travaillés précisément sur «Ineffable»?
H – Dans l'écriture, nous nous inspirons de nos échanges. Entre les moments où nous jouons, nous passons du temps à nous raconter ce que nous vivons. Et après quelques bières, il y a beaucoup de sujets intéressants. Il y a beaucoup à dire et à écrire, dans une période comme celle-ci; chaque semaine, nos chefs nous montrent une fois de plus qu'ils ne servent que leurs propres intérêts.
Pc – Question plus personnelle: vous vivez la musique comme un exutoire, comme une thérapie? En cette période de musique vite fait/kleenex, qu’est-ce qui vous pousse à ne jouer qu’avec des instruments rock traditionnels?
H – Pour ma part (Jordan), il ne faut pas confondre culture et consommation. Nous aimons la musique et je trouve qu'il n'y a jamais eu d'aussi bons groupes qu'aujourd'hui. Nous sommes chaque semaine dans les bars et cafés-concerts pour nous prendre des claques monumentales par les nouvelles générations qui jouent à fond sans rechercher la notoriété. Au Mans et à Nantes (pour Axel), la programmation des lieux alternatifs et cafés-concerts est de grande qualité, très loin du monde de la radio et de la télé sur lequel nous urinons nos bières artisanales haha. Bien sûr, il y a de tout, mais c'est fait avec le cœur, je préfère ça aux vieux groupes fatigués ou aux programmations hipsters et sans surprise de festival «tout public» où aucun risque n'est envisagé pour faire découvrir des choses et ouvrir l’esprit. L'argent détruit la culture au profit de la consommation.
Pc – Confirmé à 100% pour l’argent qui détruit la culture vis-à-vis de la consommation. Un mot de la fin pour terminer? Vous avez d’autres dates de tournée prochainement?
H – Merci pour cette interview et longue vie au rock'n'roll. Yep. Les dates se bookent au fur à mesure, retrouvez nos dates sur hamasaari.com et les réseaux, merci pour le soutien!

10/05/2023 : Interview Ogives

Ogives interview

J’aime bien laisser la voiture de façon à me garder quelques kilomètres de marche, histoire d’allier air frais et exercice (et photographier un canard coquet qui m’attend et prend la pose): pour l’air frais, la narine gauche s’en sort, inspirant les effluves de la dérivation de la Meuse que je longe alors que sa compagne de droite est moins chanceuse, intoxiquée par le flux ininterrompu des véhicules à moteur de toutes sortes qui se relaient pour encombrer les quais – auquel j’échappe malgré tout quelques minutes dans le creux pavé à péniches avant de remonter vers le Centre Culturel Les Chiroux, bien sûr désert à cette heure. Enfin, pas tout à fait, car c’est là que je rencontre Pavel Tchikov, l’âme d’Ogives, dont l’album (un bel LP, double, au logo intriguant, et noir) sort aujourd’hui, présenté intégralement sur scène dans quelques heures – voyez la chronique et l’avis de concert sur cette page. Le temps d’installer ordi et micro (l’entretien devrait se retrouver bientôt sur les ondes), nous démarrons par une question faiseuse de monde: de quoi donc est faite la mémoire de orages?
Une musique œcuménique
Pavel s’y perd un peu («l’histoire, le passé, la construction des civilisations, l’origine de la vie, la continuité») avant de se réancrer sur terre et d’évoquer le projet des débuts, vers 2012 (un album paraît en 2016), déjà happé par cette frénésie d’acquisition auditive («l’envie de reproduire certaines sensations», préfère-t-il dire): les musiques de King Crimson, de Pink Floyd, le rock progressif, psychédélique, mais aussi le krautrock, le space rock, les précurseurs électroniques (la musique concrète de Pierre Schaeffer, les expérimentations de Karlheinz Stockhausen), «des musiques qui ne semblent pas appartenir du tout à la même mouvance ou à la même époque mais qui font vibrer la même corde sensible, comme des chants du Moyen Âge, des groupes de metal ou de la musique complètement expérimentale». «J’ai eu assez tôt une volonté de faire une musique œcuménique», sourit-il – et le terme, inusuel et étonnant dans ce contexte, me réjouit, alors je l’adopte, car oui, au fond, de quoi d’autre s’agit-il sinon de réunir différentes Églises en une seule, d’assembler en une drôle de coloc des pratiques et des idéologies éparses, de faire dialoguer tout ce qui n’est ni sourd ni muet?
La genèse
Le trio passe alors de trois à quatuor, avec l’arrivée d’un saxophone connoté free jazz, apportant un nouvel ingrédient au projet initial rock expé / sludge, et «au même moment j’avais commencé à écrire des compositions d’inspiration classique, et on a étendu l’effectif vers une formation acoustique qui est… l’actuel groupe. Le projet s’appelait HGU (prononcez "U") et on s’est retrouvé à jouer un concert en trio dans une salle metal, puis dans une église à neuf en acoustique la semaine d’après, avant de participer à un happening de musique improvisée… Ça partait un peu dans tous les sens. On a sorti un triple album: un disque metal, un disque classique et un disque plus drone. Là, j’ai eu l’impression d’avoir fait le tour et j’avais envie d’homogénéiser l’ensemble des langages en quelque chose de plus uni: c’était chouette de l’avoir fait, mais c’était trop disparate, il fallait passer à l’étape supérieure. J’ai décidé de faire une sorte de tabula rasa et de consolider nos compositions, de fixer l’effectif (le changement fréquent ne permettait pas de travailler la matière musicale en profondeur, malgré les répétitions) et de ne plus jouer sur des scènes qui ne sont pas équipées de manière techniquement correcte (on a fait que des concerts où on ne s’entendait pas).»
La formation
Après une courte formation de guitare à l’Académie (aller au bout d’un cursus n’est pas son fort), Pavel Tchikov dépasse les riffs de Nirvana pour aborder le répertoire classique, la musique électronique et contemporaine, dont celle du compositeur star venu d’Estonie: «la première fois que j’ai entendu le "Miserere" d’Arvo Pärt, ça m’a paru vachement plus lourd et dense que presque n’importe quel disque de metal que j’avais entendu jusque-là. J’ai des origines slaves, ça fait vibrer une corde peut-être un peu innée aussi: je suis né en Sibérie centrale, j’ai passé toute mon enfance en Yakoutie (les anciens goulags) et, avant d’arriver ici, on était à la mer Noire, en face du conflit; d’ailleurs si mes parents ne m’avaient pas sorti de là-bas quand j’avais douze ans, je serais sans doute sur le front, ou je ne serais plus, parce que tout notre village a été embarqué à la guerre.»
L’interprétation
«Je ne considère pas que je joue, comme instrumentiste, sur plusieurs instruments; l’instrument que je travaille reste la guitare, que je pratique régulièrement. Je joue aussi du synthétiseur modulaire, qui est un outil, très complet, qui étend les possibilités de la guitare, qui permet la réalisation d’une idée, et puis je touche à d’autres instruments, comme le thérémine ou la basse, mais sans me considérer comme bassiste ou… théréministe?, d’ailleurs au thérémine, j’ai une approche non classique et je suis incapable de produire une note juste, je l’utilise comme instrument électronique associé à autre chose. Pour la musique, je suis seul, pour les textes, on est deux, avec Alexis; la musique c’est moi qui ai tout écrit effectivement, à l’exception de légers ajustements auxquels on arrive lors du travail en groupe.»
La création
Les 75 minutes du double album sont ancrées, textes et musiques, dans la vie de celui qui les écrit: «Pratiquement tout a été composé entre la naissance de mon fils et la mort de mes grands-parents maternels; entre les deux événements, les idées étaient lancées et ça a été développé par la suite, mais l’essence du propos était là, entre la vie et la mort, le temps qui avance. Du coup je suis retourné en Russie, pour les enterrements, première fois en vingt ans. J'y ai revu la maison d’enfance, les souvenirs d’enfant. Avec "Le Docteur Jivago", c’était un festival de mélancolie… La genèse se trouve dans cette observation du temps qui passe.»
La diffusion
«C’est les tout débuts, c’est le premier concert ce soir. On n’a aucune idée de qui pourrait recevoir notre musique, on a eu des retours enthousiastes d’amateurs de jazz, mais peu de réactions du réseau post-rock, post-core… jusqu’à présent (qui n’accroche pas au côté classique, aux voix lyriques), quelques réactions positives du côté de ce milieu un peu hybride, où on voit aussi bien des choses contemporaines que du free jazz ou plutôt de la musique improvisée, de l’électro, de la techno et puis le rock in opposition et le prog, et il y a aussi le côté jazz qui a basculé vers l’expérimental, on est curieux… Des bookers nous ont pris sous leurs ailes, très motivés par le projet, et veulent tenter de démarcher d’autres réseaux. Pour la production, on a géré grâce à la Fédération Wallonie-Bruxelles, car les labels vendent peu et il y a énormément d’offre. Pour moi, c’est très valorisant d’être, chez Sub Rosa, sur le même catalogue qu’Univers Zéro. Je ne l’ai pas rencontré, mais j’ai longuement parlé avec Daniel Denis. Il m’a raconté son expérience, il fait partie des personnes qui ont nourri la réflexion sur comment mener ce projet, comment creuser la voie.»
Ce qui me meut
«Je voudrais synthétiser encore davantage. Je continue à découvrir plein de musiques qui me semblent tout à fait nouvelles et chaque fois me dis: "comment ça se fait que je ne connais pas encore ça?" Je suis toujours attiré par des choses que je ne connais pas, que je n’ai pas encore faites et, une fois que j’ai compris, ça ne m’excite plus. Je suis toujours à la recherche de nouveautés, de musiques que je n’ai pas encore entendues. Et j’ai toujours envie d’inclure tout ce que j’aime bien dans quelque chose d’uni. J’ai l’impression d’être encore très loin de ce qu’il y a moyen de faire, ou de ce qu’il faudrait faire. "Et qui l’a fait?" Je ne sais pas. Peut-être King Crimson à son époque… mais c’était il y a 50 ans. Je veux faire une musique que j’ai envie d’entendre, mais une fois que je l’ai faite, je n’ai plus envie de l’écouter, parce que j’ai l’impression qu’il y a encore tant à faire pour arriver à celle que j’ai vraiment envie d’écouter! Ma grande difficulté, c’est d’être encore assez loin de ce que j’entrevois comme esprit de synthèse, d’œcuménisme. Parfois, dans la même semaine, je peux me retrouver dans une église à écouter du chant religieux et être complètement pris, et puis me retrouver deux jours après dans une vieille cave où le soleil n’est jamais rentré et où ça pue la vieille bière pour un concert de punk et ressentir exactement le même fond d’émotion, être connecté à la même énergie – et pareil en écoutant des disques, passer d’un album d’Autechre et à un Bach… C’est un peu ça qui m’anime dans la création.»
Démarrer est toujours un effort
«Mon gros défaut, celui qui me pose le plus problème, même si on ne le voit pas toujours, c’est la fainéantise. En fait je reste rarement à ne rien faire, à ne pas faire ce que je dois, mais ça me demande un effort surhumain pour m’y mettre. J’ai peut-être un peu le mythe des gars comme Frank Zappa en tête, qui travaillent nuit et jour, qui bossent comme on boit son café. Moi ce n’est pas le cas, il faut que je me fasse du mal, que je me mette au travail en me disant "allez, là il faut faire les choses". Cette impression de fainéantise, plutôt qu’une vraie fainéantise…» Pour un fainéant, Pavel est un fainéant pas très futé, parce que il est bien plus simple de jouer trois accords dans une vieille cave qui pue la bière, seul ou éventuellement avec un copain, plutôt que d’en ramener huit autres sur scène pour une musique complexe.
Ce dont on n’a pas parlé
L’album est produit par Steve Albini, fondateur de l’Electrical Audio, un complexe de studios installé à Chicago, qui a travaillé avec Nirvana, les Pixies, PJ Harvey ou Jimmy Page et Robert Plant et rue volontiers dans les brancards: on connaît ses coups de gueule face aux majors qui exploitent financièrement les artistes et homogénéisent leur son ou contre ses collègues tentés par la facilité des modes en matière de traitement sonore.
Les ogives d’Alfred
On le pense parfois, mais le nom du groupe «n’a strictement rien à voir avec le nucléaire: le choix du mot vient de la forme géométrique, de son association à la spiritualité occidentale (la voûte en ogive des bâtiments religieux), qui fait le lien avec la volonté de sacré qu’il y a dans la musique, et le processus: une forme élégante et très simple mais mathématiquement très compliquée. Et puis, inconsciemment, il y a sans doute ces pièces d’Erik Satie qui traînaient quelque part dans mon esprit.»
Auguste

08/04/2023 : Interview Lazuli (Dominique Leonetti)

Interview Lazuli dans Prog Censor

À l’occasion de la sortie de leur nouvel album, «Onze», Lazuli a accepté, par la plume de Dominique Leonetti, de répondre à quelques questions que nous posions après cette longue période où le monde s’est arrêté avant de pouvoir à nouveau revivre..
Prog censor – «Onze» est effectivement le onzième album de Lazuli. Il reflète non seulement la dualité et la symbolique du nombre, mais aussi un certain degré d’introspection puisque son écriture fut réalisée durant la période de pandémie, ce qui a bloqué tellement de choses. Comment avez-vous vécu cette mise entre parenthèses de nos vies à tous?
Dominique Leonetti – Cette période fut pleine de paradoxes. Faite d’incertitudes, sur l’avenir, sur notre place dans ce monde, mais également faite de clarté, sur les chemins à prendre, sur les choses essentielles.
Par chance, contrairement à d’autres, j'ai vécu cette parenthèse bien au chaud du cocon familial, heureux mais inévitablement envahi de questions existentielles. Un peu déboussolé donc. J’ai même naïvement espéré que nous sortirions grandis de cette épreuve. Ce temps suspendu nous a tous fait réfléchir. Ce fut mon cas, mais également celui de chaque membre du groupe. Au retour à la vie «normale», l’un d’entre nous est resté sur le bas-côté, préférant repenser sa vie; notre guitariste a posé sa guitare et dit bye-bye à Lazuli. Le réveil du groupe fut donc difficile, mais la musique, heureusement, comme la nature, reprend toujours ses droits…
Pc – La préface qui ouvre les notes de pochette de cet album me semble, en même temps, emplie d’espoir et de désespoir. «C’est alors que les abeilles réapparurent…». Qu’en est-il effectivement?
DL – On ne peut que faire un constat alarmiste de notre monde; celui qui dirait le contraire serait d’une béatitude affligeante, ou d’un manque d’empathie absolu. Mais, une fois qu’on a dit cela, que nous reste-t-il? La résignation, ou bien la volonté d’aller de l’avant. Je suis quelqu’un de positif, tout le temps en mouvement, j’ai donc choisi de reprendre la route. Mais les choses autour de moi me touchent plus que je ne le voudrais, et ce chemin que je voudrais serein se transforme toujours en montagnes russes. J’ai donc des hauts et des bas et il m’arrive parfois de plier sous le poids. La préface de l’album décrit bien tous ces sentiments ambivalents; on les retrouve aussi dans nos chansons, où cette noirceur, cette mélancolie se déversent souvent. Je ne cherche jamais à éluder le côté obscur des choses, car c’est cela même qui me permet d’apprécier pleinement la moindre lueur que j’entrevois.
Pc – Très rapidement, dans votre carrière, vous avez monté votre propre structure discographique, «L’Abeille Rôde». Cela vous permet, je suppose, une grande liberté artistique…
DL – Une totale liberté artistique, oui. Pour avoir eu quelques expériences déplaisantes au tout début de ma vie de musicien, j’ai très vite compris la nécessité de cette liberté. S’éloigner de ce show-business mercantile et phagocyteur fut une évidence.
Mais cela a un prix, le travail et l’investissement doit être total. Cela n’a été possible aussi, que parce que l’histoire de Lazuli est devenu l’histoire de notre famille, où chacun met la main à la pâte et amène sa pierre à l’édifice, où personne ne doute de l’honnêteté de l’autre. Je nous considère comme des artisans. Moralement, financièrement, c’est un parcours du combattant, d’ailleurs pas forcément compatible à la base avec un cerveau de musicien. 😉 Mais on se rend vite compte que ce travail parfois fastidieux doit être fait pour préserver son intégrité. Assumer ces multitudes de casquettes nous permet de pouvoir continuer ce que nous avons de plus cher: partager notre musique en toute sincérité, modestement mais avec fierté.
L’adéquation ne tient aussi que parce que nous avons la chance d’avoir un public bienveillant et fidèle. Comme le disait John Lennon: «Être honnête ne vous apportera pas beaucoup d’amis mais ça vous apportera les bons.»
Pc – Dans le titre «Egoïne», je note les paroles suivantes: «La vie est une série de moments imprévus.» Quelle fut, pour le groupe et pour chacun individuellement, la pression ressentie pour chacun de ces événements?
DL – Derrière cette phrase, il y a tellement de choses, personnelles et universelles à la fois, qu’il est difficile d’être plus précis. La vie d’un musicien n’est d’ailleurs faite que d’imprévus. La chance d’être en groupe, permet d’appréhender plus sereinement ces moments inattendus.
Pc – Certains titres sont particulièrement sombres et macabres (je pense à «Lagune Grise», par exemple). Quelles en sont les raisons?
DL – L’amour, l’amour! 😉 L’amour éternel, celui que je voue à la femme de ma vie et qui perdurera même après ma mort. Pour ma part, je ne trouve pas cette chanson si sombre que ça, c’est une chanson d’amour, certes elle est un peu «gothique», ;-D mais comment ne pas aborder le sujet de la mort, quand on parle d’un amour immortel!
J’imagine que tu fais également allusion à «La Bétaillère», qui est tout de même un tantinet glauque. 😉 Le confinement m’a permis de me replonger dans mes souvenirs d’enfance et notamment celui de ces camions que nous croisions sur la route. Les odeurs, le regard des animaux, tout m’est revenu en mémoire et effectivement, ce n’est pas «Oui Oui à la ferme».
On écrit souvent parce qu’il y a un trop-plein; les chansons sombres ont l’avantage de faire du bien quand on les libère. C’est sans doute la raison de la teneur de cet album après les années étranges que nous avons tous vécues. Mais qu’on ne se méprenne pas, ce disque n’est pas qu’un objet tout noir!
Pc – Dans «Parlons du Temps», je vois malgré tout beaucoup d’espoir… Est-ce exact?
DL – C’est une sorte de clair-obscur de notre époque, une carte météo de l’état de notre planète, mais malgré la litanie de cette chanson, son rythme lancinant, son triste bilan sur le temps qui passe et celui qu’il fait, il est vrai que je ne veux pas perdre l’espoir que nos consciences se réveillent… Et malgré ce temps qui passe à toute allure, sans que nous ne nous préoccupions des problèmes de ce monde, je veux croire que les générations qui arrivent insuffleront un vent nouveau…
Pc – Comment se passent la composition et l’écriture collégiales?
DL – La composition et l’écriture ont ce côté introspectif qui pousse à l’isolement. Difficile de faire cela à plusieurs. Je m’attèle donc à la tâche tout seul. J’écris les textes tout d’abord, les mots me hantent et tournent dans ma tête obsessionnellement, jour et nuit, puis finissent par trouver leur place sur le papier. Je les mets ensuite en musique, souvent avec ma guitare. Puis, très souvent, nous couchons les idées sur enregistrement avec mon frère Claude. Cela nous permet de débroussailler un chemin. Tout cela devient la base, le terreau pour l’ultime boulot, l’arrangement, qui se fait, lui, de façon collégiale. Je suis farci de doutes quand je leur dévoile les chansons, mais Claude, Vincent, Romain et Arnaud font toujours preuve d’un enthousiasme déroutant. Ils ont cet entrain qui me ravit, me légitime, et qui transcende et transporte mon travail. Je m’estime chanceux qu’ils se sentent en adéquation avec mes notes et mes mots.
Pc – Peu de dates de concert en France. Peut-on supposer que de nouvelles dates vont s’ajouter au fur et à mesure?
DL – Nous jouerons davantage à l’étranger c’est certain, comme souvent. La France a encore du mal à nous ouvrir les bras malgré notre public de plus en plus nombreux. Quand je dis «la France», je parle des programmateurs qui peinent encore à nous faire confiance. Mais les choses évoluent, le succès en dehors de nos frontières éclabousse à présent jusqu’ici, alors nous pouvons espérer…
Pc – Merci pour cette interview. Quelques mots pour encourager notre lectorat à écouter et, mieux, acquérir votre onzième réalisation?
DL – Je vais faire court car j’ai été déjà bien bavard, n’est-ce pas? 😉 Alors, pour ceux qui auront eu la patience de me lire jusqu'ici, j’aimerais déjà les remercier et leur dire que notre musique ne vit et n’a de sens que si elle est entre leurs mains…

13/03/2023 : Interview LVTVM

LVTVM

Ce n’est pas sans un certain plaisir que nous avons recueilli les réponses aux questions que l’on se posait au sujet des Italiens de LVTVM…
Prog censor – Comment s’est formé le groupe LVTVM?
LVTVM – Le groupe s'est formé environ un an après la publication de «Tell Him He's Dead» de Quiet in the Cave (https://quietinthecave.bandcamp.com/), alors que deux d’entre nous étaient déjà dans Autoblastingdog (https://autoblast.bandcamp.com/) et nous avions la nette sensation d’avoir encore d’autres choses à dire pour notre projet. Depuis peu, nous avions repris les locaux de notre association (Cave Canem DIY) et nous étions ultra contents d'avoir notre propre local d’enregistrement. Nous retrouver ensemble a été tout naturel car nous sommes avant tout des amis et nous nous ressemblons au niveau humain et artistique, bien que très différents par rapport aux personnes qui nous entourent, surtout ici où nous habitons: le Monte Amiata (Toscane du Sud) est un vaste lieu formé par une poignée de petits bourgs médiévaux avec une population d'environ 20.000 habitants. Nous n’avons pas sciemment choisi la limite des deux basses, un vrai défi personnel dans tous les sens du terme pour accorder les deux instruments à cordes avec les synthés sans bouleverser les fréquences!
Pc – Qui compose le groupe?
LVTVM – La question est très intéressante car le groupe a subi des changements et des évolutions importantes. Commençons par le line-up initial: Carlo Bellucci (basse 6 cordes), Isacco Bellini (basse 4 cordes), Alessandro Marchionni (batterie) et Mike Marchionni (synthés). Mike quitte le groupe en 2017, mais reste toujours dans la direction du groupe, remplacé ensuite par Matteo Borselli. Avant et pendant l'enregistrement de «Irrational Numbers», Damiano Magliozzi entre en tant qu'ingénieur du son et producteur, puis Lorenzo Gonnelli en tant que graphiste et vidéaste. La situation évolue lorsque Q2 Visual commence à faire partie intégrante du projet théâtral, pour la sortie du nouvel album (nous avions déjà eu des participations occasionnelles avec eux), Irene Bigattini s’ajoute à la technique vidéo et Michele Guidarini en tant que superviseur technique. Depuis cette année, nous ne sommes plus un groupe, mais un collectif artistique où se manifesteront des actrices et des personnes qui nous sont chères et qui nous ont aidés à rendre visible le concept de Isacco (le philosophe du groupe), qui jusqu’alors avait été envisagé seulement sous forme musicale et écrite. En plus du tout-puissant Lorenzo Gonnelli en tant que directeur artistique, Francesca Bizzarri et Daniela Flori arrivent en tant qu'actrices; la supervision et le développement des textes et des mouvements des acteurs sur la scène ont été assurés par Niccol Sensi et Matteo Arrighi. Giordano Felici Fioravanti, qui connaît parfaitement les chansons, s’occupe des lumières. De plus, mention d’honneur à Gaia Magnani, vidéaste très proche de nous, ainsi qu'à Gabriele Monaci, qui vient toujours à la rescousse pour les événements importants. Nous sommes une grande famille, tous autochtones, et nous avons choisi de vivre dans notre village (petit mais riche d’opportunités) pour construire des choses concrètes.
Pc – L’enregistrement n’a évidemment été facilité par les restrictions sanitaires. Comment donc avez-vous travaillé?
LVTVM – La pandémie nous a pris beaucoup de temps et nous a laissés dans l'incertitude, notamment sur le mixage, le mastering et le pressage matériel du disque. Heureusement, nous avions enregistré auparavant les batteries et basses, alors que tous les claviers ont été enregistrés chez Matteo et ensuite envoyés par e-mail à Damiano. Nous n'avons pas fait les choses rapidement, nous avons laissé également des temps morts (le découragement était énorme) et des temps techniques pour l’élaboration du disque, mais nous sommes extrêmement enthousiastes quant au résultat de l'œuvre complète.
Pc – Avant de présenter votre nouvel album «Irrational Numbers», parlez-nous de l’album précédent, séparé de ce nouveau forfait de près de sept ans.
LVTVM – Notre premier travail de studio s'appelle «Adam», sorti le 25 avril 2015, où il y a un concept qui parle de la naissance du premier homme sur la terre, né de la boue, et qui prend forme pour affronter le monde et la nature. Le disque peut être subdivisé en deux parties, dont la première a été conçue de la façon qui nous est propre, en faisant de la musique expérimentale, en suivant notre instinct et avec l'envie de faire du bon bruit; la deuxième partie (la quadrilogie de l'existence) est jouée avec un esprit plus autocritique et avec quelque chose de plus à dire quant à la technique, l’harmonie et à un son plus complexe en général. Ce sont ces quatre derniers morceaux qui sont plus proches de «Irrational Numbers». Tout a une évolution, la musique, nous-mêmes, l'approche à l’instrument… et cela se révèle beaucoup plus avec «Adam» qu’avec «Irrational Numbers», car ce dernier a, dans son ensemble, un son plus hétérogène.
Pc – Cinq compositions constituent la moelle épinière de votre nouvelle création. Pouvez-vous nous les présenter plus longuement?
LVTVM – «Irrational Numbers» est le fruit d'une idée de musique née avec le premier disque. Souvent les morceaux de LVTVM sont «through composed», c'est-à-dire qu’ils n'ont ni refrains ni couplets, contrairement à la forme chanson. Tout au plus, on répète la première section où on expose un thème qui émergera dans les différentes phases du morceau et qui sera le véritable ciment de la composition. La métrique utilisée est en style prog. C'est un choix lié à notre goût et à notre recherche musicale. Nous n’utilisons pas les turn around qui déterminent «la tonalité», on peut plutôt les définir comme «modaux» ou tout au plus «pantonaux», c'est-à-dire que les accords sont pris de différentes tonalités et combinés comme support à la mélodie et non pour des raisons d’harmonie. Nous pouvons plutôt définir nos compositions comme «modales» ou «pantonales». Nos pièces sont la continuation de la quadrilogie présente dans Adam («Gnosis», «Hybris», «Fthonos Theon», «Nemesis»). L'expérimentation des tempos composés nous a amenés à consolider un langage fait d'harmonie modale ou pantonale, de développement et de modification d'une mélodie principale, de rythmes complexes. Ce sont les bases de notre musique actuelle. À l'avenir, nous ajouterons de l'improvisation et du psychédélisme.
Pc – Quelles sont vos sources d’inspiration musicales?
LVTVM – Elles sont très variées et amples et souvent elles coïncident pour nous tous: Tool, Pat Metheny, Hyatus Kayote, Zevious, Melvins, Faith No More, King Crimson, Il Balletto di Bronzo, OM, Intronaut, Poil, NohayBanda, Juggernaut (Roma), Messa, Botch, Dillinger Escape Plan, ainsi que les groupes de l'Association Cave Canem DIY que nous gérons depuis 15 ans.
Pc – Défendrez-vous ces compositions sur scène, y compris hors d’Italie?
LVTVM – Notre dévouement à l'écriture de cet album a été absurde et nous a remis en discussion d’abord en tant qu’hommes et puis comme musiciens et interprètes. Rien ne vient spontanément sur un tel travail et tout est méthodiquement transcrit sur pentagramme pour faire coïncider toutes les mélodies. Nous aimerions que les auditeurs soient critiques sur nos compositions et qu’ils écoutent plus d’une fois notre album afin d’être également critiques avec eux -mêmes en s’efforçant de l’écouter plusieurs fois; c’est peut-être un album qui n’est pas facile à écouter et c’est pour cette raison que nous l’avons voulu court. Nous sommes sur toutes les plateformes streaming et social et nous sommes disponibles pour toute question.

14/01/2023 : Interview avec Desert Twelve

Interview avec Desert Twelve

Nous en avions chroniqué l’album «Desert Twelve» (http://www.progcensor.eu/2022-novembre.html#YpPytZZu), voici à présent l'interview que les Italiens nous ont accordée.
Prog censor – Quand et pour quelle(s) raison(s) Desert Twelve a-t-il été créé?
Desert Twelve – Desert Twelve a été fondé en 2020 par Gabriele Finotti, ancien leader du groupe de rock italien Misfatto. Après sa longue expérience dans ce groupe, Finotti a décidé de démarrer ce nouveau projet et de poursuivre le voyage musical qui l'avait amené jusqu'ici.
Pc – Quelle est la signification du nom du groupe?
DT – Le désert est au centre des récits du groupe et représente sa principale inspiration. Desert Twelve est comme une nouvelle planète qui, malgré sa nature, est l'environnement idéal pour une seconde vie ou une renaissance.
Pc – Quels sont les membres du groupe et quel est leur parcours respectif?
DT – En plus du fondateur Gabriele Finotti, qui est également l'auteur et compositeur principal, nous trouvons quelques jeunes musiciens de la région entre les villes de Plaisance et Pavie: au chant, Vittoria Ipri, également bassiste et chanteuse du groupe Wanted Ones, Gabriele Gnecchi à la batterie, déjà connu pour son militantisme à Kabirya, et enfin le plus jeune et talentueux Alex Viti à la guitare et Davide Radicelli à la basse.
Pc – Quelles sont les thématiques développées sur votre album? Il existe, semble-t-il, des préoccupations environnementales?
DT – L'album est principalement basé sur le thème de la seconde vie, c'est-à-dire une renaissance après une première existence. Tout au long du disque, l'homme et la nature sont toujours liés l'un à l'autre et créent une relation unique. Cette relation est faite de tensions mais aussi d'harmonie; il s'agit d'abord d'un choc puis d'une réconciliation. L'environnement joue donc un rôle majeur comme arrière-plan de la renaissance de l'homme et comme lieu où divers personnages rencontrent le protagoniste, lui rappelant qu'il n'est pas seul et qu'il doit composer avec eux, d'autant plus que son désir est de vivre éternellement.
Pc – Quelles sont, en gros, vos influences principales?
DT – Nos influences sont diverses mais nous nous inspirons principalement du rock et du blues dans leur version la plus psychédélique. Du rock des années 70 au blues psychédélique, du heavy metal aux airs modernes actuels et au stoner. Motorpsycho, Black Mountain, Genesis, Aphrodite's Child et plus.
Pc – Commencer un album par un titre de plus de onze minutes n’est-il pas un peu risqué?
DT – Le choix d'introduire notre album avec un morceau comme «Your Cold Cold Desert Heart» est certes risqué, mais nous voulions commencer ce disque avec un impact fort qui saisirait l'auditeur immédiatement et l'impressionnerait.
Pc – Merci pour votre reprise complètement différente du hit de Phil Collins, «In the Air Tonight». Elle a l’avantage que vu l’option musicale que vous y insufflez, elle ne risque pas de devenir datée!
DT – Merci beaucoup. Même pour nous, cette chanson a été une découverte car nous n'aurions jamais pensé pouvoir l'adapter à notre style et la rendre efficace. De plus, c'est une piste très dynamique et pratique qui pourrait être jouée ou réarrangée dans différents types de genres musicaux, pas seulement le nôtre.
Pc – Le côté bluesy du commencement de «Butterfly Snake» se mue progressivement vers une sorte de stoner. Quelle en est la raison?
DT – «Butterfly Snake» est peut-être le morceau le plus introspectif de l'album. Gabriele a eu l'idée d'ajouter ce morceau vers la fin du disque, comme s'il s'agissait de l'apothéose de toute la narration de l'album. Ce morceau implique systématiquement toutes nos principales influences et est à coup sûr le morceau le plus difficile à jouer, aussi bien en studio qu'en live.
Pc – Allez-vous défendre votre album sur scène et y a-t-il des chances de vous voir ailleurs qu’en Italie?
DT – Notre record a été acclamé à l'étranger, pas seulement en Italie. Nous travaillons donc sur la planification d'une tournée qui peut nous amener sur des scènes en Europe pour jouer notre disque et présenter une nouvelle chanson que nous composons.
Pc – Le groupe Misfatto fondé en son temps par Gabriele «Gaby» Finotti existe-t-il toujours en parallèle à ce nouveau projet?
DT – Le projet Misfatto existe toujours bien sûr, mais de manière essentiellement symbolique. Il représente une connexion entre ce qui était le passé et ce qui est le présent de notre voyage.
Pc – Pour terminer, merci de nous avoir accordé cette interview. Quelques mots pour inciter notre lectorat à écouter votre musique et, mieux, à se la procurer?
DT – Merci beaucoup pour l'intérêt que vous portez à notre musique! À tous vos lecteurs: salutations de Desert Twelve et d'Italie! Et rappelez-vous que vous pouvez nous trouver partout sur le web, c'est-à-dire sur toutes les plateformes de streaming, sur les réseaux sociaux, et pour recevoir notre disque ou merchandising, envoyez-nous simplement un message ou un e-mail. Nous pouvons les envoyer et les livrer dans le monde entier! À votre santé!

11/12/2022 : Interview de Temps Calme

Interview de Temps Calme

Les Lillois de Temps Calme ont accepté de répondre à nos questions.
Prog censor – Comment est née l’aventure Temps Calme et d’où provient ce nom?
Temps Calme – Tout commence au stand de fromage du marché (true story), Olivier propose à Sam de monter un nouveau projet musical, et l’aventure commence! Nico rejoint rapidement l’aventure afin de compléter le trio. Bien entendu, on s’était croisés à plusieurs reprises avec d’autres projets musicaux!
En ce qui concerne le nom du groupe, on aimait bien cette expression qui correspond bien à nos caractères, ça peut aussi évoquer la météo ou bien un temps de repos. On n’a pas encore vu de pogos à nos concerts!
Pc – Qui compose le groupe et quels sont vos parcours respectifs?
TC – Olivier est à la guitare et au chant. Il a évolué dans des formations telles que Ed Wood Jr., Persian Rabbit ou L’Objet. Il compose aussi pour le spectacle vivant.
Sam est aux claviers et au chant. Il a une formation d’ingénieur du son mais a, en parallèle, joué avec des groupes tels que John Grape, Black Bones, Alb.
Nico, chef tambour, est à la batterie et aux chœurs. En parallèle d’être graphiste, il a joué aux côtés de Roken is Dodelijk et Louis Aguilar.
Pc – Vox III est votre second album. Pouvez-vous nous le présenter et expliquer son titre à nos lecteurs?
TC – Vox III est un recueil de morceaux avec un écriture plutôt évolutive, tout en gardant un format pop et efficace. Si on veut mettre une étiquette, on peut parler de pop psychédélique. Assez varié en ambiances et textures sonores, il représente bien le groupe.
Le titre est un clin d'œil au son bien typique d’un orgue, le Philicorda. Il peut aussi faire allusion au mélange de nos 3 voix.
Pc – Comment l’album a-t-il été composé? La période sanitaire passée a-t-elle influencé votre travail?
TC – Chacun a apporté des compositions déjà bien écrites, et on a réarrangé tout ça en groupe tout en gardant comme objectif de pouvoir jouer les morceaux en live sans avoir à ajouter des bandes en soutien.
Les confinements ont probablement influencé le fait de travailler chacun de son côté en amont, ce qui nous allait bien!
Pc – Le travail sur le chant et les voix semble très étudié. Merci de développer cet aspect de votre musique.
TC – Déjà, on est deux chanteurs lead, ce qui permet d’alterner les timbres de voix. Nous aimons bien jouer avec les traitements de voix, que ce soient des harmoniseurs, vocodeur, autotune, granulaire… Comme un guitariste et ses pédales!
PC – Votre clip «Off the Mark» présente des aspects parodiques très amusants. Comment et où a-t-il été tourné ?
TC – Le clip a été tourné avec Armin Zoghi à la réalisation et nous sommes restés dans notre belle région du Nord, entre la côte et Lille. On aime assez le côté décalé de ce clip, il est à la fois utopique, drôle, voire débile, sans que ce soit lourd (on espère…).
On avait envie de faire une espèce de parodie de film de cowboy, mais en déplaçant le curseur du côté de l'anthropomorphisme et du sport, et puis il a un petit air de BD avec le graphisme des masques et la taille des têtes.
Pc – Que raconte le titre «Coywolves»?
TC – Coywolves s’inspire de l’histoire vraie de la création naturelle d’une nouvelle espèce animale: le coywolf (croisement entre un coyote et un loup et/ou un chien). Avant que cette espèce ne soit vraiment décelée, une légende au Texas disait que d’étranges animaux, mi-loups, mi-coyotes, rôdaient. Cette nouvelle espèce, plus adaptée à l’homme et à notre époque, rôde même parfois dans certaines grandes villes des États-Unis et les histoires et légendes vont bon train!
Pc – Des concerts ont déjà eu lieu et d’autres, j’imagine, sont en préparation…
TC – Oui, on joue le 26 octobre au Grand Mix de Tourcoing pour la sortie de l’album, et nous sommes en préparation d’une tournée.
Pc – Merci pour cette interview. Quelques mots à l’intention de nos lecteurs?
TC – Merci à vous. On serait bien content de vous croiser sur la route à l’occasion. 🙂
(Interview réalisée par Tibère.)

04/12/2022 : Interview de Thierry Zaboitzeff

Interview de Thierry Zaboitzeff

Profitant de la sortie du triple CD «50 ans de musique(s)», Thierry Zaboitzeff a accepté de répondre aux quelques questions que nous nous posions à propos de sa carrière.
(Interview réalisée par Tibère.)
Prog censor – Comment te sens-tu après 50 ans à créer des musiques innovantes ?
Thierry Zaboitzeff – Pas mal, merci! Parfois un peu à l’ouest, dans le doute, mais il y a toujours ce petit quelque chose qui me fait repartir, un accord, une idée improbable, un son, le son, une simple vision qui glisse sur d’autres et m’entraînent dans les dédales magiques de la composition, mais je suis comme le petit poucet, je sème des trucs pour retrouver mon chemin…
En fait je me sens très heureux d’avoir pu mener à bien ce projet de rétrospective.
Pc – Peux-tu revenir pour nous sur les débuts de l’histoire. Ce ne fut guère facile. On le voit en parcourant ton site (http://www.zaboitzeff.org/zaboitzeff-raconte.html) où tu relates épisode après épisode (il y en a actuellement huit), 50 ans d’amour (et de galère) musical(e).
TZ – Oui, je vous conseille de les lire, histoire de bien vous rendre compte de ce que cela signifiait d'être musicien et compositeur indépendant en ces temps-là.
Le début de toute cette histoire, c’est la rencontre avec Gérard Hourbette puis Rocco Fernandez qui nous invite dans son groupe Art Zoyd. Rocco nous quitte en 1975 et nous laisse les clefs de la maison et, à partir de là, nous expérimenterons différentes formations d’Art Zoyd avec un tas de musiciens qui viendront, partiront, reviendront… Toutes ces rencontres et expériences déboucheront sur des moments importants: en 1976, notre premier album puis une tournée en France en première partie de Magma; nous serons également avec eux au Théâtre de la Renaissance (Paris) une dizaine de jours. Puis, pour ne citer que les temps les plus forts, nous ferons une tournée européenne en 1984 suivie de la création avec les ballets de Roland Petit «Le Mariage du Ciel et de l’Enfer» (Milan - Palais des sports / Paris-Théâtre des Champs Elysées / Marseille-Opéra / Bordeaux-Opéra); pour faire court également viendront les ciné-concerts «Nosferatu - Faust et Häxan»… Ceci nous mène en 1997, l’année où je quitte Art Zoyd (profondes divergences sur de nouvelles orientations, lassitude…).
Mais je souhaiterais vous préciser que ce coffret ne consacre que quelques épisodes à Art Zoyd et que je tiens absolument à défendre et mettre en avant ce que j’ai produit dans les 25 années suivant mon départ de AZ.
Pc – Quel ordre as-tu choisi pour nous présenter l’ensemble de ta carrière?
TZ – L’ordre fut un gros casse-tête. Je ne suis jamais parvenu à monter une playlist chronologique qui se tienne ou alors, si j’y arrivais parfois, cela ne convenait jamais sur la durée. Je prenais donc la décision de m’asseoir sur la chronologie et je me dirigeais plutôt sur l’idée de voyage dans mes musiques, avec mes musiques; cette idée est nettement plus intéressante car elle permet plus d’espace, de finesse, de poésie… De plus, aimant jouer sur les contrastes, j’allais me régaler…
Pc – As-tu remixé certains titres?
TZ – J’ai remixé deux titres sur les 43 proposés: «Unsex Me Here», à l’origine sur l’album «Art Zoyd-Berlin», mais que je reprends et remixe en solo et en live en 2009. Puis «Konzobélé» extrait de l’album «Marathonnerre». Pour d’autres pièces, j’ai refait un mastering de manière à unifier autant que possible la couleur de ces compositions fort distantes parfois dans le temps. J’ai également réenregistré «Baboon’s blood» (de l’album AZ-Berlin) en invitant Daniel Denis (Univers Zero) à y jouer les percussions, ce qui rend la pièce plus vivante et plus sauvage, puis en hommage à Rocco Fernandez, le fondateur de Art Zoyd, j’ai repris dans une version toute personnelle le titre «Sangria» que le groupe d’alors avait enregistré sur un 45 tours chez Opaline Records-Chants Du Monde en 1971.
Pc – Comment étaient réalisées la plupart des compositions, que ce soit avec Art Zoyd ou les autres émanations musicales que tu as croisées?
TZ – Vaste sujet! Tout dépend des époques… Autodidacte depuis fort longtemps, je n’écris pas la musique (sur du papier), j’utilise donc des enregistrements audio ou MIDI faits maison car je joue de plusieurs instruments et, avec le temps, je suis devenu aussi un manipulateur d’électronique (séquenceurs, samplers, effets, computers…) pour communiquer ce que je souhaite, d’une manière relativement précise, lorsque j’interviens avec d’autres musiciens et lorsque je ne fais pas appel à eux, je compose et enregistre directement dans mon studio… Mais le point de départ de mes compositions est rarement très sophistiqué, j’utilise à la base un seul instrument (guitare ou clavier ou basse) sur lequel j’échafaude quelques bribes de ce que deviendra un morceau, en chantonnant même, et je me laisse totalement aller à la fantaisie que je recadre et orchestre ensuite dans le studio.
Le processus est un peu différent lorsque je travaille sur des commandes car, dans ce cas, beaucoup de paramètres viennent interférer, comme la durée, les demandes particulières d’un régisseur ou metteur en scène, le type d’instrumentation souhaité…
Pc – Art Zoyd a eu des occasions de jouer (et partager des musiciens) avec des groupes comme Magma ou Univers Zero. As-tu des souvenirs marquants à partager de cette période?
TZ – Avec Magma, que nous estimions énormément, à part les concerts à la même affiche, nous n’avons rien partagé. Peu après ces tournées, je rencontrais Daniel Denis puis Univers zero et nous mélangerons même nos deux groupes en une sorte de bigband apocalyptique, lors de concerts de réunion. J’ai en mémoire celui de «Nancy Jazz Pulsations», c’était chaud! Il y avait les pour et les contre qui se manifestèrent avec force… Nous n’avons fait que quelques concerts dans cette formation économiquement non-viable à cette époque et puis aussi chaque groupe avait des envies plus personnelles pour l’avenir.
Pc – As-tu quelques souvenirs et anecdotes particulières à partager?
TZ – Il y en a de nombreux et je ne peux pas prendre toute la place ici avec cela. Je parlerai plutôt de faits marquants.
En Juin 1984, à l’invitation du chorégraphe Roland Petit : La première du «Mariage du ciel et de l’Enfer» avec le corps de ballet de la Scala de Milan et notre groupe Art Zoyd au Palais des Sports de Milan durant une semaine. Grand événement qui pour un temps nous sortit de notre quotidien de groupe jouant dans des clubs et autres salles alternatives. De grandes audiences s’offraient à nous avec les moyens techniques à la hauteur. Une équipe formidable de techniciens et musiciens.
Pour l’historique et les anecdotes, je vous invite à consulter ce lien: http://www.zaboitzeff.org/zaboitzeff-raconte.html.
Pc – Peux-tu nous parler des années qui ont suivi Art Zoyd, notamment la période Aria Primitiva?
TZ – Dès que je quitte AZ, je me lance dans un tas de projets: danse contemporaine, théâtre… Toujours comme compositeur bien sûr et de temps à autres en live, en solo ou en groupe: Zaboitzeff & Crew sur les projets Miniaturen avec Edita Braun Company, puis Missa Furiosa créé lors du Bruckner Festival Linz en 2002.
Ma rencontre avec la chrorégraphe autrichienne Editta Braun sera le point fort de ces 25 dernières années; je collabore musicalement depuis 1997 à tous les projets de la compagnie, c’est une expérience très forte émotionnellement, très enrichissante, et cela m’a permis d’ouvrir mon art à d’autres horizons et me libérant ainsi des parcours obligés de la musique contemporaine et des circuits musicaux alternatifs parfois un peu sclérosés et fermés.
Aria Primitiva est né assez tard, en 2017, à la suite des concerts anniversaire «Art Zoyd - 44 ½». À cette occasion, j’avais rencontré Nadia Ratsimandresy et Cécile Thévenot qui faisaient également partie de cette formation célébrant cet anniversaire. L’expérience de groupe me manquait et Nadia et Cécile vinrent me proposer de travailler ensemble; j’hésitai un instant et puis banco! Le problème majeur entre nous était la distance nous séparant: Nadia à Paris, Cécile à Strasbourg et moi en Autriche à Salzbourg… Nous avions peine à trouver des dates pour nous réunir tant qu’aucun concert ne fut planifié. Au niveau composition, j’avançais à pas de géant et, en quelques mois, un répertoire de base était prêt et, fort de cela, je me mis à rechercher des dates. Quatre concerts furent planifiés et garantis financièrement. Nous pouvions nous jeter à l’eau et entamer nos répétitions. C’est ainsi qu’est né et aura vécu Aria Primitiva car, après un album («Sleep No More» et ces quelques concerts, Nadia a repris ses activités avec Art Zoyd dont elle était toujours membre et une distance s’est installée durablement, puis Cécile rêvait de plus d’improvisations, ce qui n’était pas le centre d’intérêt principal d’Aria Primitiva qui finalement était devenu mon bébé. J’avais, j’ai beaucoup d’estime pour ces musiciennes mais un avenir me semblait impossible, je décidai d’en terminer avec cette formation puis la crise du covid nous est tombée dessus… Je suis passé à autre chose.
Je dois ajouter que, tant que cet ensemble a existé, j’ai adoré le processus de travail et la perspective d’un nouveau groupe de scène, un peu dans la direction d’Art Zoyd des années 86-87 qu’inconsciemment j’aurais aimé ressusciter… Il y avait tant à faire et tant d’autres musiciens à inviter.
Pc – Des concerts ont-ils été prévus pour fêter les 50 ans de carrière?
TZ – À cette heure, aucun concert n’est prévu et proche de mes 70 ans. Je n’envisage plus la musique sous le prisme des tournées en bus, rangement de matos à trois heures du mat. Les occasions d’excès en tous genre et endosser toujours la responsabilité pour d’autres musiciens qui ne se bougent que parce que vous seul leur demandez de bouger… Certes, je suis un peu aigri sur ce thème après avoir vécu de désagréables situations.
Disons que je ne suis plus intéressé par cette façon de vivre la musique… J’ai d’autres projets autour de mes sons et vous me donnerez peut-être l’occasion de vous en parler plus tard.
Pc – Merci Thierry pour cette interview. Un dernier mot pour encourager nos lecteurs à (re)découvrir tes univers?
TZ – Merci à vous! Mais pour cette dernière question je citerai Denis Desassis que j’ai invité à préfacer ce coffret et il vous parlera de cette anthologie mieux que personne, et assurément mieux que moi! Et encore merci à lui pour ses mots.
«Voici donc 50 ans de musique(s) illuminés par le foisonnement d’une anthologie suscitant l’admiration, tant la cohérence d’ensemble, depuis les premières heures d’Art Zoyd jusqu’aux dernières chorégraphies païennes, relève ici de l’évidence. Musique, cinéma, danse, théâtre sont assemblés en un grand tout affranchi du temps et des barrières stylistiques pour s’abandonner à un imaginaire peuplé de tourments et d’espoirs, ceux d’un voyage en direction du grand mystère. L’œuvre de Thierry Zaboitzeff est parée des couleurs ténébreuses d’une épopée de l’initiation dévoilant au fil des jours des paysages énigmatiques parfois désolés, dont la contemplation suscitera une curiosité mêlée de fascination.»

17/11/2022 : Interview d'Esthesis

Interview d'Esthesis

Le magazine britannique «Prog» les avait encensés à la suite de la parution de «The Awakening». Commode s’est penché sur Esthesis, cette nouvelle sensation française, pour en savoir plus…


Prog censor – Esthesis a pris un virage nettement jazzy avec des ambiances très mélancoliques, tu peux me dire ce qu’il en est ?
Aurélien Goude – Le côté mélancolique et cinématographique est inhérent à Esthesis, c’est une composante de l’identité du projet, mais le côté jazzy de «Watching Worlds Collide» est nouveau par rapport à «The Awakening».
À l’origine, le nouvel album devait être plus pop-rock et «Place Your Bets» a donné la direction du nouvel album. Je voulais du saxophone et des cuivres sur le titre, une ambiance un peu Casino Royale, et ça m’a donné envie que l’on travaille ensemble des arrangements nettement plus jazzy que ce que je pensais. Au final, l’album a une connotation assez «film noir», excepté «Skimming Stones» qui est l’ovni du disque. L’album est plus frontal et moderne aussi, avec des aspects electro/indus qui feront le lien avec le prochain album à venir.
Pc – Quand le magazine «Prog» vous a encensés après la sortie de «The Awakening», que vous êtes-vous dit au sein du groupe?
AG – Nous n’en revenions pas trop, du moins on se disait qu’on avait eu de la chance. Et puis après coup, c’est vrai que j’ai réalisé qu’on est très soutenus par le public depuis le début, et notamment le public français, allemand, néerlandais et anglais, et qu’on communique beaucoup pour exister. Parce que oui, aujourd’hui il ne suffit malheureusement plus de faire un bon disque, il faut aussi se battre pour exister et c’est la réalité du terrain. J’estime qu’à notre niveau, on a vraiment déjà beaucoup de chance là-dessus, même si beaucoup de travail est encore en cours et reste possible. Prog nous a ouvert beaucoup de portes, que ce soit pour obtenir des concerts que pour diffuser plus notre musique.
Pc – Si je te dis que votre dernier album me fait penser à Porcupine Tree qui aurait mis des essences jazz dans sa musique, tu me fais la gueule?
AG – Juste un peu! (Rires.) Non, bien sûr, je sais que certaines comparaisons reviennent parfois avec Esthesis et je ne peux pas nier que certains groupes sont dans notre ADN, mais quand on regarde de plus près, il y a de belles différences. Il est clair que je me sens plus proche de Porcupine Tree que de Yes ou Genesis, c’est un fait, mais Esthesis a, par exemple, un côté nettement plus cinématographique, moins metal, pop-rock ou psyché, et toutes les bases des morceaux – excepté «Chameleon» et «Raising Hands Part 2» – auront à chaque fois été créées aux claviers. Ce que je veux dire par là, c’est que ce ne sont pas les guitares qui donnent la texture première dans Esthesis, ce sont quasiment toujours les claviers quand on écoute de plus près. Ce n’est pas le cas dans Porcupine Tree, par exemple, où cela est plus concentré sur la guitare puisque Wilson est un guitariste. Moi je suis claviériste à la base. Après, je trouve que ces comparaisons, si elles restent mesurées, ont eu du bon jusqu’à présent car c’est aussi ce qui permet de nous identifier vis-à-vis du public comme un certain style de rock progressif, ce qui est assez vrai, et de toucher un plus large public que si on ne ressemblait à rien du tout de connu. Ce qui nous intéresse, c’est de proposer un rock progressif moderne, donc oui, ce n’est pas surprenant que tu y perçoives un peu de ça du coup!
Pc – Esthesis revient d’une tournée qui vous aura vus à Paris, Lille et Orléans mais aussi en Hollande. Ça s’est bien passé? D’ailleurs, vous remettez le couvert en novembre, je crois…
AG – Nous avons été ravis de vivre cette expérience début septembre, qui nous a beaucoup appris sur pas mal de plans. C’est la première fois notamment qu’on jouait aux Pays-Bas et à Paris. Même s’il est compliqué de faire revenir le public dans les salles de concert depuis le covid, c’était un beau moment. On rejoue effectivement le 23 novembre à Montpellier, le 25 à Bordeaux, le 26 à Cholet près de Nantes, et deux fois à Toulouse (le 5 novembre et le 3 décembre). On espère que le public sera encore plus présent car on ne repassera pas avant longtemps dans ces villes.
Pc – Aurélien, peux-tu nous dévoiler ton parcours musical et tes influences, ce qui t’a donné envie de faire Esthesis?
AG – À l’origine, j’ai toujours énormément écouté de musique… Tout jeune, mon album préféré était déjà «Sgt Pepper’s» des Beatles, et j’adorais écouter Supertramp, Sting, Toto ou encore les Beach Boys. C’est juste qu’à un certain moment de ma vingtaine je me suis dit que je voulais aussi composer et pas seulement écouter ce que font les autres. J’ai planché sur des compos et formé ce groupe. Je suis quelqu’un qui écrivait beaucoup à l’adolescence… Des nouvelles de SF ou policières… J’aimais bien dans l’écriture cette idée d’avoir une liberté totale sur des personnages, ce qui leur arrivait, etc. Là, c’est un peu pareil en musique; j’aime le fait de se dire que tout est possible, tout est envisageable, sauf si l’on se met soi-même des barrières mentales. Le rock progressif et l’art rock c’est ça pour moi: la fusion des styles. J’apprécie beaucoup donner des concerts, mais entre jouer live et faire des albums, je choisirai toujours de faire des albums car c’est ce qui me donne le plus de plaisir. J’aime le fait de composer, peaufiner et graver dans le marbre des morceaux et d’apporter modestement une pierre à l’immense édifice de la musique.
Pc – Comme d’habitude, j’aime que l’interviewé se pose à lui-même une dernière question. À toi de jouer si tu as quelque chose d’autre à nous dire…
AG – Difficile question! Mais ça peut être sur la section rythmique et la guitare sur l’album. On a eu l’arrivée d’Arnaud Nicolau à la batterie, qui a remplacé Florian Rodrigues (parti du groupe fin 2021 après notre concert Chez Paulette), et on a toujours Marc Anguill à la basse et Baptiste Desmares à la guitare. Il faut souligner le grand travail d’arrangement qui a été réalisé par eux trois sur l’ensemble des titres de «Watching Worlds Collide». Sur cet album, nous voulions que la section rythmique soit davantage mise en avant, et même dans le jeu de guitare c’est plus flagrant. Je remercie aussi Mathilde Collet pour avoir chanté aux chœurs sur cet album; c’est un élément important de ce disque car les harmonies vocales sont quelque chose d’essentiel pour moi sur un album. Et sa voix apporte une belle complémentarité à la mienne. Nous avons beaucoup travaillé et œuvré pour proposer un album qui soit riche et qui puisse faire dire aux auditeurs qu’ils découvrent à chaque fois quelque chose de nouveau dans les arrangements au fil des écoutes. Enfin, je remercie Mathieu Vilbert au violon, les P-Horns aux cuivres, et Vincent Blanot de Berlin Heart au banjo.
Merci beaucoup à Prog censor et aux curieux qui nous découvriront par le biais de cette interview ou de votre chronique!

13/11/2022 : Interview d'Etrange

Interview d'Etrange

À notre demande, les membres du duo français ETRANGE ont accepté avec joie de répondre à quelques questions.
Prog censor – Comment et où est né le projet Etrange?
Deadale – Le projet est né fin 2017 de la rencontre de 2 passionnés, Velhon (claviers, programmation) et moi-même (guitare, basse), désireux d’écrire de la musique à distance, pour se faire plaisir.
Pc – Aviez-vous déjà participé à d’autres projets auparavant?
Velhon – J’enregistre depuis des années des morceaux dans différents styles (orchestral, electro, metal), mais tout ça est toujours resté dans mes archives. Je n’ai jamais été dans une formation, faute de temps et d'accointances musicales. Les choses ont changé lorsque j’ai rencontré Deadale, nous étions sur la même longueur d’onde, j’ai pu voir le potentiel créatif qui pouvait naître de ce projet.
Deadale – J’ai eu plusieurs projets vraiment différents mais, pour citer ceux ayant accouché d’un album, il y avait le groupe de thrash Psytronix, dans lequel j’étais bassiste (Servilization – 2002) et le groupe de death technique Architect of Seth, dans lequel je faisais de la guitare (The persistence of scars – 2013).
Pc – Quelles sont vos références (aussi bien musicales que littéraires) respectives?
Deadale – Pour Etrange, nos références sont très variées car elles touchent autant à la musique qu’à la littérature, en passant par les films de SF et les jeux-vidéo rétros, les illustrations, etc. Côté musique, on va dire que ça part du power/prog rock/metal (Symphony X, LTE, Haken, etc.), pour aller vers la musique de films, via des escapades extrêmes (thrash, black), voire synthwave. On ne se bride pas vraiment. Les autres inspirations sont à chercher du côté des films et jeux vidéo de notre enfance (années 80).
Velhon – J’ai grandi avec les jeux vidéos, les mangas, les films de SF des 80s et le metal (black, prog et death). On retrouve un peu tout ça dans Etrange. Je ne suis pas un grand lecteur, les œuvres qui m’ont marqué sont des jeux comme Castlevania, Zelda, Mortal Kombat, Silent Hill. J’ai découvert le metal dans les 90s avec Sepultura et Cradle Of Filth, et depuis j’ai assimilé beaucoup d’autres références, comme Septicflesh, Dimmu Borgir, Emperor, Dream Theater, Symphony X, Haken, Nile, Necrophagist, Notre Dame, Threshold, Pain Of Salvation, Iced Earth, Ark… et tellement d’autres. Comme tu peux le voir, c’est extrêmement varié. Par ailleurs, depuis que je suis gosse, j’adore Bach et Vivaldi. Et certains groupes de Visuel Kei comme Malice Mizer.
Pc – Comme pour le premier album, les titres des morceaux constituent un acrostiche. Comment vous est venue cette idée peu courante?
Deadale – Notre concept étant entièrement instrumental et racontant une histoire d’exploration spatiale par une sonde autonome, il nous est apparu intéressant de glisser ici et là des petits détails, des indices, venant compléter notre musique. On les retrouve dans la tracklist mais également dans les visuels composant nos albums, ou à travers des «transmissions» de la sonde Etrange sur chacune de nos vidéos YouTube.
Pc – Quelle est la thématique de ce nouvel album?
Deadale – Enigme reprend là où l’histoire du 1er album s’était arrêtée. Dans le 1er album, on suivait les aventures de Etrange, depuis son départ de la Terre jusqu’à la découverte d’une exoplanète. Dans ce nouvel opus, Etrange capte un signal non identifié et part à sa rencontre. Elle arrive sur une planète où l’attend une sonde quasi identique nommée Enigme (le logo sur sa carcasse ressemble étrangement à celui de Etrange). Est-ce une autre sonde envoyée par la Terre ou une autre civilisation intelligente? Est-ce le fruit d’un paradoxe spatio-temporel où Etrange se rencontrerait dans un monde parallèle? Voilà la base de cette nouvelle aventure. La musique retranscrit le panel des émotions que procure la rencontre de deux êtres, dans un endroit où ils ne devraient normalement pas se rencontrer (étonnement, curiosité, attirance, doute, crainte, conflit, nostalgie, etc.).
Pc – Comment raconter des histoires aussi complexes sur une musique purement instrumentale?
Velhon – Hum… avec une musique complexe? (Rires.) Notre musique est plutôt complexe, il me semble. Il n’y a pas de structure définie couplet/refrain, elle est construite autour d’une action imaginaire, d’événements fictifs, portée par une histoire, c’est très pictural. C’est en ce point que le qualificatif «cinématique» trouve son sens.
Deadale – Comme l’explique Velhon, cela vient du fait que nous aimons «imager» notre musique. Et comme nous sommes fans de science-fiction, nous avons élaboré ce concept d’exploration spatiale dont l’héroïne est une machine dotée d’une intelligence artificielle. Nous guidons l’auditeur à travers des sonorités typées SF mais n’imposons jamais rien. Un concept qui tient en 2 lignes, des visuels et des titres qui prêtent au voyage: voilà notre recette. Chacun est libre ensuite d’imaginer ce qu’il veut.
Pc – Comment avez-vous réalisé, en ces périodes troubles, l’album Enigme?
Deadale – Comme nous avions réalisé le précédent (rires). Nous sommes éloignés de 600 km et nous ne nous voyons qu’une à deux fois par an. Nous avons pris l’habitude de travailler dans nos studios respectifs et d’échanger nos idées grâce à la magie du web.
Pc – Le projet est-il destiné à être porté sur scène?
Velhon – Il a été convenu dès le départ que ce projet, certes sérieux, était voué à rester purement studio. L’objectif premier est de nous faire plaisir et d’écrire la musique que nous souhaitons écouter. Formaliser le projet avec la sortie d’albums nous permet de nous challenger et d’aller plus loin en terme de création, de composition. C’est une fierté pour nous car je pense que nous avons produit jusque-là de la musique de qualité. C’est une énorme quantité de travail qui trouve sa récompense dans le résultat audio, ce qu’il nous fait ressentir à l’écoute, et surtout l’écho que Etrange trouve auprès du public.
Pc – Quelle sera la suite du projet?
Deadale – On a des pistes pour la suite des aventures de Etrange mais, pour le moment, on se concentre sur la promo du nouvel album. Ce sont les aléas du do it yourself et on les accepte.
Pc – Merci de nous avoir accordé cette interview. Pouvez-vous conclure en donnant envie à nos lecteurs de vous écouter et d’acquérir vos réalisations?
Velhon – Merci beaucoup pour l’intérêt porté à notre projet! Notre musique a de nombreuses facettes, beaucoup d’auditeurs aux profils différents peuvent y trouver leur compte, nous les invitons à embarquer dans ce voyage et voir où ça les mène!
Deadale – Je te remercie pour cet échange et la mise en lumière de notre projet. Pour les personnes intriguées par Etrange et qui sont, comme nous, collectionneurs, je dirais qu’ils peuvent se procurer nos albums en CD sur notre site (http://etrangemusic.com/). En plus de soutenir le groupe, ils feront l’acquisition de beaux objets (rires).

20/10/2022 : Interview de Jean-Pierre Louveton (Nemo)

Interview de Jean-Pierre Louveton (Nemo)

À l’occasion de la sortie de la nouvelle version de l’album «Les Nouveaux Mondes», nous avons pu interviewer l’âme du projet, Jean Pierre Louveton, afin d’en savoir un peu plus sur cette sortie.


Prog Censor – Bonjour Jean-Pierre. L’album «Les Nouveaux Mondes» est sorti à l’origine en 2002. Pourquoi en avoir enregistré une nouvelle version en 2022 alors que Nemo est officiellement à l’arrêt depuis 2015? En outre, la version originale est toujours disponible en téléchargement sur votre Bandcamp.


Jean-Pierre Louveton – Bonjour! Merci pour cette interview. Nemo est en effet en arrêt prolongé depuis sept ans, car il nous est impossible de nous retrouver pour composer ou tout simplement répéter pour faire des concerts, étant désormais trop éloignés géographiquement. On ne peut donc plus se considérer comme le groupe que nous avons été pendant les quinze ans où nous nous sommes vus hebdomadairement pour créer nos neuf albums.
Par contre, cela n’empêche pas de travailler à distance, comme je le fais avec Jean-Baptiste pour les albums de JPL, et nous avons utilisé cette option pour réenregistrer le premier album de Nemo.
Pourquoi le réenregistrer? Il faut revenir en arrière et rappeler que cet album, au départ, ne devait pas en être un, juste un recueil de démos pour la prospection de concerts! Il est apparu, après les 2 sessions de studio nécessaires à l’enregistrement des morceaux, que nous tenions de quoi faire un album entier, même si les techniques d’enregistrement étaient rudimentaires et que l’interprétation aurait pu être de meilleure qualité. L’album est donc sorti comme ça et, même s’il a rencontré son public et a lancé le groupe, il a quand même gardé ses défauts que nous sommes heureux d’avoir pu gommer avec cette réédition!


Pc – Qui a participé à l’élaboration de cette nouvelle version?

JPL – La formation du groupe a changé plusieurs fois entre le premier et le quatrième album. JB est arrivé pour l’album «Présages» en 2003 et Lionel en 2005 pour «Immersion publique». Ensuite le groupe est resté stable jusqu’en 2015 et c’est avec cette formation que nous avons réenregistré «Les Nouveaux Mondes», ainsi que l’album «Présages» en 2018. Le marimba a été reproduit avec un instrument virtuel car il était trop compliqué de faire appel à Pascal Bertrand qui était à l’origine des premiers enregistrements.

Pc – Vu les difficultés à se rencontrer en raison du confinement, comment avez-vous procédé en pratique?

JPL – Comme tu l’as compris, le confinement n’est pas la seule raison pour laquelle nous rencontrer est difficile! J’ai donc refait les maquettes et chacun a enregistré ses parties dessus de chez lui en respectant l’œuvre originale, mais en corrigeant ce qui devait l’être!

Pc – Peux-tu nous rappeler les thèmes développés dans l’album?


JPL – Nous avions choisi à l’époque les livres de Jules Verne, car le nom de Nemo vient du capitaine du même nom, héros de «20000 lieues sous les mers». Nous avions l’impression d’être des explorateurs musicaux, et nous avons donc cherché un thème en rapport avec l’exploration.


Pc – Présente-nous également les deux titres bonus de la nouvelle édition?

JPL – Il s’agit, pour le morceau «Africa», de la maquette ayant servi de base au morceau «Luna». J’avais écrit ce titre bien avant que Nemo se forme, et nous en avons repris un des thèmes. Cette maquette a été réarrangée et réenregistrée pour l’occasion avec JB à la batterie. Le deuxième est un morceau enregistré lors du premier concert de Nemo en mars 2002 et contient des parties qui ont été réutilisées par la suite, mais qui est resté inédit sous cette forme jusqu’ici. Il contient bien entendu toutes les erreurs d’interprétation inhérentes à un premier concert, mais ça en fait son charme. C’est une sorte de témoignage maintenant, surtout que la section rythmique était composée de Pascal Bertrand à la batterie et de Benoît Gaignon à la basse.

Pc – Qui a réalisé le nouvel artwork, nettement plus moderne que la version originale?


JPL – Stan-W Decker bien sûr! Nous avons voulu que la couverture subisse aussi l’opération chirurgicale qui lui redonnerait sa jeunesse, comme nous l’avons fait pour la musique.

Pc – Est-ce un nouveau départ pour Nemo?

JPL – En aucun cas, car la situation n’a pas évolué depuis 2015. C’est juste une parenthèse destinée à fêter les vingt ans de notre premier album et remercier les fans qui sont encore là et suivent ce que je propose avec JPL. Et ça a été un réel plaisir pour nous quatre de nous replonger dans cette musique qui représente un peu notre jeunesse. Le retour du groupe tel qu’il a vécu pendant quinze ans n’est malheureusement pas d’actualité. Peut-être un jour?

Pc – Merci de nous avoir accordé cette interview. Un dernier mot pour encourager nos lecteurs à faire l’acquisition de cette nouvelle version?...

JPL – Merci à vous! Je pense que le disque se défendra tout seul, il suffit d’aller l’écouter sur les plateformes dédiées pour s’en convaincre. Il va intéresser ceux qui ont la première version, ils pourront ainsi mesurer la plus-value, et tous ceux qui n’ont pas cette version originale car elle est désormais épuisée.

13/10/2022 : Interview de Laura Piazzai (Imaginaerium)

Interview de Laura Piazzai (Imaginaerium)

Imaginaerium est un projet qui réunit Laura Piazzai, Clive Nolan et Eric Bouillette, malheureusement disparu après que nos questions ont été envoyées. C’est la chanteuse principale, Laura, qui a accepté de répondre à celles-ci.


Prog censor – D’où est venue l’idée de ce projet? Et pourquoi s’appelle-t-il Imaginaerium?


Laura – L'idée est venue de mon désir de chanter sur un album épique et quand Eric m'a entendue et vue jouer en live à Cheltenham avec Clive Nolan, il a été inspiré par ma voix, ma personnalité et mon désir de voir mon projet épique démarrer.
Aucun de nous deux n'avait de réelles compétences en écriture, alors j'ai dit à Eric que nous pouvions demander à Clive de nous rejoindre et il l'a fait. Il a immédiatement commencé à lire sur la puissante famille italienne des Médicis et, en quelques jours, c'était déjà écrit sur papier.
L'histoire était là! Il était temps maintenant de la rendre réelle et grande avec des orchestrations incroyables et des voix rock puissantes.
Je suis la voix principale et avec moi viennent les belles voix de Clive et Andy Sears.
Nous avions besoin d'un conteur capable de faire comprendre à l'auditeur ce qui se passait, et Elena Vladyuk a rejoint l'équipe pour la partie classique.
Nous voulions aussi offrir un album bonus spécial aux gens et nous avons travaillé avec la même passion sur ce magnifique deuxième album et y avons ajouté trois interviews (la mienne, celle de Clive et celle d'Eric) et c'est devenu une perle. Même le bonus nous rend vraiment fiers.
Le nom «Imaginaerium» est un nom qui suggère à l'auditeur d'utiliser l'imagination en écoutant «The Rise of Medici» et c'est de là qu'il vient. Lorsque vous écoutez notre album concept, vous avez besoin de vous détendre et d'entrer dans l'histoire en tant que spectateur du spectacle ou éventuellement même de vous imaginer en tant qu'acteur secondaire. Voici le secret du nom du groupe.


Pc – «The Rise of Medici» raconte les épisodes principaux de la vie de Cosimo et la Contessina de Médicis. Comment recrée-t-on une telle histoire?


Laura – Comme mentionné ci-dessus, l'histoire a été analysée par Clive et il a structuré le tout également après avoir regardé la série «The Medici» et après avoir lu plusieurs chapitres de leur vie importante et passionnante.


Pc – Le projet semble principalement porté par le trio Laura Piazzai, Eric Bouillette et Clive Nolan. Comment se sont réparties les tâches?


Laura – Avec tristesse, nous avons maintenant perdu notre Eric, mais jusqu'à présent, nous avons toujours été un groupe d'amis unis et ce fut un voyage passionnant de le vivre ensemble.
Eric est/était responsable de la création des premières idées et démos et Clive a écrit les paroles et adapté les structures des démos d'Eric à ses paroles et Clive a également écrit ses propres chansons pour les différents personnages.
Je suis la chanteuse principale et j'ai vraiment beaucoup d'idées et j’en ai profité. J'ai mis plusieurs de mes idées dans le projet.
En quelques mots, cela a été un chemin de collaboration dans un enchevêtrement de grandes idées et d'unité. Nous avons toujours évolué en nous respectant et vous pouvez sentir cette harmonie entre nous trois traverser tout l'album comme du sang dans les veines. Cela signifie beaucoup pour nous, surtout maintenant que notre Eric n'est plus là. C'était son rêve et notre rêve aussi et nous en sommes très fiers.


Pc – Plusieurs invités font également partie du casting. Comment ont-ils été choisis?


Laura – Ça s'est fait facilement comme certains musiciens travaillaient déjà avec Clive et avec Eric.
Scott Higham à la batterie est un diamant et donne cette puissance sans fin à travers toutes les chansons.
Isabella Cambini a été choisie car je la connais depuis des années et c'est une jeune harpiste talentueuse alors je leur ai demandé si nous pouvions la présenter dans l'album bonus car la harpe n'est pas si courante dans la musique progressive.
Ils ont aimé l'idée alors Clive a créé des versions pour harpe de trois chansons et je les ai chantées. Le résultat est magnifique.
Andy Sears travaille avec Clive depuis des années et est un interprète et un acteur si talentueux que c'était inévitable… il DEVAIT être dedans.
Elena Vladyuk a été choisie, comme je l'ai dit, comme voix classique en tant que conteuse.
Le responsable des lignes de basse est Bernard Hery. Excellent bassiste et ami de longue date d'Eric.
La responsabilité du mastering final a été confiée à Alex Lamia. Et le résultat est au-delà de nos espérances.


Pc – L’ensemble de «The Rise of Medici» se veut d’un symphonisme que je qualifierais de flamboyant, avec de nombreux passages néo-classiques. Êtes-vous d’accord avec ce point de vue?


Laura – Eh bien, sur certains points, totalement d'accord, oui, mais il ne perd jamais son ambiance rock très forte.
Je le définirais donc comme suit: rock progressif symphonique épique de la Renaissance. Complexe mais complet.


Pc – Y a-t-il une chance que ce projet soit monté sur scène?


Laura – Oui bien sûr. Nous avons déjà des demandes de tout le monde. C'est fantastique d'être sollicité sur scène pour un groupe qui doit encore sortir l'album.
C'est juste la question de savoir «comment» créer la machine live mais cela est et a toujours été dans les plans et surtout c'était ce que voulait Eric. C'était son désir le plus fort, après l'album: monter sur scène et jouer cette musique fraîche et belle à tout le monde.


Pc – Peut-on, au contraire, espérer une version cinématographique de l’œuvre, dans la mesure où la musique évoque un flot d’images dans la tête des auditeurs?


Laura – C'est une question très difficile et il m'est très difficile d'y répondre. On verra bien. Clive Nolan planche désormais sur la version cinématographique de son incroyable comédie musicale «Alchemy», alors qui sait?
Commençons à apprécier Imaginaerium live comme un début.


Pc – Une suite est-elle prévue ou bien s’agit-il ici d’un one shot?


Laura – J'ai déjà reçu une première démo pour une intro d'Eric. Cela s'est passé au début du mois d'août et nous avons déjà parlé tous les trois de nos projets futurs. Ce projet est déjà trop beau et bourré d'idées pour le laisser s'arrêter au bout d'un seul «shot» donc on a déjà imaginé les trois premiers concepts, car c'est la ligne du projet: l'histoire par la musique et on trouvera comment s'y prendre. Avec ça. Pour le moment, nous vous proposons notre voyage dans un épisode passionnant de la famille Médicis et nous espérons vraiment qu'il recevra l'attention qu'il mérite.


Pc – Merci de nous avoir accordé cette interview. Avant de terminer, un mot à nos lecteurs afin de leur donner l’envie d’écouter Imaginaerium…


Laura – Une partie de l'attrait et de la force de cet album réside dans des chansons entraînantes, elles sont complexes dans leur structure musicale mais les mélodies sont très accrocheuses. Cela fait couler les deux albums comme si on buvait un verre d'eau fraîche.
Une autre force réside dans l'intrigue de cet album concept, vous voulez connaître chaque détail que les interprètes chantent. La puissance croissante des voix vous plonge dans une toile d'excitation et le chant épique le rend énorme et comme si vous vouliez toujours le rejouer depuis le début.
L'art: c'est une autre partie brillante de l'ensemble.
L'édition spéciale se présente sous la forme d'un earbook doté d’un livret artistique de 28 pages à ne pas manquer, toutes créées par Monsieur Steve Anderson avec la collaboration d'Anne Claire Rallo.
J'imagine l'auditeur détendu, les yeux fermés, essayant simplement d'entrer dans les chansons et de vivre la passion avec les interprètes.
Vous sentirez vraiment que vous possédez la copie en raison de son intensité.
Je tiens à vous remercier pour cette belle opportunité que nous avons eue de parler de notre bel album. Et que l'esprit de notre Eric «le Lion» vive toujours dans ce projet. Merci encore.

04/07/2022 : Interview de Solace Supplice

04/07/2022: Interview de Solace Supplice

Le monde musical de Solace Supplice enchante de suite. Ce nouveau groupe français devrait faire l’unanimité dans le monde du prog’, mais pourquoi pas ailleurs tant leurs compositions peuvent toucher un public varié. On en a profité pour poser quelques questions aux deux fondateurs, Eric Bouillette et Anne-Claire Rallo.
(Propos recueillis par Commode pour Prog censor.)


Prog censor – En découvrant Solace Supplice, j’ai eu un vrai coup de cœur et je ne pense pas être le seul. Comment avez-vous fait pour nous sortir un disque pareil?

Eric Bouillette – Ah! Ah! Pas facile de répondre à cette question! À vrai dire, j'avais commencé à mettre en musique les textes d'Anne-Claire en 2020, période à laquelle nous avions réalisé un premier EP de 5 titres. La conception de l'album a suivi naturellement avec la composition des autres morceaux. Ce projet nous tient particulièrement à cœur étant donné qu'il est vraiment la réunion et le partage de nos deux univers (musical et littéraire).

Pc – Raconte-nous comment est né Solace Supplice, par quelle envie, quel besoin aussi? Nine Skies ne vous suffisait pas?

Anne-Claire Rallo – C'est un autre univers que nous explorons, différent, mais qui fait également partie de nos influences. C'était aussi un moyen pour nous de nous exprimer en français dans la musique, mais aussi de nous retrouver au sein d'un projet que nous partageons tous les deux.

Pc – Si je décris perso votre musique et vos textes comme un mélange de Lazuli et Noir Désir, ça vous séduit ou l’image est-elle scabreuse?

A-C R – Nous prenons le compliment avec beaucoup de reconnaissance et d'humilité, car ce sont pour nous deux géants de la musique aux univers bien marqués et vraiment splendides! Ils font partie de nos plus grosses influences!

Pc – Le rock prog’ est parfois une grande famille… Comment avez-vous été amenés à travailler avec Jimmy Pallagrosi et Willow Beggs, la fille de…

EB – J'ai rencontré Jimmy lors d'une tournée de Zio sur laquelle nous nous produisions avec The Room et nous avons de suite bien accroché tous les deux! C'est naturellement que nous collaborons ensemble depuis. Il a un jeu à la fois précis, puissant, dynamique et intelligent!

A-C R – Pour Willow, nous étions en contact avec Nick qui nous a fait savoir qu'elle était disponible pour enregistrer et serait enchantée de le faire! Les chiens ne font pas des chats, elle a beaucoup de talent!

Pc – J’ai pu voir que Solace Supplice est basé à Newbury en Angleterre. Si ce n’est pas indiscret, quelle en est la raison?

A-C R – Tout simplement car c'est là que nous vivons Eric et moi-même depuis maintenant 5 ans! Nous sommes très heureux ici!

Pc – Eric, tu chantes, et plutôt bien, pour Solace Supplice (on t’a même comparé à Bashung!), alors que tu ne le fais pas pour Nine Skies. Pourquoi?

EB – Tout simplement parce que je ne suis pas un chanteur avec la capacité vocale technique pour la musique de Nine Skies. J'adapte le chant de Solace Supplice à ma voix, le posant de manière beaucoup plus martelée et rythmée, voire parlé ou psalmodié. En revanche, je trouve facilement diverses harmonies pour des chœurs dans Nine Skies.

Pc – Question chiante sur le papier… Comment prononce-t-on Solace Supplice? Essaye de me retranscrire ça ici, ça peut être rigolo…

EB – Sceau - laisse / Sue - plisse!

Pc – Comme j’ai l’habitude quand «j’interviewe», je laisse l’interrogé parler librement et dire ce qu’il a envie pour finir. À vous de jouer…

EB – Tout d'abord merci de nous avoir donné l'opportunité de nous exprimer. Nous espérons que notre musique touchera le plus de monde possible. Nous travaillons déjà sur de prochaines réalisations!

A-C R – Merci pour la chronique dithyrambique de notre album et cette belle mise en lumière; nous en sommes vraiment flattés! Nous espérons en effet que notre univers et les messages que nous voulons transmettre au travers de cet album parviendront à toucher le plus de monde possible! Et merci à toutes les personnes qui nous soutiennent!

28/06/2022 : Interview Enneade

28/06/2022 : Interview Enneade

ENNEADE existe depuis 1996. Voilà la raison pour laquelle il nous brûlait d’en savoir un peu plus sur leur histoire et leurs motivations. Découvrons ensemble, si vous le voulez bien, l’interview qu’ils ont eu la gentillesse de nous accorder.
(Propos recueillis par Tibère pour Prog censor.)


Prog censor – Depuis quand le groupe existe-t-il et d’où vient le nom Enneade?


Enneade – L'origine du groupe remonte au milieu des années 90, période où Frédéric, Georges-Marc et Gines se rencontrent. L'alchimie musicale opérant, ils décident de s'éloigner progressivement du groupe métal dans lequel ils œuvrent pour créer un groupe plus original, loin des conventions où ils peuvent enfin s'exprimer plus librement. Le style est un mix entre le métal des origines et le progressif des années 90. Le groupe découvre King Crimson, Genesis, Magma et Jethro Tull et l'aventure Enneade telle que nous la connaissons aujourd'hui est lancée!
Le nom du groupe a été «trouvé» par Frédéric: c'est à l'origine le titre d’une compilation de morceaux de Magma interprétés par des groupes du label Musea influencés par la musique zeuhl. Le mot sonne bien, rend hommage à des groupes que l'ensemble des musiciens apprécie. Ce mot «enneade» est aussi étrange: on ne sait pas ce que ça veut dire… est-ce anglais? Français? C'est tout naturellement que le groupe décide d'adopter le nom d'ENNEADE.

Pc – Quels sont les membres actuels du groupe?

Enneade – Depuis notre second album, «Teardrops in morning dew» (2011), le line-up du groupe a connu quelques évolutions, notamment à la basse et au chant, pour finalement se stabiliser depuis plusieurs années avec le retour de membres historiques à ces postes. Au fil du temps, Enneade est devenu un groupe d’amis, musiciens, réunis autour d’un projet commun, avec comme humble ambition de proposer une musique authentique, originale, cohérente, certes empreinte de nos influences respectives et porteuse d’émotions. Outre les aspects plus techniques de la musique, nous recherchons à ce que la musique que nous composons génère en nous d’intenses émotions, ce qu’entre nous nous appelons «le kiff».
Enneade est aujourd’hui composé de: Julien Fayolle (basse, contrebasse, stick Chapman, Taurus, glockenspiel), Frédéric Lacousse (batterie, marimba et percussions), Georges-Marc Lavarenne (guitares, claviers), Christophe Goulevitch (guitares) et Christian Greven (chant et claviers).


Pc – Quelles sont vos influences revendiquées?

Enneade – Bien qu’il soit très difficile et parfois hasardeux de catégoriser et mettre une étiquette, à l’origine, chacun des membres d’Enneade vient de la scène dite «métal». Nous avons baigné dans ce style au départ. Le côté progressif est venu un peu plus tard dans nos vies de musiciens. Nos goûts ont mûri et changé, se sont affirmés et je crois que, naturellement, notre style a évolué un peu par nécessité et par choix plus ou moins conscient. Encore ce fameux «kiff» qui revient et qui guide notre composition.
Nos influences sont à ce jour très diverses et variées. Nous écoutons beaucoup de choses empruntées à des univers musicaux très différents: Julien écoute Magma, Franck Zappa, Pink Floyd et du jazz, Georges-Marc serait plutôt inspiré par Robert Fripp, King Crimson, Genesis, Magma et la musique classique. Christian a également des goûts très éclectiques qui peuvent aller de Mr. Bungle à Voivod en passant par Jean-Michel Jarre. Frédéric écoute de la pop anglaise, du black metal, du djent et beaucoup de rock progressif japonais. Christophe est celui qui est le plus imprégné par le métal parfois un peu extrême comme Suffocation, Cannibal Corpse ou encore Korn.
Mais je pense que c’est l’essence même de ce style: pas de barrières, peu de concessions. Ces influences digérées ont donné cette couleur un peu particulière à notre musique que l’on ne peut ranger que dans le progressif !

Pc – Comment avez-vous travaillé pour l’écriture du nouveau CD?

Enneade – Nous avons pris notre temps. Nous voulions proposer un album cohérent, avec des morceaux de qualité et maîtrisés.
Comme bien souvent, un morceau part d’un riff que nous faisons tourner ensemble, disséquons, arrangeons et auquel chaque instrument vient s’adjoindre afin de construire une mélodie, une partie cohérente qui nous convient.
Les morceaux ont été joués, modifiés, arrangés pendant de longs mois, années pour certains, afin qu’ils nous satisfassent pleinement et correspondent à nos attentes, car il est difficile de prendre le recul nécessaire lorsqu’on connaît les morceaux et nos parties respectives par cœur. Il faut sortir de l’habitude d’entendre le morceau «sonner» d’une certaine manière et faire l’effort d’une écoute critique et objective.
Thibault Bernard (Convulsound Production), avec qui nous sommes en contact depuis des années, a produit cet album. Il nous a aussi guidés dans la manière de préparer l’enregistrement. Tout d’abord, nous avons réalisé des maquettes précises des morceaux tels que nous les entendions. Puis Thibault Bernard nous a demandé d’arranger certains passages qui pouvaient sonner confusément, voire de façon incompréhensible et donc compromettraient le rendu final. Mais, de manière générale, la composition initiale a été conservée. La maquette a permis de mettre au clair tout cela. Indispensable.

Pc – Quelles sont les thématiques développées dans les différents composants de l’album?

Enneade – Au commencement, il y avait le néant… Enfin non, au commencement, il y avait des morceaux dans leur version du moment, indépendants les uns des autres. C’est notre recherche d’une cohérence globale qui nous a fait nous rendre compte qu’il existait une sorte de fil rouge narratif, à savoir Ted, le personnage apparu initialement dans «Grand Buffet».
À l’origine, Ted n’était que le prétexte à une rime amusante dans les paroles, et, en creusant un peu, on s’est rendu compte qu’on pouvait interpréter les paroles des différents morceaux comme autant d’épisodes de la vie de Ted, et de la vie tout court.
C’est ce qui a finalement déterminé l’ordre des morceaux et donné naissance à la cohérence du tout: une sorte d’allégorie du passage de la vie, jusqu’à la mort, considérée comme l’évolution naturelle d’un processus qui donnera à son tour naissance à de nouveaux êtres.
Le cadavre de Ted se fait dévorer par une myriade d’insectes et autres vers à la fin de l’été, ce qui permettra à tous ces petits êtres de passer l’hiver et donner naissance à une nouvelle génération au retour du printemps.

Pc – Pour «Illumination», j’entends des guitares acoustiques qui ne sont pas sans rappeler Genesis. Est-ce également votre sentiment?

Enneade – Merci pour la comparaison qui nous honore. Genesis fait indéniablement partie de nos influences. Nous n’avons délibérément pas recherché à sonner comme eux. Le fait que certaines sonorités ou parties de guitares acoustiques rappellent Genesis ne relève pas d’un choix délibéré de notre part. Mais, vous savez, on ne se refait pas; nos influences comme Genesis et bien d’autres s’entendent très certainement dans nos compositions.
La guitare en général, électrique ou acoustique, sert bien souvent de base à l’écriture, mais la guitare acoustique en elle-même n’est pas l’outil principal des compositions. Georges-Marc (guitare et claviers) utilise beaucoup une guitare électrique équipée de capteurs Roland GK. Ils permettent de transformer le signal émis par la vibration de la corde en impulsion Midi. De là, ces impulsions sont redirigées pour contrôler différents émulateurs et claviers, avec les possibilités sonores qui en découlent. Outre le fait de jouer de la guitare en utilisant n’importe quel type son, guitares ou autre, cette technologie permet également de modifier les tonalités de chaque corde sans avoir à toucher l’instrument. Tous les accordages deviennent possibles. Certains sont parfois très étranges et ouvrent la voix à plein d’alternatives, dont certaines seraient impossibles à recréer autrement. Il arrive que les idées viennent justement grâce à ces accordages, lorsqu’ils suppriment les réflexes de jeu habituels.
Pour le coup, sur «A Foul taste of freedom», Georges-Marc a utilisé une guitare acoustique 12 cordes qui est clairement la base du morceau.

Pc – «Tinkling Forks» est d’inspiration complètement différente. Merci de développer…

Enneade – Je crois qu’intuitivement pour ce morceau nous entendions quelque chose de plus posé, de plus calme et d’apaisant. Au moment de sa composition, nous essayions de nouveaux instruments, qui, à force de pratique et d’essais, ont progressivement pris leur place au sein de ce morceau.
Ce morceau est en effet un moment d’accalmie, de repos, une respiration au milieu de l’album. Une sorte de moment de béatitude que notre protagoniste Ted ressent avant de poursuivre sa macabre aventure dans «Grand Buffet».
En complément de nos instruments habituels, l’entrée progressive de différents instruments, comme le glockenspiel, le egg shaker et le bâton de pluie, apportent des sonorités nouvelles à notre musique, sans omettre le solo de guitare de notre invité Kunio Suma (Bi Kyo Ran) qui apporte aussi sa touche et sa coloration si caractéristique et reconnaissable.

Pc – La longue plage «Autumn», de plus de douze minutes, s’avère également complètement différente du reste, avec une magnifique partie de saxophone en son sein. Je crois qu’Olivier Sola n’est pas le seul invité. Pouvez-vous nous en toucher quelques mots?

Enneade – Ce morceau est parti d’une boucle d’arpèges à la guitare à laquelle est venue s’agréger, comme souvent dans Enneade, une harmonisation avec d’autres arpèges. Pour «Autumn», nous souhaitions un morceau plus sur la retenue et l’interprétation. Lorsque nous le jouons, cela requiert donc de la part de chacun d’entre nous d’entrer dans l’ambiance du morceau et d’entrer en communion les uns avec les autres afin de permettre à «Autumn» de sonner comme nous l’entendons.
Pour ce nouvel album, nous avons souhaité apporter des teintes et des sonorités différentes. C’est la raison pour laquelle nous avons sollicité la contribution de Messieurs Olivier Sola (saxophone) et Kunio Suma (guitares, fondateur et membre de Bi Kyo Ran). Nous sommes très reconnaissants et honorés d’avoir pu collaborer pour ce nouvel album avec de tels musiciens.

Pc – Des concerts sont-ils prévus?

Enneade – Le sujet des concerts est effectivement d’actualité. La sortie récente de l’album en date du 29 avril dernier et la levée des restrictions sanitaires nous permettent d’envisager de venir au contact du public, afin de proposer notre univers musical live et défendre sur scène notre nouvel opus.
Nous travaillons actuellement sur une set-list qui, nous le souhaitons, séduira l’ensemble des personnes du public qui nous feront le plaisir de venir nous voir sur scène.
À ce jour, quelques idées de concerts de lieux, mais rien de défini pour l’instant.

Pc – Un dernier mot pour inciter nos lecteurs à écouter et à se procurer «Withered Flowers and Cinnamon»?

Enneade – Nous voudrions surtout vous remercier d’avoir pris le temps de découvrir l’album et de nous avoir permis de nous exprimer via cette interview. Merci également à Henri Vaugrand du label Vallis Lupi d’avoir accepté de distribuer notre album, à ceux qui nous suivent depuis de nombreuses années et aux fans du style qui achèteront l’album et qui l’apprécieront!
Il y a peu de groupes français dans cette veine musicale et nous sommes fiers d’apporter notre petite pierre à l’édifice!

Pc – Merci pour cette interview!

Enneade – Merci à vous pour votre sollicitation et votre intérêt pour notre musique.

23/06/2022 : Interview de The Chemistry Set

Interview de The Chemistry Set

Interviewer The Chemistry Set est une expérience enrichissante et, évidemment, pleine de références à la musique psychédélique. Je vous invite donc à parfaire vos connaissances en la matière…
Par Tibère.

Prog censor – Pouvez-vous présenter le groupe, son nom et son origine?

Chemistry Set – Bonjour! Nous nous sommes rencontrés en 1987 à Londres et notre nom a une dualité. La première référence est pour «l'unité» et la «créativité». La deuxième référence est une reconnaissance du LSD et Albert Hoffman (et nous avons écrit une chanson sur Albert Hoffman, inventeur du LDS) dont voici la vidéo https://www.youtube.com/watch?v=017Va06Cl6I.


Pc – Il semble, selon Discogs, que Pink Felt Trip soit votre sixième album, mais Fruits de Mer fait plutôt état de 61 sorties sur leur label. Quelle est la part de réalité?


CS – Pas 61 sorties sur Fruits de Mer, mais en général. Cela inclut les albums de compilation, les disques flexi, les sorties numériques, les éditions du fan club, les albums et singles inédits et les différentes versions d'albums. Par exemple, notre dernier album «The Endless More and More» a eu 3 éditions. Le premier était la sortie normale, le second était un double album et le troisième était un coffret limité à 100 exemplaires (qui se vend environ 200 £, si vous pouvez en trouver un...).

Pc – Les premiers ne sont sortis que sous le format cassette sur le label Acid Tapes. C’était un choix délibéré de votre part?

CS – Nous avons adoré le label «Acid Tapes» (il était considéré comme un label culte dans les années 1980) et comme ils ne sortaient que sur cassette, nous étions très heureux de travailler avec eux sur notre première sortie.

Pc – Parlez-nous de votre nouvel album, «Pink Felt Trip».

CS – C'est notre album préféré à ce jour et nous pensons qu'il montre toutes les différentes facettes de The Chemistry Set à notre meilleure capacité. Nous avons passé beaucoup de temps pendant le confinement du coronavirus à travailler sur des chansons et nous sommes vraiment satisfaits de la qualité et du son de l'album.

Pc – Quels sont les sujets des titres présents sur le CD?

CS – Wooooooooo, des sujets multiples, ma foi, dont nous détaillerons certains ci-dessous et dans d'autres questions. Certaines des chansons («Pink Felt Trip», «Paint Me A Dream», «Firefly») sont influencées par le surréalisme, l'absurde, l'humour noir et/ou la fantasy.
La chanson titre démarre comme une fusion dérangée de Captain Beefheart de l'ère «Safe as Milk» contre Frank Zappa de la période «Freak Out» avec Arthur Lee se frayant un chemin dans une fête de la nouvelle vague avec «7 and 7 Is» sous le bras.
(Vidéo: https://www.youtube.com/watch?v=kr4LgwEYHc4.)
Vous pouvez trouver une grande diversité de sons et de références psychédéliques, de l'humour anglais de The Kinks/Blossom Toes sur «Lovely Cuppa Tea» à la douceur éthérée de «Psychotronic Man» et «Sail Away».
Nous couvrons également le classique culte Acid Folk de 1972 de Mark Fry «The Witch». Nous avons donné une tournure à la chanson, avec une intro de chant grégorien, qui est tirée de la chanson de 1967 trempée dans l'acide des Bee Gees «Every Christian Lion-Hearted Soldier». Les flûtes Mellotron, les setârs iraniens et les guitares acoustiques demeurent, fidèles à l'ambiance originale, mais se dirigent ensuite vers le territoire du «Colonel Kurtz» à la «Interstellar Overdrive» et rencontre The Red Krayola.

Pc – «The Witch» est une reprise de Mark Fry sur l’album «Dreaming with Alice» de 1972. Vous semblez très accrochés aux reprises. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de cette passion?

CS – Nous aimons le défi de prendre nos chansons psychédéliques préférées et de les faire sonner comme The Chemistry Set.
Si on fait une reprise, on veut lui donner un twist, ça ne sert à rien de faire une copie de l'original car l'original sera toujours meilleur. Alors avec The Witch, on a ajouté les chants grégoriens des Bee Gees à l'intro et à l'outro on a vraiment paniqué, ce qui est totalement différent de l'original (qui est très doux). Il y a un riff de «Candy and a currant bun» de Pink Floyd sur l'outro si vous écoutez attentivement et aussi un riff de Red Krayola.
Nous avons également donné le traitement The Chemistry Set aux éléments suivants:
• The Pink Floyd («See Emily Play» mixé avec une section du sourire de Brian Wilson);
• Love (la version acoustique d'une maison n'est pas une paille et à la fin passe en modèle entièrement électrique);
• The Jimi Hendrix Experience (version unplugged de «Love or Confusion» avec sitars et tablas);
• Les Rolling Stones («We Love You»);
• Del Shannon («Silver Birch» mélangé avec le «Sanctus» de David Axelrod);
• The Moody Blues («Legend of a Mind»);
• Tomorrow («Hallucinations»).

Pc – Je ressens une forte influence des Beatles sur «Lovely Cup of Tea» assortie d’un humour très british que ne renierait pas Madness. Êtes-vous d’accord avec cette analyse?

CS – Oui, certainement, vous l'avez compris, mais la référence à Madness n'était pas intentionnelle. Je dirais aussi Ray Davies et The Kinks. La chanson parlait de la grand-mère de Paul, qui jouait du piano et disait que tous les problèmes pouvaient être résolus avec «une belle tasse de thé».

Pc – Merci de nous éclairer sur «Psychotronic Man», un titre avec une connotation hindoue et mystique très marquée.

CS – «Psychotronic Man» est un hommage à notre regretté ami Steve Lines. Steve était musicien, graphiste et conteur. Toutes les paroles font référence à son art et à ses histoires. Ses histoires sont très éclairées et mystiques.

Pc – Vous terminez l’album sur un titre de plus de onze minutes, «Self Expression Trinity», aux ambiances très diversifiées. Que faut-il en penser?

CS – Il est volontairement diversifié. Nous ne voulions pas être ennuyeux, comme beaucoup de trilogies peuvent l'être. Ainsi, la première partie est une symphonie, là où les parties 2 et 3 sont plus psychédéliques.
La première partie est une pièce orchestrale Moody Bluesesque intitulée «Cesar Manrique», un hommage au grand artiste surréaliste espagnol, sculpteur et surtout écologiste. Il dispose d'une armoire pleine de Mellotron, pianos, gongs, chœurs et percussions orchestrales. Les deuxième et troisième parties, «Once Upon a Time» et «Liberation», traitent des sujets de liberté et d'expression de soi, avec des mélodies psychédéliques classiques et beaucoup de guitares.

Pc – Des concerts sont-ils prévus pour assurer la promotion de l’album?

CS – Malheureusement, pas cette année. Toute l'instrumentation et les voix de nos enregistrements sont de Paul et moi. Dans le passé, nous avons monté un groupe et joué en Europe, mais c'était un spectacle d'un coût prohibitif à organiser car 4 membres du groupe venaient de Barcelone et nous avions un vidéo jockey qui a fait de superbes conceptions visuelles. Nous devions donc couvrir nos frais de vols et d'hébergement pour 7 personnes, ce qui est trop cher pour de nombreux promoteurs. Nous avons joué au festival Fruits de Mer il y a quelques années, juste Paul et moi. Nous avons utilisé diverses pédales, machines à boucles et claviers pour obtenir l'ambiance sitar/table/Mellotron et même des guitares à l'envers, mais c'était extrêmement complexe. Il nous a fallu 3 mois pour nous entraîner pour un set de 40 minutes.

Pc – Pour terminer, quelques mots afin d’inciter notre lectorat à se procurer Pink Flet Trip.

CS – C'est notre meilleur album de nos 35 ans d'histoire. Si vos lecteurs ne l'aiment pas, je vous rembourserai! 😉

Pc – Merci pour cette interview!

CS – Merci à vous de nous avoir invités et nous attendons avec impatience que vos lecteurs entendent parler de nous. Nous vous souhaitons de «Good Vibrations».

21/06/2022 : Interview d'Andy Tillison

Interview d'Andy Tillinson

Aujourd’hui 21 juin c’est l’anniversaire d’Andy Tillison, mais c’est lui qui offre, à l’occasion de la sortie du dernier The Tangent, une longue interview très amicale et joyeuse!
(Propos recueillis par Cicero 3.14 pour Prog censor.)


Prog censor – Merci de nous accorder cette interview, ET en français!


Andy Tillison – j’étais cibiste dans les années 80, je suis maintenant radioamateur et je parle avec des Français presque tous les jours! Donc je sais que c’est rare, car sur les ondes beaucoup de Français sont étonnés aussi de parler en français avec un Anglais. Mais il faudra corriger mes fautes, pour que tout soit parfait!


Pc – Nous avons un correcteur (merci Philippe) chez Prog censor; tout sera parfait, rassure-toi!
Alors, en tant que francophile, que penses-tu du Brexit?


AT – Je considère que c’est un pas en arrière dans la mauvaise direction; j’avais écrit une chanson là-dessus. C’est une catastrophe, et pas seulement pour les musiciens. J’avais envoyé des colis avec des CD pour la France, l’Espagne, l’Allemagne, et certains me sont revenus, et pourtant il semble bien que les paquets allemands soient bien allés en Allemagne, mais, après un transit de 3 mois, ils me sont revenus, sans aucune explication.


Pc – Et pour les tournées?

AT – Jonas Reingold joue avec Steve Hackett qui a de nombreuses dates. Alors, cette année, je ne ferai sans doute pas de concerts, car je n’envisage pas de jouer sans Jonas. Et quand Tangent a débuté, c’était prévu ainsi. Faire une tournée tous les deux ans c’est bien car, à part pour les grands des années 70, il a peu d’opportunités.

Pc – En documentant cette interview, j’ai vu que, bien que né en 1959, donc ado en pleine apogée du prog, tu as commencé par faire du punk!

AT – J’ai beaucoup écouté de prog: «Close to the Edge» à 12 ans et VdGG. Mais je n’était pas un très bon claviériste; après l’école, le monde m’attendait, naturellement ( 😉 ), je n’étais cependant pas assez bon pour faire du prog! J’avais vu les Sex Pistols et Yes le même mois. Les deux concerts étaient supers; pour moi il n’y avait pas de guerre entre progueux et punks. Les groupes de punk ont eu une progression: The Damned avec petits morceaux rapides (2 min maximum) et, 4 ans plus tard, ils ont fait un epic! Souxie, Talking Heads ont aussi eu de grandes progressions. Le punk m’a donné une place sur scène!
En parallèle, j’apprenais à mieux jouer. Dans les années 90, j’avais fait un album de 5 covers de Peter Hammill, et je me disais qu’il faudrait que j’apprenne à écrire comme lui.
VdGG est mon groupe préféré avec Yes. J’étais en pension, dans un collège comme celui fréquenté par Genesis, mais bien meilleur marché, très bon marché! (Rires.) Dans la salle de musique, j’étais allé écouter mon seul disque, «Close to the Edge», peut-être pour la 40e fois. Et il y avait un album d'un autre collégien plus âgé que moi: «The Least We Can Do Is Wave to Each Other» [album studio de Van der Graaf Generator (voir la photo en commentaire), ndlr]. Je l’ai ouvert. À l’intérieur, il y avait une photo des musiciens et, sous chaque photo, un autre portrait d'eux, plus jeunes. Hugh Banton (clavier de VdGG) y apparaissait en uniforme d’école, jouant de l’orgue. En regardant de plus près, je me suis aperçu que c’était l’uniforme de MON ÉCOLE et que l’orgue était celui sur lequel j’apprenais! Alors cette photo est devenue une inspiration pour moi: c’était donc possible! Une autre photo qui m’inspirait était celle de Rick Wakeman…

Pc – Avec sa cape!

AT – (Riant.) Oui bien sûr, mais je n’ai jamais porté de cape, je suis un punk!!!
En 1992, j’ai joué avec Hugh Banton un concert de cover de VdGG; je prenais les parties de Peter, nous avions joué «Man-Erg», «Refugees», «Still Life»…
J’ai continué à suivre VdGG, et leur dernier album, «Do not disturb», est le meilleur album actuel des groupes des années 70.

Pc – Mais il y manque David Jackson.

AT – David Jackson a fait partie de The Tangent, il nous a quittés pour faire une réunion avec VdGG et j’étais ravi.

Pc – En décembre, nous avons chroniqué l’album «Tillison Reingold Tiranti» sur l’histoire d’un pseudo-groupe prog albanais des années 70, Allium; c’était un canular de grande qualité prog!

AT – Non, l’histoire est vraie, j’avais 14-15 ans. À cette époque j’avais déjà entendu PFM à la radio en Angleterre. Mais je voulais les disques (ou des K7) en italien; comme en Angleterre ils n’étaient publiés qu’en anglais, je les ai achetés à Florence et Rome. Et c’est là que j’ai rencontré ce groupe, Allium, dans le camping. Ils avaient beaucoup de talent, ils faisaient du ELO, du Queen, du Steely Dan, mais je ne connaissais rien des concerts et je ne m’en suis pas vraiment rendu compte à l’époque, et le petit garçon a parlé avec ces vieux musiciens, qui avaient peut-être... 18 ans! Et j’ai joué avec leur synthé «Impressioni di Settembre» de PFM… Mais, pour être honnête, à cette époque, plus encore que la musique, les locomotives étaient très importantes. Je suis un expert en locomotives…

Pc – Tu aurais dû créer Big Big Train…

AT – (Rire.) Ce sont des amis, nous avons tourné ensemble parfois, et le regretté David Longdon était dans l’album «Le Sacre du Travail»!
Mais il faut que je m’absente un instant, car la nécessité de mon âge m’appelle à visiter les toilettes. Quand on a 62 ans et que l’on passe devant les toilettes, il faut toujours prévoir de s’y arrêter. Car on sait pas quand la prochaine occasion se présentera (rires) Je reviens .../…

Pc – Cette absence «progstatique», momentanée, m’interroge sur la difficulté, pour toi, de composer et/ou de jouer des epics; sur le dernier album, il y en a 4 pour près de 80 min. Faire de la scène dans ces conditions devient un challenge!!!

AT – (Rires.) Oui… les epics sont souvent le sujet de questions, mais c’est la première fois que l’on aborde le sujet sous cet angle. Cela me plaît beaucoup! (Rires.) D’ailleurs si l’on considère qu’une chanson est une musique avec du texte chanté, j’ai fait une recherche approfondie et The Tangent est le groupe de rock qui a fait le plus de chanson de 15 min.

Pc – Donc tu gagnes! Tu es un compétiteur, tu veux gagner pour les trains, pour la connaissance du prog, pour les epics…

AT – Absolument, mais uniquement pour les choses qui ne sont pas importantes. Pour la musique, je ne suis pas un compétiteur, car même si j’aime Yes qui est une grosse machine, j’aime aussi VdGG, National Health, Bo Hanson qui sont beaucoup moins connus. Je n’ai pas la réussite de Marillion, Porcupine Tree, Flower Kings ou Genesis. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le nombre des gens qui aiment ma musique, mais que des gens aiment ma musique. Ainsi j’ai découvert un groupe français, Alco Frisbass, qui est totalement fait pour moi, juste pour moi! (Rires.) Totalement instrumental, un mélange de National Health, Hatfield, Soft Machine, un peu King Crimson, et même le jazz de VdGG! Je les ai découverts il y a quatre jours et j’ai déjà écouté 4 ou 5 fois les deux albums. Il me faudrait leur écrire immédiatement, et en français, pour les remercier. [https://altrockproductions.bandcamp.com/album/alco-frisbass]
J’aimais aussi beaucoup Atoll, leurs albums «Tertio» (avec «Tunnel I et II») et «Musiciens - Magiciens» (il se met à chanter le morceau!!!…).

Pc – Comment vit-on en 2022 comme musicien?

AT – Je suis musicien depuis longtemps, je n’ai jamais arrêté. J’ai fait mon premier disque en 1978, de la new wave, puis ce fut «A new opera» dans les ‘80, «PO90» dans les '90… Sinon, j’ai fait d’autres boulot mais à temps partagé. Je ne suis pas un compositeur rapide, et je ne le fais que pour The Tangent. Ma vie n’a jamais été facile. Parfois je m’interroge pour les prochains repas, mais je ne me plains pas de cela. Ma vie est très intéressante et je suis fier de ces 12 albums avec The Tangent. Je n’ai jamais abandonné le prog. Il y a une place importante pour ce genre parce qu’il permet de transporter l’auditeur dans un voyage pendant 20 min.

Pc – Venons-en à l’album «Songs from the Hard Shoulder» et au titre «The Lady Tied To The Lamp Post» qui donne l’illustration de la pochette. Es-tu «le red haired hippy» évoqué?

AT – Oui, c’était il y a 5 ans. J’étais professeur de média, après une fête de Noël, dans un café de Leeds. Je rentrais en bus, je l’ai croisée, elle était plus jeune que moi et s’était attaché à un pylône, pour rester debout, et je n’avais qu’une cigarette à lui donner... J’ai discuté avec elle. Pour moi, c’était facile de la laisser là. En partant vers mon bus, j’avais commencé à penser à un texte, et j’avais honte car ma chanson ne lui a rien laissé. Vraiment honte.

Pc – Tu as donné plus bien qu’une cigarette, tu as mis en lumière le tragique de la situation et ainsi personne ne pourra dire: «je ne savais pas».

AT – Il m’est arrivé d’être sans abri, une fois à Paris, une autre fois à Londres. À Paris, ma carte bancaire était bloquée, plus d’achat pour manger et pas d’essence pour rentrer en Angleterre. Et je me suis dis que j’irais coucher sous la tour Eiffel, mais il faisait très froid… Cela a duré moins de 2 semaines. Terrible.
Boris Johnson a dit il y a quelques jours quelque chose de très stupide. Une vieille femme passait sa vie dans le bus car il était chauffé. Et Johnson a dit que c’était grâce à lui car il a créé une carte de circulation pour les vieux! Il est fou, c’est comme un sale gosse.

Pc – Tu dis dans cet album: «It was a world as ruled by tyrants, then we handed it to fools. We're disappointed. But never surprised.» C’est exactement cela! Dans ce même morceau, «The Change», tu parles d’une tournée, je pense que cela pourrait être celle faite par The Tangent et Karmakanic, regroupés sous le nom de Tangekanic en 2017, est-ce exact? J’étais au concert de Veruno.

AT – Oui c’est cela: avec Tangekanic on a joué en Italie. Il faisait beau et chaud les 3 jours, sauf pour nous où il a plu, un terrible orage.

Pc – ...C’est surtout Motorpsycho qui a pris le plus de pluie, et comme ce n’était pas trop à mon goût, je suis parti dîner, à l’abri!

AT – Dans le morceau, nous parlons du concert qui a juste précédé celui de Veruno. Nous étions partis de Brighton pour répéter, puis nous avons joué ce concert en Allemagne où nous n’avions pas été payés. Et à cause de cela nous sommes allés en Autriche chez Jonas avant d’aller à Veruno. J’ai regardé tous les autres concerts depuis la foule. J’avais apprécié Discipline, Karfagen – j’ai rencontré Anthony Kalugin (resté un ami), Frost*, Procol Harum… C’était super ces 3 jours sous le soleil, sauf pour nous.(Rires.)
Je parle trop, non?

Pc – Pas du tout, tu es là pour cela, et moi pour t’écouter! Par contre, dans l’album, je n’ai pas compris un seul mot du morceau «GPS Vulture». (Rires partagés: c’est un instrumental!) GPS je vois, Vulture je comprends aussi, mais les deux ensemble…

AT – «GPS Culture» est un vieille chanson de The Tangent. C’est simplement un jeu de mots Culture/Vulture, c’est une variation des mêmes idées. Car, sur ce 3e album, la maison de disque ne voulait pas d’instrumental. Je sais que les Français aiment beaucoup les jeux de mots: les K7, les hôtels au Lion d’or... (AT part en délire avec cela!!)

Pc – Je n’ai jamais douté de l’humour anglais, mais j’ai mis beaucoup de temps à savoir que les contrepèteries existaient en anglais aussi, sous le nom de «spoonerisms»…

AT – Oh justement je voulais savoir comment cela s’appelait en français!!!
(Rires.)
AT – Quelquefois, mes chansons sont sérieuses, comme «The Lady Tied To The Lamp Post», mais je veux toujours écrire avec optimisme, ce ne sont jamais des plaintes, mais des recherches de solutions. Nos chansons sont des questions.

Pc – Et merci pour tes réponses. (Rires.)

30/05/2022 : Interview de WØLZT

Interview de WØLZT

À l’occasion de la récente sortie de son album «Anamnēsis», nous avons rencontré WØLZT. Entretien avec un baroudeur étrange qui ne sacrifie rien du texte à la musique. Road Movie autour d’un rock sombre, Roots, réinventé avec le génie de la «dose».
(Propos recueillis via Messenger en avril 2022 par Néron.)


Prog censor – Bonjour WØLZT. Pour nos lecteurs qui seraient passés à côté de votre EP en 2018, pouvez-vous vous présenter succinctement ainsi que votre projet?


WØLZT – Bonjour. J’ai commencé ce que j’appellerais mes expérimentations sonores il y a une quinzaine d’années, partagé entre un exutoire personnel et une approche ludique. J’aime qualifier cela de «journal intime musical».


Pc – Mais quel âge avez-vous, sans indiscrétion?


– Élément un peu plus sommaire, mais vous avez raison: plantons le décor! J’ai tendance à répondre que je n’ai pas d’âge, oscillant intérieurement entre 7 et 1000 ans, mais j’ai été livré au monde en 1989 et suis originaire de Haute-Savoie où je vis actuellement.


Pc – Désolé de vous avoir interrompu. Vous disiez donc, à propos de votre «Journal intime»?


– Eh bien, au fil du temps, puis de la curiosité de certains proches, je me suis décidé à partager quelques démos sous forme de clips amateurs. La musique à l’image a toujours été une source d’inspiration. Ensuite, ma petite amie de l’époque m’a poussé à aller un peu plus loin; elle avait besoin d’un élément déclencheur par rapport à son métier – dans la création également: artisan bijoutière – donc on s’est fixé un challenge commun, une collection de bijoux pour elle et un projet musical concret pour moi, ce qui mènera à mon premier EP, «I Found a Space Between Two Worlds», pour lequel j’ai également réalisé une vidéo ainsi que les visuels accompagnant la sortie. Concernant «Anamnēsis», c’est plutôt une rencontre intérieure qui est à l’origine de l’album. J’officie donc dans plusieurs disciplines, dans l’idée d’utiliser tout ce qui est à ma portée pour raconter quelque chose. Je compose, enregistre, programme et mixe l’ensemble des morceaux moi-même dans un petit home studio sans prétention. Il s’agit d’un projet entièrement solo.


Pc – On sent, bien sûr, de fortes racines dans vos constructions, mais également un énorme travail d’arrangement! Tout est pesé, dosé, judicieux… La méthode WØLZT?


– Il faut savoir que je ne me définis pas comme un musicien à proprement parler; je n’ai pas de formation musicale spécifique, j’ai quelques bases en guitare et clavier, mais l’idée est surtout de composer avec une approche «craft». D’ailleurs, l’essentiel de ce qu’on entend est un travail de programmation à base de samples, y compris les guitares. Je précise en revanche que je ne fais aucunement utilisation de boucles pré-enregistrées ou ce genre de choses. La démocratisation de la création musicale avec de nombreux outils relativement accessibles à tous est une chose formidable, mais préserver un caractère d’authenticité dans la démarche et de sincérité dans ce que j’essaie de transmettre est primordial pour moi. L’une des composantes centrales de mon approche est l’absence de formule aguicheuse de type couplets/refrain, que j’adore soit dit en passant, mais ce n’est pas une raison pour ne pas la remettre en cause.


Pc – Vous parlez à des convaincus! Malgré cet effort, votre musique procure la sensation rassurante d’être à la fois en terrain connu, mais aussi d’assister à la naissance d’une nouvelle sonorité…


– Je suppose que cette sensation d’être en «terrain connu» dont vous parlez provient de mes influences digérées et que le reste est l’œuvre de cette singularité, sans oublier la magie qui opère souvent sans consentement. J’ajouterais que je n’ai aucune ambition commerciale particulière, la «culture de masse» actuelle étant assez éloignée de ce que je projette sur le rôle de la musique et de l’art en général. Cela me laisse donc une liberté sans réserve. Je n’essaie pas de résoudre une équation, plutôt de danser avec l’inconnue.


Pc – Jolie formule! Pour vous citer encore: «Staring at the rain, trying to figure out what have we done here?» On vient de parler de la forme, mais vous ne négligez aucunement le fond. Un premier titre introspectif où j’entends non seulement: «Qu’avons-nous fait ici-bas?», mais, en toile de fond: «Pourquoi n’avons-nous rien fait?» Le monde est fragile, dites-vous, ne peut-on que regarder passer les saisons, tétanisé par le réel?


– Au-delà du monde lui-même, qui d’un point de vue matériel très sommaire n’est qu’une balle boueuse qui flotte dans l’espace. C’est notre perception de celui-ci et de la réalité qui me semble fragile, et qui amène entre autres une certaine difficulté à se projeter dans l’illusion du temps pour qui s’arrête un instant sur la question.


Pc – Cette difficulté à se projeter est-elle une sorte de fatalité pour vous; aussi sommes-nous, par suffisance, incapables d’agir?


– Pas nécessairement. La «balle boueuse» en question tourne sur elle-même et autour du soleil, tout est cyclique, y compris notre incapacité à agir. Ce qui signifierait qu’il y a de courtes fenêtres de temps dans lesquelles nous sommes capables de passer à l’acte, mais il s’agit aussi de le faire dans la bonne direction. Je n’ai pas la prétention de préjuger de celles-ci, mais, par exemple, ce n’est un secret pour personne que les questions de conquête spatiale sont antinomiques par rapport à celles sur les enjeux climatiques et environnementaux, alors que la survie de l’espèce est un élément rhétorique commun aux deux. Nous sommes finalement prisonniers de nous-mêmes, mais en prendre conscience est déjà un pas vers une liberté à laquelle je prête plus de signification que la survie en tant que telle.


Pc – Vous réalisez l’exploit, dont peu de gens de la Pop-Culture peuvent se vanter, de nous servir un anglais poétique et sensé. Vos écrits sont surprenants. D’une part ils transpirent une spiritualité qui de prime abord semble hermétique, d’autre part un message clair émane de cet exercice impressionniste: quelque chose a été perdu en chemin?


– D’abord, un grand merci d’accueillir mes textes ainsi. Je pense effectivement que quelque chose a été perdu en chemin, et que bon nombre des maux contemporains en sont issus. Résumons ça à une connaissance, on peut constater son absence à tous les niveaux de notre civilisation, que ce soit dans les questions de spiritualité, d’identité, de communication et même jusque dans la matière avec certains mystères architecturaux. Il est possible qu’une même clé puisse ouvrir ces différentes serrures, mais également que cette clé soit si fragmentée qu’on ne puisse pas vraiment la reconstituer, chacun a peut-être un petit morceau à l’intérieur de soi.


Pc – Une quête d’identité personnelle à travers une quête d’identité universelle?


– C’est un bon résumé, et je crois que dans le fond il y a quelque chose d’indissociable entre elles, à l’image de la multiplicité dans l’unité.


Pc – Exodus, et plusieurs interrogations quant à l’incarnation. On retrouve dans votre album ce côté «prêcheur alternatif» à la Nick Cave, voix litanique…


– J’apprécie la comparaison, qui étonnamment revient régulièrement, bien que j’écoute assez peu. Peut-être est-ce le fruit d’influences ou d’obsessions communes? Pour l’anecdote, je me souviens avoir découvert Nick Cave sur le tard, il y a une dizaine d’années, dans un festival boueux en Suisse alémanique où j’étais venu voir Nine Inch Nails; j’en garde un excellent souvenir et je pense que tôt ou tard je me plongerai dans son œuvre.


Pc – C’est la seconde fois que vous utilisez l’adjectif «boueux, boueuses». On fait un peu de psycho?


– Ce n’était pas prémédité. (Rire.) Je ne suis sans doute pas le mieux placé pour dire ce que cela dit de moi, mais la première chose qui me vient en tête, c’est ma fascination pour les textures organiques et la boue en regorge. En géologie, la boue est aussi le signe de la fin d’un cycle et du commencement d’un nouveau cycle dans la formation des roches, mais je m’égare… Alors je laisserai le mot de la fin sur cette question à Baudelaire: «J’ai pétri de la boue et j’en ai fait de l’or.»


Pc – En dehors de cette idée alchimique très unitaire d’un cycle où les «choses» ne meurent pas mais se transforment, on découvre quand-même un certain dualisme lorsque vous soulignez une matière trompeuse et un esprit fiable…


– Il y a de ça en effet, même si les rôles ne sont pas toujours aussi limpides si on revient aux questions de la perception, mais la dualité est là. L’esprit transcende la matière. C’est un héritage de mon intérêt pour le gnosticisme et ce qui gravite autour ou le recoupe. J’en profite pour témoigner mon respect à Pacôme Thiellement, essayiste incontournable sur le sujet, notamment sur les ponts entre ces mouvements de pensée et la pop culture, une source précieuse sur mon chemin.


Pc – Il va falloir, évidemment, qu’on parle de David Lynch. Jusqu’à travers les couleurs évoquées «I was first an upset zebra» et la nietzschéenne transformation qui s’ensuit, puis votre photo de presse… Parlez-moi de cette fascination? Ce point de départ?


– C’est transversal. Il y a bien sûr d’abord une fascination pour son cinéma. J’aime le caractère d’étrangeté des choses plus que tout et son travail est une mine d’or pour ce genre de mood, tout en gardant un caractère subtil, sans excentricité. J’y ai donc entre autres appris qu’on peut déformer notre perception de la réalité à loisir, gratter le vernis de n’importe quelle chose du monde pour y trouver sa part d’ombre, et se satisfaire de l’absence de réponse comme miroir de la vie. Difficile de ne pas évoquer également une certaine mécanique du rêve qui m’a toujours séduit, par rapport à ma relation avec mes propres rêves ou cauchemars en termes d’exploration de l’inconscient.
Pour revenir sur le cinéma en soi, certains ont tendance à se focaliser sur l’image et en oublient parfois une composante majeure d’un film: le son. J’éprouve un grand intérêt pour le sound design. Je démarre généralement la création d’un morceau par la mise en place d’une ambiance avant toute chose. Lynch fait un travail fantastique en s’impliquant très directement dans le processus, épaulé par différentes personnes au fil de sa carrière et notamment Dean Hurley ces dernières années. Leur collaboration mènera à différentes incursions musicales, dont deux albums solos de Lynch, qui sonneront pour moi un peu comme une libération d’une certaine vision erronée, voire élitiste, de la création musicale. Ne se considérant lui-même pas comme musicien, mais aimant expérimenter avec ce support. Je bricolais déjà un peu à ce moment-là, mais plutôt autour de morceaux électro/dark ambient; me débarrasser du sentiment d’imposture m’a permis d’aller dans une direction qui me correspond vraiment, de mettre de côté certains archétypes pour me concentrer sur le fait de raconter/transmettre quelque chose, de sculpter cette matière éthérée à ma façon.
Mon premier EP a été composé durant la diffusion de Twin Peaks: «The Return», et le clip vidéo réalisé pour celui-ci, a été sélectionné au feu Twin Peaks UK Festival, un honneur et un ouroboros sur la question de ma légitimité. Enfin, pour ceux qui ne connaîtraient pas cet aspect du monsieur, il est également peintre/plasticien. J’ai eu l’occasion de voir une rétrospective de son œuvre dans ce domaine au Musée Bonnefanten de Maastricht en 2019, je me suis mis à dessiner immédiatement après alors que c’est un support pour lequel je n’ai aucune technique. De manière générale, les idoles devraient servir uniquement à cela, insinuer en nous un: «moi aussi je peux faire ça».


Pc – «I will take back what’s mine, but I have to leave something behind.» Laisser une trace s’impose comme une nécessité à l’écoute de cet extrait de votre titre «Anamnēsis». Est-ce ce qui vous anime?


– Je comprends cette interprétation et je pense qu’il faut toujours laisser une certaine autonomie de lecture aux auditeurs, dans le sens où chacun peut en retirer quelque chose pour soi, c’est aussi le sens de l’absence de réponse dans la création par rapport au sujet précédent. L’intention de l’auteur n’annihilant pas la perception ou l’inspiration d’un lecteur. Moi-même je me réapproprie différentes choses de la pop culture, et nombreux sont ceux qui réinterprètent des œuvres à travers de nouvelles grilles de lecture issues de causes ou questionnement en mouvement constant.
Dans l'absolu, une œuvre partagée ne vous appartient plus vraiment. Laisser une trace en soi n’a donc que peu d’importance pour moi. Je tourne plus autour d’une question de lâcher-prise ou d’une variation de la troisième loi de Newton (bien que la physique ne soit pas vraiment un domaine de prédilection).


Pc – Oui, mais, réalisant l’action vous vous attendez quand-même à une réaction? (Rire.)


– Je devrais? (Rire.) En toute sincérité, je le fais surtout pour moi-même. Comme je le disais au début, le point de départ est un exutoire personnel, en tout cas dans l’acte de création, la publication marquant plutôt la fin d’une période. C’est une question complexe, la réaction autour d’une sortie étant habituellement, et malgré nous, mesurée par son succès (même modeste dans son contexte), n’ayant pas d’ambition particulière dans ce domaine, que dois-je attendre? D’être compris, peut-être. D’avoir pu transmettre un message, une idée à quelqu’un, potentiellement ce qui m’importe le plus; mais offrir simplement un bon moment de musique, d’évasion, c’est déjà bien aussi.
Vous savez, je n’avais même pas envisagé répondre à une interview un jour, et c’est gratifiant de voir qu’une personne s’est sincèrement intéressée au projet et a relevé des éléments pertinents, mais je fais aussi attention à ne pas me complaire là-dedans, sans prétention renversée bien sûr, c’est peut-être aussi la dernière! (Rire.)


Pc – Je suis convaincu qu’il ne s’agit au contraire que d’une première… On vous sent effectivement surpris quant aux retours positifs sur votre travail?


– Je ne pensais pas que ça transparaissait ainsi, mais il faut croire que oui. Je suis sans doute surpris des retours tout court. Je suis très introverti dans mon processus créatif, même mes amis proches doivent attendre la sortie officielle pour écouter les morceaux, vous imaginez! C’est essentiellement par pudeur, mais aussi pour ne pas être influencé d’une façon ou d’une autre par les avis ou comparaisons des uns et des autres, je crois que c’est un gage d’authenticité envers moi-même et par extension pour les auditeurs également, mais ce n’est pas sans contrepartie, ça génère aussi de gros moments de doute et de scepticisme, dont les rémanences se traduisent ici par un étonnement mal dissimulé. (Rire.)


Pc – Monsieur WØLZT, j’ai envie de dire vivement la suite; c’est quoi la suite en fait? Concerts?


– Je ne me suis moi-même pas spécialement posé la question. Sur les concerts, je n’ai pas d’intentions concrètes dans cette direction. Je suis clairement plus à l’aise dans mon studio que devant un public. Dans l’absolu, je n’y suis pas opposé; monter un groupe pour faire vivre mes compositions serait phénoménal, notamment pour l’aventure humaine, et j’ai beaucoup d’attraits pour la scénographie, mais c’est un travail conséquent, à commencer par trouver des musiciens: à bons entendeurs!
Si je devais émettre un souhait, je crois que la musique à l’image reste mon élément fondateur et travailler sur un film, en sound design musical (underscoring-music) ou carrément pour une bande originale serait aussi captivant que stimulant.


Pc – Au revoir WØLZT et merci à vous!


– Merci à vous pour cet espace d’expression, tout mon respect pour votre travail et tout le meilleur pour vos lecteurs!

09/05/2022 - Interview de Frédéric L'Epée

Frédéric L'Epée

Frédéric L'Epée, leader de Yang actuellement, de Philharmonie et du mythique Shylock auparavant, érige depuis la fin des années 70, une œuvre musicale attachante, savante et sans compromis.
À l’occasion de la sortie du 4e opus de Yang, nous avons eu le plaisir d’échanger avec lui.
Propos recueillis par Cicero 3.14 pour Prog censor.


Prog censor – L’album de Yang précédent s’appelait «The Failure of Words», c’est donc avec encore plus de plaisir que nous te remercions, Frédéric, de nous accorder cette... interview! Et surtout merci pour ce nouvel opus de Yang. Il est aussi beau que son titre est sombre «Designed for Disaster». Sa pochette est-elle une échographie pleine de compassion pour quelqu’un de ton entourage, ou est-ce de l’humour, politesse du désespoir, valant pour l’humanité tout entière?

Frédéric L’Épée – C'est bien de l'humour noir. Le titre de l'album fait directement référence à ma déconvenue face à notre réaction lors de la crise sanitaire. Alors qu'il y a encore quelques années je croyais encore en une évolution possible de l'être humain vers une société d'entraide et de développement spirituel éclairé, il me semble maintenant évident que l'humanité sera elle-même à l'origine de sa propre destruction. Jean-Christian Philippart, le concepteur de la jaquette, m'avait proposé plusieurs projets en rapport avec le titre et nous avons affiné jusqu'à ce qu'il m'envoie cette échographie. Dès sa naissance, l'être humain est programmé pour la destruction de son espèce.

Pc – Première pour Yang, dans 5 morceaux de l’album arrive le chant, la voix, toi qui parlais plutôt de mots défaillants! Comment as-tu rencontré Ayşe Cansu Tanrikulu, qui assure CETTE voix. Ton besoin était-il la voix ou le texte?

FLE – J'ai toujours voulu travailler avec la voix. Les trois premiers titres de Shylock étaient chantés, par moi, mais ma voix n'allait pas, ni le timbre, ni la puissance. J'ai toujours recherché un chanteur ou une chanteuse pouvant écrire des textes sensés, chanter juste et être socialement supportable. J'ai rencontré Cansu à Berlin, où elle commence maintenant à se faire un nom en tant que performeuse et compositrice de musique expérimentale et jazz avant-garde. Dès le premier concert, j'ai été émerveillé par sa voix et lui ai rapidement proposé une collaboration. Mais à Berlin, comme maintenant un peu partout, les projets musicaux sont tous éphémères. Personne n'est disposé à «faire un groupe», c'est-à-dire une entité valant plus que la somme des parties, où les membres se connaissent, se fréquentent, discutent, se disputent et passent du temps ensemble pour créer. Les improvisations ponctuelles à plusieurs ne m'intéressent plus, ni les regroupements musicaux éphémères. C'est donc pendant le confinement dû à la pandémie que j'ai contacté Cansu pour simplement chanter sur l'album. J'avais des idées mélodiques déjà posées à la guitare que j'avais envie d'entendre chantées par elle. De son côté évidemment pas de concerts, toutes activités artistiques suspendues, elle a tout de suite accepté le projet. Nous avons fait plusieurs «répétitions» en visioconférence, puis j'ai loué un studio pour l'enregistrer. Mais elle ne fait pas partie du groupe. Quand il a été question d'écrire les textes, j'ai voulu éviter la narration, entachée d'«intention», véhicule d'information mais aussi de désinformation («The Failure of Words»). J'ai donc opté pour une écriture «fragmentée» basée sur une déconstruction de la phrase, une réduction en des éléments poétiques non narratifs mais suggestifs, comme dans la poésie chinoise ancienne. Certains des textes de cet album sont des fragments arrachés à des phrases plus longues. Ces mots ou groupes de mots devaient bien sûr coller à la mélodie, qui existait déjà, mais ont eux-mêmes généré des éléments mélodiques épars. C'est une nouvelle étape, mais je ne sais pas si elle marque un changement durable ou une évolution vers autre chose.

Pc – Tu as déclaré avoir eu peur, enfant, de la puissance du violon de ton père violoniste amateur, et de celle de l’accordéon de ton grand-père. Mais d’autre part l’un de tes premiers disques est «Earthbound» de King Crimson et Yang n’est pas à proprement parler un ensemble de musique de chambre. Peux-tu lever ce qui pourrait être entendu comme un paradoxe?

FLE – Bébé puis enfant j'écoutais beaucoup de musique. C'était un des seuls moyens de me calmer. Mais il fallait que cette musique sorte de haut-parleurs. Si elle était jouée directement, cela m'était insupportable. Je détestais le carnaval, le cirque, les processions avec tambours et/ou trompettes. Mes parents ont mis longtemps à le comprendre. On a découvert plus tard que mes oreilles captaient des sons à la limite des ultrasons et des infrasons, qui ne passent pas forcément dans un haut-parleur, mais qui sonnent à l'état naturel. Ça s'est atténué avec l'âge, mais je ne vais encore presque jamais à des concerts avec cuivres et les cymbales me vrillent encore les tympans!

Pc – Comment, après être passé par les claviers, le sax, la batterie, as-tu choisi la guitare?

FLE – Avant, quand je ne faisais pas encore de musique, j'en écoutais énormément, je découvrais les Beatles, les Kinks, les Bee Gees, mais j'écoutais aussi beaucoup de musique classique. Et je jouais, au sens de jouer comme un enfant, sur tout ce qui produisait un son, du vieux cadre de piano dans un couloir de cave au service à thé de ma grand-mère. Ce n'est que quand ma sœur aînée a voulu apprendre la guitare que cet instrument a fait son entrée dans la maison et que je m'en suis saisi. Pour moi, la guitare était un instrument parmi d'autres. J'adorais le piano mais ma mère ne voulait pas m'en acheter un, trop cher, pas de place. À partir de mon adolescence, je passais le plus clair de mon temps dans un magasin de musique, chez Mme Gatti à Nice, dont la propriétaire m'aimait bien, et elle me prêtait des instruments que je pouvais emmener chez moi: un orgue, une basse, un saxophone, une flûte et plus encore… J'ai commencé à faire des groupes et des concerts de reprises (dans lesquels je jouais de la guitare, de l'orgue et je chantais) jusqu'à ce que je décide de quitter l'école pour me consacrer uniquement à la musique, vers mes 16/17 ans. Ce qui me dérangeait dans la guitare est que les sons ne durent pas, comme sur l'orgue, les violons ou les instruments à vent. C'est à 17 ans que dans un magasin de disque je tombe sur «Earthbound» de King Crimson, que je ne connaissais pas. J'écoutai le premier titre dans le magasin et fus conquis. Quand j'entendis le premier solo de guitare, je crus que c'était de l'orgue (j'utilisais à l'époque l'orgue avec une pédale de distorsion, qui avait un son approchant). Quand j'ai réalisé que c'était de la guitare, j'ai cherché à obtenir un son similaire et ai fait de la guitare mon instrument principal. (Il y aurait encore beaucoup à dire sur les raisons qui m'ont fait aimer le jeu de guitare de Robert Fripp, notamment en rapport avec la musique chinoise, que j'aimais déjà à l'époque.)

Pc – Quel est le premier concert auquel tu as assisté?

FLE – Le premier concert auquel j'ai assisté, est, en fait, le premier que j'ai joué! Pour les raisons citées plus haut. C'était avec des amis dans un restaurant, nous jouions du Crosby Stills Nash & Young et du Led Zeppelin en acoustique. J'avais 15 ans.

Pc – Un peu plus tard, malgré le succès de Shylock, à la fin des années 70, alors que tu n’avais qu’une vingtaine d’année, tu as préféré interrompre un contrat avec CBS parce que ce qu’ils souhaitaient te voir faire ne te convenait pas! Puis, jeune musicien, mais déjà reconnu, tu décides de retourner à l’école! Comment à cet âge ne pas céder à la tentation de la facilité et au contraire chercher à s’améliorer encore?

FLE – Pouvoir entendre et jouer de la musique m'a toujours semblé être un cadeau magnifique et précieux. J'ai toujours eu peur de le gâcher en faisant quelque chose qui ne me plaisait pas. C'est encore maintenant la condition principale à ma collaboration à un projet: je dois d'abord aimer ce que je fais. Avec Shylock pour CBS, j'avais fait quelques concessions mais toujours en respectant mon inspiration (un nouveau projet en cours avec Shylock va permettre la sortie de ces titres inédits composés en 1978). Je suis entré au conservatoire à cause de la peur (prémonitoire!) de perdre l'usage de mes mains. Je voulais pouvoir écrire directement la musique que j'ai en tête sans passer par un instrument. Ce qui m'a servi quand j'ai eu la main gauche arrachée dans un accident de voiture en 1996. J'ai pu, pendant mon hospitalisation et convalescence, composer une pièce pour 12 guitares électriques et 12 cordes, commandée par le festival MANCA à Nice, sans utiliser d'instrument. Dans ma musique, le rock et la musique contemporaine sont toujours interconnectés. On peut entendre des sonorités rock dans mes pièces classiques ainsi que des structures ou recherches «savantes» dans Yang.

Pc – Lors de l’écoute de «Designed for Disaster», j’ai ressenti une filiation avec 2 compositeurs d’exception, Jean-Sébastien et Robert. Quels sont tes rapports avec eux?

FLE – Fripp est souvent cité dans mes influences. Soit, je ne l'ai jamais caché. Mais c'est plus le Fripp guitariste que le Fripp compositeur qui a marqué mon jeu, pour les raisons citées plus haut. Et Bach bien sûr. Bach est la plus grosse influence dans mon travail. C'est pour moi la quintessence de ce que la musique peut faire: déclencher des sensations à la fois physiques, émotionnelles, intellectuelles et spirituelles. Mais ce n'est que la partie émergée de l'iceberg. Il faudrait aussi citer, chez les anciens, Richard Wagner, Benjamin Britten, Igor Stravinsky et, chez les guitaristes, Jimmy Page, Ritchie Blackmore, Fred Frith… pour les plus connus.

Pc – «Despite Origins» nous prend au XVIIIe siècle et nous projette aujourd’hui! Y as-tu mis toutes tes facettes?

FLE – C’est à la base une suite harmonique à partir de laquelle sont élaborés 5 variations et un intermède. La construction en est simple mais non répétitive. Si intention il y a (bien que je n'aime pas la notion d'intention dans la musique), c'est effectivement de faire entendre une évolution partant d'un message connu et reconnu et d'aller, au cours des variations, vers des systèmes mélodiques plus complexes. La dernière variation est jouée avec un rythme différent à chaque instrument.

Pc – J’invite chacun à découvrir (quelques liens plus bas) ton parcours depuis Shylock, et le merveilleux «Île de Fièvre», jusqu’à Yang, en passant par Philharmonie, et tes œuvres solos. Comment choisis-tu le média de tes créations groupe ou solo?

FLE – Je compose beaucoup, je passe le plus clair de mon temps à faire et entendre (intérieurement) de la musique. J'ai toujours sur moi un carnet avec papier à musique sur lequel je note des idées où qu'elles se manifestent, en voyage, dans les transports ou en balade. Mais la plupart du temps, au moment où l'idée apparaît, je sais si elle va faire l'objet d'un morceau pour groupe, une pièce de musique contemporaine ou un titre solo.
J'ai composé de nombreuses pièces de musique contemporaine pour guitare, guitare et accordéon, orchestre à cordes, orchestre symphonique, de chambre. La dernière pièce que j'ai composée est «Twists and Turns» pour guitare électrique solo, qui apparaîtra dans un album de guitare électrique contemporaine solo que je devrais sortir bientôt (j'espère) et qui n'a rien à voir avec le prog, le rock ou le jazz.
Le côté classique contemporain de mon travail est la plupart du temps lié à des recherches de sonorités. Par exemple, les techniques utilisées dans «Décombres» dans le dernier album viennent d'une pièce pour quartet de guitares électriques que j'ai composée en 2016, intitulée «Étude Campanologique n°3», qui a également donné naissance à un de mes derniers albums solo, «Campanologie». Depuis que j'habite à Berlin, j'ai très peu composé de musique contemporaine pour instruments autres que la guitare, pour la simple raison que je ne la joue pas. Elle est interprétée par d'autres. J'ai été tellement déçu lors des exécutions de mes pièces par des orchestres ou ensembles, qui n'ont en général pas assez de temps à consacrer aux œuvres contemporaines, que je n'ai tout simplement plus eu envie de composer pour une formation dont je ne faisais pas partie.

Pc – Tu as participé au festival Spirit of Tengri / Steppe Scape avec Markus Reuter (qui mixe et produit ce dernier CD) dans un groupe kazakh, tu étudies la musique chinoise. On sent parfois des influences extérieures dans ta musique. Envisagerais-tu bientôt quelque chose de plus «world» encore?

FLE – J'écoute beaucoup de musiques traditionnelles extra-européennes: chinoise, japonaise,vietnamienne, mais aussi turque, mongole, kazakhe, ouzbek, etc. Markus, qui est un ami et connaît mon amour pour ces musiques m'a un jour proposé de venir à Almaty rencontrer et faire un concert avec des musiciens de ces régions du monde, dans un festival dont il avait la direction artistique à l'époque. J'en ai bien sûr été ravi et j'ai adoré faire ça, ponctuellement. Toutes mes coopérations dépendent de mes rencontres. J'ai même failli faire une tournée avec des bergers turcs avec lesquels j'avais «jammé» lors de mon voyage dans les montagnes de Turquie. Tout est donc possible!

Pc – Le prochain concert de Yang: quartet ou quintet?

FLE – J'essaie de trouver des dates pour Yang mais sans beaucoup de succès pour l'instant. Avec la chanteuse, le deal était qu'elle chantait sur l'album mais qu'elle n'était pas obligée de nous suivre sur scène. Nous verrons bien ce qui se passera. En tout cas, je lui proposerai sûrement de jouer avec nous, au moins pour des concerts à Berlin. Pas sûr qu'elle accepte!

Pc – Merci Frédéric, à bientôt pour un prochain concert!

Pour aller plus loin:
https://yang1.bandcamp.com/
https://www.youtube.com/watch?v=4nTOhJKPw3A
http://www.cuneiformrecords.com/bandshtml/philharmonie.html
https://ewerkmusic.com/media.html

https://laspada.bandcamp.com/

18/04/2022 - Interview Jean-Pierre Louveton

Prog Censor - Interview Jean-Pierre Louveton

S’il est un musicien qui occupe le front du rock progressif en France, c’est bien Jean Pierre Louveton, plus connu des amateurs du genre sous le nom de JPL. Depuis 2002, notre homme défouraille à tout va, nanti d’un énorme talent style couteau suisse. Chanteur, guitariste, bassiste, compositeur, auteur, arrangeur, on l’a connu avec Nemo de 2002 à 2015 en parallèle avec sa carrière solo sous ses trois initiales. Cette année, il sort la suite et fin de la trilogie «Sapiens»; nous en avons profité pour enfin discuter un peu avec ce musicien complet.
Propos recueillis par Commode pour Prog censor.


Prog censor – JP, bonjour... Ça fait 20 ans, voire même 24 avec Lazy, que tu sors des disques. Que ce soit avec Nemo, sous ton nom propre ou Wolfspring, 20 ans et 29 disques... «Il en a pas marre des fois, Jean-Pierre?» (façon humour)


Jean Pierre Louveton – En effet, ça commence à en faire, des heures de musique! Et non, il n’en a pas marre! Pour moi, écrire et enregistrer de la musique est comme un exutoire, une échappatoire même! Une façon de construire mon monde comme j’aimerais qu’il soit. Je ne pense pas m’arrêter un jour de proposer de la musique, sauf si un jour j’ai dit tout ce que j’avais à dire. Ce n’est pas encore le cas!


Pc – Si je te dis que les œuvres de JPL, c’est encore du Nemo, tu en penses quoi? Quelle est la différence pour toi?

JPL – Si tu parles de la trilogie «Sapiens», je suis entièrement d’accord avec toi. Il faut faire la différence entre les albums de JPL sortis alors que Nemo était encore actif et ceux sortis depuis 2014. Avant cette date, le côté le plus progressif de ma musique allait vers Nemo, et le reste de ma discographie était plus «rock». Ensuite, et c’est encore plus vrai avec les trois volumes de Sapiens, j’ai voulu continuer l’aventure musicale initiée par Nemo, car à mon sens il nous restait encore beaucoup de musique à proposer. Un autre point important: dans Nemo j’étais compositeur principal, ce qui aide à la filiation!

Pc – À propos de Nemo, le premier disque «Les Nouveaux Mondes» a 20 ans cette année. Peut-on voir une reformation pour un concert anniversaire ou un nouveau disque un jour?

JPL – Réactiver Nemo est trop compliqué pour le moment. Un jour viendra peut-être où cela sera possible. Cependant, comme tu l’as fait remarquer, cette année l’album «Les Nouveaux Mondes» fête ses 20 ans et nous n’allons pas laisser passer cette occasion! Il y aura donc quelque chose avant la fin 2022 autour de Nemo.

Pc – Tu auras 52 ans le 30 juin prochain. Comment vois-tu ton avenir musical personnel?

JPL – Tu es bien renseigné! C’est vrai que l’âge avance, et j’ai depuis longtemps perdu mes rêves de richesse et de célébrité grâce à ma musique. J’espère juste pouvoir continuer le plus longtemps possible, et pourquoi pas un jour pouvoir me consacrer à 100% à ces activités, au lieu d’aller passer du temps à gagner de quoi manger… L’espoir fait vivre!

Pc – Mes questions tournent beaucoup sur la longévité jusque ici puisque nous avons pu voir que tu as aussi été bien occupé avec Grandval, Ayno, Dante Divine Comedy ou Opale et j’en passe et des meilleurs... Comment fais-tu pour faire autant de choses?

JPL – Je n’ai pas l’impression de faire tant de choses que ça. Je m’accorde pas mal de temps où je ne fais pas de musique dans ma journée, et je pense que c’est nécessaire pour garder une certaine fraîcheur et un certain recul sur ce que je fais. Je suis juste naturellement quelqu’un de très organisé (c’est ce qu’on me dit en tout cas) et d’efficace dans le travail. Je peux donc aisément travailler sur plusieurs projets en même temps, tout en ayant à côté une famille et une activité professionnelle.

Pc – Tu proposes aussi tes services comme musicien, chanteur, auteur, compositeur ou encore arrangeur. Peut-on dire que tu vis de la musique?

JPL – Comme je l’ai dit, non je ne vis pas de mes prestations musicales, ni de la musique que je fais. Ce qui me garantit un salaire est d’être professeur de guitare dans un conservatoire. Comme beaucoup d’autres musiciens d’ailleurs… C’est une des dernières activités musicales qui permette de vivre, à peu près.

Pc – Passons au dernier album qui termine la trilogie des «Sapiens». C’est un travail et une œuvre considérables. Comment la définirais-tu?

JPL – Ce volume est extrêmement varié musicalement, et contient des choses que je n’avais encore jamais explorées. Avec la suite «Memento Mori», j’ai essayé de faire une sorte de symphonie qui partirait du classique et traverserait beaucoup de styles contemporains. Cette pièce m’a demandé énormément de travail d’écriture et de mixage, car le nombre d’instruments utilisés est impressionnant. La première face de l’album contient quatre titres extrêmement différents mais complémentaires. Je ne voulais pas que les 3 chapitres soient identiques, je souhaitais qu’ils proposent tous quelque chose de nouveau et de surprenant. J’espère y être arrivé.

Pc – Tes pochettes d’album sont la plupart du temps magnifiques. Tu y attaches une grande importance?

JPL – Oui, je trouve que l’emballage d’un disque est très important. C’est le premier contact qu’ont les gens avec la musique, et la pochette doit refléter le contenu, elle doit à mon sens déjà faire voyager. Elle est indissociable de la musique! Je suis extrêmement chanceux de pouvoir travailler avec Stan-W Decker qui fait des pochettes pour des artistes bien plus connus que moi, mais qui apprécie ma musique et habite à une heure de chez moi!

Pc – Pour finir, tu as libre arbitre. Parle-nous de ce que tu veux...

JPL – Merci de me laisser cet espace d’expression. Je vais en profiter pour remercier encore une fois tous ceux qui me suivent, depuis 20 ans parfois! Ensuite, préciser que, bien que je ne donne qu’extrêmement rarement mon avis sur les réseaux sociaux, je n’en pense pas moins. Je rêve que tout le monde en fasse de même! Merci aussi à vous de me donner cette tribune, et que vive la musique!

15/04/2022 - Interview Vincent Defresne - Green Violinist

Interview Vincent Defresne - Green Violinist

À l’occasion de la récente sortie de son album «Atchafalaya - The Opera», nous avons rencontré Vincent Defresne (Jean Vincent Defresne), artisan engagé du Green Violinist. Rencontre avec un alchimiste moderne qui signe ici son «œuvre au noir», opéra sur le chemin d’une lumière à retrouver.
(Propos recueillis via Messenger par Néron en mars 2022.)

Photo: JC Thibaut 

Pc – Bonjour Vincent. Pour nos lecteurs qui seraient passés à côté de vos ouvrages, pouvez-vous vous présenter succinctement ainsi que votre projet The Green Violinist?


Vincent Defresne – Salut, je suis avant tout un survivant, un chanceux de la vie. Dès l’enfance j'ai été fasciné, submergé par la musique que j'entendais et donc je n'ai jamais douté un instant que c'était là ma voie. Tout était clair, devant moi! Donc, au-delà d'enregistrer et produire de la musique, je fais juste ce que j'ai à faire. Un peu comme l’oiseau qui n'a pas besoin de public pour chanter au quotidien. Je pourrais presque trouver plus facile de m'exprimer en chantant qu'en parlant, c’est comme manger ou dormir. J’ai, de plus, quelques difficultés à comprendre et, en général, à côtoyer mes frères humains. La musique est donc le principal moyen de m'exprimer, faire sortir ce qui le doit de mon petit corps malingre. Et comme toute tristesse non exprimée se transforme irrémédiablement en dépression, eh bien… je vais plutôt bien! Mais comme je le disais, à l’image d’un chanceux survivant. The Green Violinist est mon projet le plus personnel. J'y travaille tête baissée jusqu'à épuisement et lorsque je relève la tête, j'invite mes amis musiciens à venir au studio pour profiter de leurs talents (un peu à la manière d’Arjen Lucassen d'Ayreon). «Atchafalaya» est déjà le 3e album du projet après «Receive & Transmit» (2016) et «More Thrill & Never Ending Blessings» (2013).


Pc – Depuis Sioban (pendant du maléfique Blackmore, pour les aficionados du 9e art) jusqu’au coup de pinceau de Marc Chagall, votre son a été porteur de lumière. Mais pas que, de questions aussi. Plus encore depuis qu’officie le Violoniste, vos albums sont presque des bouquins d’anthropologie, des critiques sociales où vous faites dialoguer de longs extraits de débat, discours, dialogues choisis de films, à une musique déconcertante par sa poétique variété et, bien sûr, à vos textes critiques. M. Vincent, vous en avez gros?


VD – Ach, oui, «on en a gros!», ce n'est rien de le dire. On entend parfois «je suis un artiste, donc je ne fais pas de politique», et pourquoi pas? Même si je n'imagine pas vraiment en faire, je pense fondamentalement vital de pousser la barrière, d'élargir les esprits et d'amener une once de lumière au milieu de toute cette obscurité. Les très nombreux dialogues, les interventions, Spoken Words au vitriol, les hurlements, les pleurs qui émaillent ma musique sont autant de passages indispensables auxquels je prête la plus grande attention, les plus grandes vertus. Ce n'est pas le fruit du hasard. D'ailleurs rien ne l’est. J’utilise de multiples canaux d'expression; perdons la tête, réfléchissons le moins possible... dans un monde au sein duquel il est si difficile de se faire entendre, où tout débat est désormais réduit à une lamentable joute verbale pendant laquelle on essaie de «triompher» de l'autre, où finalement on détermine qui a «gagné» et qui a «perdu», où les doux, les taiseux, les lents, les timides et les gentils n'ont aucune voix, alors oui, je confirme et revendique que les albums du Green V., sous leurs airs inoffensifs, sont des brûlots, des mandales et des poings dans la gueule... mais assénés avec amour! (Rires.)


Pc – Expliquez en quelques mots le projet qui nous occupe? On peut dire «opéra rock»?


VD – Oui, on peut carrément parler d'opéra. «Atchafalaya - the Opera». Ça n'a évidemment rien de présomptueux, c'est juste tellement beau un opéra. Les contours de l'histoire sont apparus au fur et à mesure. J'ai eu 40 ans, j'ai perdu mon père; dans la foulée, on a perdu notre pote François, victime d'un accident il y a 2 ans. Et lorsque ton 1er pote te quitte, ça laisse une drôle d'impression. J'ai eu besoin de faire le deuil de tout un tas de choses. Entendez-moi bien: le deuil pour moi est ce qu'il y a de mieux. C'est un processus ultra-bénéfique mais qui doit absolument prendre le temps qu'il faut. Trop court il est fragmentaire et donc raté, trop long il t'englue et te siphonne toute ton énergie. Toutes les chansons tournent autour du deuil; deuil amoureux, deuil du succès, deuil de celui qu'on pense être mais qu’on n’est pas, deuil d'un monde qu'on souhaite enterré pour de bon, deuil délicat de nos chers disparus, deuil langoureux des fantômes du passé. Mais le deuil, à mes yeux, c'est surtout le passage d'un état à un autre, la traversée des méandres de la vie. Traverser et en ressortir purifié, éclairé d'une toute nouvelle lumière! Mmm, d'ailleurs, la pochette me semble particulièrement explicite. Atchafalaya, c'est ça: une métaphore du passage, un long voyage sinueux, un put*** d'opéra de plus d’une heure et demie – bon courage! (Rire.)


Pc – Incipit malheureusement d’une actualité brûlante pour «The Better Angels of Our Nature»...


VD – Je confirme.


Pc – Folk pop, thème à la Midlake, et un mot: «démocratie». Le ton de l’album est donné. Alors, le système humain - notre organisation sociale - la démocratie - le rôle des artistes… Peut-on mourir pour des idées, mais de mort lente, comme disait Brassens? Vous posez beaucoup de questions dans ce titre: «Regrettera-t-on ou sera-t-on fier…?»


VD – J'ai pour habitude de dire que je suis un optimiste à long terme, mais hélas un peu pessimiste à court terme. Je suis absolument convaincu de la bonté, de la sagesse de l'âme humaine. Cette capacité à faire appel aux «meilleurs anges de notre nature», surtout dans les moments compliqués. Je voulais cette chanson en ouverture, comme une lame de fond, très douce, une voix pour réveiller ce qui sommeille en nous. Ensuite, féminin & masculin s'unissent et développent ce sentiment universel qu'on connaît tous, qui vit profondément en nous. Cela s'emballe, pour donner cette certitude que malgré les épreuves on n’est jamais seul. C’est ce que je recherche le plus dans mes écoutes. Toutes les chansons qui m’ont touché durant ma vie ont comme point commun qu'elles me donnent ce sentiment d'être compris, de ne pas être seul, de partager cela avec au moins une autre personne.
Je vais devoir m’étendre; cette question à propos de l'artiste et la démocratie est par trop tentante. Si nous nous écoutions mieux, il est évident qu'au moment de voter la plupart d'entre nous voterait, non pas pour de pitoyables candidats, visages sordides placardés sur les murs et dont on ne connaît rien si ce n'est leur rictus figé... non, nous irions spontanément vers des gens qui, durant leur vie, ont prouvé leur valeur par les actions qu'ils ont entreprises. J'imagine qu'on élirait plutôt un mec comme Philippe Geluck ou Peter Gabriel... des gens qui ne souhaitent pas faire de politique mais qui inspirent confiance de par leur parcours. Pas des champions auto-proclamés mais des sages aux yeux de tous et c'est, je crois, en cela que les artistes ont un rôle indéniable à jouer en démocratie.


Pc – «Afternoons in Utopia», «Eighties», entre Alphaville & Tears for Fears, et toujours l’espoir, d’un changement qu’on croit, à la longue, difficilement possible. Il y a un côté «petit prince» dans cette invitation à s’arrêter, à s’émerveiller. N’y a-t-il pas aussi une sorte de naïveté?


VD – Naïveté, petit prince... mais vous me retirez les mots de la bouche! Évidemment qu'il y a cette candeur. C'est même là la plus grande force de destruction massive du cynisme que je connaisse. On parle de conserver son âme d'enfant, or la véritable nature des enfants c'est la naïveté. Alors oui, chanter, clamer, éructer des paroles telles que «You Can Halt Your Cars For an Afternoons in Utopia, We Shall Stop The Wars On Those Afternoons in Utopia» ça peut paraître désuet, mais encore une fois ça a des vertus! Ça me rappelle ce bon vieux Yves Duteil, moqué par beaucoup car considéré comme trop gentil, presque gâteux mais qui revendique son rôle de «distillateur de douceur». Ce genre de personnalité n'est pas omniprésente dans le cirque médiatique, mais elle change réellement le monde de ceux qui sont touchés par elle, et c'est primordial! Pour revenir à ce titre, j'ai toujours eu un sacré faible pour les hymnes universels. Un super duo avec Ekaterina, une incroyable chanteuse russe, puis un opéra sans un putain d'hymne, non, ce serait déconner...


Pc – Parlons du titre «Holodomor». Tout est ici bâti autour d’un discours du politicien Godfrey Bloom qui cite le philosophe Murray Rothbard démolissant en règle le «contrat social». Un indépendantiste aux dérives racistes et climatosceptique de surcroît qui se sert d’une figure du capitalisme libertaire…une nouvelle provocation de votre part? Aussi, vous doublez ces propos d’un épisode terrible de l’histoire où l’union soviétique va, dans les années 30, affamer l’Ukraine... Au-delà de l’actualité brûlante du propos, l’anarchiste qui sommeillait en vous s’est-il violemment réveillé? Par curiosité, qu’est-ce qui vous rattache à ce point de départ si particulier?


VD – C'est évidemment le gros morceau de l'album. Une pièce progressive de 21 minutes en 3 mouvements. C'est fou comme l'actualité nous a étrangement rejoints, mais il faut que vous sachiez que depuis mon enfance j'ai toujours été fasciné par l'histoire et la culture russe. Prendre comme point de départ la terrible famine imposée à l'Ukraine par Staline s'est imposé car, au-delà du drame, c'est la méthodologie qui encore une fois en dit long sur ces hommes qu'on laisse faire jusqu'à ce qu'il ne soit trop tard. La recherche éternelle d'un bouc-émissaire («The Great Scapegoat Seeking» sur le premier album du Green V.), les mensonges, le cynisme – encore lui. La douleur que j'ai essayé de mettre en musique sur la première partie est directement liée à ce principe: croire délibérément en un mensonge! Je suis de ceux qui croient que quand on rencontre la vérité, quand on l'entend, on la reconnaît. Ce discours de Godfrey Bloom possède cet énorme avantage d'être clair! Oui, c'est vrai, qui pourrait vraiment remettre ça en question? Même dans la scansion et le rythme du texte, on ressent l'agacement, la déception et l'encouragement à être un homme meilleur. Le personnage est peut-être sulfureux, il n'en est pas moins pertinent à ce moment-là. Il est en colère et le fait savoir dans le but de faire cesser un abus! Ce que j'appellerais la «Saine Colère», et il n'y a rien de plus sain!


Pc – Vient le moment («Asperger Syndrome») où vous critiquez cette même colère. Particulièrement ce sombre côté qu’est la perte de contrôle, guidé par l’envie de domination, malgré les intentions. Vous exprimez ça très bien avec l’image de la culpabilité du parent qui sort de ses gonds. C’est très intelligent finalement de nous ramener à cela! Est-ce là pour vous que la paix commence, dans la quotidienne nécessité personnelle de lutter contre nos démons?


VD – La seconde partie est plus délicate... mais oui, oui, j'adore l'image que vous proposez: la paix commence avec la lutte quotidienne contre nos démons. Certains connaissent mon amour immodéré pour Marillion, ils viennent d'ailleurs de sortir leur dernier album dont un titre s'appelle «Be Hard on Yourself»! Oui, il est nécessaire de commencer par là, être d'abord rigoureux avec soi-même, savoir comment on nourrit son esprit et son âme avant de pouvoir débuter quoi que ce soit. Paradoxalement, ce morceau parle aussi du fait de se sentir parfois tellement mal dans sa tête que n'importe quelle tâche devient un fardeau. Même s'occuper de ses enfants; l'impression terrible de se noyer dans le bruit quotidien, ne plus rien supporter, toucher le fond. C'est là, quand on a suffisamment fait semblant pendant suffisamment longtemps, que parfois on décide que ça suffit! La 3e partie, «Obey! Vote! Obey!», c'est la descente aux enfers. Sur un texte carrément excellent d'un jeune auteur français. C'est le premier vrai moment de chaos de l'album. Je voulais qu'on suffoque, et que ça dure, qu'on absorbe, qu'on ingurgite ce texte comme on subirait une séance de torture de la CIA (silence), j'adore les énormes synthés super gras qui sont l'œuvre de mon ami et bassiste Régis Planque, mon binôme dans The Green V., et cette hécatombe sonore se termine sur un discours important: celui, trop oublié, qui prophétise déjà exactement les événements tragiques et irréversibles qui vont découler de la politique américaine du début des années 2000. Politique dont l’actuelle crise ukrainienne est le fruit mûr...


Pc – Voix imparable sur «Neatly Folded», voix de crooneur, mais pas façon Ratpack. 😉 Non... ici, j’ai plutôt l’impression d’une rencontre bien sentie entre un Lou Reed «berlinesque» et un Pink Floyd période «Division Bell»… Sad song?


VD – On dit que «choisir c'est renoncer», et c'est très vrai. Mais voilà, je vous parlais du deuil... là, c'en est un bien douloureux, bien long. Se refuser un amour, choisir de ne pas aimer... ça peut avoir des conséquences insoupçonnées sur vous et littéralement «casser» quelque chose dans votre cœur. Un cœur cicatrise toujours mal et, non seulement la fêlure reste pour toujours, mais quelque chose durcit en vous... Something evil!


Pc – «Shed no Tears», on parle encore de pouvoir?


VD – Ce que vous dites est juste, à nouveau, ça parle de pouvoir et de comment une once de cette improbable chose peut vous changer, vous modifier et vous rendre très-très con. C’est le phénomène de l'anneau dans le livre de Tolkien; le simple fait de le posséder vous modifie intrinsèquement et il faut être vachement, que dis-je, extrêmement résistant à son pouvoir méphitique pour pouvoir y résister. On en a tous vus, des braves, des humains, des amis qui ont été soudainement et durablement transformés par la simple idée d'avoir une toute petite illusion de pouvoir sur quoi que ce soit. C'est d'ailleurs comme ça que fonctionne toute dictature ou pouvoir mafieux. «C'est vraiment dégeulasse», comme disait le grand Léo! Bon, j'ai quand même essayé d'y mettre une touche d'humour bien sentie, moi ça me fait bien marrer et j'espère vraiment que derrière la grandiloquence, les concepts-albums, les opéras, les arias, les synthés, les chœurs et la gabegie, vous saurez tous reconnaître ces p'tites feintes dont les albums du Green V. sont truffés en général. C'est mon petit plaisir perso et j'y accorde autant d'importance qu'aux grands discours. Ne vous en privez pas et tendez bien l'oreille... petits veinards.


Pc – «Analog Kids»?


VD - Cette chanson, c’est mon bébé, je l'adore. Un des vestiges des années Sioban, même si elle a radicalement évolué. Ça faisait des années que je l'avais en tête, je me souviens l'avoir écrite en voyage au Sénégal il y a des lustres. Sans enregistreur, je me suis forcé à me la mettre en tête pendant 15 jours (rire). J'étais jeune, mais j'ai toujours adoré cette approche: une chanson universelle où les chœurs montent, se joignent et n'arrêtent plus d'exulter. C’est une supplique, adressée à soi-même, pour ne plus se «tenir droit» comme des robots devant le pouvoir, devant ces petits chefs du quotidien, devant notre morale sociétale. C'est terriblement présomptueux mais c'est ce que je ressens. Une chanson comme un mantra, pour fédérer durablement n'importe quelle révolution.


Pc – L’on arrive dans un bayou, «Atchafalaya», presque créole musicalement, ce qui tranche agréablement avec le côté «worship» du titre précédent (si je peux me permettre, ce n’est pas péjoratif). Pourquoi cette longue rivière de Louisiane, région marquée en ce début de siècle par l’ouragan Katrina?


VD – Oui, c'est bien ça, l'image d'un bayou... longue chanson fleuve aux méandres nombreux. Impossible de s'y repérer avec certitude, tout étant en état de perpétuel changement. Il fallait bien un titre d'une quinzaine de minutes pour traiter profondément, tel un rite, des départs vers l'autre rive. Je ne veux pas tout expliquer. Je serai heureux que certains puissent y trouver du réconfort. Toute personne qui y verra une métaphore du passage ne pourra qu'y trouver quelque chose de bon car, encore une fois, la conviction que ce n'est pas la fin du voyage mais juste une nouvelle étape n'est-elle pas déjà une incroyable consolation? Je reviens au deuil, le deuil on le fait seul, on le fait pour soi. La personne partie n'y participe pas vraiment. Elle n'est plus concernée... Le deuil, on le fait en souvenir, en hommage à l'Amour qu'on a pour l'autre. C'est très puissant. Je pense que c'est un de mes morceaux préférés de l'album forcément, le morceau-titre. Laissez-vous juste couler le long du cours de l'Atchafalaya!


Pc – Il y a ce moment très dérangeant mais génial car il fait sens, où à la douceur des violons se superposent des cris d’angoisse, de souffrance, de revendication… ce n’est pas très clair…vous aimez décidément ce genre de mise en abyme?


VD – Et oui, vous passerez effectivement par ce «climax» particulier où cordes orchestrales se disputent avec hurlements de douleurs, des plus glauques. La mort d'une enfant, la mort d'un père, la mort d'un frère de vie... Si la musique ne sert pas à ça, alors à quoi sert-elle? Laissez-vous glisser, happer, c'est long... très long, interminable même, et c'est fait exprès!


Pc – Avec «Medusae», on s’échappe du continent vers Sainte-Lucie. Une sorte de quiétude en émane?


VD – «Medusae» est complètement liée à «Atchafalaya», elle en est la suite douce et embrumée, histoire d’atterrir en douceur. C'est une lente jeune fille, partie bien trop tôt et qui hante encore mes nuits. Elle me hante de la plus douce des manières. C'est la chanson «Rome-antique», la voie que suivit Edgar Allan Poe dans son poème «The Raven».


Pc – On y parle également d’esclavage… encore une forme d’oppression…


VD – Ici, l’esclavage n'est point assimilable à l'oppression, non, non, le climat de la chanson est bien trop diaphane... ça parle de la servilité béate des marins confrontés au chant des sirènes, le doux Penthotal des amoureux transis. Les amoureux séparés par le temps et l'espace, qui attendent l’inévitable moment des retrouvailles. «Si j'apprends que tu m'attends, je reviendrai sur le champ!»


Pc – Pour le titre suivant, «If I Could», serait-on sur le «deviens ce que tu es» de Pindare, réutilisé par Nietzsche et souvent rabâché? Le «connais-toi toi-même» de l’oracle, auquel vous ajoutez «pour que les autres soient heureux, soyez-heureux!»


VD – Pas vraiment.


Pc – Au temps pour moi!


VD – On parle ici plutôt de reconnaissance (aknowledgement). Vous savez le truc, genre: deux personnes qui ne se connaissent pas et qui soudainement se reconnaissent... et ne souhaitent plus se quitter. C'est l'histoire de deux êtres, d'une rencontre; deux âmes jumelles qui explosent de joie au contact l'une de l'autre et qui s'engagent tout simplement à chanter encore et encore jusqu’à faire passer l'intégralité de leurs peurs dans leur musique. C'est comme un petit conte. Ça pourrait presque faire penser au livret de la «Flûte enchantée» de l’ami Wolfgang. Je voulais que ce soit un vrai duo avec mon amie Marie-Eve Vandoorne, une des plus grandes et excellentes chanteuses que je connaisse. Nous sommes un peu les Papageno et Papagena du rock progressif. (Rires.)


Pc – «Healers». Une piste qui aurait pu figurer sur un album du Boss. Des guérisseurs? Quand je dis que vous osez: une voix très particulière éclate après deux minutes de chanson… expliquez-moi?


VD – C'est une belle histoire. Merci pour le compliment à propos du Boss d'ailleurs; je n'y aurais pas pensé mais ça me touche beaucoup. Healers, ce sont les guérisseurs, oui, ce sont ces personnes qui, par leur exemple, guérissent le monde. Il n’y a pas d’autre voie, montrer l’exemple c’est tout. Cette chanson c’est le serment des guérisseurs. Encore un mantra à éructer, un engagement. Incapable de crier ma colère, cette voix dont vous parlez est censée le faire à ma place. Il n’en peut plus. J’aime cette ambivalence, une voix douce n’est jamais si rassérénante que confrontée à une voix de fureur! I swear!


Pc – «For War arose and Fools command».


VD – Car la guerre s’est levée et que ce sont les fous qui donnent les ordres!


Pc – On ne peut aujourd’hui mieux dire!


VD – Cette chanson m’est venue une nuit. Je me suis réveillé, lucide et avec cette mélodie entêtante. Je me suis installé dans le studio jusqu’au petit matin. Les paroles ont jailli, simples et précises. C’est encore, rétrospectivement, prophétique quand on voit cette «merveilleuse» situation mondiale. Des aveugles dirigés par des âmes malades et surtout très tristes. Le pouvoir onirique de la chanson est censé nous aider à nous défaire, par l’accès au magique du quotidien, de nos putains de chaines mentales.


Pc – «Bloody Mary», j’ai l’impression qu’on est sur le fil entre Marie la sanguinaire – la forte mythologique qui l’entoure – et la fuite par l’alcool? La chanson d’un amour devenu impossible?


VD – C’est une chanson d’Amour. A desperate love song. Le deuil d’une relation fantasmée. Une fille m’a un jour dit avec amertume: «Tu m’as juste emmené dans ton utopie». C’est le deuil de ce genre d’utopie et, oui, c’est un peu douloureux de se séparer de celles-ci. Il fut un temps, je les aimais bien moi mes utopies… La chanson se termine comme un aveu: le temps a passé, désormais c’est trop tard… et merci du cadeau. Bon, attention les amis, encore une fois l’idée c’est de ne pas vous sentir seuls dans l’adversité, pas de vous flinguer après avoir écouté le morceau. À noter encore: un putain de caméo d’Aniki, le jeune chanteur qui chante sur «Obey! Vote! Obey!».


Pc – Le ton se durcit avec «Ten Years». Plus rock. Mais parlez-nous de cette voix magnifique et tranchante qui vous accompagne?


VD – Il faut accepter l’idée d’être amputé de ce qui vous est le plus cher. Dix ans, c’est la durée de ce putain de deuil en vérité. Il a juste fallu ce temps pour traverser. La bonne nouvelle, c’est que je vous fournis le fruit de mes pérégrinations en seulement 90 minutes. Faites-en ce qu’il vous plaira... c’est pas beau ça… (Rire). La chanteuse s’appelle Chiara C. et fait partie de ces incroyables amis musiciens dont j’use et abuse et sans qui cet album ferait bien pâle figure. La musique du morceau a été entièrement composée par l’inévitable Régis Planque.


Pc – C’est une véritable équipe autour de vous…


VD – Les invités ne manquent pas. (Rires.) En cadeau, une dernière intervention pleine d’amour que toute personne issue de notre milieu prog reconnaîtra facilement, quelqu’un que je considère comme mon mentor, correspondant si bien, à mes yeux, à la définition de l’artiste engagé dont on a parlé tout au long de cette interview. LORD! N’oubliez pas: le changement n’est qu’à une encâblure de nos décisions, c’est presque trop simple...


Pc – «Nettoyer la Haine». Retour au français!? «Lors d’un jour nouveau, tournant le dos à nos drapeaux», vous persistez! L’absence de ces drapeaux serait-elle vraiment pour vous LA condition à l’absence de haine?


VD – Encore une fois, c’est une chanson née en quelques minutes. Un p’tit cadeau pour terminer… L’envie de vous dire qu’on n'est jamais seul dans les épreuves. 3 accords et un hommage en filigrane à mon vieil ami Yves Duteil – que j’ai quand même su placer deux fois dans une interview plutôt prog… j’suis très heureux… – car il est p’têt plus prog que vous et moi. En tous cas plus fou. Je pense au morceau «Le Cirque» qu’il faut absolument écouter! Puis terminer plus sérieusement avec «Manatane». Si vous n’êtes pas encore en état de mort cérébrale…


Pc – «Inspired by Life and Work of the lates Meat Loaf and Jim Steinman». Je découvre cette note en terminant votre album et son carnet que vous avez eu la gentillesse de me faire parvenir. J’ai l’impression que tout s’éclaire!? Jim Steinman décrivait lui-même son travail comme du rock wagnérien. Quand on écoute les morceaux qu’il a produit comme «Total Eclipse of the Heart» ou «I'd Do Anything for Love (But I Won't Do That)», on a l’impression d’un tout enregistré dans une même arène; il y a une résonance naturelle et une puissance terrible! En quelle mesure cela a-t-il inspiré votre manière d’aborder la production de cet album?


VD – Vous n’êtes pas sans savoir qu’on m’affuble encore parfois du doux sobriquet «Meet», c’est évidemment en lien direct avec feu notre bon Meat Loaf qui vient de nous quitter. J’ai beaucoup écouté le grand homme, mais le personnage fascinant de Jim Steinman, caché derrière toutes les bonnes compos de l’animal, a vraiment été déterminant. Encore une fois, comme quand vous êtes amoureux, vous voulez tout savoir de la personne. Jim est et reste mon modèle de démesure, d’overdose, de grandeur. Ils nous ont quittés largement tardivement si on s’en réfère à leurs œuvres de fin de carrière mais ce n’est évidemment pas ça qui est important. L’important, c’est la trace qu’on laisse, les graines qu’on sème, et c’est pour ça que toute action faite avec le cœur et en conscience change vraiment le monde. Merci fuckin’Jim & Marvin Lee pour ça!


Pc – Monsieur Vincent, c’est quoi la suite ? Concert?


VD – La suite (gémissements), j’ai énormément apprécié travailler avec tous mes amis lors de ces sessions. En tête-à-tête ou à distance. Cependant, autant à l’époque de Sioban j’aimais chanter en public – j’ai sans doute perdu quelque chose en route, j’sais pas quoi –, autant ça me semble désormais plus compliqué qu’autrefois. Donc voilà, j’espérais être guéri de composer de nouvelles choses pour quelques temps, mais force est de constater que je me suis remis à l’ouvrage dans une toute nouvelle direction et que je ne tiens déjà plus… Je suis désespérément lent mais je crois pouvoir vous dire qu’un EP est déjà sur les rails… très surprenant et très très cool…


Pc – Merci à vous!


VD – Merci à vous les amis!


Album disponible uniquement via l’adresse: lemeeteux@yahoo.fr

02/04/2022 - Interview d’El Jice (alias Avian) pour Prog censor (par Vivestido)

Interview d’El Jice (alias Avian) pour Prog censor (par Vivestido)

Prog censor – Bonjour El Jice.
En parcourant ta page Bandcamp, je vois que «Cassiopeia» est ton 4e album depuis 2018. Comment définirais-tu ton style en quelques mots et quelles sont tes influences?


El Jice – En fait c’est le cinquième album si l’on compte «Chrysaldor the Legend», réalisé en collaboration avec Zen’s (Roger Henrot) en 2000 et distribué par Musea. Un concept basé sur mon roman «Le Tombeau des Étoiles». Le premier, en solo, «2019 Landings», est dans la veine ambient. Les suivants sont plus marqués par la Berlin School et inspirés des Maîtres allemands: le Tangerine Dream du regretté Edgar Froese et Klaus Schulze dans une moindre mesure. Je suis d’ailleurs assez flatté qu’on ait comparé certaines de mes compositions à l’album «Encore» de TD pour mes albums «The Ship of a Billion Years» (inspiré cette fois de la tétralogie «Rama» de A.C. Clarke et Gentry Lee) et mon petit dernier «Cassiopeia».


Pc – Qu’est-ce qui t’a amené à composer de la musique? Comment ton travail a-t-il évolué au fil de tes albums?


LJC – Au départ, «Chrysaldor the Legend» est une idée de mon ami Roger, il m’avait proposé de créer la «musique du roman». J’ai trouvé l’idée géniale. À l’époque, je jouais de la guitare. Roger m’a donné un clavier maître (le Korg Poly-800 que j’utilise toujours aujourd’hui) et je me suis piqué au jeu. Dans sa salle de musique, j’ai pu utiliser ses propres claviers et ses boîtes à rythmes et j’ai apporté ma Fender pour compléter le tout. Roger s’est occupé des arrangements. Des années plus tard, j’ai changé mon PC pour un Mac et j’ai découvert le logiciel Garage Band. Je n’ai pas résisté et j’ai replongé dans la musique en complétant GB par des VST [Virtual Studio Technology, format ouvert de plug-in audio, ndlr]. Comme tu le constates, je n’utilise pas de matos cher et sophistiqué.


Pc – Tes compositions, dépourvues de paroles, «par définition», sont-elles porteuses d’un message particulier? Quel pourrait-il être?


LJC – Pas de message particulier, non, ou peut-être que nous ne sommes pas seuls dans l’univers.

Pc – Difficile, lorsqu’on parle de tes créations (tu es également photographe, graphiste et nouvelliste), de ne pas évoquer ton attirance immodérée pour le monde de la science-fiction en général. Comment est née cette passion?

LJC – Depuis l’âge de 10 ans ou peut-être même avant, je suis passionné de SF et d’exploration spatiale. À une époque où le genre n’était pas encore très répandu en Europe, je faisais figure d’extraterrestre à l’école. Nous sommes dans les années 60 et le genre n’est pas pris au sérieux ni par les enseignants ni par mes copains de classe. Le libraire de mon quartier me prévient des nouvelles sorties, tant en romans qu’en BD. Tout mon petit pécule y passe. Je suis un fana de la collection «Anticipation» chez Fleuve Noir et j’achète tout ce qui sort à l’époque. Mon libraire vend aussi les publications Aredit (Cosmos, Sidéral, Météor), un régal.


Pc – Pourrais-tu nous donner quelques indications sur ta façon de composer et sur les «outils» et instruments de musique que tu utilises? Comment as-tu appris à les maîtriser? Es-tu un autodidacte?


LJC – C’est difficile à dire. Je travaille souvent par tâtonnements. Je trouve des sonorités qui me plaisent et je les exploite en fabriquant une mélodie qui suit mon humeur du moment. Le dernier album est parfois assez mélancolique. Ce sont les événements de la vie qui colorent les compos. Pour les instruments, ça se limite à un clavier «physique» et des synthés virtuels qui utilisent tous des banques de sons. Garage Band offre déjà une grande quantité de sonorités et d’instruments virtuels (ça va de la guitare à l’ensemble classique en passant par les chœurs). Récemment j’ai découvert un synthé très complet qui permet d’ajouter de travailler les séquenceurs à l’infini et de moduler toutes sortes de sons: AudioKit Synth One. Avant ça, outre Garage Band, j’ai utilisé Music Studio 2, pour les chœurs très réalistes sur la dernière plage de «Extinction of the Event Stars» (AVIAN 2): «L’Absence». Eh oui, je suis autodidacte à 100%. Quel que soit l’instrument ou l’outil graphique pour réaliser les pochettes de mes albums.


Pc – Quel(le)s avantages et/ou difficultés vois-tu au travail en solo? As-tu parfois l’envie de collaborer à nouveau avec d’autres musiciens?


LJC – L’avantage de travailler en solo, c’est qu’on le fait quand l’inspiration vient et qu’on n’est pas soumis à un timing qui doit convenir à tous les participants. Mais avec les outils informatiques, aujourd’hui, les choses sont simplifiées. Pour «Chrysaldor the Legend», le seul album «collaboratif», Roger et moi on a déjà travaillé comme ça. Je composais de mon côté et lui du sien puis on s’envoyait des démos, on comparait nos travaux et on les retravaillait. Ça ne s’est pas fait en un jour il faut dire! Roger était très «boîte à rythmes» et à l’époque j’étais plutôt «ambient spatial planant» façon Steve Roach ou Brian Eno. Mais au final je suis très content de cet album; nous nous sommes parfaitement complétés. Maintenant je ne crois pas que je travaillerai encore avec quelqu’un. On avait de la matière pour un deuxième album: «Far from Eternity», mais je pense qu’il ne verra jamais le jour. J’avais aussi commencé un «remake» de «Chrysaldor the Legend» en y ajoutant des compos et des instruments. Mais je n’ai plus de nouvelles de Roger depuis des années et sa santé n’était pas au top. Donc, niveau droits d’auteur, sans son accord, rien n’est possible. Dommage, j’étais parti pour un double album.

Pc – J’imagine que ce n’est pas toujours facile de faire connaître (et reconnaître) son œuvre. Comment cela se passe-t-il?


LJC – Comme chroniqueur musical, j’ai fait la connaissance de pas mal de musiciens qui m’ont aidé à trouver la bonne formule pour distribuer ma musique. C’est Rémi Orts (de Rémi Orts Project) qui m’a orienté vers iMusician. Je me suis inscrit sur Bandcamp également. On contrôle mieux ses ventes sur ce site. iMusician est censé distribuer sur plus de 300 plateformes de ventes à travers le monde mais on ne contrôle rien. J’ai aussi approché Ron Boots qui a créé le gros label «Groove unlimited» en matière de e-music mais pas de nouvelles à ce jour. Il y a aussi mon ami Bertrand Loreau, un musicien talentueux, qui a fondé «Patch Work Music». Mais il n’est pas seul à décider.

Pc – Quels seraient tes souhaits pour la suite de ton parcours musical?

LJC – J’aimerais que les soucis que j’ai pour l’instant ne soient plus qu’un mauvais souvenir, ce qui me libérerait l’esprit pour composer des choses plus optimistes, mais on ne choisit pas ce que la vie apporte comme souffrances morales ou physiques. Et plus on avance en âge, plus les soucis s’accumulent. Mais je remercie aussi les encouragements que j’ai reçus et les avis plus qu’élogieux de la part de musiciens confirmés (comme Bertrand).

Pc – Une question à laquelle tu t’attendais et que je n’ai pas formulée? Une chose ou l’autre à ajouter, une précision à donner? Je te laisse donc le mot de la fin…

LJC – Je te remercie pour l’intérêt que tu portes à mon modeste travail et je remercie Prog censor et Denis Petit. Grâce à lui, je fais encore des découvertes musicales dans tous les domaines! Je m’attendais à la question: «D’où vient le nom AVIAN?» Il est inspiré d’une race extraterrestre spatiopérégrine qui fait partie du voyage millénaire du vaisseau Rama de la tétralogie de SF coécrite par A.C. Clarke et Gentry Lee. Je ne peux qu’encourager à lire cette magnifique suite épique pour qui veut en savoir plus. Ne pas confondre avec un autre groupe qui porte le même nom mais n’opère pas dans le même domaine musical.

Pc – Un tout grand merci, El Jice. Grâce à tes réponses, les lecteurs de Prog censor seront certainement ravis d’avoir quelque peu percé le... «mystère Avian».
Bonne continuation à toi!

23/02/2022 : Interview du groupe XCIII

Interview de XCIII
Le projet XCIII est pratiquement un duo: Guillaume et Maélise ont livré auprès de Tibère leurs impressions à propos de leur nouvel album, «Void».

Prog censor: Quand le groupe a-t-il été créé?

Guillaume: Le groupe a été créé en 2010 à l’occasion à la fois d’un concert donné à Nice et de la sortie d’une première démo, «Majestic Grief». Mais XCIII est également dans la continuité d’un précédent projet, «Forlorn Hope», avec lequel plusieurs concerts avaient été effectués. Il reste encore quelques vestiges de cette période, comme le titre «Hush» sur le deuxième EP, «Event Horizon». Tandis que XCIII était au départ un groupe au complet, avec un batteur, deux guitaristes et un claviériste, en plus de moi-même au chant et à la basse. Après le premier album et quelques concerts, dont un en présence du groupe allemand mythique Dornenreich, le groupe s’est délité dans la mesure où nous étions tous éclatés géographiquement à cause de nos études. J’ai donc continué ce projet sous la forme de one-man band, avec l’intégration de musiciens de session, dont Mathieu Devigne qui faisait déjà partie de la formation initiale.

Pc: Pourquoi l’avoir appelé XCIII? Y a-t-il un rapport avec le poème «À une Passante» de Charles Baudelaire?

Guillaume : XCIII fait en effet référence au 93e poème des «Fleurs du Mal» de Baudelaire. Au départ, XCIII était davantage inspiré par le romantisme noir, un thème de prédilection de nombreuses formations de black metal. Ce poème est par ailleurs une métaphore de l’art qui est à la fois inspiration et aspiration. La femme comme référence à la beauté qui fuit est également un thème récurrent dans la musique de XCIII. En somme, le poème de Baudelaire sert en quelque sorte de postulat et de leitmotiv.

Pc: Quels sont les membres actuels de XCIII?

Guillaume: Je suis pour l’heure le seul membre de XCIII, mais Maélise est présente depuis déjà maintenant deux albums et un EP et elle est donc récurrente. Nous sommes actuellement en pleine discussion pour déterminer son rôle par la suite: chanteuse de session ou membre à part entière, qui participe à la composition et aux paroles. Par ailleurs. Une potentielle étape supplémentaire dans sa participation au projet.

Pc: Comment qualifieriez-vous votre musique?

Guillaume: C’est une question très difficile puisqu’on est souvent le moins bien placé pour qualifier sa propre musique. My Kingdom Music, le label qui va sortir le nouvel album, décrit XCIII comme du rock avant-garde hypnotique et cinématographique. Je suis assez d’accord avec cette dénomination: avant-garde car les compositions demeurent encore quelque peu hermétiques, sans pour autant répondre à ces critères purs du rock progressif; hypnotique parce que la musique se développe comme un tourbillon à couches successives qui s’enchaînent pour finalement déboucher sur une explosion de sens; cinématographique puisque le cinéma a une part importante dans le processus de création. Sans pour autant écrire à proprement parler des musiques de films, les ambiances ont tout de même pour ambition de proposer la bande originale d’une histoire qui est contée.

Pc: Quelles sont vos influences?

Guillaume: Les influences sont multiples. Au départ, je viens de la scène black metal niçoise et j’ai été influencé par des groupes comme Artefact ou Svart Crown. Évidemment, des groupes phares de ce genre, comme Satyricon ou Mayhem, font également partie des groupes que j’écoute régulièrement. Mais je me suis également très rapidement ouvert à d’autres styles. Porcupine Tree est mon groupe de référence depuis mes 15 ans. Tous les groupes qui naviguent autour de Steven Wilson font donc également partie de mes références, comme Blackfield, No Man, Opeth ou encore Anathema. À cela s’ajoute le cercle autour de Trent Reznor, Nine Inch Nails, Tool, A Perfect Circle, Puscifer. Enfin, j’écoute également beaucoup de trip-hop comme Massive Attack ou Archive ou des groupes plus récents comme Bonobo et Tycho. Cela m’a conduit à intégrer davantage de sons electro dans les compositions.
Maélise : Mes influences sont majoritairement des voix féminines du monde du jazz. Celles qui m’inspirent particulièrement sont Billie Holliday, Sarah Vaughan, Stacey Kent, Melody Gardot, Kovacs ou même Amy Winehouse. Une multitude d'autres univers musicaux m’inspirent énormément comme le rock, le métal et le rap. Il y a beaucoup à apprendre dans chaque univers, cela façonne la personnalité musicale/vocale.

Pc: Quelles sont les thématiques abordées dans «VOID»?

Guillaume: Le leitmotiv de l’album est la manière d’appréhender le temps après avoir subi un choc. Le temps se délite, est à la fois continuum sans début ni fin, mais aussi un constant retour en arrière avec la difficulté d’avancer. Au-delà, l’album poursuit également les thématiques évoquées dans les précédents albums, à savoir le cheminement dans un monde post-structurel où le signe a remplacé la signification et la réalité a remplacé la vérité. «Void» se propose donc d'étudier également le concept de post-vérité et, d’une manière générale, les mouvements sociaux qui sont apparus à la suite de Mai 68, ces fameux «-ismes», dont l’objectif est de vulgariser des vérités complexes en phrases chocs: la boucle est bouclée, le monde se construit comme un lieu dans lequel se multiplient les chocs, la parole perd son sens et n’est plus en mesure d’appréhender les relations entre les hommes et entre les hommes et les choses.

Pc: Le titre «Rosemary» débute en 1968 et se termine en 2018. Pouvez-vous nous en dire plus?

Guillaume: Le morceau débute en 1968 pour les raisons évoquées dans la question précédente: c’était à la fois un moment de pure liberté, mais c’est aussi le moment où la notion de liberté a été dévoyée. Aujourd’hui nous faisons notamment l’amalgame entre liberté de parole et le droit de tout dire. En détail, les paroles de cette chanson citent le film «Rosemary’s Baby» de Roman Polanski, et notamment les passages les plus absurdes. Cela permet de mettre en exergue l’aspect psychotique de cette période, qui se parachève à la nôtre, alors que les drogues qui produisent des endorphines se multiplient, en outre sous la forme de réseaux sociaux qui nous obligent en quelque sorte à interagir sans discontinuer, ce qui a inévitablement comme conséquence la déperdition du sens. Au final, à l’instar de la caverne de Platon, ou puisque c’est très actuel, dans la Matrice, nous restons à la surface, incapables de saisir autre chose que l’immédiate excitation.

Pc: Dans quelle mesure la situation actuelle a-t-elle influencé l’écriture et la réalisation de «VOID»?

Guillaume: Dans la mesure où j’enregistre tout chez moi et que je travaille à distance avec les musiciens de session, la situation actuelle n’a pas tellement influencé la manière de travailler, de composer et de produire. Bien sûr, la chape de plomb omniprésente depuis maintenant deux ans a certainement eu une influence sur ma manière de voir le monde.

Pc: Des concerts peuvent-ils être espérés dans l’avenir?

Guillaume: Nous travaillons effectivement depuis plus de six mois à la production d’une tournée en compagnie des amis de Halo’s Eve, un groupe de darkwave de Nice. Les salles et les bars sont cependant très frileux, et bien que nous ayons beaucoup œuvré pour monter cette tournée, il reste encore des dates à pourvoir. Pour le moment, nous allons jouer à Paris, à Reims et à Strasbourg, avant de descendre dans le sud de la France pour finir la tournée à Nice. Depuis que le nouvel album a été enregistré et mixé, je m’entraîne donc à jouer les morceaux afin de pouvoir les présenter au public. Les lives se construisent comme une performance artistique qui mélange sampling, loops et improvisations. Les morceaux sonnent bien plus noisy et expérimentaux. Maélise va peut-être m’accompagner sur la tournée afin d’apporter encore plus de densité à la musique.

Pc: Avez-vous des projets pour le futur du groupe?

Guillaume: Je conçois XCIII comme un projet sans fin en m’inspirant du concept de «providence» que l’on trouve dans la philosophie hégélienne: chaque nouvel album ou EP constitue une étape vers une musique qui s’approche de la perfection – qui ne sera bien évidemment jamais atteinte. Ainsi, le prochain EP est déjà prévu, probablement sous forme d’un unique morceau de 22 minutes, avec une approche à la fois très linéaire et lancinante, mais également évolutive, sûrement avec l’ajout accru de guitares acoustiques. Ensuite, j’aimerais énormément enregistrer un DVD live dans des conditions de studio, un peu comme le DVD «Nothing but the Truth» de The Pineapple Thief. En comptant tous les morceaux joués en live depuis 2017, la setlist s’approche de l’heure et demie, et j’ai déjà en tête une mise en scène et une mise en images. Bref, 2022 sera à nouveau une année XCIII, et il faudra compter sur nous.

Pc: Merci de nous avoir accordé cette interview. Un dernier mot pour encourager nos lecteurs à jeter une oreille attentive sur VOID?

Guillaume: XCIII est un projet qui a le mérite d’être honnête, dans la plus pure conception artisanale: (presque) tout est fait maison, dans le but d’offrir à l’auditeur, grâce au mélange des genres et à l’aspect conceptuel de l’album – qui recèle plusieurs secrets ou easter eggs que je vous laisserai découvrir – un voyage dans ce monde qui est le nôtre et dans celui qui est le vôtre. J’espère vous rencontrer lors de votre écoute attentive de «Void», mais espère également vous rencontrer en live.
Maélise: Comme les précédents albums, celui-ci a sa propre personnalité. J’aime comparer ces albums à des chapitres ou a des films. Celui-ci transporte, il bouscule l’imagination et stimule notre esprit critique sur les sujets qu’il aborde. Mais cela dépend du choix de l’auditeur qui peut simplement choisir d’embarquer et se laisser guider par la narration et les paysages sonores.

16/02/2022 : Interview de Transport Aerian

Transport Aerian

C’est avec enthousiasme que le groupe Transport Aerian, composé de Hamlet (basse, chant et production), Umut Eldem (Claviers), Paul De Smet (batterie et violon), Stefan Boeykens (guitares), a accepté de répondre, au complet, à nos questions. Interview réalisée par Tibère.


Prog censor: Comment s’est formé le groupe et d’où provient son nom?


Hamlet: Transport Aerian était mon projet solo depuis 2009, ou peut-être plus tôt, mais je situe le vrai début à partir de 2013, depuis que nous avons signé avec Melodic Revolution Records et sorti l'album «Bleeding» – cette fois j'ai tout fait tout seul, et n'ai joué que sporadiquement en live accompagné de différents musiciens, dont Stefan Boeykens, le seul à rester avec moi depuis ce temps. J'ai toujours été impliqué dans divers autres projets, et Transport Aerian revenait à la vie ou était remis en avant selon que j'avais un sujet personnel à écrire. J'ai fait deux autres albums avec des invités internationaux de cette façon. Tout a changé en 2019 quand j'ai pensé qu'il était inefficace de tout faire seul et j'ai décidé de créer un groupe live opérationnel, de rassembler une équipe avec laquelle travailler. Heureusement, le ballon arrive au joueur, et maintenant j'ai un groupe dont je ne pouvais que rêver. Quant au nom, je ne pense pas qu'il ait de signification particulière, même si je me souviens qu'au début je cherchais l'esthétique des épaves d'avion abandonnées… Ce qui est vite apparu comme une mauvaise voie. Contrairement aux paroles, aux concepts d'album et aux titres de chansons, les noms de groupe doivent simplement être accrocheurs. Et je crois que celui-ci l'est.
Umut: J'ai rencontré Hamlet lors d'une jam session. Je me souviens avoir pensé qu'il avait une façon cool de jouer, pleine d'énergie. Lorsqu'il m'a demandé de rejoindre la nouvelle formation du groupe, j'ai consulté ses œuvres précédentes. J'ai vraiment apprécié l'ambiance: la réponse était oui.
Paul: Je cherchais un groupe de prog rock/metal il y a 2 ans mais je n'ai trouvé personne capable de composer/jouer ce genre de musique, car c'est assez complexe et expérimental. J'ai donc placé une annonce sur un site web local: batteur à la recherche d'un groupe de rock/metal progressif. Hamlet m'a contacté peu de temps après. Je lui ai fait une vidéo d'audition et il était satisfait. On s'est rencontré, discuté et bu une bière, c'est comme ça que les choses ont commencé.
Stefan: Après avoir terminé mon doctorat, j'avais envie de relancer mon jeu de guitare, alors j'ai regardé la plate-forme d'un musicien local et suis tombé sur une annonce d'Hamlet, où j'ai trouvé une correspondance musicale. Nous nous sommes rencontrés, avons parlé et avons commencé à jouer ensemble. Le premier aménagement en «groupe» de Transport Aerian en Belgique était un fait.


Pc: Quels sont les membres actuels et avez-vous des expériences musicales précédentes?


Umut: La musique classique est ma principale ligne de travail – j'ai commencé à étudier la musique très jeune dans un conservatoire, apprenant le violon, le piano et la composition. Je me suis branché à d'autres genres au fil des ans, jouant du jazz, du rock, de l'électronique, etc.
Paul: J'étudie actuellement la batterie jazz au Conservatoire de Gand. Le violon est aussi un instrument dont je joue depuis l'âge de 6 ans. La musique est donc quelque chose avec laquelle j'ai grandi.
Stefan: J'ai suivi une formation classique depuis l'âge de 6 ans environ, car c'était une tradition familiale. Mais jouer de la guitare a vraiment commencé à devenir amusant lors de l'apprentissage des accords et de l'achat de ma première (vraiment mauvaise) guitare électrique rose. Et curieusement, cela a également augmenté ma joie de jouer du répertoire classique (Villa-Lobos, Albeniz, Bach, De Falla…). Vers 17 ou 18 ans, j'ai commencé à expérimenter la composition, d'abord en écrivant de petites portées sur des bouts de papier et en changeant souvent entre guitare, ordinateur, clavier, car chaque approche mène à une musique différente. J'ai joué de la guitare pour ma famille et mes amis, mais Transport Aerian est ma première et unique expérience de groupe.
Hamlet: Je fais de la musique depuis mon adolescence, mais, en vieillissant, je me suis retrouvé professionnellement impliqué dans la production, le studio et le son live. Ce qui m'a été utile, car cela m'a permis de maîtriser les arrangements et l'aspect technique de la musique, tout en donnant l'opportunité d'apprendre à jouer de plusieurs instruments sans avoir à me concentrer sur un seul.
Contrairement aux autres membres du groupe, je n'ai jamais eu de formation classique en musique, mais je suis titulaire d'un diplôme en langues et littérature, ce qui fait de moi davantage un écrivain qui sait chanter qu'un chanteur qui sait écrire – comme Fish l'a dit une fois à propos de lui-même –, une remarque à laquelle je peux m'identifier.


Pc: Au gré de vos cinq (si je ne m’abuse) productions actuelles, comment qualifieriez-vous votre musique?


Hamlet: Différente à chaque fois, profondément personnelle, spirituelle dans l'écriture, pragmatique dans la mise en scène.
Umut: Éclectique. Piquante. Pleine d'énergie.
Paul: Progressive et expérimentale avec un sentiment inconfortable mais intéressant, vous envahissant.
Stefan: Typiquement un mélange de chansons souvent lourdes et plutôt lentes: parties métal, parties heavy rock, progressif, art-rock avec des éléments trip-hop et avec un fort accent sur les paroles et l'ambiance. Chaque album apporte aussi quelques surprises, contrastant avec ce qui a précédé.


Pc: Quelle est la thématique principale de « Skywound»?


Hamlet: Il s'agit d'un couple d'amoureux ordinaire, assis à la maison ensemble et regardant la fin du monde à travers leur fenêtre, et espérant pouvoir se retrouver dans l'au-delà, tout en se remémorant différents lieux et moments de leur vie et en parlant de l'état actuel des choses. Cela concerne également deux principaux tabous de la musique progressive contemporaine ou – aussi ironique que cela puisse paraître – la musique underground, à savoir la politique et la religion. Cependant, ce n'est pas abordé dans le sens populiste et excentrique ou à contre-courant, plutôt du point de vue de l'analyse sur le déclin de la spiritualité et de l'humilité, et l'augmentation du pire de ce que l'humanité avait à offrir. Il est également élargi par une quantité importante de références post-modernistes à la littérature, à des faits historiques et culturels, et enrichi par un design spécial et des illustrations du graphiste belge Hans Boeykens. Ensemble, tout cela fait de «Skywound» un exercice de conceptualisme bien plus que quelque chose uniquement axé sur la musique.


Pc: Le contexte sanitaire actuel a-t-il joué un rôle sur la composition de l’album?


Umut: Je dirais que la situation actuelle a causé l'album: la soudaine emprise sur tout a permis de travailler ensemble pour créer quelque chose comme ça. Je pense que presque toutes les chansons portent une trace de ce que nous avons vécu.
Paul: Pas vraiment, nous répétons généralement ensemble des chansons déjà écrites/composées.
Stefan: L'album actuel a été entièrement créé pendant le confinement, nous n'avons donc pas pu nous rencontrer pendant ces mois. Hamlet a partagé des concepts et des paroles et une version approximative de quelques chansons, avec moi-même ajoutant les intermèdes et trois de mes compositions qui semblaient correspondre à l'album. Tout de chez nous, hélas.
Hamlet: Je ressens la même chose que le groupe à ce sujet. L'album s'est écrit tout seul, nous l'avons simplement aidé à voir le jour. Nous voulions un ensemble de concerts de retrouvailles avec du matériel plus ancien réarrangé par un nouveau groupe, mais lorsque la pandémie a frappé, tout a cessé d'avoir un sens, nous avons donc développé quelque chose de très naturel et l'avons enregistré sur place, bien que l'album ne parle pas de pandémie, il a grandi de la graine de l'esprit du temps en effet.


Pc: De manière générale, comment composez-vous les musiques?


Hamlet: Il me vient des paroles, du concept et de l'idée. Quand je connais le thème sur lequel j'écris, je cherche le bon langage musical, j'écris dans ma tête toute la composition et les parties de tous les instruments jusqu'au dernier détail de l'arrangement. Ensuite, je m'assois et je dessine le tout dans mon home studio, en enregistrant tous les instruments moi-même, puis – selon que ce sera moi seul ou tout le groupe (comme dans le cas de «Skywound») – je le finalise, ou j’envoie l'enregistrement au groupe pour qu'il réinterprète mes parties selon leur propre vision, donnant souvent une interprétation sur le jeu harmonique et technique dans le contexte. Puis ils réenregistrent ces parties comme ils les voient et les ressentent.
Paul: La plupart du temps, je jouais des accords sur mon piano et je voyais comment je pouvais faire une chanson unique et intéressante avec cela. Ensuite, j’essayais différents sons pour enrichir la mélodie. La batterie est généralement improvisée, sauf si c'est très complexe, auquel cas j'écris des trucs.
Stefan: Les chansons auxquelles j'ai contribué étaient principalement composées à la guitare classique, basées sur des riffs et des structures d'accords. «Lunatic» a été joué à quelques reprises en tant qu'instrumental dans une formation précédente, où il s'agissait d'un mélange de morceaux de compositions plus anciennes, avec le riff de fin ajouté lors d'une répétition. «The Effect» et «Moses» sont des compositions plus anciennes, lorsque j'apprenais à composer des chansons rock plus complexes. «The Effect» avait des paroles complètement différentes, mais elles n'ont jamais été enregistrées et de toute façon ne correspondraient pas à l'album (elles étaient thématiquement inspirées par le compte à rebours final, mais ne le dites pas). Et «Moses» était une expérience instrumentale, mais enregistrée correctement seulement près de 20 ans plus tard, pour cet album, avec Hamlet ajoutant des paroles. Je n'avais jamais bien entendu l'arrangement avant ça…


Pc: Hamlet, peux-tu nous préciser ton parcours musical durant cette période car tu as participé à différents projets?


Hamlet: Je l'ai fait, et au cours des 10 dernières années, il y en a eu tellement, dans tous les genres possibles! Être musicien, c'est toujours être impliqué dans autant de projets que possible, dont certains restent sous la surface de la routine scénique locale. D'autres se sont plutôt bien passés mais ont cessé d'exister aujourd'hui, et ceux qui continuent sans moi ont leur propre leadership, donc ce n'est pas moi qui dois répondre comment ils vont!
Les plus marquants que je devrais encore mentionner étaient peut-être: figurer sur un album de Marco Ragni avec Durga McBroom de Pink Floyd et une bonne douzaine d'autres artistes adorables; ayant joué sur l'album instrumental «Sessions» de Peter Matuchniak. Et, bien sûr, brûler près de 9 ans de lumière du jour avec un groupe de métal progressif belge à voix féminine Fabulae Dramatis, dont l'évolution des méthodes de travail m'a finalement conduit à les laisser à leurs propres efforts en 2019 – ce qui était un moment très heureux, pour de nombreuses raisons personnelles et professionnelles. J'ai participé à deux albums et à une quantité importante de concerts avec eux, et c'était une belle période, aussi longtemps que ça a duré.
Pour le moment, je n'ai pas d'autres projets parallèles en cours, car «Skywound» de Transport Aerian est ma priorité absolue, bien que je sois ouvert à des collaborations occasionnelles et que je travaille sur deux livres, qui pourraient peut-être être un sujet de conversation différente!


Pc: Que pensez-vous, chacun, de la formation actuelle et de «Skywound»?


Umut: Nous sommes une formation très serrée ici. Beaucoup d'influences et d'idées différentes, mais nous les mélangeons très naturellement. Je suis très satisfait de notre façon de travailler et j'ai hâte de créer encore plus.
Paul: La formation actuelle contient des gens merveilleux. Chacun de nous a son propre style de jeu et est également strict/rapide dans la prise de décision. C'est idéal pour avoir un nombre continu d'idées et un bon flux de travail. En tant que groupe, vous pourriez nous comparer à un train. Il ne s'arrête jamais jusqu'à ce qu'il atteigne sa destination. Ensuite, il passe au suivant, et ainsi de suite. Bien que «Skywound» soit un album que nous avons monté assez rapidement, je suis très content du résultat. Chaque caractéristique de chaque membre est présente tout en conservant le son de Transport Aerian. Surtout quand il s'agit d'un live, vous pouvez vraiment sentir comment la musique affecte l'énergie du groupe et du public d'une manière très positive.
Stefan: Après avoir tourné pour Blood.Love.Live [série de spectacles soutenant Bleeding en 2014, ndlr], c'était très calme autour du groupe live… «Darkblue» (2015) et «Therianthrope» (2017) n’ont jamais été montrés sur scène. Mais après avoir trouvé Umut et Paul, Hamlet m'a demandé si je voulais revenir en tant que guitariste et j'ai sauté sur l'occasion. J'avais hâte de ce prochain chapitre. Je suis tellement content du talent musical de ce groupe et cela semble bien fonctionner pendant les répétitions et les concerts. J'ai hâte de voir comment nous pouvons grandir davantage en tant que groupe.
Hamlet: C'est le meilleur groupe avec lequel j'ai jamais travaillé, et l'équipe de personnalités dont je ne pouvais que rêver.


Pc: Vu la diversité de la musique de Transport Aerian, quelles sont vos principales influences à chacun?


Hamlet: Je pense que ma fascination pour les personnalités et la poésie domine mon goût pour la musique beaucoup plus que l'intérêt pour le côté technique de l'instrumentation ou le côté «musical». En tant qu'auditeur, je me permets d'être terriblement subjectif et rien de ce que j'écoute ne semble affecter ce que je joue et comment je joue non plus. Cela dit, je ne peux pas citer une dizaine ou une centaine d'influences, ce ne sera tout simplement pas suffisant.
Mais je peux vous dire quels albums j'ai écoutés cette semaine: Lana Del Rey – «Born To Die», Magma – «Mekanïk Destruktïw Kommandöh», Peter Hammill – «In Camera», Nick Cave – Ghosteen», The Walkabouts – «Acetylene», Univers Zéro – «Uzed», Placebo – «Sleeping With Ghosts». Beaucoup de prog?
Umut: En dehors des influences classiques évidentes (Beethoven, Messiaen, Saunders, Ligeti) le jazz fusion a été une forte influence pour moi. Je reviens toujours à Jean-Luc Ponty, Funky Knuckles et Hiromi.
Paul: Mes principales influences sont des groupes de jazz/progressif comme Miles Davis, John Coltrane, Casimir Liberski, Animals as Leaders, Gojira, Robert Glasper, Herbie Hancock, Return To Forever pour n'en nommer que quelques-uns.
Stefan: Je suis surtout inspiré par Pink Floyd, Marillion, Porcupine Tree et plus récemment Anathema, Riverside et Pineapple Thief. Mais j'aime aussi le rock alternatif et la pop des années 80 et 90: Tori Amos, Depeche Mode, Dire Straits, NIN, A-ha, Pet Shop Boys et quelques groupes hollandais: Het Goede Doel, Frank Boeijen, Bram Vermeulen.


Pc: Comment l’album sera-t-il présenté sur scène puisqu’il semble que, sauf contre-ordre, des concerts sont prévus?


Stefan: Le spectacle sur scène est un mélange de quelques chansons de «Skywound» et de chansons des albums précédents… Nous espérons étendre progressivement notre couverture de chansons, mais elles doivent souvent être réarrangées pour une performance live. Ce n'est généralement pas une mauvaise chose, car cela donne une dynamique et un niveau d'énergie différents, ce qui fonctionne mieux sur scène.
Hamlet: Nous avons fait une courte série de spectacles en 2021 suite à la sortie de l'album, avec quelques annulations malheureuses liées à de nouvelles mesures restrictives en Belgique et aux Pays-Bas. Nous prévoyons de mettre en place une autre série de spectacles en 2022 avec 4 concerts déjà annoncés et une demi-douzaine d'autres en attente. Nous avons également filmé et enregistré notre émission en direct à la radio en novembre et publierons les images très bientôt sur notre chaîne YouTube, afin que ceux qui n'ont pas eu l'occasion de nous voir en direct puissent découvrir l'incarnation en direct de Transport Aerian!


Pc: Merci d’avoir répondu à nos questions. Un dernier mot pour inciter nos lecteurs à écouter et acquérir «Skywound»?


Umut: C’est un bon truc.
Paul: Skywound est quelque chose que vous n'avez jamais entendu auparavant. Si vous êtes intéressé par le rock/métal et que vous avez l'esprit ouvert à beaucoup de genres différents, je vous recommande d'écouter cet album.
Hamlet: Si vous en avez assez que le prog devienne un genre, alors Transport Aerian sera juste à la hauteur. De plus, je conseille vraiment d'obtenir une version physique en édition limitée – nous prenons toujours soin de compléter les albums conceptuels avec des illustrations conceptuelles afin que l'ensemble du package fasse une énorme différence!

08/12/2021 : Interview d'Allan Guyomard (Djiin)

Interview d'Allan Guyomard (Djiin)

C’est avec le batteur, Allan Guyomard, que nous avons eu le plaisir de réaliser cette interview.


Prog censor : D’où vient le nom du groupe, Djiin? Et quels sont les éléments extérieurs à la musique qui vous influencent de manière générale?


Allan Guyomard : C’était une idée de Johan (ancien bassiste et guitariste du groupe) qui est très attaché à la culture Touareg et à la musique Gnawa. Selon certaines croyances et traditions sémitiques, les djinns sont des esprits bienveillants, malveillants, ou neutres, qui ont la faculté d’être invisibles, d’apparaître où ils veulent et de prendre possession du corps des mortels. Ils ont aussi la particularité d’être attirés par la musique sous n’importe quelle forme et peuvent prendre possession des musiciens sur scène et du public. C’est cette idée de corps possédés et en transe qui nous a beaucoup plu et qu’on essaye de transmettre en concert. Quant aux éléments extérieurs à la musique et qui nous influencent, c’est propre à chacun d’entre nous. Chloé écrit ses textes en se basant sur ses rêves qu’elle prend souvent en note, à son réveil, pour s’en souvenir. Lali est fan de comics et de l’imaginaire «super héros» qui l’influencent sûrement vers une recherche d’onirisme dans la musique. Il adore aussi danser, d’où son penchant pour le funk et le groove. Tom est très intéressé par la mécanique, l’électronique, les vieux objets. Savoir comment les choses matérielles autour de nous fonctionnent et connaître leur constitution. C’est sans doute pour cette raison qu’il adore le rock progressif et qu’il passe beaucoup de temps à écouter et décortiquer des morceaux avec des constructions complexes. Allan regarde pas mal de cinéma SF et post-apocalyptique et ça l’oriente vers l’imagerie stoner, psychédélique et krautrock: les grands espaces, le désert aride, les forêts vierges. Globalement, tout nous ramène quand même à la musique finalement.


Pc : Comment qualifiez-vous votre musique?


AG : Selon nous, la musique de Djiin c’est du stoner rock psychédélique avec des influences rétro (rock progressif 70’s, krautrock, doom et heavy période Black Sabbath) et d’autres plus modernes, basées sur le métissage musical entre sonorités traditionnelles orientales et occidentales.


Pc : «Meandering Soul» est votre troisième album. Quels sont les thèmes abordés?


AG : «Meandering Soul» est un album concept d'une durée de 42 minutes qui propose de suivre l'histoire d'un être tourmenté par sa propre existence, sa personnalité et ses démons. L'auditeur voyage à travers des paysages sombres et glacés, tantôt désertiques et hypnotisants, tantôt oppressants et sensuels, le tout naviguant sur des influences musicales variées. C’est un voyage musical onirique, une sorte d’odyssée que chacun peut interpréter à sa manière et où le personnage principal de l’histoire évolue au fur et à mesure en surmontant des épreuves difficiles et en rencontrant différents protagonistes plus ou moins bienveillants.


Pc : Quelles sont vos influences musicales?


AG : C’est très varié car on a chacun des affinités pour des styles de musique différents. Lali adore la pop à la Beatles, le desert-rock et le funk. Chloé écoute beaucoup de blues, stoner psyché/doom et rock psyché 70’s. Tom est fan de prog 70’s, concepts albums et canterbury et en ce moment Allan est à fond sur le post-punk/post-hardcore 90’s. Donc, pour que ce soit plus simple, voilà une liste non exhaustive de groupes qu’on valide tous: All Them Witches, King Gizzard and the Lizard Wizard, Slift, Kadavar, Electric Wizard, Kanaan, Gong, Egg, Black Sabbath, The Doors, Pink Floyd, Sleep, Black Midi, Fuzz, The Black Angels, Kikagaku Moyo, Acid Dad, Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs, Green Lung, Church of the Cosmic Skull, Elder, Lowrider, OM, Korto...


Pc : Quel est le line-up du groupe et depuis quand travaillez-vous ensemble?


AG : Depuis 2015 le line-up a beaucoup évolué jusqu’à début 2020 où nous sommes arrivés à notre formation définitive: Chloé Panhaleux au chant et à la harpe électrique, Tom Penaguin à la guitare et aux chœurs, Charlélie Pailhes à la basse et aux chœurs et Allan Guyomard à la batterie et aux chœurs. Nous travaillons aussi avec le même technicien son depuis 3-4 ans maintenant et il fait quasiment partie du groupe lui aussi: Justin Nicquevert.


Pc : De quelle manière la situation sanitaire actuelle a-t-elle éventuellement influencé votre manière de composer?


AG : Avant même le Covid, nous avions déjà commencé à composer de nouveaux morceaux d’une manière différente de ce que nous avions l’habitude de faire. Les différents confinements et l’annulation des concerts et des tournées les uns après les autres nous ont poussés à continuer dans cette nouvelle direction. Quand on a beaucoup de temps, on prend plus son temps. Ainsi, pour «Meandering Soul», on a vraiment voulu composer un album concept, avec une histoire, une narration, différents personnages, une évolution, etc. À l’inverse de «The Freak» où nous avions composé la musique au préalable, en jam, en reprenant des riffs en boucle, en collant les parties ensembles et où la voix de Chloé et ses textes se sont rajoutés ensuite, pour «Meandering Soul», Chloé a d’abord écrit les textes et toute l’histoire de l’album et nous avons, dans un deuxième temps, composé la musique en essayant d’illustrer au maximum le propos. Il y a plusieurs «leitmotivs», des transitions réfléchies, une ambiance choisie pour chaque morceau, un ordre et des arrangements dans le set qui correspondent bien aux événements racontés. La composition nous a pris du temps et nous sommes très heureux du résultat.


Pc : «Warmth of Death» est une mélopée qui ressemble, de l’extérieur, à une prière. Mon impression est-elle correcte?


AG : Le titre «Warmth of death» se déroule dans les bras d’une femme, allégorie de la mort/de la maladie, qui se veut rassurante et protectrice envers l’âme qu’elle maintient dans ses griffes. L’âme est donc retenue, et confortablement installée dans la chaleur des bras de la mort, un endroit où il peut être plus simple et plus confortable de s’abandonner plutôt que de se débattre pour sortir de la chaude étreinte et affronter la froideur du vide de sa propre solitude. Donc oui, il y a bien quelque chose d’assez religieux et spirituel dans ce morceau, même si l’introduction a capella a plutôt pour but de représenter une sorte de berceuse rassurante (bien que légèrement malsaine et dérangeante), chantée par cette femme qui représente la mort


Pc : Des dates de concert sont-elles prévues?


AG : Notre date de release party sera le samedi 06 novembre au Michelet, à Nantes. Pour le reste, nous ne pouvons pas encore trop vous en dire mais nous préparons de chouettes choses...


Pc : Merci d’avoir répondu à mes questions et un petit mot à nos followers pour les inciter à écouter et acheter votre musique.


AG : Nous vous souhaitons à tous de prendre du plaisir à découvrir cet album dont nous sommes fiers et sur lequel nous avons dépensé énormément de temps et d’énergie. L’album est déjà disponible en précommande sur le merch de notre bandcamp en format CD digipack + livret et en format vinyle (limited band edition) + livret. Pour la suite, suivez-nous sur les réseaux et nous vous dévoilerons prochainement ce à quoi vous devez vous attendre pour cette fin d’année 2021 et début 2022.

01/12/2021 : Interview de Hein Alexander Olson et Lauritz Isaksen (Himmellegeme)

Interview de Himmellegeme

C’est avec Hein Alexander Olson et Lauritz Isaksen que nous nous sommes entretenus par mail afin d’en savoir un peu plus sur ce groupe Himmellegeme.


Prog censor (Tibère) : Pouvez-vous présenter la genèse de ce projet Himmellegeme ainsi que ses membres?


Hein-Lauritz : Bonjour et merci pour vos questions! Hein (guitares solo) et Lauritz (claviers) y répondent. Himmellegeme a commencé en 2015 lorsque notre ancien batteur (Thord) a voulu rejoindre notre précédent groupe de prog-metal, Symbiose. Aleksander (voix/guitare) et moi lui avons montré quelques-unes de nos chansons «plus douces» et lui avons demandé ce qu'il en pensait. À l'époque, nous pensions lancer un projet parallèle, mais lorsqu'il a davantage aimé ces chansons, nous avons lancé Himmellegeme – et cela s'est rapidement avéré être notre projet principal. Thord connaissait un bassiste (Erik), et Erik a rencontré notre claviériste (Lauritz) lors d'une fête et Lauritz a accepté à 02h00 de se joindre à une répétition le lendemain. Et c'est ainsi que tout a commencé. En 2020 et 2021, nous avons eu quelques changements dans notre line up.
Les membres actuels de Himmellegeme sont les suivants:
• Aleksander Vormestrand (fondateur, 2015) - voix, chœurs (sur enregistrements) et guitares électriques et acoustiques;
• Hein Alexander Olson (fondateur, 2015) - guitares solo, slide, guitare acoustique;
• Lauritz Isaksen (rejoint 2015) - claviers (synthés, piano, Rhodes);
• Leiv Martin Green (depuis 2020) - batterie, chœurs (sur enregistrements & live);
• Stian Brungot (depuis 2021) - basse, chœurs live;
• Matt Weigand (depuis 2021) - guitare acoustique, percussions, éventuellement guitare électrique.


Pc : Comment évalueriez-vous votre musique?


H-L : Notre précédente sortie, «Myth of Earth» de 2017, suivait une structure du type prog-rock atmosphérique. Nous avons été influencés par des classiques tels que Pink Floyd et King Crimson. En même temps, certaines de nos influences venaient de l'âge d'or, nous ne voulions pas faire partie de ces groupes qui jouaient simplement de la musique des années 70. Nous avons souhaité l'envelopper dans un cadre plus moderne, mais aussi influencé par nos voisins islandais, Solstafir, Sigur Rós, etc. En combinant cela, nous avons essayé du mieux que nous pouvions de créer notre «propre son».
Nous dirions que «Variola Vera» dépeint un groupe de structures de chansons beaucoup plus mélangé que notre prédécesseur. Nous voulions apporter nos favoris de «Myth of Earth», développer les idées et apporter un nouveau son aux auditeurs. Nous apprécions toujours un ton atmosphérique, sombre et mélancolique comme sur «Shaping Mirrors Like Smoke» et «Let the Mother Burn», mais nous souhaitons également défier notre art musical. «Variola Vera» a tout obtenu, du groove rock électronique («Blowing Raspberries») aux œuvres pour guitare acoustique telles que «Heart Listening». Même si nous voulons explorer de nouveaux sons et thèmes, nous ne nous départirons jamais de nos influences psychédéliques, sombres et atmosphériques.


Pc : Merci de nous éclairer sur les thèmes de votre deuxième album, «Variola Vera». Ils semblent concerner l'impact que les humains ont sur la planète Terre et ses habitants.


H-L : Absolument! Nous avons longtemps pensé que nous voulions créer un album qui fasse la lumière sur les injustices envers les groupes sociaux et la nature qui nous entoure. Même si chacun d'entre nous est intéressé à lutter contre ces problèmes, nous ne voulions pas créer une sorte d'album concept, même si les chansons ont un thème général.
Le nom Variola Vera vient du nom latin de la maladie virale, la variole. Tout d'abord, c'est un beau nom latin d'une maladie assez horrible. Deuxièmement, les maladies virales sont souvent le résultat des impacts humains sur la nature environnante. Et enfin, les infections ont tendance à être pires dans les régions du monde en proie à la pauvreté. Mais le nom était en fait quelque chose qu'Aleksander voulait utiliser depuis quelques années. C’est en fait une coïncidence si l’album a été enregistré pendant la pandémie.


Pc : Qui a participé au développement de l'album?


H-L : Nous avons utilisé le même producteur que pour notre précédent album (Anders Bjelland). Nous aimons l'appeler notre magicien sonique! Il a fait beaucoup pour développer notre nouvel album et créer un son unique que lui seul pouvait créer. Nous sommes arrivés au studio et avons pensé que nous avions «notre propre son» prêt à partir, puis Anders a apporté un instrument étrange que nous n'avons jamais vu, ou il a modifié quelques boutons, et cela sonne complètement différent et incroyable. Grâce à Anders, l'album a des sons assez distincts et uniques, dirions-nous.
Karisma Records a également fait beaucoup pour le développement de l'album, en nous soutenant dans nos décisions et en obtenant des fonds pour le studio. Nous avons reçu beaucoup d'aide des gars et des filles là-bas!
Mais nous ne devons pas oublier nos familles, nos amis et nos fans. Pour être honnêtes, nous ne serions jamais arrivés là où nous en sommes aujourd'hui sans eux. Cela peut sembler un cliché, mais c'est vrai. Ils nous ont toujours soutenus et ont apporté à la fois des critiques et des éloges en cours de route.


Pc : Pensez-vous que le climat que vous appréciez en Norvège a une influence sur la plupart des groupes dans les régions nordiques et sur Himmellegeme en particulier?


H-L : Bonne question! C'est difficile à dire pour nous. Le climat de la Norvège pourrait être considéré comme à la fois mélancolique et atmosphérique avec nos longs hivers froids, nos automnes pluvieux et nos printemps et étés fleuris. Si les groupes scandinaves ne sont pas influencés par le climat, nous sommes sûrs que nous sommes influencés par la nature et le paysage qui nous entourent. La nature norvégienne est souvent considérée comme dramatique, mélancolique et envoûtante! Surtout dans l'ouest de la Norvège où nous sommes basés.
Les membres du groupe Himmellegeme s'intéressent également à la nature sauvage et vivent en accord avec la nature environnante. Je pense que nos activités et passe-temps comme la randonnée, le ski et la gestion de la nature nous influencent encore plus.


Pc : Les morceaux «Blowing Raspberries» et «Caligula» offrent, chacun à leur manière, un souffle différent de la tendance générale de l'album. D'où vous viennent ces inspirations?


H-L : Aleksander (chanteur) a créé «Blowing Raspberries» et l'a fait écouter au reste du groupe. Lauritz (claviériste) a déclaré plus tard qu'il pensait que c'était une blague ou qu'Aleksander avait récemment eu un accident vasculaire cérébral. Quelques bières plus tard, «Blowing Raspberries» a fait l'objet de beaucoup de plaisanteries; d'abord on s'est amusés à le faire comme un son «cowboy», avant de se rendre compte qu'on allait en faire une chanson «psychédélique space disco».
«Caligula» a également été lancé par Aleksander après avoir écouté un nouveau single sorti par Aiming for Enrike, avec ce riff funky et saccadé pour commencer les choses. Le chorus à la basse a été inspiré par Kevin Parker de Tame Impala. Ensuite, nous avons ajouté du Himmellegeme au mix et créé une chanson qui, selon nous, correspondait à l'album, à sa manière étrange. Les paroles sont inspirées par l'empereur romain Caligula, ce qui aurait pu se passer dans son esprit au cours de ses derniers jours.
Même si ces chansons sont assez différentes du reste de l'album, nous pensons vraiment qu'il est crucial d'apporter de nouveaux sons, et d'explorer différents styles et ambiances. Créer ce que d'autres groupes ont fait auparavant ne nous intéresse pas, et nous aimons montrer que nous – en tant que groupe psychédélique – nous voulons défier notre créativité et faire quelque chose d'autre parfois. Pourquoi refaire le même album ou les mêmes chansons?


Pc : Que dit le titre «Agafia»?


H-L : «Agafia» est basé sur l'histoire vraie d'Agafia Lykova, une femme russe qui vivait seule et isolée dans un désert russe inhospitalier. Elle vit à flanc de montagne dans la chaîne d'Abakan, dans le centre-sud de la Sibérie. Elle se trouve à 240 km de la ville la plus proche et elle n'a eu aucun contact avec qui que ce soit en dehors de sa famille immédiate pendant les 35 premières années de sa vie.
L'isolement extrême et la vie dans la nature nous ont tellement fascinés que nous lui avons dédié cette chanson. On suppose qu'elle ne l'entendra jamais, mais qu'il y a quelque chose de poétique là-dedans: une chanson dédiée à une personne qui n'a probablement jamais possédé ni radio, ni télévision.


Pc : L'écriture de l'album a-t-elle été influencée par la période sanitaire que nous avons traversée?


H-L : Oui et non je dirais. Bien avant que COVID ne devienne la prochaine grande chose, nous voulions appeler notre album «Variola Vera» (le nom latin de la variole), comme mentionné quelques questions en arrière. Lorsque l'épidémie de COVID est arrivée en mars, nous savions que nous devions simplement la nommer ainsi.
Le COVID doit également être considéré comme le résultat de l'impact humain sur la nature et de notre utilisation excessive de l'environnement. De cette façon, nous avons été influencés par la période sanitaire que nous venons de traverser. En même temps, on pense qu'on aurait écrit cet album, avec sa thématique quand même. C'était juste le timing parfait.


Pc : Envisagez-vous de présenter «Variola vera» sur scène?


H-L : Oui, nous avons déjà joué notre premier spectacle, qui était notre concert de présentation ici à Bergen. Nous avons joué l'album complet. Notre prochain concert aura lieu dans un festival proche de l'endroit où Aleksander (chanteur) et Hein (guitariste principal) ont grandi plus au sud à Haugesund, dans l'ouest de la Norvège. Nous verrons où la route nous mènera après ce concert.


Pc : Longue route vers Himmellegeme et merci d'avoir pris le temps de répondre à cette interview!


H-L : Merci beaucoup! Meilleures salutations de Hein, Aleksander, Lauritz, Leiv Martin, Stian et Matt! Tous nos vœux!

22/10/2021 : Interview Patrick Djivas (PFM)

Interview Patrick Djivas (PFM)

Rares sont les musiciens français qui peuvent se targuer d'avoir réussi à l'étranger une carrière d'un demi-siècle de prog. De AREA à PFM Premiata Forneria Marconi! Alors, pour la sortie de ce nouvel album de PFM, j'ai téléphoné à Patrick Djivas, musicien passionné et conteur infatigable, afin qu'il nous en parle. Voici un peu des 3 heures de cette amicale discussion.


Prog censor (Cicero 3.14) – Merci Patrick d'accorder à Prog censor cet entretien à l'occasion de la sortie de ce nouveau PFM. Cela ne doit pas t'arriver souvent dans ta langue maternelle!


Patrick Djivas – Oui, cela a dû m'arriver, il y a très longtemps de cela, en 74 je pense; on jouait à l'Olympia, on était logés au Georges V et véhiculés en limousine! Mais je me suis rendu compte que les sensations étaient dures à mourir, car la fois précédente, à Paris, j'avais 17 ans (1964) et j'y crevais une dalle pas possible. Car j'avais quitté Nice, avec l'accord de ma mère. Je voulais devenir musicien et, comme j'étais en avance dans mes études, elle avait accepté.
Au bout de 3 jours, on m'avait volé ma guitare, une Fender électrique. Je voulais être pro, mais je n'avais que la guitare du pro! Tous les jours, j'allais au Golf-Drouot pour chercher du travail. Je dormais dans un petit hôtel, mais au bout de quelques jours de plus je n'avais plus un rond; ils ont gardé ma valise et je suis sorti avec un sac contenant une lame Gilette et une brosse à dent.
Je dormais dans des voitures que je trouvais ouvertes, ou sur des bouches de métro. Cela m'a forgé le caractère. J'ai passé ainsi 3-4 mois. Je ne sais pas encore comment le gamin peu débrouillard n'est pas mort de faim. Jusqu'au jour où j'ai rencontré les Dauphins, un groupe de «pieds-noirs»; leur guitariste partait faire son service militaire. Cela a démarré ainsi. Mais en revenant des années plus tard, je n'étais pas à l'aise à Paris, les souvenirs remontaient!


Pc – 1972: PFM sort son premier LP: «la Storia di un minuto... ». En fait la minute s'est transformée en un demi-siècle, 20 disques studio, presque autant d'albums live officiels captés lors de plus de 5000 concerts à travers le monde, Progressive Music Award en tant qu'International Band/Artist of the Year 2018... Qu'est-ce qui vous motive encore à écrire? Le confinement?


PD – Je ne te cache pas que lorsqu'on commence un album je suis content. Comme chaque album est différent, c'est une sinécure, puis au bout de 2 mois j'en ai marre, et je suis content de nouveau quand il est fini.
Écrire, c'est notre vie, notre travail. Le confinement a bien sûr joué car nous l'avons fait en prenant beaucoup plus de temps que d'habitude.
Par exemple, «Chocolate kings» a été fait en 11 jours. À l'époque [1975, en analogique NDLR], c'était presque normal, car il n'y avait pas toutes les facilités pour faire de l'overdub, par exemple. On travaillait avec des 16 pistes, on jouait tous ensemble et faire des corrections n'était pas facile: une mauvaise note à corriger imposait de rejouer toute une partie de l'instrument en cause, en parfaite synchro avec le magnétophone dont la tête de lecture et la tête d'écriture étaient à une demi-seconde l'une de l'autre!
C'est ennuyeux maintenant car on met 3 mois à faire un disque au lieu de 15 jours. La recherche de la perfection est ennuyeuse, beaucoup de travail se fait seul, un disque d'aujourd'hui est parfait, aucune note n'est dehors, auparavant les notes dehors il y en avait, tu étais chagriné pendant quelques jours, puis tu oubliais! Mais il n'y en avait que très peu, on enregistrait ensemble et il faut dire aussi que nous faisions 200 dates par an. On était entraînés! Mais, en contrepartie, nous n'avions pas le temps de composer «à froid»; on jouait un peu dans les coulisses, mais souvent on finissait le morceau en studio. Maintenant il y a plus de recherche, mais les parties de l'époque n'étaient finalement pas moins bonnes, le son est meilleur maintenant mais cela ne fait pas beaucoup de différence.
Actuellement, même les disques live sont plus ou moins réels! Cependant la difficulté de rejouer une partie à corriger est encore plus ardue, car la batterie, par exemple, peut être captée aussi par le micro de la basse! La pression était donc très forte lorsque l'on savait que le concert était enregistré dans le but de faire un disque, car beaucoup d'argent était en jeu.
Mais pas toujours, et c'est ce qui nous est arrivé en 1974 à New-York, au Schaefer Music Festival dans Central Park: Emerson Lake and Palmer avaient loué un studio mobile qu'ils n'allaient pas utiliser, donc la maison de disque nous l'a proposé. À la fin du concert, on est rentrés dans le vestiaire, contents de notre prestation, et l'on avait oublié l'enregistrement! On est venu nous chercher et on est allés jusqu'au camion studio mobile qui était derrière la scène, sur le gazon. Le camion, très insonorisé, bougeait... On n'entendait pas grand-chose à l'extérieur, mais quand ils ont ouvert la porte on s'est aperçus que les techniciens dansaient sur notre musique écoutée à fond, c'était super! On avait joué sans retenue, inconscients de l'enregistrement en cours. Le lendemain, on devait jouer au Canada; la maison de disque l'a fait enregistrer aussi, ayant décidé de produire un live, mais je crois que seules 3 minutes ont été prises sur le second concert.
Fin de la 1re partie... À suivre demain le retour sur l'album, son making of et ses acteurs, sous le haut patronage de Michèle Torr et la présence de la Reine mère, ou l'inverse?

Interview Patrick Djivas (PFM)

Prog censor (Cicero 3.14) – Et cela a donné l'album «Cook» qui est dans mon panthéon des meilleurs live prog. Je recommande vivement la version longue qui n'est pas limitée aux seules 2 faces de 25 minutes d'un vinyle! Et pour en revenir à ce 20e album, les 2 derniers morceaux sont de la même verve de joyeuse énergie que la jam de Cook!...


Patrick Djivas – C'est le dernier morceau enregistré aussi! Cela a été fait en studio avec Franz, Marco, Luca Zabbini et moi. Sinon, le reste de l'album s'est fait par échange de fichiers, la batterie a été faite au studio, les basses avaient été enregistrées au tout début sur la démo (fin 2019) chez moi. Car des lignes basses déterminent le morceau, cependant je les avais faites comme une base, une démo, et je ne m'en suis plus occupé. J'ai ensuite été très pris par les arrangements et puis, finalement, quand j'ai voulu refaire les parties de basse, je n'arrivais pas à les améliorer; il est vrai que je n'avais quasiment pas joué en 2020, et je ne pratique plus mon instrument 8 heures par jour!
Après, c'est comme toujours, 15 jours après le mixage tu n'y penses plus, mais on a mis beaucoup de temps pour tout faire, et c'est cela le hic: plus tu disposes de temps, plus tu fais des changements! Tu améliores rarement, tu ne fais que changer des parties. Sauf s'il y a quelque chose qui ne marche pas, et là, c'est dans ma nature, je ne lâche pas tant que je ne suis pas satisfait.


Pc – Et pour les autres morceaux, les 2 premiers enchaînés qui sont fantastiques…


PD – La base est venue lors d'un échauffement. Nous étions au Sferisterio de Macerata, un très beau théâtre en plein air, l'après-midi pendant les balances. Je jouais seul d'instinct et Franz a trouvé cela intéressant. Il s'est mis à la batterie, et, pour ne pas oublier, je nous ai enregistrés sur mon téléphone. Après écoute, on a décidé de le mettre dans le disque, et l'on s'est dit: «pourquoi ne pas démarrer avec du classique?» Nous en avons parlé avec Luca Zabbini avec qui nous avons développé ainsi la première partie; entre les deux c'est Marco Sfoggli!
C'est son 2nd disque avec nous et, comme cet album est plus instrumental, il y a plus de place pour qu'il s'exprime.
On a décidé de se lâcher! C'est aussi seulement le second disque avec Franz et moi à la direction musicale de PFM. Même si les instrumentaux ne sont pas toujours les morceaux les plus appréciés, ils sont dans notre nature!
La Transumanza évoquée dans l'album, notamment dans «Pecore Eletricche», c'est un changement de pâture, d'espace musical. C'est notre vécu.
Dans les années 60, il n'y avait rien pour apprendre, peu de disques, pas de prof capable de te montrer, en fonction de ce que tu voulais faire, comment le faire. Imagine que j'ai accordé ma première guitare en regardant la position des mécaniques de la guitare d'Elvis sur une photo! (Rires.)
Alors quand tu es musicien, tu écoutes tout. Le premier album que ma mère m'a acheté c'est «Petite Fleur» de Sidney Bechet. J'écoutais Piaf, Les Chaussettes noires, les Chats sauvages, Gene Vincent qui faisait plus ou moins du rock, j'écoutais du jazz, même si je n'y comprenais pas grand-chose, mais j'en écoutais. Tu fais cela quand tu as 14-15 ans et cela te reste dans la tête pendant toute ta vie. J'étais musicien dans ma tête, mais je n'étais pas encore instrumentiste. Je suis devenu instrumentiste en jouant avec des gens meilleurs que moi, en m'appliquant. Évidemment, cela prend plus de temps. Avant de devenir un musicien complet j'ai mis peut-être 6-7 ans; maintenant en 6 mois on peut devenir instrumentiste et ils jouent de manière fantastique! Ils sont bien meilleurs techniquement actuellement.
Ce vécu m'a servi, par exemple, lorsqu'avec PFM nous avons joué avec Fabrizio De André [NDLR le Brassens italien]: il fallait que l'on enrichisse sa musique sans la dénaturer, il a fallu inventer un style.
C'est pour tout ce vécu que notre musique reste crédible dans tous les styles, nous sommes imprégnés de tant de styles, y compris le «classique» dont nous avons fait tout un album (PFM in Classic) ou comme dans le début de cet album-ci.


Pc – Parmi les nombreux guests présents sur l'album, tu viens d'évoquer la présence de Luca Zabbini [NDLR clavier/compositeur de Barock Project].


PD – Luca Zabbini nous a beaucoup aidés au niveau des claviers, même un peu pour la composition. C'est un fan de Premoli, il joue dans son registre, c'était donc assez naturel. Dans le disque, il fait beaucoup des pianos et quasiment tous les Hammond. C'est un musicien extrêmement doué, précis. Il a même remplacé, lors d'un concert, Alberto Bravin souffrant (l'autre chanteur de PFM avec Franz). [NDLR Barock Project fait les 1res parties de PFM depuis peu.]


Pc – Et les 3 autres invités?


PD – Flavio Premoli est un vieux complice et nous faisons la tournée anniversaire de «De André» avec lui. Il est venu amicalement apporter sa touche de Moog sur la «jam».

Steve Hackett est un excellent musicien qui s'est mis, très facilement et simplement, au service du morceau. Marco, comme nous, a été conquis par sa présence sonore: en trois notes il montre quel guitariste il est! Avec Ian Anderson qui nous a proposé plein de parties différentes, le choix a été difficile, cela partait un peu dans tous les sens!
Suite demain dans la 3e et dernière partie... où il sera question, très rapidement, des Stranglers, mais aussi de Michèle Torr et de la Reine mère…

Interview Patrick Djivas (PFM)

Prog censor (Cicero 3.14) – Les tout derniers albums sont en 2 langues avec une même musique. Pete Sinfield, le parolier des 1ers King Crimson faisait à sa guise, pour donner des textes anglais à vos premiers albums. Avec Marva Marrow est-ce différent?


Patrick Djivas – Non, les textes anglais sont faits librement par Marwa Marrow, qui réalise un super travail avec nous depuis «Chocolate Kings».


Pc – On dit que les vieux couples finissent par se ressembler (rires). La pochette de l'album est troublante: une moitié avec le visage de Franz et l'autre avec le tien, pour n'en faire qu'un!


PD – On se ressemble d'abord parce qu'on a le même âge (rires)! Dans le package du vinyle il y a plusieurs photos de nos demi-visages, c'est un très joli objet aussi!


Pc - Un tour de promotion est-il prévu? Certains morceaux semblent taillés pour cela! Passer de plus de 130 dates en 2019 à 3 en 2020 et 3 encore en 2021, cela doit être difficile!


PD – Oui, il y aura un tour de promotion, mais on ne sait pas comment cela va se passer, car avec une jauge à 50%, ce n'est possible pour nous, même avec 75% ce n'est pas évident. Nous avons encore des engagements sold out de la tournée «De André» où personne n'a rendu ses billets, qui ne peuvent donc être annulés [NDLR avec la fin de la jauge, elles ont été programmées depuis cet entretien: en Italie on ouvre totalement les théâtres].


Pc – Malgré la situation actuelle, le prog italien reste foisonnant. Sans doute que le plus grand réservoir, Barock Project, n'est qu'un des bons exemples. As-tu une idée de ce qui explique cela?


PD – C'est historique. Déjà dans les années 70 c'était ainsi. Les nouveaux musiciens écoutent le prog car nous avons peu de jazz. De plus, les autres courants musicaux n'ont pas laissé de traces à l'extérieur du pays, sauf la musique classique qui a joué son rôle aussi. Le prog est un style quasi confidentiel mais avec de vrais passionnés, d'ailleurs la diffusion des disques y est plus importante que dans d'autres styles. Le type de vente est aussi différent: «Emotional Tatoo» (l'album précédent en 2017) s'est plus vendu en vinyle qu'en CD!


Pc – Patrick, petite devinette: le point commun entre la PFM et les Stranglers, à part sortir un nouvel album cet automne?


PD – Je ne connais pas les Stranglers... (rires)


Pc – Ma question est ruinée! On se connaît bien depuis un moment déjà et donc je craignais cette réponse (re-rires). Vous êtes, JJ Burnel et toi, les plus célèbres bassistes français qui ont fait une carrière internationale dans des groupes étrangers, sans être particulièrement reconnus en France. Pourtant ils sont des millions à t'avoir entendu réclamer avec Paolo Conte «un gelato al limon»...


PD – J'ai un tas de souvenirs de cet enregistrement avec Paolo Conte. Franco Mussida [NDLR fondateur de PFM, qui s'est arrêté en 2015] et moi, on faisait des bœufs avec lui au piano tout l'après-midi et, vers 19h, on enregistrait 2 morceaux qu'il chantait «vite fait», une simple «voce guide» (une voix de démo, pour la mise en place générale). Il n'aimait pas sa voix, donc il n'aimait pas la réenregistrer seule, il préférait que l'on joue ensemble. En une semaine tout était fait. Il n'y avait pas de stress avec lui, c'était facile.


Pc – Une bio autorisée a été écrite par un amoureux du prog italien, Louis de Ny (référence en commentaire). Au milieu de toutes les rencontres que tu as faites et des amitiés nouées (Jaco Pastorius, Léo Fender, Franck Zappa, entre autres), il me vient une question sur les femmes de ce livre: alors, plutôt Queen Mum ou Michèle Torr?


PD – Michèle Torr, c'est presque avec elle que j'ai commencé. Je jouais avec les Monégasques, elle était très sympa, j'avais 18 ans! [NDLR vérification faite: elle aussi!!!]
Pour la Queen Mother c'est très différent, bien sûr!
On répétait au Royal Albert Hall où on jouait le soir. La Reine mère inaugurait une école à l'étage. Elle a entendu la musique et a demandé à voir ce groupe d'Italiens. On a vu arriver précipitamment une trentaine de personnes sur scène, qui disaient «la Reine mère arrive, la Reine mère arrive». Nous n'imaginions pas l'importance qu'elle avait sur le peuple anglais. Nos roadies, tous britanniques, qui ingurgitaient au moins 30 bières chaque jour et passaient leur temps libre en concours de rots, s'étaient métamorphosés en midinettes! Elle voulait savoir comment tous ces instruments électroniques marchaient, et Flavio Premoli lui a joué l'adagio d'Albinoni sur un Moog. Visiblement, elle a apprécié et nous a demandé si nous jouerions cela le soir! Mais l'histoire n'est pas finie: il y a eu des photos de sa venue et sur l'une d'elles on voit distinctement mon T-shirt Gibson. L'importateur de Gibson nous a demandé l'autorisation de s'en servir, ce qui ne me posait pas de problème, bien sûr, mais quand il a demandé l'autorisation au Palais, il lui fut répondu qu'il était préférable qu'il s'abstienne, sous peine d'avoir de gros ennuis qui auraient pu le conduire à fermer boutique!
Malgré tout, suite à cela, Gibson m'a fourni des basses et son support international et j'ai même été dans leur catalogue sur une double page, seul bassiste, entouré de BB King, John McLaughlin et Jan Akkerman!
La photo avec la Queen Mother, doit encore trôner dans le bureau du patron de Gibson à Londres, où son patron rencontré des années plus tard m'avait dit l'avoir accrochée. Je me demandais comment il avait fait pour me reconnaître. De mon côté, sa très grande taille et ses cheveux rouges ne prêtaient pas à confusion!
Ensuite je suis passé chez Music Man [NDLR car Patrick a bien connu aussi Leo Fender, mais c'est une autre histoire...].


Pc – Merci Patrick pour ce long entretien, et espérons que l'on se revoie très vite, et pourquoi pas pour un concert?

06/10/2021 : Interview Olivier Bonneau de Half A Band

Interview Olivier Bonneau de Half A Band

Propos recueillis par Néron le 13/09/21 via Messenger.


Prog censorBonjour Olivier Bonneau. Pour nos lecteurs qui seraient passés à côté de vos premiers ouvrages, pouvez-vous vous présenter succinctement ainsi que votre projet Half a Band?


Olivier Bonneau – Bonjour, oui, vous êtes probablement passés à côté de mes précédentes productions, puisque j’en ai toujours fait une diffusion très confidentielle! En résumé, je suis un musicien de 43 ans, amateur de rock progressif depuis une trentaine d’années. J’ai commencé ce projet il y a environ 10 ans, comme véhicule pour publier mes compositions qui ne trouvaient pas usage dans les groupes au sein desquels je jouais. Ici, je compose, joue et enregistre tout moi-même. Mon style oscille entre rock progressif à l’ancienne, post-rock, ambient et new wave, avec beaucoup de claviers et d’ambiances aériennes. Avec Half A Band, je n’ai aucune ambition commerciale, cela signifie que je ne me fixe aucune limite, sauf financière évidemment! J’ai donc publié des morceaux, des albums aux formats très longs ou beaucoup plus courts. Enfin… souvent très longs, quand même!


PcEffectivement. 😉 D’ailleurs, quand, dans votre dossier de presse, vous affirmez «poursuivre votre exploration des grands espaces», je ne peux qu’acquiescer. On a souvent l’impression que votre musique est un élan, une envolée,… ou mieux, une rencontre avec un élément dont vous ne prenez que difficilement congé?


OB – Oui, et particulièrement dans ce dernier album! J’aime les musiques hypnotiques avec de grandes envolées, qu’il s’agisse de prog, psyché, de post-rock ou d’électro prog... J’aime amener des ambiances, des textures dans lesquelles l’auditeur va se fondre et se perdre. C’est également de cette manière que je crée, à partir de séances d’improvisation, au cours desquelles j’essaie de capter des atmosphères où les sons vont s’agencer les uns autour des autres, un peu comme les différents êtres vivants d’un écosystème..

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PcIntéressant, vous dites «écosystème»; les titres de cet opus sont effectivement cousus de préoccupations très actuelles. On vous sent partagé entre peur du fameux effondrement puis envie d’envisager un avenir radieux (voir tracklist). J’ai l’impression de retrouver cette antinomie au sein même de votre musique; un champ étendu où les références se tamponnent dans le doute?


OB – Oui, c’est vrai, même si je ne me considère pas du tout comme un auteur, j’ai glissé dans les textes qui ponctuent ma musique des références au contexte actuel comme la crise sanitaire, qui trouve sa source dans la grande crise environnementale que nous traversons. Comme tout être humain qui a des enfants, je me sens préoccupé par l’avenir, par le monde dans lequel ils vont vivre. Les signaux que nous envoie la nature sont tout de même de plus en plus inquiétants. Je crois, malgré tout, en la capacité de l’humanité à se réinventer, comme elle a su le faire après certaines crises majeures: grandes pandémies moyenâgeuses, guerres mondiales... Même dans notre contexte, on assiste à de belles initiatives ici et là. Par ailleurs, comme beaucoup, je suis rempli de paradoxes et ma musique reflète cela; si j’ai pleinement conscience de mon impact environnemental et de la nécessité de changer certains comportements, j’ai malgré tout un mode de vie occidental, qui a un impact négatif sur la planète. J’utilise des instruments électroniques, un ordinateur, un téléphone qui, pour être produits, ont nécessité des ressources naturelles dont l’extraction a un impact catastrophique… Cet album reflète un peu tout ça.


PcAvez-vous lu Pablo Servigne?


OB – Non, mais comme je m’intéresse à l’actualité et que j’aime creuser les sujets dont j’entends parler, j’ai lu quelques articles sur la collapsologie. C’est intéressant de se tenir au courant. Il y a une quinzaine d’années, on entendait parler un peu de décroissance mais cela restait du domaine d’un militantisme à la marge. On sent aujourd’hui, dans notre contexte, que ces idées sont prises beaucoup plus au sérieux...


PcRevenons à la musique; vous participez à d’autres projets en dehors de cette aventure en solitaire. Se retrouver seul face aux écrans de son home-studio, c’est la certitude confortable de la non-compromission ou l’angoisse de l’absence d’interactivité?


OB – Pour moi, jouer en groupe et faire de la musique seul ont toujours été deux choses très complémentaires, qui se nourrissent l’une de l’autre. Quand je joue dans un groupe, mon bagage de compositeur solo m’apporte l’expérience des arrangements, de la gestion de l’espace sonore. Je vais ainsi intervenir dans les interstices laissés par les autres, trouver les notes complémentaires. Inversement, je me nourris de cette pratique lorsque je compose seul, tout comme des différentes musiques que j’écoute d’ailleurs. Je pense que tous les êtres humains font cela à des degrés divers avec leurs interactions sociales. Aussi, travailler ensemble implique des compromis, un dénominateur commun à trouver entre musiciens. La production en est souvent plus solide! En solo, il n’y a aucun compromis, on fait totalement ce qu’on veut, c’est la liberté. Il m’arrive probablement d’être trop indulgent avec certaines de mes idées, dans cette situation. 😉


Pc«Tales From Claustrophobic Horizons», on ne peut que parler de Yes. Alors parle-t-on de «The Quest»? Ou du passé? J’ai personnellement un faible pour «Relayer»…


OB – Oui, le clin d'œil à «Tales from Topographic Oceans» était assez évident! Yes est un groupe que j’ai beaucoup écouté, même si je suis en tant que musicien assez loin de leur niveau de virtuosité. J’aime beaucoup «Relayer», surtout «The gates of delirium». Cet album est un point de non-retour dans leur discographie. C’est un groupe qui a toujours eu des hauts très hauts, et quelques bas très bas, mais je crois que j’arrive à aimer des morceaux sur chacun de leurs albums, en fonction de mon humeur. Je jetterai une oreille curieuse sur «The Quest», car c’est leur premier album studio sans le regretté Chris Squire, qui était quand même le fil conducteur du groupe depuis ses débuts. Certains diront que ce n’est plus Yes. Personnellement, je les vois un peu comme une compagnie de cirque, les fondateurs ne sont plus là mais la compagnie et son esprit le sont toujours. Si la musique est bonne, je saurai l’apprécier...


PcHauts très hauts, bas très bas... On en revient aux extrêmes opposés dans ce disque. 🙂 Vous me rappelez ces penseurs qui s’inquiètent du gouffre entre l’engouement suscité par les technologies, l’exploration spatiale, et la difficulté d’éveiller l’humain à son avenir direct. La fuite ou le changement. Vous dites: «The future looks bright», mais où doit-on rêver? Plutôt Thunberg ou Musk? C’est quoi l’horizon aujourd’hui?


OB – Bien complexe question! Les innovations technologiques ne servent au départ que les intérêts de quelques-uns, puis, quand elles se démocratisent, les catastrophes écologiques commencent. Que ce soit l’automobile, l'aviation ou l'informatique… Mais que faire?… Rares sont ceux qui se satisfont de la sobriété heureuse. Renoncer à toutes ces choses implique une grande force de caractère. Mais les progrès techniques ont aussi permis d’améliorer significativement l’espérance de vie, il ne faut pas l’oublier et en faire bon usage. Je ne suis donc ni Musk, ni Thunberg, sans doute quelque part entre les deux!


PcEt les artistes dans tout ça?


OB – Il y a autant d’artistes que d’opinions! Ils ont incontestablement un rôle à jouer pour sensibiliser le public à certaines questions, mais ils peuvent aussi proposer des échappatoires à la réalité, en inventant des mondes imaginaires qui nous font rêver… C’est un peu comme ça que je vois les choses… Personnellement, certaines chansons un peu politiques m’ont permis de prendre conscience de certains problèmes, mais la musique m’a aussi souvent permis de m’échapper de mon quotidien, et ce sans changer d’endroit. C’est quand même une manière très vertueuse de voyager, sans brûler de pétrole!


PcMagnifique conclusion! La suite des événements pour Half a Band?


OB – Cet album «Tales From Claustrophobic Horizons» a été compliqué à terminer. J’ai composé et enregistré pendant le premier confinement, puis j’ai terminé les textes et le chant plus d’un an après. Il est certain que je ne me relancerai pas de suite dans un nouvel album de ce format. Je pensais même en avoir terminé avec ce projet. Mais, depuis, j’ai enregistré quelques nouvelles chansons. Il y aura sans doute un autre album, mais sans calendrier établi. Je ne prévois pas de scène pour l’instant. Mais qui sait, si on me propose quelque chose d’intéressant, je suis prêt à y réfléchir!


PcMerci à vous!

24/09/2021 : Interview de Rich Gray - Aeon Zen

Rich Gray - Aeon Zen

Prog censor (Tibère): Bonjour et merci de nous accorder un peu de ton temps. Tu es le fondateur du groupe Aeon Zen que tu as créé en 2008. Peux-tu nous expliquer les débuts de cette aventure?


Rich Gray: Salut! Bien sûr, Aeon Zen a commencé en 2008 comme un moyen pour moi d'exprimer toutes mes idées musicales après avoir fait partie d'autres groupes, plus collaboratifs, qui avaient tendance à souffrir de problèmes de membres où d'une sorte d'affrontement retardant inévitablement l'avancement. J'ai donc commencé par écrire et enregistrer tous les instruments moi-même tout en faisant appel à de nombreux chanteurs talentueux (tels que Nils K Rue de Pagan's Mind, Michael Eriksen de Circus Maximus, Nick D'Virgilio de Spock's Beard et bien d'autres), jusqu'à ce que nous commencions à jouer en live, avec des gens comme Devin Townsend, Tesseract et plus, avant de nous installer avec une formation complète au cours des dernières années.
Depuis, Aeon Zen a sorti 5 albums, un EP et plusieurs albums live, avec notre 6e et dernier album, «Transversal», qui sortira le 24 septembre 2021.


Pc: Quelle est la signification du nom Aeon Zen?


RG: Aeon Zen fut le premier Premier ministre du Paraguay après la guerre des fromages de 1860 [rires]. Non mais plus sérieusement, c'est un nom un peu ambigu, mais il y a deux ou trois choses que j'ai toujours aimées à ce sujet, c'est qu’il couvre de A à Z comme notre musique a tendance à le faire, allant du heavy metal au jazz, en passant par le vaudeville et n'importe où le flux nous emmène, et il se trouve toujours en haut des pages Web commençant par un A [rires]. Il faut interpréter ce nom comme étant un sentiment de paix (Zen) éternelle (Aeon), donc même s'il s'agissait de notre dernier album, la musique vivra toujours.


Pc: Quels sont les musiciens qui t’accompagnent dans cette entreprise?


RG: Nous avons l'incroyable Andi Kravljaca au chant, qui est avec moi depuis le début, chantant sur chaque album d'Aeon Zen. Vous pourriez aussi le reconnaître dans des groupes comme Seventh Wonder, Silent Call, Thaurorod, Bioplan et bien plus encore.
Aux guitares lead, nous avons le talent aveuglant Alistair Bell. Ali nous a rejoints pour la première fois en 2014 lorsqu'il a enregistré quelques solos pour notre 4e album «Ephemera», et depuis lors a joué de la guitare sur le suivant «Inveritas» et prête une fois de plus sa marque unique de shred mélodique, fusion, créatif et mélodique à Transversale.
Enfin, à la batterie, Steve Burton est fantastiquement doté de membres de pieuvre. Il nous a rejoints pour la première fois en 2010 et est resté avec le groupe depuis, étant une force solide à chaque concert.
En dehors de ces gars, je m'occupe aussi de la basse, des guitares, des claviers, des voix supplémentaires et de la production.


Pc: «Transversal» constitue le 6e album et présente un concept un peu particulier. Peux-tu nous le décrire et comment a-t-il évolué?


RG: Les tout débuts de «Transversal» remontent à 2007, et la majeure partie de la musique a été écrite avant même qu'Aeon Zen n'existe. J'ai essentiellement écrit et enregistré des versions brutes de tout l'album moi-même, instrumentalement, au mieux de mes capacités à l'époque [rires]. Lorsque nous avons décidé de mettre un terme au voyage Aeon Zen, «Transversal» étant notre ultime album, j'ai eu l'idée de réenregistrer, de développer et enfin de terminer ce morceau de plus de 30 minutes de musique que j'ai commencée il y a bien longtemps.
C'est un sentiment de fin très réconfortant, pour moi, que le dernier morceau de musique que le groupe sortira est aussi la toute première chose à avoir été écrite, et ramène le groupe à nos racines.


Pc: Tu as également fait partie de Timefall. Peux-tu nous parler de cette période?


RG: Je suppose qu'on pourrait dire que Timefall a été le premier groupe «à proprement parler» dans lequel j'ai joué, en 2007. Avant cela, j’ai joué dans quelques groupes avec des amis de l'école, mais ceux-ci n'ont jamais fait plus qu'un concert ici et là, et pas de vrais enregistrements, alors quand j'ai rejoint Timefall, c'était le grand moment! Ils avaient déjà sorti un album complet, et après l’avoir rejoint, j'ai joué de la basse sur l'EP suivant du groupe avant de créer ma propre musique, qui s'est avérée être Aeon Zen. C'est dans Timefall que j'ai rencontré pour la première fois mon ami de longue date et ancien d'Aeon Zen, Matt Shepherd, qui a depuis joué en live avec Aeon Zen et enregistré des solos sur de nombreux albums d'Aeon Zen, y compris sur «Transversal».


Pc: En 2015, tu as intégré, en tant que bassiste, le groupe de trash Annihilator. Parallèlement, tu gères une société d’enregistrement, de mixing et d’édition et tu proposes également tes services en tant que musicien de session. Comment fais-tu pour organiser toutes ces activités?


RG: C'est beaucoup de travail de jongler entre toutes ces activités, mais tout s'arrange! Quand je suis à la maison, je travaille toujours dur sur la musique soit pour moi-même, Aeon Zen ou d'autres clients. Quand je suis sur la route avec Annihilator, c'est évident que ça devient difficile, mais j'arrive toujours à faire pas mal de choses, que ce soit des choses comme l'édition audio dans le bus de tournée pendant les temps d'arrêt, l'écriture de musique ici et là, il y a toujours de quoi s'occuper!


Pc: Je suppose que tu as été impacté, comme tout le monde, par la situation sanitaire ces derniers temps. As-tu l’intention de défendre «Transversal» sur scène et dans quelles conditions?


RG: «Transversal» est notre façon de dire merci et bonne nuit à Aeon Zen. Nous n'avons pas l'intention de tourner avec l'album, mais nous voulions le sortir pour marquer la fin du groupe afin que, plutôt que de s'estomper lentement, nous sortions avec un BANG final!


Pc : Quels sont tes projets dans le futur?


RG: Je travaille actuellement sur un album solo qui, j'espère, verra le jour en 2022, et puis j'ai mon travail en studio chez Grey Matter Audio et aussi les tournées avec Annihilator, une fois que le monde commencera à revivre. L'avenir s'annonce très radieux!


Pc: Merci pour tes réponses et à bientôt peut-être.


RG: Merci de m'avoir reçu et je souhaite tout le meilleur à vous et à vos lecteurs.

09/09/2021 : Interview de Jean-Baptiste Calluaud de Farewell

Jean-Baptiste Calluaud - Farewell

Interview réalisée le 12/08/21 – Propos recueillis via Messenger par Néron pour Prog censor.
C’est avec grande gentillesse que Jean-Baptiste Calluaud nous a consacré un peu de son temps. Quelques questions, dont les réponses précisent ou éclairent les propos tenus dans notre chronique du dernier opus de son projet Farewell: «Spinoza».


Prog censor – Bonjour Jean-Baptiste.
Pour les lecteurs de Prog censor qui seraient passés à côté de vos deux premiers ouvrages, pouvez-vous vous présenter succinctement ainsi que votre projet «Farewell»?


Jean-Baptiste Calluaud – À la base guitariste, puis multi-instrumentiste, j’ai fait partie de plusieurs groupes de metal et rock entre 1997 et 2007, à Bordeaux, en tant que guitariste, chanteur ou batteur. Entre 2008 et 2011, j’ai fait partie du duo April dans lequel je composais et chantais, avec trois albums à notre actif, avant de me lancer seul dans Farewell avec la sortie du premier album «Living ends» en 2015, puis «Sequoia» en 2016, pour finir avec ce nouvel album «Spinoza». J’ai fait de la musique mon métier aussi, car je suis ingénieur du son et producteur dans le studio que j’ai fondé en 2007: Hesat Recordings.


Pc«Living Ends» votre premier essai était saupoudré de motifs classiques voire lyriques, de sonorités organiques (Cordes, samples orchestraux…), «Sequoia» davantage brut et électro, quel a été le fil conducteur du projet «Spinoza»?


J-B C – «Spinoza» était l’album que j’avais besoin de faire, au contraire des deux précédents qui ont émergé d’une envie. Il est né dans la douleur et je n’ai pas tellement réfléchi à un axe de production particulier pour celui-ci, j’ai juste écrit sans m’arrêter et en étant le plus honnête possible. Au final, je pense qu’il est un mélange nuancé entre les deux précédents albums au niveau de la couleur.


Pc Il semble, par ailleurs, que le piano ainsi que les programmations rythmiques complexes, parfois à la limite de la «Jungle», soient des constantes à travers vos albums. J’ai même l’impression, concernant cet «art» du beat bien senti, que cela se renforce avec le temps?


J-B C – Il m’arrive souvent de commencer à composer par la rythmique, et que les notes viennent après. La texture couplée au rythme me donnent souvent une ambiance de base pour poser les notes. Dans «Spinoza», j’ai adoré joué avec des rythmiques déstructurées sur des caisses, ou pianos, pour perdre l’auditeur dans un sentiment d’oppression («Lockdown») ou au contraire de légèreté («I am Multiple»). Il y a également beaucoup de mélange entre le jeu de Xavier Richard (batteur sur l’album) et des patterns plus électro.


PcEffectivement, «Spinoza», avec une première plage intitulée «Lockdown»!? Alors, ce confinement, mis à part les dégâts qu’il a provoqués dans la profession, fut-il un espace de réorganisation, de réflexion, de création ou une sinistre fatalité, un endroit dans lequel il a bien fallu passer le temps?


J-B C – Globalement ces dernières années ont été un sacré bordel dans ma vie, et au final ce confinement m’a obligé à me poser une question simple: après toutes ces années, qui suis-je devenu? Pour avancer, j’avais besoin de porter un regard sur le passé; «Spinoza» en est le manifeste. Mais pas que. Il est également un regard vers l’avenir et le champ des possibles. La couverture de l’album (réalisée par la peintre Aurora Art) retranscrit cette idée d’ombre à la lumière, par l’Art.


PcUne excellente collaboration, sur un de mes titres préférés, «Will»... Qu’est-ce qui motive le besoin d’inviter pour un titre donné? Parlez-nous également un peu de Madly Stock?


J-B C – «Will» a été le dernier titre que j’ai produit pour cet album. Mais il manquait quelque chose… La touche finale qui allait équilibrer le contraste général de l’album. J’ai rencontré Madly l’été dernier en studio car nous exerçons le même métier. C’est quelqu’un de profondément passionnée et très talentueuse. Elle m’a parlé de sa chaîne YouTube, «JustMad Music», sur laquelle elle chante en duo avec son amie Justine. L’évidence était là: c’était elle qui devait apporter la lumière à ce titre.


PcJustement, en tant qu’ingénieur du son, le technicien en vous a-t-il une approche analytique systématique de la musique, du son (déformation professionnelle), ou vous laissez-vous d’abord aller à la composition en remettant cet aspect à plus tard?


J-B C – Malheureusement, la prise de son et le mixage auront eu raison de mes oreilles innocentes… Je suis dans l’analyse presque tout le temps, malgré moi. L’autre jour à la radio, avec mon fils de 8 ans, on est tombés sur le dernier single de «The Strokes», il a eu droit à une analyse de logique de production de Rick Rubin pendant 15 minutes… Je crois qu’il me déteste depuis…


PcÀ peine ce troisième opus sorti, oserais-je vous demander: quoi pour la suite?


J-B C – Des clips sont en préparation… Il est également probable que Farewell se produise sur scène un de ces jours.


PcPour conclure, j’en ai «une», point de Spinoza mais de Schopenhauer qui dit: «L’harmonie est à la mélodie ce que la sauce est au rôti». Un commentaire?


J-B C – J’aurais tendance à dire que cette citation me donne faim! Il y a une citation de Spinoza qui est très belle et qui m’a beaucoup inspiré: «La paix n’est pas l’absence de guerre, c’est une vertu, un état d’esprit, une volonté de bienveillance, de confiance, de justice».


PcMerci à vous.


J-B C – Un grand merci à vous, et longue vie à Prog censor.

16/07/2021 : Interview Jostein Smeby (Arabs in Aspic)

Interview Jostein Smeby (Arabs in Aspic)

Prog censor (Cicero 3.14 et Vespasien) Tout d'abord, Prog censor vous remercie pour cette interview.
Arabs in Aspic, pourquoi avoir choisi ce nom?
Arabs in Aspic/Jostein Smeby – Salut Prog censor!
Comme beaucoup d'autres groupes, au début, nous avons changé plusieurs fois le nom du groupe. Je pense que le tout premier était «Plastic Fingers». Lors de notre premier vrai concert, nous nous appelions Pilot. Mais le père de Tommy nous a dit que Pilot était un groupe bien connu des années 70, alors il nous a fallu changer le nom la veille du concert! L'un de nous recherchait «Larks tongues in Aspic» de Crimson sur le net, quand il est tombé sur un livre sur le cricket intitulé «Arabs in Aspic». C'était si obscur qu’il fallait le choisir!


PcComme de nombreux groupes, vous avez commencé par jouer des reprises. Vous souvenez-vous d'une setlist typique de l'époque?
AiA/JS – Au début, nous ne jouions que de vieilles chansons de Black Sabbath. Les premières années, nous avons fait une nouvelle reprise de Sabbath pour chaque concert. Nous avons aussi fait quelques Electric Wizard, Sleep, Kyuss et Fu Manchu. Plus tard aussi Uriah Heep et du Van der Graaf Generator.


PcDans les 2 premiers LP, il y a des allusions à Caravan (musique) et Mountain (paroles). Est-ce que j'en ai manqué d'autres?
AiA/JS – J'ai toujours aimé Mountain et Caravan, donc au début nous avions des riffs très proches de certains classiques. Je suppose que vous pouvez toujours en entendre, mais nous n'avons plus besoin d'inspirations spécifiques.


PcHabituellement, vous présentez Black Sabbath comme votre principale influence. De mon point de vue, j'ai surtout entendu une sorte de prog de la Côte Ouest (Trondheim est une ville de l'ouest!)
AiA/JS – On a commencé par ne jouer que du Sabbath, donc c'est évident qu'on est content quand on fait un riff qui nous secoue l'âme et les tripes. Au début, nous écoutions beaucoup de stoner et de doom. Plus tard, les inspirations sont venues davantage du rock progressif classique et du kraut. Nous avons aussi écouté les fantastiques groupes prog de Norvège et de Suède du début des années 70, tels Ruphus, Tante Mary, Junipher Green, Høst, Titanic et Novembre, pour n'en nommer que quelques-uns.


PcÀ propos de «Progeria», le titre est-il un moyen d'informer que musicalement ta jeunesse n'a jamais été?
AiA/JS – Je ne sais pas… Tu as peut-être raison. Sur nos deux premiers albums, nous venions de commencer à jouer de la musique. Nous n'avions pas vraiment commencé à pratiquer avant 20 ans! Nous n'étions pas des musiciens, nous étions des sauteurs à ski pros et semi-pros! Je pense que l'idée derrière le titre était qu'on écoutait la même musique, celle des vieux!


PcJ'ai entendu pour la première fois «Progeria», il y a quelques jours, et j'ai immédiatement reconnu votre «son». Pourtant la moitié du groupe a changé. Sur votre troisième album sont arrivés Erik et Stig. Qu'ont-ils apporté?
AiA/JS – Le son est en quelque sorte similaire à Arabs d'aujourd'hui. Je suppose que c'est parce que j'ai toujours écrit la plupart de la musique et qu'Eskil joue toujours de sa grosse batterie de la même manière. Il a toujours beaucoup participé et il m'aide avec les arrangements. Nous utilisons toujours une couleur vintage et les échos tournent toujours!
Le son de nos premiers enregistrements est également un peu différent. Nous jouions sur des guitares accordées C avec des épaisseurs cordes spéciales (0,80, 0,13, 0,38 et 0,46).
Quand Erik et Stig nous ont rejoints, nous sommes passés en standard tuning et avons dû améliorer à la fois la composition et notre jeu car Erik et Stig sont tous les deux de «vrais» musiciens, alors Eskil et moi avons dû commencer à nous entraîner. 🙂


PcPrévoyez-vous une tournée spéciale pour promouvoir ces 3 premiers albums et/ou quel est votre programme de concerts pour 2021?
AiA/JS – 2021 est dans la continuité de 2020! Pour la première fois, en 2020, nous avions prévu de faire de nombreux concerts pour promouvoir «Madness and Magic». Je suppose que nous continuerons à travailler en studio cette année. Cependant nous ferons un concert avec Wobbler en Espagne, en novembre, mais pas de tournée cette année.
Je travaille toujours sur le remix de «Pictures in a Dream», «Victim of your Father's agony» et «Syndenes magi». Ces albums seront réédités en début d'année prochaine dans un coffret chic.
Nous travaillons également sur un nouveau disque. La face A est déjà terminée.


PcPour tes 6 premiers albums, tu as utilisé 5 maisons de disques/producteurs avant Karisma. Est-ce si difficile de trouver la bonne?
AiA/JS – Ce n'est pas parce que c'est difficile. Nos deux premiers enregistrements sont sortis en CD sur notre propre label. J'ai envoyé les enregistrements de «Strange frame of mind» à Panorama Record et ils ont vraiment aimé, alors on fait plus la reprise en double LP de nos deux premiers CD. Ensuite, nous avons été contactés par Black Widow Records (Italie) qui a voulu nous signer. Avec eux nous avons fait «Pictures in a dream» et «Victim of your father’s agony». Mais la distance et les frais d’importation des disques en Norvège nous a fait préférer une maison de disque plus locale.
Nous avions un bon dialogue avec Karisma avant la sortie de «Syndenes magi», mais nous étions pressés de le faire sortir pour un concert de promotion en Italie (ProgFest NDLR). Karisma avait besoin de plus de temps pour bien faire la promotion, alors Robin de Karisma l'a sorti sur ses propres disques Apollon.
Maintenant, Karisma gère tout notre catalogue.


PcCes albums ont été remixés. Quelles sont vos «nouvelles» sensations vis-à-vis de ces anciennes chansons?
AiA/JS – J'aime toujours autant la magie du son de nos 2 premiers albums. Nous ne savions pas bien jouer, mais nous avions une attitude. «Progeria» est seulement remasterisé, car les bandes originales ont été perdues. Jacob Lupo a fait un excellent travail ici sur les basses fréquences de cet enregistrement. «Far Out in Aradabia» est à la fois remixé et remasterisé. J'ai fait des doublages de voix et de guitare et Stig a fait de nouvelles parties de claviers. Cela ressemble un peu plus à l’Arabs d'aujourd'hui. Les bandes originales de «Strange frame of mind» sont également perdues, j'ai donc dû faire beaucoup de doublage vocal sur celles-ci pour que le remix fonctionne. Le mix et le master d'origine sont fins et durs, nous avons donc dû travailler beaucoup sur celui-ci pour qu’il fonctionne. Même si j’aime cet album, je ne l'ai jamais écouté à cause de la production! Je pense que c'est peut-être notre meilleur album pour ce qui est des chansons entraînantes. Merci encore à Jacob, même moi je peux apprécier l’album maintenant.


PcÊtes-vous capable d'expliquer l'énorme mouvement prog de qualité en Norvège. Airbag, Gazpacho, Jordsjo, Wobbler, Meer, Motorpsycho, Kerrs Pink, etc. dans un pays de seulement 5 millions d’habitants?
AiA/JS – Plein de raisons, les Norvégiens viennent aux concerts et achètent nos disques. Nous sommes très solidaires. Les musiciens traitent le public comme des amis. Nous avons une page Facebook en Norvège appelée Progheads, avec 3500 membres. Les membres s'informent ainsi les uns les autres.
Nous soutenons également nos groupes, nous allons à des concerts et achetons les disques signés des uns et des autres. Lorsque nous partageons la scène, nous partageons aussi le matériel et l’hébergement.
Nos maisons de disques osent sortir de la musique qui ne sera probablement pas diffusée à la radio.
Il y a des foires aux disques et des collectionneurs de disques dans tout le pays.
Il n’y a pas vraiment besoin de police pour le prog rock en Norvège, cela aide. Nous sommes humains et dynamiques, nous ne sommes pas des machines en plastique,programmées pour faire les mêmes progressions d'accords que Genesis ou Yes faisaient il y a 50 ans!
Nous buvons beaucoup de bière! (Rire)


PcY a-t-il des festivals de prog en Norvège?
AiA/JS – Les grands festivals en Norvège ne sont pas encore prêts pour le rock progressif, mais nous avons quelques beaux festivals de week-end dans tout le pays. Ici, nous rencontrons le meilleur public de Norvège. «We låve Rock» et «Haugaland Prog og Rock» sont des classiques.


PcÊtes-vous impliqués dans d'autres mouvements musicaux ou groupes norvégiens?
AiA/JS – Je suis enseignant, donc j'apprends la musique aux jeunes presque tous les jours. Je passe beaucoup de temps dans notre propre studio, situé dans l'école où je travaille. J'aide parfois d’autres en studio, mais je n'ai pas trop de temps libre. L'enseignement et Arabs m’accaparent beaucoup. Les autres membres du groupe sont impliqués dans des projets locaux comme Atrox, Manifest et Hoist.


PcMerci pour cet entretien... et on vous attend pour une bière!

14/07/2021 : Interview de Francis Décamps

Prog Censor : Interview de Francis Décamps

Prog censor (Commode)Bonjour Francis. Un grand merci d’avoir accepté de répondre à mes questions pour Prog censor, magazine de prog’ Facebook.
C’est donc le dernier album des Gens de la Lune. Peux-tu dévoiler ce qui est à la base de cette décision? Personnellement, je l’estime comme le meilleur!

Francis Décamps – Bonjour à toute l’équipe de Prog censor ainsi qu’à tous vos lecteurs. Que dire? L’un des membres du groupe a décidé de revenir sur terre, il est vrai que la Lune, ce n’est pas la porte d’à côté… Je plaisante!
Je veux simplement dire que Gens de la Lune était un groupe multigénérationnel avec toutes les qualités que ça comporte, mais aussi avec des inconvénients et, parmi ceux-ci, il y en a un qui se détache, c’est la disponibilité. Damien, notre guitariste, était persuadé qu’il allait en manquer dans un futur proche et sa hantise était de penser qu’il pourrait un jour ou l’autre planter le groupe.
Il a donc pris la décision d’arrêter après la sortie de l’album et nous en a fait part avant de rentrer dans la phase d’enregistrement. Nous en avons longuement discuté ensemble et notre choix n’a pas été celui de le remplacer par un nouvel élément, non pas parce qu’il était irremplaçable, personne ne l’est, mais simplement parce que c’est toujours un lourd investissement que d’intégrer un nouveau membre dans un groupe et de plus, la situation sanitaire que nous traversons ne nous permet plus de répéter dans nos locaux habituels beaucoup trop exigus, d’où notre choix commun d’achever cette belle aventure lunaire sur un dernier album afin de marquer le coup.
Mais c’est une fin heureuse, nous entretenons tous de très bonnes relations et à mes yeux, c’est essentiel.


Pc Avec «Pentacle de Lune», tu effectues un véritable album concept, progressif dans l’âme. Cela sera-t-il toujours le type de rock symphonique que tu préfères?
FD – Personnellement, je suis ouvert à tous les styles de musique à partir du moment où les émotions des artistes sont du voyage mais il est aussi vrai que le rock symphonique progressif fait partie de mon ADN et je ne saurais le renier.
J’aime surtout la passion de faire voyager les auditeurs au centre d’une aventure dans laquelle ils se laissent aller à leur propre interprétation tout en leur proposant un fil conducteur.
Concernant «Pentacle de Lune», il y a aussi une autre raison et celle-ci concerne le groupe. Lors de la conception du précédent album, on peut dire que j'avais apporté, sans pour autant l’imposer, le concept autour du poète Belfortain, Léon Deubel. Cette fois-ci, j’ai demandé aux membres du groupe de plancher sur une histoire, sur un concept, et Mathieu, notre bassiste, nous a rapidement dévoilé sa vision de cette nouvelle aventure lunaire, le Pentacle de Lune. Nous avons tous adhéré à son idée et l’aventure a naturellement pris forme.


PcDu coup, as-tu un ou des projets pour le futur?
FD – Le futur, c’est déjà aujourd’hui avec la préparation de mon prochain album. Pour ce faire, j’ai la chance de partager ce nouveau challenge avec Pascal Gutman, que l’on ne présente plus, avec son stick magique, et Fabrice Bony derrière les fûts mais aussi à la guitare, que l’on ne présente plus non plus tant son talent est reconnu de tous.
Ce projet n’est autre que la conclusion du triptyque que j’ai consacré à mes revisites d’Ange. Le premier tableau, «Caricatures», a été créé afin de fêter mon soixantième anniversaire, le second, «Le Cimetière des Arlequins», afin de commémorer à ma façon le cinquantième anniversaire du groupe et le dernier, «Au-delà du Délire», pour mes 70 balais que j’atteindrai, si tout va bien, en mai prochain.
À la différence des deux précédents albums qui ont été uniquement créés dans un but discographique, avec «Au-delà du Délire», je reprendrai le chemin de la scène avec notre trio qui se produira sous le nom de: «Francis Décamps et les cas G.B.».
Grâce à l’énorme implication de Luc, notre manager, nous serons en tournée à partir de mai 2022 et j’espère la sortie de l’album studio pour décembre 2021.
Ensuite, j’ai encore pas mal de projets prêts à être mis en œuvre. Je suis une sorte de boulimique et j’espère continuer ainsi le plus longtemps possible, au moins une bonne dizaine d’années où vous devrez encore me supporter!


PcCette longue période d’aliénation due au Covid a-t-elle permis un regain d’écriture et de composition de ta part? Comment as-tu vécu cette année synonyme de galère pour beaucoup et plus encore pour les artistes?
FD – Je ne vais pas me plaindre. Le Covid c’est difficile pour nous tous et ma priorité, dès sa venue parmi nous, fut de me préserver et ainsi préserver les autres.
J’ai la chance d’avoir un studio où je suis isolé de tout; j’ai donc pu continuer à travailler, faire les séances d’enregistrement avec les membres du groupe et ensuite mixer l’album. Actuellement, je prépare toutes les maquettes de «Au-delà du Délire», je suis un peu plus confiant parce que mon épouse et moi sommes vaccinés, mais je reste méfiant face à l’évolution des variants tout en continuant de tracer ma route.
En attendant, ça reste tout de même difficile, surtout en ce qui concerne les ventes de notre dernier opus car, par le passé, nous vendions beaucoup à chacun de nos concerts, les gens aiment garder un souvenir de ces soirées mémorables…
Croisons les doigts pour un futur plus radieux!


PcSi tu reviens sur 50 ans de carrière, Ange et toi à travers tes différents projets, quelle grande réflexion te vient à l’esprit? Une pensée globale ou des myriades de souvenirs?
FD – Je ne fais pas partie des nostalgiques qui pensent que tout était mieux avant, même si, au fond, je dois admettre que j’ai eu la chance de naître durant une période où tout était à reconstruire et où la jeunesse avait, quelque part, la tête dans les étoiles.
Avec Ange, nous avons eu la chance d’éclore durant cette période et, même s’il me reste comme tout un chacun des souvenirs inoubliables, c’est la magie de cette époque qui reste intacte à mes yeux, cette insouciance où tout était permis et, pour ma part, c’est dans la musique que j’ai exploité cette richesse qui s’offrait à moi, sans même m’en rendre compte. Après coup, je me dis que j’ai eu beaucoup de chance d’avoir pris ce chemin et d’avoir vécu avec ce groupe mille et une aventures qui me laissent penser, avec le recul, que je fais partie des privilégiés de la vie.


PcPour rester sur le sujet, quel est ton meilleur souvenir dans ta déjà longue et riche carrière?
FD – Honnêtement, j’ai trop de choix et si je me mets à tous les énumérer… je crois qu’il y a de quoi écrire un roman. Peut-être qu’un jour je me consacrerai à son écriture, qui sait?
Mais comme je ne veux pas rester sans réponse, si je dois en choisir un, je prendrais celui de notre passage avec Ange au festival de Reading en 1973.
Pour la petite histoire, je dois revenir quelques années auparavant. Une nuit, durant mon sommeil, j’ai fait un rêve: je jouais dans un groupe sur une scène devant des milliers de personnes et il y avait au milieu de la foule une tour drapée de noir, très imposante. De tout temps, j’ai toujours eu beaucoup de mal à me souvenir de mes rêves mais, lorsque je suis sorti du sommeil ce matin-là, celui-là était encore très présent dans ma mémoire.
Vint alors le jour où nous sommes arrivés au Reading Festival avec Ange. L’entrée des artistes ne permettait pas de voir le public, une énorme structure de trois scènes nous en cachait la vue. De suite, nous fûmes avertis qu’il nous était impossible de procéder à la balance de nos instruments et qu’on nous indiquerait le moment où nous pourrions juste vérifier que notre matos fonctionne, à quelques minutes de notre entrée en scène.
Nos deux roadies avaient terminé le montage et tout était branché lorsqu’un type de l’organisation nous invita à rejoindre la scène afin de vérifier aux casques que tout fonctionnait bien. Je me souviens très bien des marches raides qui donnaient accès au plateau, je les ai grimpées, le trac au ventre, et lorsque je me suis retrouvé sur les planches, l’image exacte de mon rêve m’apparut soudainement: les milliers de personnes assises étaient là et la tour aussi puisque c’était de là que les ingénieurs du son et les éclairagistes travaillaient; elle était entourée d’un tissu noir afin de cacher sa structure métallique. Un flash énorme! Une heure et quelque plus tard, c’était 30000 spectateurs qui se levaient d’un trait pour nous ovationner. Ben! Ça marque la vie d’un homme.
Je me pose encore la question: mon rêve était-il prémonitoire?


PcJ’ai un fantasme… Est-il possible un jour d’imaginer un album des deux frères Décamps, rien que vous deux, se partageant le chant et les claviers, une sorte d’apothéose angélique pour des milliers de fans?
FD – Il ne faut jamais dire «jamais» et c’est une de mes devises favorites car tout est possible en ce bas monde!
Personnellement, je ne serais pas contre de réaliser ton fantasme parce que, d’une part, je suis un boulimique de la vie et que, d’autre part, c’est toujours très enrichissant de faire ce genre de retrouvailles. Je suppose que notre public en serait ravi et donc je n’y vois que du positif.
Dans cet optique, pour l’instant, Luc, mon manager, a effectué une démarche qui va un peu dans ce sens, en proposant à Christian, Tristan et moi-même de faire un concert ensemble. L’idée fait son chemin et il y a de fortes chances qu’elle se réalise, c’est déjà un pas de fait!


PcJe te sens en pleine forme. As-tu atteint une sorte de plénitude spirituelle et physique?
FD – Je suis en pleine forme vu mon âge. Physiquement ça se passe pas trop mal et j’ai appris à écouter mon corps et à être plus attentif à ses besoins. Dans ma vie privée, c’est un pur bonheur et ça me permet de m’épanouir dans mes projets artistiques.
En prenant de l’âge, je me suis rendu compte que le temps passe beaucoup trop vite et que chaque jour doit être vécu avec passion car, d’un jour à l’autre, tout peut basculer ou s’arrêter définitivement. Je veux continuer à faire de mon mieux, le plus longtemps possible, en persévérant dans ma carrière artistique tant que, physiquement, je serai capable d’assurer.


PcPour finir, l’actualité toute proche… Reverrons-nous les Gens de la Lune sur scène pour un dernier tour d’adieu?
FD – J’espère qu’une quatrième vague ne viendra pas détruire tout ce que nous sommes en train de mettre en place avec mes compères, Luc, notre manager, et toute l’équipe qui nous suit. Ce fut le cas au printemps dernier où nous devions faire notre tournée d’adieu. C’est frustrant de ne pas aller à la rencontre de notre public qui nous manque, mais nous espérons tout de même faire deux concerts au mois de mars prochain pour marquer le coup!


PcC’est le moment de rajouter ce que tu voudras. Libre parole…
FD – Je voudrais simplement remercier tous ceux qui continuent à s’intéresser au rock progressif,qui est une musique qui ne rentre pas dans le moule, qui ne passe pas auprès des médias, d’ailleurs certains d’entre eux ne savent même pas que cette musique existe!
Je voudrais doublement les remercier car c’est grâce à eux que nous continuons d’exister, c’est grâce à eux que j’ai vécu certainement de grands moments dans mon existence et ce sont eux qui me donnent la force de continuer!
Merci à toute l’équipe de Prog censor d’exister et longue vie à vous!


Questions de Bruno Versmisse (17/06/2021)

29/05/2021 : Interview de Stefano Giannotti (OTEME)

Interview de Stefano Giannotti (OTEME)

Stefano Giannotti, vidéaste, compositeur et principal responsable du projet OTEME, a accepté de nous dévoiler les thématiques, très riches, abordées dans «Un Saluto alle Nuvole».


Prog censor: Peux-tu nous présenter le projet OTEME et son apparition?
Stefano Giannotti: OTEME est l'acronyme d'Osservatorio delle Terre Emerse (Observatoire des Terres émergées). Il a démarré officiellement en 2010 sur les cendres de deux groupes précédents, l'Ensemble IL TEATRO DEL FARO – un trio/quatuor spécialisé en musique de chambre et théâtre musical/performance avec lequel j'ai travaillé entre 1991 et 2003 – et VAGA ORCHESTRA, un grand ensemble de mes étudiants qui jouait des arrangements de musique pop. Une première apparition d’OTEME en tant qu’Ensemble IL TEATRO DEL FARO a eu lieu en 2002 avec une production comprenant des morceaux de «L'agguato, L'abbandono, Il Mutamento» (qui est devenu en 2015 le deuxième album d’OTEME); dans cette sorte de «pré-OTEME», il y avait la chanteuse-claviériste Emanuela Lari et le percussionniste Riccardo Ienna; la chanteuse et flûtiste Valeria Marzocchi faisait partie de VAGA ORCHESTRA.
Fondamentalement, OTEME est un ensemble vocal et de musique de chambre qui interprète un répertoire comprenant également de la musique classique contemporaine, de l'improvisation et du théâtre. Nous nous définissons comme un collectif, bien que j’en sois le seul compositeur, et notre structure permet un échange de vues intensif et une créativité partagée. Nous nous considérons comme un collectif car nous passons beaucoup de temps à étudier ensemble, et très souvent les meilleures solutions surgissent lors de nos répétitions plus que des partitions écrites. Selon le type de projet, nous ouvrons souvent les portes à d'autres musiciens qui s’intègrent dans le groupe, en particulier aux jeunes interprètes.


Pc: Qui a participé à l’élaboration de «Un Saluto alle Nuvole»?
SG: Tout d'abord, «Un Saluto alle Nuvole» a été produit pour le théâtre italien SPE-Associazione Dello Scompiglio en 2019 en tant que lauréat du concours international «Della Morte e Del Morire» («À propos de la mort et de mourir»): à cette occasion, il était impossible d'impliquer tout le line-up de l'OTEME, puisque certains de nos musiciens étaient occupés par d'autres projets et que trois d'entre eux avaient déménagé dans d'autres villes très loin de Lucca. Donc en 2018 il y a eu un changement radical dans la composition du groupe en concert; Emanuela, Riccardo et moi avons décidé d'engager trois jeunes musiciens, Irene Benedetti à la flûte et au chant, Elia Bianucci aux clarinettes et Vittorio Fioramonti au chant, à la basse/contrebasse et à l'harmonica. Après la première du 1er juin 2019, j'ai commencé à penser à l'album; alors, nous avons tous les six commencé à concocter les enregistrements; puis Lorenzo Del Pecchia (notre clarinettiste historique) et Valeria Marzocchi nous ont rejoints en studio pour des titres supplémentaires, de même pour Valentina Cinquini, notre harpiste et chanteuse, qui vit maintenant en Autriche; puis j'ai inclus deux de mes élèves pour les voix, Edgar Gomez (notre actuel bassiste et chanteur) et Gabriele Stefani, tous deux de ORCHESTRA SMS, un autre ensemble d'étudiants que je dirige en parallèle; enfin deux invités spéciaux nous ont rejoints, Antonio Caggiano au vibraphone et Blaine L. Reininger au violon. À la fin, sur l'album, nous sommes en tout 13 musiciens.


Pc: Quel est le thème de l’album?
SG: «Un saluto alle Nuvole» est un album concept sur la mort, pas sur la mort virtuelle, imaginée, faite de métaphores et de pensées sur l'âme, mais de la vraie mort, racontée à la première personne par ceux qui soignent chaque jour les malades en phase terminale, c'est-à-dire la famille, les infirmières, les assistants de santé et les médecins qui travaillent à l'Hospice de San Cataldo (Lucca). Tout est parti d'un documentaire vidéo que j'ai tourné en 2012 pour cet établissement (http://stefanogiannotti.com/en/video/say-hello-to-the-clouds-2012/).
Lorsqu'en 2018 on m'a demandé de créer une œuvre sur la mort pour la SPE, j'ai pensé à extraire quelques phrases des interviews originales et à les convertir en chansons à interpréter par OTEME. Je voulais cette fois amener des problématiques concrètes dans notre travail, juste pour expérimenter une nouvelle voie, différente de nos albums précédents. J'étais également très intéressé à utiliser le vrai langage parlé comme poésie et à voir ce qui pouvait se passer en créant des chansons autour de ce concept. Un autre grand défi était de savoir comment construire un pont entre un documentaire vidéo et une œuvre de théâtre musical.


Pc: Quelles sont les questions centrales du documentaire originel que tu as retenues pour la version musicale?
SG: J'ai posé quelques questions au personnel soignant sur son travail: Qui êtes-vous? Quel est votre travail ici? Que ramenez-vous chez vous à la fin de la journée? Qu'est-ce qui vous rend heureux dans ce travail? Vous souvenez-vous d'un moment de joie? Ces trois dernières questions en particulier étaient très délicates et provocantes, parce que les gens qui travaillent dans un hospice sont confrontés quotidiennement à la mort; ils ont pour mission d'accompagner les gens vers la mort de manière sereine, en allégeant leur douleur. Les réponses étaient très intenses et parfois émouvantes… Je me souviens que plusieurs personnes pleuraient lors de la première projection. En revanche, des aspects très humains ont émergé de cette expérience; quelqu'un a appelé le personnel médical de l'hospice «anges», les Anges de San Cataldo. Une grande partie de la vidéo est basée sur le journal de bord de l'Hospice, un livre où les familles et les amis des patients écrivent des pensées, des petites poésies, parlent de leur douleur, et remercient la structure d'avoir accueilli leurs proches.


Pc: Comment as-tu procédé au niveau de la composition et donc de la réorganisation du matériau récolté initialement sur la vidéo?
SG: Seuls quelques extraits musicaux de la bande originale de la vidéo sont présents dans la nouvelle œuvre… Fondamentalement, quelques thèmes; la musique de la vidéo était entièrement composée pour harpe et interprétée par Valentina Cinquini, notre harpiste; la chanson-titre du CD – «Un saluto alle Nuvole» – contient l’enregistrement original pour harpe du thème principal, enrichi par une mélodie jouée sur l'orgue Bontempi, un clavier-jouet des années 70; le même morceau apparaît dans la chanson «Quando la sera», mais totalement recomposé pour 11 instruments, harpe incluse, et avec une partie musicale différente; puis le thème du violon dans «Gli angeli di San Cataldo» est un autre des thèmes originaux de la musique de la vidéo. Dans l'œuvre précédente, la harpe avait la fonction de trait d'union entre les différentes scènes, elle créait la ponctuation et en même temps elle donnait l'unité à l'ensemble de la pièce.
La nouvelle œuvre ressemble plus à une cantate de Bach où il y a des solos, des chœurs, des duos, des quatuors, en contrepoint avec beaucoup d'instruments; par exemple «Chiudere quella porta», le premier morceau, surfe sur la limite entre un madrigal de la Renaissance et un morceau d'avant-rock, mais il comprend aussi une improvisation atonale qui pourrait rappeler du jazz moderne; cela reflète plus ou moins la philosophie principale de l'album, mais aussi de OTEME, qui consiste à réinterpréter les genres sous un nouveau jour, les sortir de leurs contextes habituels et créer de nouveaux cadres sur la base d'associations libres; un exemple: l'utilisation du clavecin, de la contrebasse et de la flûte, ainsi que le contrepoint de «Dieci giorni» rappelle la musique baroque, mais les harmonies générales et l'orchestration à la clarinette basse, la guitare électrique, la batterie jazz (utilisée plus comme un instrument de percussion dans la musique classique contemporaine) et en particulier la boucle sur le compte à rebours original de la NASA replace l'ensemble de la pièce dans un tout nouveau cadre difficile à définir. «Per i giorni a venire» est une sorte de pièce chillout/drum 'n' bass, mais le thème principal ainsi que l'improvisation de type jazz sont joués par un componium chromatique, une boîte à musique à cartes perforées, et il y a de nombreuses intrusions atonales. Chaque morceau de l'album a ses caractéristiques, à la seule exception de «E c'e 'qualcuno» et «Una mamma disperata» qui sont des chansons plus traditionnelles.


Pc: Quels compositeurs t’inspirent dans ton travail?
SG: Bonne question… De nombreuses influences différentes ont ponctué mon parcours artistique depuis que je suis enfant. Je dirais que les points de référence les plus importants ont été Pink Floyd, Genesis, Van Der Graaf Generator, David Bowie, Gong et Robert Wyatt alors que j'avais 15 à 20 ans; puis j'ai découvert Brian Eno, John Cage, Igor Stravinski, Steve Reich et Terry Riley, mais aussi Penguin Cafe Orchestra, Tuxedomoon, Henry Cow et tout le mouvement post-minimaliste / post-punk belge; une expérience très importante a été de rencontrer Alvin Curran, d'étudier avec lui et de devenir son assistant dans quelques œuvres («Crystal Psalms», pour sept groupes orchestraux dans sept villes européennes différentes, et «Tufo Muto», une performance dans la grande carrière de tuf à Matera avec musiciens, sons électroniques et échos naturels de l'environnement); travailler avec Alvin m'a introduit dans le monde de la radio expérimentale et a été le début de ma carrière professionnelle en tant que radio-artiste et interprète. En 1990 j'ai aussi redécouvert les nouvelles œuvres du chanteur-compositeur italien Lucio Battisti avec Pasquale Panella, de très belles chansons surréalistes, construites d'une manière très étrange à mes oreilles. Le compositeur italien Fabrizio De André, plus récemment King Crimson, Frank Zappa et David Sylvian sont d'autres points de repère importants. J’accorde également un grand poids à certains artistes d'autres disciplines, principalement le cinéma, la danse et le théâtre, comme Stanley Kubrick, Andrej Tarkovski, Sergio Leone, Wim Wenders, Atom Egoyan, Le Cirque Imaginaire, Teatro del Carretto, Roberto Castello (le chorégraphe et très bon ami avec lequel je collabore depuis 1997); toutes ces expériences m'ont accompagné et réapparaissent constamment de point en point. En littérature j'adore Joyce, Steinbeck, Ende, Carl Barks, les Peanuts, Calvino et Lem…


Pc: Comment s’est passée la collaboration avec Antonio Caggiano (vibraphone, percussions) ou Blaine L. Reininger (violon)?
SG: J'ai rencontré Antonio en 2012 à Vorno à l'Associazione Culturale Dello Scompiglio, lors des célébrations de l'anniversaire de John Cage; nous sommes devenus amis et il m'a demandé de collaborer à certains de ses projets, parmi lesquels l'inauguration du SPE (le théâtre où nous avons créé «Un saluto alle nuvole»); puis dernièrement il était heureux de participer à «Il corpo nel sogno», notre troisième album avec sa belle interprétation dans «Orfeo e moira» et «Un saluto alle nuvole» ; Antonio est un merveilleux percussionniste, co-fondateur de l’ensemble Ars Ludi, qui interprète de nombreuses œuvres originales de compositeurs importants comme Steve Reich, Jacob-TV, Giorgio Battistelli, Salvatore Sciarrino, etc. et c’est une personne très généreuse et lumineuse; sa collaboration est très précieuse pour nos œuvres. En général, je rends visite à Antonio à Rome au Studio Ars Ludi et c’est là que nous réalisons les enregistrements.
Je n’ai pas encore rencontré Blaine Reininger, tout s’est fait à distance, en échangeant des fichiers, mais il y a une histoire intéressante sur le début de notre collaboration; essentiellement Orchestra SMS, l'ensemble formé de mes élèves, interprète mes arrangements de chansons/musiques de Bowie, Battisti, Sylvian, Third Ear Band, The Residents, ainsi que des morceaux originaux composés par quelques membres. En 2018, j'ai arrangé «Some Guys» de Tuxedomoon (https://www.youtube.com/watch?v=uOJG8paiNSE) et j'ai pensé à leur envoyer la vidéo; après quelques jours, Blaine et Steven Brown m'ont répondu, probablement étonnés que quelqu'un utilise les pièces de Tuxedomoon comme matériel didactique; à cette occasion j'ai demandé à Blaine s'il aimerait jouer dans un morceau de OTEME, il a répondu positivement et puis j'ai commencé à composer «Gli angeli di san cataldo».


Pc: Ce projet sera-t-il à nouveau porté sur scène dans le futur?
SG: J'espère que oui, mais je doute que nous ayons de grandes chances de le mettre en scène comme nous l'avons fait lors de la première; à cette occasion, il y avait une énorme quantité de percussions classiques (grands tam-tams fabriqués à la main, grosses caisses, cloches tibétaines et beaucoup d'autres beaux instruments) généreusement offerts par la Fondazione Tronci, le musée de la percussion à Pistoia; quoi qu'il en soit, l'opéra est également jouable avec nos instruments et comme il est modulaire, nous pouvons également en inclure des parties dans nos concerts, mêlées à d'autres pièces. Le vrai problème est que le projet OTEME est très difficile à vendre, car nous sommes six musiciens et c’est plutôt cher; en plus il est très difficile de convaincre les théâtres et les agences de le promouvoir car ce n’est pas du rock, ce n’est pas du jazz, ce n’est pas de la musique classique contemporaine, ce n’est pas du théâtre traditionnel (ni expérimental); ajoutez à cela que le Covid a donné le coup de grâce à toute la culture en général… nous verrons dans un prochain avenir… nous devons rester forts et aller de l'avant.


Pc: Pour terminer, quelques mots pour inviter nos lecteurs à découvrir votre univers…
SG: Pour comprendre mon univers, il est important de réaliser que je déambule entre les disciplines. Mon travail se développe à la frontière entre la radio expérimentale et l'art vidéo, l'écriture de chansons et la musique classique contemporaine, la performance et le théâtre, la littérature et la recherche anthropologique. Peu importe le moyen que j'utilise… Dans mon répertoire vous pouvez trouver une pièce pour carillon de cloches aussi bien qu'une installation son-vidéo, une chanson pop ou une pièce pour orchestre (la dernière, «The Ifugao cloud» a obtenu une bourse de musique aux Philippines et est basée sur les danses traditionnelles de la région d'Ifugao dans les montagnes). Précédemment, j’ai produit deux œuvres entre le documentaire et l’art vidéo, l’une à Taiwan («Chiayi symphony» - 2007), l’autre en Pologne («The Walbrzych notebook» - 2010); de 1996 à aujourd’hui, j’ai produit plus de 20 dramatiques radiophoniques, principalement pour les radios nationales allemandes, comme Deutschlandradio Kultur, WDR et SWR, mais aussi pour d’autres radiodiffuseurs, principalement à l’étranger. Parfois, je présente une performance solo avec des objets, des instruments, des jouets et des vidéos.
OTEME joue le rôle le plus proche de la musique et de l'écriture de chansons, mais les thèmes abordés sont plus ou moins les mêmes: la mémoire, les cycles de vie, l'amour et la mort, le paysage, la société, la communication… le tout assaisonné d'une subtile touche d'humour. La meilleure façon d'aborder mon/notre travail est de visiter les deux sites Web: www.stefanogiannotti.com et www.oteme.com
et de surfer sur ma chaîne YouTube où il est possible de regarder et d'écouter des œuvres parfois non présentes sur les sites.


Pc: Merci beaucoup pour cette interview.
SG: Merci à vous et félicitations pour votre magazine très intéressant!


Interview réalisée par mail par Tibère

28/05/2021 : Interview de Daniele Giovannoni de Karmamoi

Prog censor: Salut Daniele. Quelle est la signification de Karmamoi?
Daniele Giovannoni: Tout d'abord, merci de nous accueillir à Prog censor. J'espère vraiment que vos lecteurs apprécieront cette interview, connaissant de mieux en mieux Karmamoi.
Je pense que le choix du nom d'un groupe n'est pas si simple. À mon avis, le nom doit refléter la personnalité du groupe en y incorporant à la fois le caractère de la musique et celui des musiciens. Ceci dit, je me souviens qu'après notre première répétition, nous sommes allés manger quelque chose ensemble et nous avons commencé à réfléchir au nom du groupe. Honnêtement, «Karma» est venu très vite dans nos esprits, mais ce n'était pas suffisant pour le nom que nous recherchions. Au bout d'un moment, nous avons décidé d'ajouter le suffixe «MOI» au mot «KARMA». «MOI», en argot italien du sud-est, signifie «MAINTENANT», ainsi l'union des deux mots est devenue «KARMAMOI». Karmamoi reflète totalement nos personnalités en tant que groupe et en tant que musiciens, et, en plus, il a un bon son comme mot.


Pc: Ça sonne bien, c'est vrai! Je reviens au «groupe». Tu es le seul compositeur et dans les crédits Karmamoi est présenté comme un trio (Alex Massari, guitare et Alessandro Cefali, basse) avec des invités. Cependant, certains de ces invités ont déjà participé aux 3 derniers albums (Sara Rinaldi, chant et Emilio Merone, claviers). Qu'est-ce qui fait la différence? Quelques mots sur le samouraï Steve Unruh et Adam Holzman qui vient d'un autre univers, comment sont-ils arrivés dans ce projet?
DG: Oui, je suis le compositeur de la musique et, dans «ROOM 101», des paroles aussi, et Alex et Alessandro sont mes compagnons dans Karmamoi. Cependant, ces dernières années, nous avons créé une équipe de collaborateurs que nous aimons en tant que musiciens et êtres humains. Travailler en équipe est une expérience formidable où apprendre toujours de nouvelles choses. Tu as cité Sara Rinaldi et Emilio Merone, j'ajouterais Mark Tucker (ingénieur du son) qui a travaillé avec nous sur les trois derniers albums. Mark est vraiment important pour nous, il est notre «sound maker». En parlant des musiciens invités, je vois cela comme une chance de les connaître, d'apprendre d'eux et de partager des émotions avec eux. Leurs compétences et leur art permettent d'embellir notre musique à travers leurs points de vue et leurs sentiments. Dans «The Day Is Done», notre album précédent, nous avons eu Colin Edwin (Porcupine Tree) et Geoff Leigh comme musiciens invités. Dans «Room 101», nous avons, comme musiciens invités, Adam Holzman (Steven Wilson) et Steve Unruh (UPF). Ils entrent dans le projet assez facilement. Je les ai contactés par e-mail, en leur expliquant mes idées. Ils m'ont demandé d'écouter nos albums précédents et, une fois qu'ils les ont écoutés, ils ont accepté de jouer dans «ROOM 101». À partir de là, je leur ai envoyé les démos des chansons et la musique est venue flottant sur les ondes. Adam est un pianiste fantastique, il m'a impressionné. Steve a fait un travail fantastique, jouant du violon et de la flûte. Je suis sûr que vous apprécierez d'écouter les chansons sur lesquelles ils jouent.


Pc: Que faisais-tu en 1984?
DG: Excellente question. Tu me ramènes quand j'étais jeune. En 1984, j'avais 18 ans et je terminais le lycée, j'étais amoureux de beaucoup de filles, trop peut-être 🙂, et je pratiquais la natation de compétition. 1984 a été une année importante pour moi surtout parce que j'ai commencé à jouer de la batterie. J'aimais déjà la musique et la batterie depuis mon plus jeune âge, mais j'ai commencé à jouer en 1984 et, à partir de là, la musique est définitivement entrée dans ma vie, jusqu'à ce que je devienne musicien professionnel. Je ne peux pas vivre sans musique. Je peux dire, en pensant maintenant à cette coïncidence, que ma décision d'écrire le nouvel album de Karmamoi basé et inspiré du roman de George Orwell «1984» n'est pas fortuite, mais c'est comme si elle bouclait le cercle, un fil rouge entre mes débuts et ma maturité.


Pc: Quand tu as commencé la musique, pourquoi as-tu choisi la batterie? Le guitariste a plus de valeur aux yeux des filles, la batterie c'est encombrant et plus bruyant. Un batteur en particulier t'a-t-il impressionné? Qu'écoutais-tu alors?
DG: J'ai commencé à jouer de la batterie assez tard, j'avais 17 ans, mais j'étais déjà tombé amoureux de la batterie et de son bruit à partir de 4 ans. À ce moment-là, je frappais tout ce qui était devant moi et, je pense, j'étais assez dangereux pour mes parents. Quand j'ai eu 17 ans, j'ai finalement eu ma première batterie et, à partir de là, je n'ai plus cessé de jouer. J'adore la batterie car c'est le moteur du groupe. La seule contre-indication est que, à la fin du spectacle, il est fastidieux de tout démonter et de remettre cymbales, tambours, pédales, dans les caisses. Concernant les filles, je ne suis pas sûr qu'un guitariste ait plus de valeur aux yeux d'une fille. Peut-être dans un premier temps, car il est devant la scène, mais dans un second moment, l'histoire change...
Mon héros est Jeff Porcaro, de Toto, parce qu'il était solide, avec un groove et un son formidables, et parce qu'il jouait pour la musique et pas pour lui-même. Maintenant, pour les mêmes raisons, j'aime Gavin Harrison.


Pc: Nous aimons aussi Gavin Harrisson, et il a réussi à jouer en tant que... front man avec le King Crimson avec Jeremy Stacey et l'énorme Pat Mastelotto!!! C'est une idée pour promouvoir les batteurs! 😉
DG: Oui, jouer avec plus d'un batteur pourrait être un bon moyen de promouvoir le poste, mais il faut avoir de bons batteurs dans un grand groupe, sinon le risque est de faire seulement beaucoup de bruit...


Pc: Pourquoi avoir choisi «1984» comme thème pour «Room101», tu trouves l'ambiance Covid trop légère, tu voulais contrebalancer l'ambiance? Peux-tu présenter les pistes et la signification de leurs positions?
DG: En fait, j'ai commencé à écrire «ROOM 101» en octobre 2019, avant que la pandémie de Covid n'explose partout dans le monde. Je sais que la Covid a un impact fort et profond sur nos vies, mais, comme je l'ai dit, j'ai commencé à écrire l'album avant la pandémie et je pense que le sujet pourrait nous aider à avoir une réflexion sur ce que nous sommes, sur ce que nous voulons vraiment et sur ce dont nous avons besoin. J'ai lu pour la première fois «1984», le roman de George Orwell, quand j'étais lycéen, et je me souviens que j'ai été impressionné par le roman et son sujet. Il y a deux ans, j'ai décidé de relire le roman et j'ai trouvé tellement de points communs avec la vie d'aujourd'hui que j'ai décidé d'écrire un album basé et inspiré de «1984». Alors, en m'inspirant du roman, en suivant sa séquence narrative, je raconte l'histoire du livre du côté du personnage principal à partir de sa décision d'écrire un journal, «Memory Holes», jusqu'à quand il a été torturé dans la «ROOM 101», où son esprit a été purifié par O'Brien, qui était son héros. Chaque chanson garde toujours un œil sur la réalité et la faiblesse de nos croyances et peut être considérée comme quelque chose qui peut arriver aujourd'hui ou demain. Une mention spéciale va à «The New World», la dernière chanson de l'album, qui est une réflexion sur quel genre de monde nous avons maintenant, quel genre d'humanité. À la fin de la chanson, je me tourne directement vers Winston, le personnage principal de «1984», voyant en lui le miroir du nouveau monde, scellant ainsi le lien entre le roman et la réalité.


Pc: Oui, les «ondes silencieuses». Alors que Big Brother est partout mais statique, nous avons chacun notre Big Brother portable. Le monde moderne est encore plus contrôlable de ce point de vue! J'ai écouté l'album entier une dizaine de fois. À mon avis il est moins immédiat que le précédent «The day is done» mais accroche plus profondément. (Certains diront plus prog. 😉 . Les deux dégagent une certaine langueur, avec des rythmes qui oscillent entre majestueux et énervé. Le climat qui en résulte est beau et lourd. Je les ressens comme une parfaite illustration des thèmes exposés! Karmamoi est-il un peu mélancolique?
DG: Oui, je suis totalement d'accord avec toi, le monde moderne est encore plus sous contrôle qu'avant, plus que lorsque George Orwell a écrit «1984». La signification de ma phrase «les ondes silencieuses nous traquent, pas besoin de se cacher, pas besoin de courir» c'est que chacun de nous a son propre Big Brother portable et, dans la plupart des cas, nous n'en sommes pas conscients.
Je voulais écrire un album différent de «The Day Is Done», à la fois dans les compositions et les sons, et il semble, sur la base de ce que tu dis que j'ai atteint mon but. «Room 101» est certes plus prog que «The Day Is Done», plus complexe, mais en même temps, il garde une attention particulière à la mélodie, qui est pour moi le fil qui relie et unit tout d'une chanson, harmonie, rythme, paroles, sons. Nous avons beaucoup travaillé sur les détails de chaque chanson pour que tout corresponde parfaitement au sujet de l'album et je pense que nous avons atteint le but. Pour cette raison, dans «ROOM 101», on entend différentes ambiances dans une chanson ou entre les chansons parce que nous avons pensé notre musique comme une peinture avec différentes couleurs et nuances.
Karmamoi est-il mélancolique? En fait, je n'y ai jamais pensé, mais tu pourrais avoir raison, il y a un grain de vérité dans ce que tu dis. C'est sûr que je suis un peu mélancolique et, étant le compositeur du groupe, la musique du Karmamoi en est affectée, mais je vois que cette mélancolie me permet de filtrer toutes mes émotions, leur donnant ma propre forme et ma propre vision. Bien sûr, la mélancolie ne ferme pas mes yeux sur l'espoir d'un avenir meilleur.


Pc: Tu es musicien professionnel depuis des années. J'en connais d'autres qui jonglent entre leur groupe et des sessions en studio, des émissions de concours musicaux, des cours, des performances en tant qu'accompagnateur. Et toi? Plus généralement, comment vois-tu le «métier» de musicien professionnel? Comment expliques-tu la richesse du prog en Italie?
DG: Au cours de ma carrière, j'ai joué tous les genres musicaux en tant que batteur de session, avec des artistes italiens bien connus dans des émissions en direct, des émissions de télévision, des sessions d'enregistrement, etc. J'ai aussi beaucoup enseigné, et ce fut une expérience formidable d'être en contact avec autant d'étudiants prêts et heureux d'apprendre des choses toujours nouvelles. J'étais content de ce que je faisais mais en même temps j'avais besoin de faire un pas en avant et, il y a quelques années, j'ai décidé de recentrer ma carrière uniquement sur ma musique. En ce moment, j'apporte juste mes projets musicaux, Karmamoi bien sûr, plus quelques autres projets et je joue juste pour cela. Je ne veux pas jouer et faire de la musique que je n'aime pas. Dans cette réponse, tu peux comprendre comment je vois le travail d'un musicien professionnel. Je pense qu'écrire, produire de la musique, étudier plus qu'un instrument, apprendre à utiliser des logiciels de musique, apprendre à être son propre manager est le chemin à suivre pour un musicien moderne. Être juste un artiste, à mon avis, ne fonctionne plus de nos jours et cela a été clair en cette dernière année de pandémie. La musique live et les sessions d'enregistrement ont été arrêtées par le Covid et de nombreux musiciens l'ont eu. Ils ont des problèmes pour gagner de l'argent et vivre. J'espère que dans les prochains mois tout ira mieux, mais nous devrons retenir la leçon, la vieille image du musicien qui ne joue que de son instrument a disparu. Pour survivre, un musicien a besoin de plus de compétences, comme je l'ai dit plus haut, en pensant largement, sagement à son métier, en croyant et en aimant profondément ce qu'il fait.
À propos du prog italien, je peux dire que nous avons une grande histoire et une grande réputation grâce aux maîtres du passé. PFM, Banco, Le Orme, Il Balletto di Bronzo et bien d'autres ont fait l'histoire du Prog, rendant le style prog italien célèbre dans le monde entier. La musique prog est la musique italienne la plus connue au monde. J'adore tous ces maîtres, mais en même temps je pense qu'il faut aller de l'avant, en gardant la tradition du prog italien, mais ajouter de nouveaux éléments, de nouveaux sons, de nouvelles idées pour rendre le prog italien de plus en plus intéressant pour l'avenir. Il y a tellement de super nouveaux groupes en Italie. Ils ont juste besoin d'être découverts par les fans de prog. Le prog c'est la liberté!


Pc: Robert Fripp a l'habitude de dire qu'un album est une lettre d'amour et qu'un concert c'est le «hot» rendez-vous. Avez-vous planifié des rendez-vous dans les mois à venir? Quand je t'ai rencontré dans le public du festival de Veruno en septembre 2019, étais-tu venu en reconnaissance?
DG: Nous travaillons sur des concerts pour 2022. Nous jouerons au Royaume-Uni au «1865» et au «The Musician» en avril. Nous négocions aussi pour des dates aux Pays-Bas et en Belgique. D'autres viendront bientôt.
À propos de Veruno, je ne vis pas très loin, j'y suis allé dire bonjour à quelques amis et à Verbal Delirium. J'espère que cette année il sera possible de faire une nouvelle édition de 2Days+1 à Veruno. Croisons les doigts.


Pc: Merci pour cet entretien, pour ce bel album et... à bientôt?
DG: Merci à Prog censor, à ses lecteurs et aux fans de prog.


Interview réalisée par Ciceron 3.14

17/05/2021 : Interview La Stanza delle Maschere

Interview La Stanza delle Maschere

L’univers sombre et même anxiogène de La Stanza delle Maschere nous ayant particulièrement interpellé, c’est avec un grand intérêt que nous avons posé quelques questions à Domenico «The Psychic» Lolito (guitares) et Angelo «Blood» Sposito (narration et chœurs)…


Prog censor: Pouvez-vous nous parler du groupe et de sa naissance?
Domenico: Salut, merci de nous avoir donné cet espace et pour vos questions.
Le groupe est né il y a six ans avec l’intention de vouloir rendre hommage, à notre manière, aux brillants Maîtres du passé: tant en termes de littérature (Lovecraft, Alan Poe, Artaud, Scerbanenco) que d’art musical (Jacula, Goblin, Fabio Frizzi, Osanna, Black Sabbath, Malombra).
Notre éducation personnelle est basée sur la valeur de la gratitude et nous devons tous remercier ces artistes qui nous ont donné tant d’émotions.


Prog censor: Quel est le sens du nom du groupe?
Angelo: Le sens de La Stanza delle Maschere (La Chambre des Masques) doit être recherché dans la nature et dans l’esprit de l’homme lui-même; les pensées, comme des masques, peuplent les lieux, la psyché humaine, en continuel changement, modification, évolution et intrication... Comme une mosaïque incompréhensible qui change continuellement de forme, une forme stylisée qui représente un visage humain.


Prog censor: Quels sont les thèmes identifiés dans votre premier album qui vient de sortir?
Domenico: Le thème fondateur de notre premier album est la «Mort» liée aux masques et à la tromperie de l’être humain. La mort liée à la fois au Théâtre de la Cruauté d’Antonin Artaud et au Cinéma italien d’horreur / thriller des années 70. Des masques qui cachent tous les sentiments et qui ne permettent pas d’identifier ses véritables intentions: la femme prêtre de «The House with Laughing Windows», Francesco Ducci de «Seven Notes in Black», Don Luigi Costa dans «Zeder» mais aussi «L’Alchimista Scultore».
Après la mort, bien sûr, il n’y a que l’au-delà...


Prog censor: Comment évaluez-vous votre musique? Vous sentez-vous connecté à une école musicale en particulier?

Domenico: J’ai grandi avec le rock des années 70 et avec les bandes sonores de films mais j’ai des goûts très variés; en fait, je saute facilement de Black Sabbath à Billy Cobham en passant par Joy Division.
Je suis un grand fan de Rush et d’ELP et du rock progressif italien (Balletto di Bronzo, Biglietto per l’Infero, Garybaldi, Banco del Mutuo Soccorso), ainsi que de la scène dark italienne.
Il Segno del Comando, Paul Chain, Jacula, Goblin, Fabio Frizzi et le Malombra sont de grandes influences pour nous.


Prog censor: Les humeurs que vous développez sont particulièrement sombres, je dirais même source d’anxiété. Quelle en est la raison?
Domenico: Étant une personne très positive et très gaie, moi aussi j’ai été frappé par l’anxiété sombre de la composition. C’était très étrange.
C’est comme si une partie de moi-même, que je ne connaissais pas, était sortie très naturellement. C’était moi physiquement mais ce n’était pas moi... au moins comme je me connais moi-même.
C’était très spontané.
Angelo: Je pense que le projet parvient à évoquer des sensations et des visions principalement sombres puisque notre proposition s’adresse à des thèmes qui touchent à la folie et à l’inconnu, ainsi bien sûr qu’au cinéma et à la littérature. La peur de l’inconnu, les croyances populaires, la terreur de l’obscurité... Des phobies liées à l’humanité depuis l’enfance, et qui nous entraînent souvent vers la vieillesse. Honnêtement, je n’aurais jamais pensé transmettre quelque chose d’aussi étrange et de fou.


Prog censor: Comment composez-vous votre musique? Qui participe à l’écriture et à la composition?
Domenico: Je suis un peu lent à composer parce que je préfère que chaque note soit un concentré d’atmosphères et d’émotions. Je ne joue pas tous les jours, mais seulement quand j’entends l’inspiration m’appeler et me rapprocher de mon instrument. Une fois le riff convaincant trouvé, j’essaie de dénicher des accords dont émergeront des mélodies qui peuvent changer l’ambiance de la chanson. Alex Lifeson de Rush, avec le grand Tony Iommi, est l’un de mes guitaristes préférés et ses œuvres m’ont appris que la technique et la mélodie doivent aller de pair.


Prog censor: Bien que je ne parle pas italien, il me semble que «Il Vecchio Teatro» traite du terrorisme. Pouvez-vous confirmer?
Angelo: Exactement, «Il Vecchio Teatro» est centré sur une attaque terroriste contre les spectateurs et les acteurs lors d’une représentation théâtrale; la vérité, cependant, est déconcertante, en fait, de nombreuses années après l’événement, les esprits agités des victimes peuvent enfin s’exprimer à propos de leur damnation, révélant que ce sont les habitants du pays eux-mêmes qui ont payé les terroristes pour tuer, sous le couvert d’une attaque terroriste, parce qu’ils considéraient ce spectacle comme immoral.


Prog censor: «Presenza» me semble encore plus sombre. De quoi parle cette chanson?
Angelo: «Presenza» est pure obsession et morbidité; cet homme, obsédé par la statue représentant un monstre, est transporté vers une folie extrême, aussi à travers des cauchemars angoissés qui le mèneront à l’oubli... Absolument inquiétant! Je crois qu’avec «L'Alchimista Scultore» (le sculpteur alchimiste), c’est l’histoire la plus sombre et la plus troublante.


Prog censor: Prévoyez-vous, lorsque la situation sanitaire le permettra, de jouer votre musique sur scène et, dans ce cas, imaginez-vous une mise en scène particulière?
Domenico: En ce moment, nous essayons de planifier le retour à la salle de répétition.
Pendant la pandémie, j’ai commencé à composer quelque chose de nouveau, mais je me suis laissé guider par l’inspiration.


Prog censor: Un dernier mot pour encourager nos lecteurs à vous découvrir...
Angelo: La Stanza delle Maschere est pour moi comparable à un navire qui laboure les mers, débarquant vers des terres inconnues et au-delà de toute imagination, j’espère vraiment que les auditeurs se laisseront emporter par nos créations et qui sait, peut-être ressentir des frissons et avoir des visions et des émotions spéciales tout en écoutant... Merci pour l’espace que vous nous avez réservé! Laissez-vous emporter...
Domenico: La Stanza delle Maschere est un concentré de nos grandes passions: littérature noire, musique noire et horreur / thriller cinéma.
C’est une partie de notre vie que nous voulons partager parce que, surtout en ce moment, il est nécessaire de diffuser la culture et de réfléchir pour lutter contre ce monde triste et malade. L’art nous sauvera tous…
Merci beaucoup pour cette belle interview et merci à tous ceux qui nous écouteront.
Que le «Gotico Padano» soit avec vous et... longue vie à Fulci!
Interview réalisée par mail par Tibère

03/05/2021 : Interview High On Wheels

Interview High On Wheels

Prog censor : Bonjour. High on Wheels existe depuis 2014. Pouvez-vous nous présenter la composition du trio et parler de vos précédentes réalisations?
High On Wheels : C’est Greg à la batterie, Bruno à la guitare et Gilles à la basse, on chante tous dans le groupe.
Le groupe est la création de Greg et de l’ancien bassiste Benoît à la base, puis s’est additionné Bruno en 2015 après plusieurs auditions de gratteux puis, au départ de Benoît, Gilles l'a remplacé en 2016.
On a enregistré et sorti en 2015 une démo éponyme avec l’ancien bassiste en autoproduit afin de démarcher les bars, salles et assos. Après pas mal de concerts et une petite tournée, on a enregistré notre 1er Album «Astronauts follow me down» en 2017 à la Batterie de Guyancourt (78) qui est sorti en 2018, c’est un 7 titres avec des compos principalement réalisées avant l’arrivée de Gilles.


Pc: Comment définissez-vous votre groupe et vos productions, du stoner ou du desert rock?
HoW: C'est compliqué les étiquettes. T'en as une sur ta combinaison, mais ça ne définit pas qui tu es. Aujourd'hui, on est obligé de se placer dans une case pour faciliter la visibilité mais quand on compose ensemble on ne se dit pas: «Ouais ça, ça fait stoner». On fait le son qu'on aime et ça ressemble à ce qu'on appelle du desert rock.


Pc: Pouvez-vous nous parler de votre nouvel album «Fuzzmovies» et préciser les thèmes que vous y abordez?
HoW: C'est l'album qui représente le mieux ce qu'on fait tous les trois. Pour «Astronauts Follow Me Down», Gilles faisait partie du groupe depuis seulement quelques mois, il n'avait pas eu le temps de mettre sa patte dans les compos. Là c'est le résultat d'un vrai travail à trois. On est monté d'un cran à tous les niveaux et on pense que ça s'entend.
On n'aborde pas de thème précis qu'on aurait défini autour d'une table. Si on devait en choisir un, on pourrait dire: le voyage. Que ce soit un voyage cosmique dans notre fusée, un voyage spirituel dans nos rêves, dans tous les cas, n'oubliez pas votre combinaison.


Pc: Dès le titre «Blind Your Mind», on peut entendre une voix féminine. À quel film faites-vous référence dans ce titre?
HoW: On fait référence au film de Russ Meyer «Faster, Pussycat! Kill! Kill!», on a bien accroché à cette histoire assez folle avec une bande de nanas, avec leurs supers bolides dans une Amérique des années 60, qui foutent le bordel dans une bourgade désertique. Autre référence aux films de Russ, on a utilisé des samples du film «Supervixens» pour le titre du même nom.


Pc: Dans «Hitman le Cobra», des paroles en français font leur apparition pour une histoire de vengeance. Faites-vous allusion à un film en particulier?
HoW: Oui! C'est tout simplement «Hitman le Cobra», un nanar hongkongais devenu culte en France grâce à son incroyable doublage VF et à la chronique que lui a faite le site Nanarland. On était tellement fans des répliques qu'on a voulu les caler dans un morceau pour nous faire marrer, nous, nos potes, et le public.


Pc: Quel est le sujet de «Thrill Under my Wheels»?
HoW: Le sujet de Thrill évoque un peu le film «Deathproof» de Tarantino, l’histoire d’un type psychopathe qui se donne pour mission de buter des nanas sans défenses dans sa bagnole! La base.


Pc: Comment avez-vous réalisé l’album? J’imagine que, dans la situation que nous vivons depuis plus d’un an, il a dû être difficile de travailler tous ensemble…
HoW: Heureusement on vit à l'heure d'Internet, on peut relier n'importe quel astronef à la Terre, la collaboration intergalactique est facile en ces temps de distanciation. Puis les pistes étaient déjà dans la boîte avant le premier confinement. Les étapes techniques ont pu se faire à distance, sans que ça soit trop compliqué, ça a juste pris du temps. Mais c'est bien de prendre le temps aussi.


Pc: Comment composez-vous vos titres et vos riffs?
HoW: Souvent un de nous arrive avec un riff, une idée, et on s'enferme dans une capsule spatiale avec de la drogue et de la bière. La jam dans l'espace, c'est le secret de la compo de groupe pour un power trio comme nous.


Pc: Vous êtes, je suppose, impatients de retrouver un public et la scène…
HoW: On est plus un groupe de live que de studio, alors on ne va pas cacher le fait qu'on n'en peut plus et qu'on a tous envie de suer un bon coup sur scène!


Pc: Vous avez eu l’opportunité d’ouvrir pour Nashville Pussy entre autres. Une petite anecdote à ce sujet?
HoW: La seule chose dont je me souvienne c’est d’avoir aperçu leurs loges avec un stock de Jack à faire baver notre Lemmy et la fameuse scène du chapeau rempli du bon breuvage sur scène!


Pc: Un dernier mot pour encourager nos lecteurs à acquérir votre album et à vous découvrir sur scène…
HoW: Un dernier mot? Ornithorynque. Non plus sérieusement, si votre came c'est les riffs gras et velus, on va vous plaire. Et en plus d'être incroyablement intelligents et drôles, on est super beaux, alors venez nous voir sur scène, Greg joue toujours en caleçon! Le reste, c'est de la poésie.


Pc: Merci pour cette interview!

31/03/2021 : Interview d'AmartiA

Prog Censor - Interview Amartia

Prog censor: Bonjour Vince. Pourrais-tu nous présenter les membres actuels du groupe?
Vincent: Salut. Eh bien, depuis 2016, le groupe s’articule autour de Cyril Carrette aux claviers, qui fait partie d’AmartiA depuis l’époque du premier album «Maïeutics», Amandine Duwooz au chant, Sébastien Descarpentries à la basse, qui s’occupe également des visuels du groupe (pochettes, livrets, etc.), Quentin Daumal à la batterie, le dernier arrivé dans la formation actuelle, et moi-même qui suis à l’origine du groupe.


Pc: «Daylight Beauty» est le sixième album d’AmartiA, quelles en sont les thématiques principales?
Sébastien: C’est un voyage, un ensemble de rencontres entre le passé, le présent et l’avenir.
Amandine: «Daylight Beauty» s’inscrit dans la continuité du précédent album, «The Beast Within», et est synonyme d’apaisement. Les thématiques abordées s’inspirent d’événements de vie personnelle, de situations que j’ai pu observer durant ces trois dernières années, ou d’ambitions futures. Je préfère rester assez évasive et permettre à chacun de s’approprier les textes. En effet, je prends beaucoup de plaisir à lire les interprétations de chacun, qui sont parfois éloignées du sujet réellement évoqué mais tellement intéressantes et enrichissantes pour moi.


Pc: Le titre d’ouverture, «Lose Control», est très différent de tout ce que vous avez réalisé jusqu’à présent, y compris le chant plus grave d’Amandine. Peux-tu nous le décrire plus précisément?
Vincent: C’est un titre très groovy, très influencé par Genesis, époque «We Can’t Dance». Il a été composé par Cyril (claviers), cela explique pourquoi ce morceau sonne de cette manière car ce dernier aime beaucoup cette période du groupe. Au départ, «Lose Control» devait être un poil plus lent. Nous avons monté légèrement le tempo pour accentuer l’aspect basse/batterie. Il est parfait pour ouvrir cet album.
Sébastien: Pour introduire l’album, nous voulions garder un lien avec l’album précédent. Le cœur s’arrêtant dans «Sudden Death», le dernier titre de «The Beast Within», recommence à battre. La rencontre de démons intérieurs ou de la bête dans un sens symbolique amène à surpasser l’expérience jusqu’au lâcher-prise. Cette perte de contrôle agit comme un reboot, une renaissance.


Pc: Comment se répartissent les tâches au sein du groupe en ce qui concerne la composition et l’écriture des textes? Y a-t-il une aide extérieure?
Vincent: Nous composons toujours la musique en premier! Mais lorsque l’on écrit la base d’un titre, nous avons systématiquement la structure pour le chant en tête. Nous écoutons beaucoup de musique dans ce style et la plupart des membres du groupe chantent également donc ce n’est pas un problème. Ensuite, nous guidons Amandine sur les endroits où elle doit poser ses couplets/refrains, elle nous propose ses idées de lignes de chants et textes et l’ensemble évolue au fur et à mesure. Les morceaux viennent d’eux-mêmes, il n’y a pas forcément de tâches à accomplir. Si un morceau convient à AmartiA, on le retient pour un album ou le suivant, comme ce fut le cas pour «Lily» ou «The Journey», composés à l’époque de «The Beast Within», mais qui ne convenaient pas à l’état d’esprit de celui-ci.
Amandine: Les lignes de chant me viennent en général naturellement et assez rapidement, après une ou deux écoutes des instrumentaux. L’écriture des textes est plus chronophage et me demande une certaine introspection. Plusieurs textes ont été écrits en collaboration avec Guillaume Rue, l’un des guitaristes du groupe nordiste Abbygail, que je tiens à remercier.
Sébastien: Comme de plus en plus de groupes, nous avons le matériel pour nous enregistrer. De ce fait, en général, chaque morceau arrive aux autres membres du groupe avec une base maquettée plus ou moins aboutie. L’orientation est d’emblée forte et affirmée, cela permet de se projeter et d’entrevoir une appropriation au sein du répertoire. Cette méthode nous permet de ne pas perdre une certaine ligne directrice.


Pc: Dans quelle mesure la crise sanitaire actuelle a-t-elle modifié vos habitudes de travail?
Vincent: Le confinement n’a pas réellement changé nos habitudes de travail. Nous ne sommes pas un groupe qui compose en répète... Ou rarement. Donc, nous avons, tout naturellement, continué nos petites habitudes, c’est-à-dire: chacun compose de son côté et nous envoyons ensuite les démos à chaque musicien du groupe pour qu’il puisse y apporter sa contribution et ses propres arrangements.
Sébastien: Pour ma part, ça m’a permis de dégager du temps pour m’ouvrir à d’autres formes artistiques qui nécessitent de rester derrière un écran… notamment le montage vidéo. Cela devait être une expérimentation pour mon projet Sebdk. Finalement, les applications pour AmartiA sont en cours, des tests ont été menés en résidence, et quelques surprises sont à venir pour le live.
Quentin: J’ai écrit la majorité des parties de batterie dans ce contexte du premier confinement où je travaillais le matin puis passais mes après-midi en forêt pour me promener et méditer. C’était vraiment propice à l’introspection et à la création.
Amandine: Durant le premier confinement, j’ai pu installer le matériel d’enregistrement que j’avais gagné quelques mois plus tôt lors d’un concours de chant et devenir ainsi autonome dans les enregistrements. J’ai ainsi pu laisser d’autant plus libre cours à mon imagination, notamment sur la fin du titre «Cloud 9», dernière piste de l’album.


Pc: «Dancing Light» a des côtés vraiment très planant (surtout la finale). C’était la volonté de réaliser un album en même temps plus progressif et plus atmosphérique?
Vincent: Oui! Pendant la réalisation de «The Beast Within», nous avons mis les titres plus atmosphériques de côté, dans l’optique de sortir un album beaucoup plus planant que notre précédent album.
Sébastien: L’idée faisait son chemin à l’époque du précédent opus et, plutôt que faire un seul album fourni qui partait dans tous les sens, nous avons souhaité le scinder en deux entités opposées, distinctes mais reliées comme les deux faces d’une même pièce. Pour «Dancing Light», le final se veut obsédant, presque hypnotique; j’aime y voir l’idée d’une flamme mouvante qu’on essaierait en vain d’éteindre.
Quentin: Avec ses riffs incisifs, «Dancing Light» est le titre le plus metal de l’album. Les nappes de clavier de Cyril à la fin ont un caractère assez gothique. On plane oui, mais dans un ciel assez obscur. Une lumière douce revient sur le refrain du titre suivant: «Lily».


Pc: «Lily» voit une splendide partie de saxophone (ce qui est une première pour AmartiA!). Peux-tu nous présenter le musicien avec lequel vous collaborez pour celle-ci?
Cyril: Il s'agit de Benjamin Dubray, un saxophoniste plutôt branché jazz. Il a suivi une formation au Conservatoire Jazz de Bruxelles et il est aussi impliqué dans le groupe «Freddy Loco» qui mêle reggae, ska et jazz. A priori loin du rock progressif, mais Benjamin est quelqu'un de très ouvert. Sa culture ne se limite pas aux genres que j'ai cités et c'est avec enthousiasme que Benjamin s'est prêté au jeu.
Sébastien: Benjamin nous fait plusieurs propositions de solos pleins de bonnes idées. Ça a été difficile de faire un choix! Nous sommes ravis du résultat final.
Amandine: «Lily» est sans aucun doute mon titre préféré car très connoté émotionnellement pour moi. À mes yeux, ce titre n’aurait pas la même saveur sans ce final au saxophone. Alors un grand merci à Benjamin!


Pc: «In Waves» est un court instrumental atypique pour Amartia. Allez-vous creuser cette veine à l’avenir?
Vincent: Je ne pense pas! «In Waves» est un titre composé et interprété par Sébastien, notre bassiste. Je ne joue pas une seule note de guitare sur ce titre. Lorsque je suis arrivé avec l’idée du titre «Old Man And The Sea», Seb m’a fait part d’une composition qui était dans la même veine que celle-ci. Nous l’avons trouvée excellente et nous avons mis ces 2 titres, tout naturellement, l’un à la suite de l’autre sur l’album. Et comme son jeu de guitare est assez différent du mien et qu’il convenait parfaitement à cet instrumental, il a pu s’exprimer comme il le souhaitait.
Sébastien: Les instrumentaux courts sont rares, mais ce n’est pas le premier; «Still Water» ouvrait la saga «Temper» dans l’album précédent. Initialement, quand j’ai composé le titre «In Waves», je pensais le développer en une version plus longue. Dans le contexte de l’album, il est apparu préférable de le garder dans son format d’origine. Cela donne un grand bol d’air, une respiration.


Pc: Comment (et avec qui) s’est déroulé l’enregistrement de votre clip «Old Man and the Sea»?
Vincent: Nous travaillons depuis un certain temps avec nos amis Stéphane Aguilera et Ludovic Sonrier pour tout ce qui concerne les clips ou vidéos live, comme ce fut le cas pour notre DVD «The Beast Alive», sorti en 2018. Stéphane a écrit le story-board du clip en fonction du texte de la chanson. Il nous fallait ensuite 2 acteurs pour incarner les personnages. J’ai demandé à mon père de jouer le rôle du vieil homme et c’est une amie d’Amandine, Ludivine, qui est danseuse, qui a également conçu les chorégraphies, qui incarne la femme «disparue» de cet homme. Le résultat nous plaît beaucoup et illustre bien ce titre.
Amandine: «Old Man and the Sea» fait nécessairement écho au célèbre roman d’Ernest Hemingway. Néanmoins, il a été écrit, dans un premier temps, en référence aux deux titres «Bide Your Time» figurant sur notre précédent album, «The Beast Within», et c’est pour cela qu’une présence féminine apparaît dans le clip. Depuis 2017, j’imaginais une danseuse dans une longue robe rouge... J’ai immédiatement pensé à mon amie Ludivine Danneels pour incarner ce personnage.


Pc: Comment obtient-on un featuring aussi prestigieux que celui de Clive Nolan sur «Cloud 9»?
Amandine: J’ai eu le plaisir d’enregistrer des chœurs pour le prochain album solo de Clive, «Songs of the Wildlands», suite à un appel à participation. J’ai ainsi pu échanger avec lui à plusieurs reprises. Lorsque j’ai demandé à Clive s’il accepterait de poser sa voix sur un texte figurant à la fin de notre album, il a immédiatement accepté. C’est un grand honneur et je l’en remercie. Nous devrions partager la scène du festival Prog en Beauce en octobre 2021 aux côtés d’Arena. J’espère que la date sera maintenue malgré le contexte sanitaire actuel.


Pc: À propos de ce festival (reporté en 2020 pour les raisons que l’on connaît) le 23 octobre prochain, d’autres concerts sont-ils en vue? Y aura-t-il éventuellement une session en streaming sur Facebook comme pour ton projet Delicately avec Amandine?
Vincent: Pour l’instant non, malheureusement... C’est assez difficile de se projeter niveau concert et très compliqué de faire du streaming en direct, dans le cas d’AmartiA. Il faut beaucoup de moyens et un lieu suffisamment grand pour faire cela. Si live stream il y a, ça sera en acoustique dans un esprit fun, je pense. Par contre, nous étions en résidence au mois de février au PACBO de Orchies durant 4 jours et nous avons filmé quelques titres que nous diffuserons une fois par mois sur notre page YouTube et Facebook. Restez connectés! 😉
Sébastien: Nous avons été approchés pour des représentations en streaming. Rien n’est décidé, les modalités sont en discussion.


Pc: Pour terminer, quelques mots pour encourager nos lecteurs à acquérir «Daylight Beauty» et aller vous voir en concert...
Vincent: Si vous voulez voyager, écouter de la bonne musique avec de superbes mélodies, de belles lignes de chants, AmartiA est fait pour vous.
Sébastien: Pour l’album: à acquérir dès que vous avez une envie d’évasion. Pour les concerts: y accourir dès que vous aurez une possibilité d’évasion.
Quentin: «Daylight Beauty» est un album assez accessible, il ne s’enferme pas dans un genre metal, il fait la part belle aux mélodies et à la musicalité. Il est «prog, mais pas trop» car la durée des titres reste raisonnable pour le néophyte. Les fans de prog adoreront ses nuances, ses lignes de claviers et ses solos de guitare. Les métalleux y trouveront des riffs incisifs et les amateurs de pop/rock seront séduits par ses lignes de chant et sa rythmique. À conseiller à vos amis de tous bords donc! On sera ravis de vous voir quand nos autorités auront compris que les représentations culturelles sont à l’esprit ce que la nourriture est au corps.

19/03/2021 : Interview de Lewis

Lewis

Tibère (pour Prog censor) : Bonjour Lewis, peux-tu te présenter à notre lectorat?
Lewis : Bonjour à tous, merci pour vos questions. Il n'est pas évident de se présenter succinctement, mais, pour vous donner quelques éléments, je suis auteur-compositeur et interprète. J'ai eu plusieurs formations musicales entre Toulouse et le Canada, puis je me suis posé à Marseille avec les «Tense of Fools». Je suis aujourd'hui très heureux de vous présenter mon projet solo, l'album «Inside», plus personnel et intimiste, entre rock prog/psyché, garage et folk, à sortir chez Klonosphère.
– «Inside» est ton premier album sous ton nom. Merci de préciser ton cheminement pour arriver à ce projet?
– Avec plaisir! Avec mon groupe «Tense of fools», on compose en commun, c'est-à-dire que chacun amène quelque chose. Ça peut être une idée, une ambiance, une parole, un riff, et, par la suite, on essaie en groupe d'aborder quelque chose de commun et de liant pour privilégier le sens d'une vraie esthétique de groupe. C'est super intéressant! Ce processus prend par contre du temps et c'est là que «Inside», mon projet solo, vient faire sens: j'avais des trucs à sortir après une période de vie difficile et je ressentais le besoin fondamental de mettre ça en musique. J'ai donc proposé les morceaux au groupe et ils m'ont suivi, ils m'ont aidé dans ma démarche créatrice à pouvoir poser les choses dans un temps imparti. C'était donc une manière différente que de fonctionner en groupe. Bien qu'«Inside» soit majoritairement composé par moi, la liberté donnée aux musiciens qui m'accompagnent dans cet album a aussi permis à chacun d'exprimer aussi sa propre identité dans les morceaux!
– Quels sont les musiciens (en dehors de tes partenaires de Tense of Fools) qui ont participé à la réalisation de l’album?
– En dehors des Fools, il y a Sébastien Caviggia, l'ingénieur son qui a beaucoup travaillé sur cet album et a enregistré l'ensemble des batteries ainsi que d'autres parties instrumentales.
Au chant, on a Anaïs Clément au chœur sur «Time Money and Fear part I», «The End», et une partie lead sur «Cruel world». On a aussi Christopher Dubois au chœur sur «Time money and Fear part II».
Romain Redon est venu nous jouer de la flûte traversière sur l'introduction de l'album, sur «I just» et sur «Time Money and Fear (Part II)». Julien Pignol du trombone sur l'intro, sur «I just» et sur «King of the Falls». Loick Aymerick est venu jouer du violoncelle et faire des chœurs sur «Again».
Voilà pour les invités en dehors de Tense of Fools. Tous de belles personnalités et de belles personnalités musicales.
– J’imagine qu’en ces temps de covid il doit être compliqué de réaliser un album. Peux-tu expliquer les difficultés rencontrées?
– En fait, c'est peut-être paradoxal mais je n'ai pas vraiment rencontré de difficultés pour réaliser l'album, au contraire. La période du confinement et la période plus au ralenti qui s'est ensuivie m'ont permis d'aborder les choses avec beaucoup de calme. J'ai vraiment pu prendre mon temps en studio, prendre le temps d'explorer, et ai été davantage concentré qu'en période «normale». Donc pour enregistrer pas de difficultés. Évidemment, là où ça va se compliquer c'est de sortir le disque durant cette période et de pouvoir tourner ensuite...
– On trouve, sur «Inside», des sources d’inspiration très différentes. Quelles sont tes influences majeures?
– À la base, j’ai une sensibilité personnelle assez orientée vers le classic rock! Petit à petit, je me suis ouvert au prog rock et au psyché, mais j’ai toujours aimé mélanger et m'intéresser à tous les genres. Le garage, le hard, le folk, le post-rock ou même le jazz m’intéressent aussi. J’aime explorer, mélanger les sonorités actuelles à des textures plus anciennes et ça donne parfois un résultat inattendu et singulier où tous ces styles se complètent. Je fonctionne beaucoup à l’improvisation, donc je ne sais jamais à l’avance vers quelle case cela va m’emmener. En fait, pour revenir à l'exemple des couleurs, il existerait peut-être pour moi certaines couleurs primaires musicales, celles-ci représentant la base de mes influences, elles me sont personnelles et, en les mélangeant, il n'est pas impossible que des nuances ou des couleurs secondaires se créent, ouvrant sur un espace plus large! Si, en mélangeant des couleurs, on en obtient de nouvelles, alors je dirais que je suis un fan de mélange, toutes disciplines confondues.
– Quand la crise sanitaire le permettra, envisages-tu de donner des concerts?
– Je n'attends que ça, je trépigne. C'est vraiment important pour moi de pouvoir partager et présenter ce projet au public.
– Comment vois-tu ton avenir musical? Y aura-t-il une suite à cet album? Exploreras-tu d’autres pistes que celles (déjà nombreuses!) abordées?
– Pour la prochaine étape, on va sortir un album avec les Tense of Fools courant octobre prochain. Je pense que ce sera une belle surprise! Pour l'instant, j'explore doucement les pistes d'un deuxième album. Je n'ai pas envie de travailler avec la contrainte temporelle, je me laisse libre et je sais qu'un jour ce sera le bon moment pour poser les idées et passer à la phase d'enregistrement!
– Avant de nous quitter, peux-tu, en quelques mots, inciter nos lecteurs à faire l’acquisition de ton album?
– J'ai tenté de partager mon expérience en musique. Je remercie tous ceux qui de près ou de loin m'ont accompagné dans la réalisation de cet album. Il plaira à certains, en laissera d'autres indifférents et déplaira aussi. Une chose est sûre, c'est qu'il a été fait avec sincérité. Alors, si vous aimez les questions existentielles, les mélanges et la folie, achetez «Inside».
– Merci d’avoir consacré ce temps pour répondre à nos questions!
– Merci à vous pour vos questions. J'espère avoir pu susciter la curiosité et l'intérêt de vos lecteurs envers mon projet.

13/03/2021 - Interview de Jean-Paul PRAT (MASAL) pour Prog Récif (12 mars 2021)

Jean-Paul PRAT (MASAL)

1) Bonjour, Jean-Paul… Peux-tu nous retracer en quelques phrases, la carrière de Masal ?
Masal est né en 1973. Son histoire est un peu une “Série“ en plusieurs saisons :73-76, un groupe en vie communautaire (quintette) qui travaille avec acharnement et donne quelques concerts. 81-86 avec une grande formation (jusqu'à 14 musiciens) qui enregistre un super album et finalement se trouve à sept musiciens. Là aussi beaucoup de travail et un groupe très “compact“. Puis une très longue période de silence. 2009-2014, résurrection avec de nouveau un quintette. Quelques rares concerts et enregistrement de 2 albums (Galgal et Viens des 4 vents) A partir de 2014 jusqu'à maintenant, création du projet “Octogone“ avec des concerts piano solo et en duo avec Vincent Brizoux (sax) Enregistrement de “Paysages du Ciel » en 2017 avec un line-up conséquent (15 musiciens + ensemble de cordes et chef d'orchestre ; en tout 49 personnes)
2) Quels souvenirs gardes-tu des belles années 70 où tu as partagé la scène avec des pointures comme Gong, Magma ou Soft Machine ?
Souvenir d'une période où tout semblait possible. Nous avions tout laissé pour nous consacrer à la musique sans nous soucier de savoir si cela pouvait avoir un avenir. L'émergence de ces groupes dont tu parles et de bien d'autres laissaient à penser qu'une ère nouvelle se dessinait. Malheureusement ça n'a pas duré très longtemps !
3) Le public prog et plus particulièrement, zeuhl, garde un souvenir ému du premier opus en 1982, ‘Jean-Paul Prat Masal’. Parle-nous de ce premier disque…
Un souvenir ému pour moi aussi. Enfin la possibilité de concrétiser le travail d'une dizaine d'années dans un album. 1 mois de studio dans des conditions de rêve avec un groupe de 14 musiciens qui avait eu le temps de se rôder ensemble. J'avais composé ce morceau dans le milieu des seventies et il prenait là toute son envergure. Là aussi, tout était permis et nous nous sommes donnés à fond. Je rêverais de pouvoir encore enregistrer dans ces conditions pour que la musique que j'écris ait le temps de maturer avec d'autres musiciens.
4) Tu as un album en préparation. Peux-tu nous en dire plus ?
Si les conditions d'enregistrement ne sont pas identiques à celles évoquées précédemment (je parle au niveau du temps imparti), les moyens techniques actuels pallient pour une grande part le manque de temps pour travailler en amont de l'enregistrement. Tous les musiciens (11 en tout) présents sur “Ahora“ sont des pointures, certains bien connus des milieux prog ou jazz et c'est un bonheur de leur confier ce que j'écris. C'était déjà le cas sur “Paysages du Ciel“ mais avec “Ahora“ je reviens à quelque chose de plus “brut“, moins symphonique que le précédent. Il y a davantage de place pour l'improvisation. La présence du basson de Paul Hanson (Bela Fleck, Billy Cobham...) et la clarinette basse de Toine Thys apportent une couleur jamais entendue dans Masal. Je me suis aussi “lâché“ sur l'écriture du xylo (joué par Edouard Poliquin) qui donne parfois une couleur un peu “Zappesque“. Deux bassistes (Philippe Bussonnet et Daniel Roméo) qui se relaient et jouent parfois ensemble. Jérôme Van den Bril qui tient la guitare avec talent dans 4 titres, retrouvailles musicales avec Norbert Galo (qui a réalisé avec moi l'album “Masal“) sur 2 des 6 titres de l'album – sa femme Claire nous fait le plaisir d'une petite touche de harpe sur un morceau – mon complice Vincent Brizoux au sax bien sûr et la présence de plus en plus précise, énergique et fine de mon fils Jean à la batterie et la prise de son. Joie aussi de la participation d'Emmanuel mon fils cadet qui travaille à présent le son avec Jean au studio “Pieuvre“ à Bruxelles (créé par Jean) dans lequel nous avons enregistré l'ensemble.
Tout est désormais “in the box“, une heure de musique ! Reste l'énorme travail de peaufinage et de mixage.
5) Quel regard portes tu sur l’évolution d’une certaine musique en marge plus que jamais du système, je pense au zeuhl, au jazz-rock, au prog’ …
J'ai toujours été en marge, même de la musique en marge. J'entends beaucoup de choses de qualité mais ma soif de découvrir des compositeurs vraiment originaux dans la substance même de leur création reste souvent non étanchée. Peut-être suis-je trop exigeant et tellement désireux de découvrir des musiques qui soient de la véritable architecture en mouvement. Beaucoup de climats souvent intéressants ou agréables, des atmosphères par milliers, de nombreux instrumentistes talentueux, mais – à mon sens – peu de musique réellement composée et faisant exploser les cases qui restent des cases même si elles prétendent être hors des cases. C'est – la tête dans le piano – ce que j'essaie de faire, au risque de n'être reconnu par aucun “clan“. Je crois fermement que la musique française a quelque chose de nouveau à apporter.
6) Tu as une page Bandcamp où ta discographie peut-être acquise dans son intégralité. Internet est-il une bénédiction ou un cauchemar pour toi ?
Sans doute les deux. La facilité avec laquelle les plateformes numériques procurent toutes les sortes de musique à tout le monde d'une manière tellement abordable financièrement est en train (c'est déjà presque fait) de tuer le disque sous toutes ses formes. Tuer aussi les créateurs qui ne gagnaient déjà pas grand chose avec leur production et qui ne gagnent à peu près plus rien aujourd'hui. Voilà pour le cauchemar. Bandcamp permet gratuitement à des artistes de vendre directement leurs œuvres sur internet en leur laissant la plus grosse part du revenu des ventes. La page de Masal est toute nouvelle et je n'ai pas de recul mais cela peut effectivement ressembler à une bénédiction. Reste à apprendre à se servir de l'outil et à compter sur le désir des amateurs de musique de soutenir les artistes. Car on pourrait se demander pourquoi acheter de la musique que l'on peut écouter gratuitement chaque fois qu'on le désire ! Et puis tout le temps que l'artiste doit passer à essayer de faire connaître ce qu'il crée est à déduire de son temps de vrai travail artistique. Et internet est terriblement chronophage.
Un grand merci à Jean-Paul Prat d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.
Interview réalisée le 12 mars 2021/Bruno Versmisse

12/02/2021 - Merci à PROG RECIF et Bruno Versmisse pour cette interview.

Interview de Denis Petit

J’ai demandé à Denis Petit, fondateur de Prog-résiste (le zine belge) et de Prog censor (la page Facebook) – donc, selon l’expression consacrée, qu’on ne présente plus – de me donner du grain à moudre pour Prog Récif. Il a accepté de répondre à mes questions…

1) Comment t’est venue cette passion pour le rock progressif?
Le rock progressif m’a toujours accompagné, et ce depuis mon enfance. J’avais des frères plus âgés et l’un d’eux était musicien. J’ai donc été bercé très tôt au son du rock des années 70. Je me rappelle que nous écoutions «Grand Hotel» de Procol Harum sur un vieux pick-up valise Philips dans le salon familial. Je devais avoir une dizaine d’années. J’ai acheté mon premier album rock en 1977, l’«Animals» de Pink Floyd. J’avais donc 13 ans… et je n’ai pas aimé (rire), mais comme je n’avais que lui, je l’ai écouté et écouté encore. Il s’agit aujourd’hui d’un de mes disques préférés…

2) Tu es à l’origine du seul fanzine belge qui parle de rock prog’, Prog-résiste. Peux-tu nous parler de sa création et de ton départ?
Il faut sans doute remonter au début des années 90 pour comprendre le cheminement de sa création.
En découvrant une chronique d’un nouvel album de rock progressif dans un magazine musical généraliste, j’entrepris la longue quête d’essayer de le dénicher. Après moult efforts, je suis tombé sur «Music Emporium», le magasin namurois de Philippe Collignon, qui regorgeait de CD et de vinyles de musiques des seventies et qui proposait, à ma grande surprise, des bacs complets dédiées aux nouveaux courants du rock progressif.
Après quelques années, quelques rencontres, et l’amitié que nous nourrissions désormais Philippe et moi, j’ai envisagé l’idée de créer un petit fascicule pour aider les clients du magasin à s’y retrouver dans les nouvelles productions qui ne cessaient d’inonder les bacs.
J’ai donc proposé l’idée de créer ce petit fanzine à un autre client du magasin, Benoît Delvaux (dit «le Martien»). Le mec a très vite été intéressé par l’idée et a accepté d’écrire des chroniques pour ce futur magazine. J’ai ensuite parlé de mon idée à quelques amis et nous avons commencé l’aventure.
C’était très artisanal au début. J’avais la chance d’être graphiste et de pouvoir disposer d’un peu de matos. À l’époque, pas d’Internet, pas de clé USB. On fonctionnait en s’envoyant des disquettes par la Poste.
Nous avons, je pense, tiré le premier numéro à 40 exemplaires. Mais ça c’était vraiment le tout début.
À force d’abnégation, nous nous sommes construits, consolidés. Nous avons très vite compris qu’il fallait sortir du Namurois et tenter de nous étendre à la Belgique et à la France. Nous avons dès lors envoyé nos magazines à tous les labels de rock progressif que nous connaissions et avons distribué quelques exemplaires chez les disquaires du pays.
Petit à petit, malgré nos lacunes, nous avons commencé à construire une petite communauté de fidèles, de gens qui nous encourageaient, qui nous soutenaient, et les labels de prog se sont intéressés à nous.
Avec le temps, les moyens techniques se sont améliorés. Nous étions un peu poussés par les abonnements qui nous contraignaient à passer à la vitesse supérieure. Jusqu’au numéro 7 nous étions publiés en photocopies, mais, dès le numéro suivant, nous avons imprimé nos pages intérieures via une imprimante laser. Plus tard, nous sommes passés à l’impression numérique pour tout le magazine. La qualité était exceptionnelle par rapport à ce que nous sortions avant cela. C’était un premier grand pas.
Le magazine s’est enrichi de nouveaux chroniqueurs et nous avons ensuite connu une consécration en intégrant, à raison d’une heure, un dimanche sur deux, les Classiques de Radio 21. Une émission de radio carrément culte en Belgique, animée par Marc Ysaye (batteur de Machiavel), et que l’on peut également capter dans le Nord de la France. Cette épopée durera environ 18 mois. Grâce à cette émission, nous avons enregistré un boom au niveau des abonnements. Nous sommes alors passés à l’impression offset début 2000.
J’ai géré ce magazine durant 20 ans, jusqu’au numéro 82 en 2015.
Fatigué des querelles, du climat, des petites trahisons… j’ai alors préféré jeter l’éponge pour quitter tout ça...

3) Passons au présent. Tu es le créateur de la page Facebook, Prog censor. Là encore, passion, besoin, envie de toujours en parler de ce fameux prog’ rock? Peux-tu nous expliquer le démarrage du projet?
J’ai quitté Prog-résiste mais je continuais à donner un coup de main lors du festival du magazine organisé conjointement avec l’association AlterEgo. À cette époque, le festival s’organisait au Centre Culturel de Soignies, en Belgique.
Et puis AlterEgo décide de virer Prog-résiste. AlterEgo me demande alors de rejoindre l’organisation afin de les aider à mettre sur pied un nouveau festival.
Ce seront les «Intemporelles» avec lesquelles nous avons organisé un festival en avril 2018. Une belle affiche avec Yolk, Aria Primitiva, The Atom Heart Mother Project (l’album du Floyd avec un orchestre rock et un petit orchestre symphonique), puis en tête d’affiche Machiavel, qui, à cette époque, revisitait ses trois premiers albums.
L’année suivante, nous avons voulu sortir du rock progressif et nous avons tenté l’aventure du jazz. Tout était organisé mais, vu le peu de préventes, nous avons tout annulé.
C’est alors que je me suis dit que si nous ne réagissions pas immédiatement, l’aventure serait terminée.
Ma réflexion était la suivante: il faut faire ce que l’on sait faire dans le domaine qui est le nôtre. Donc revenir au rock progressif. Seulement, comme AlterEgo avait viré Prog-résiste, il nous manquait un soutien médiatique important de l’underground progressif. C’est ainsi que j’ai eu l’idée de créer quelque chose, un média dédié au rock progressif. À mon très grand étonnement, j’ai constaté qu’il n’existait absolument aucune page Facebook dédiée aux chroniques d’albums de rock progressif. Tout ce qui existait c’était des groupes de discussions (comme le tien) et des pages qui n’étaient que des vitrines de sites Internet. J’ai donc décidé de bâtir Prog censor afin de constituer le plus rapidement possible une nouvelle communauté, qui plus tard servirait, peut-être, à promouvoir un éventuel festival.

4) Comment as-tu «recruté» tes collaborateurs?
Ça a été très rapide. J’ai contacté des potes, des anciens collaborateurs, des connaissances Facebook, et, en trois semaines, c’était réglé, j’avais mon équipe. Dès mai 2019, nous avons publié notre première chronique, notre devise étant: «Une chronique par jour».

5) Envisages-tu, un jour, de créer un site web sur le sujet ou penses-tu qu’il y en a déjà trop?
Nous avons déjà créé un site web qui est, en quelque sorte, la bibliothèque de ce qui est publié sur notre page Facebook.

6) Perso, as-tu des goûts musicaux devenus plus pointus avec le temps?
Après mon départ de Prog-résiste, j’en ai profité pour approfondir très sérieusement l’univers du jazz. Mais, depuis la création de Prog censor, je n’ai plus trop de temps à consacrer à cette musique.
Au sujet du rock progressif, j’ai beaucoup de mal avec des groupes comme Transatlantic. Par contre, je suis toujours attentif aux formations qui arrivent à réinventer les seventies. J’aime aussi suivre les groupes plus novateurs; à cet égard, j’aime beaucoup «The All Is One», le dernier Motorpsycho. J’écoute de tout, sans appréhension, beaucoup de prog à cause de Prog censor, mais avec des oreilles ouvertes… Oui, je sens que tu souhaites connaître mon avis sur le dernier Steven Wilson… (rires). Très honnêtement, cet album m’indiffère. Dans le style, c’est bien. Il ne m’indispose pas, mais – comment dire? – quand j’ai envie de remuer, j’écoute de la trip-hop, du jazz funk, de l’électro des années 90. Je n’ai pas attendu Wilson pour m’autoriser à bouger les orteils.

7) Ton disque préféré ou alors, allez, tes 5 préférés? Et ton groupe belge préféré c’est lequel?
Je suis incapable de répondre à cette question. Les goûts sont tributaires des souvenirs, des parfums laissés à travers les âges. Je ne pourrais donc citer que les classiques des seventies, et même peut-être pas mal de trucs qui n’ont rien à voir avec le prog. Par contre, mon groupe belge préféré restera à tout jamais le Machiavel des seventies, que j’ai encore davantage écouté que Genesis, c’est dire…

8) Tu touches un maximum de gens sans investir d’argent (comme plein d’autres), Facebook est-il le présent et l’avenir du fanzinat?
Personne ne peut prévoir l’avenir, encore moins le planifier. Qui aurait pu imaginer que le vinyle allait revenir en force, et durablement? Donc, penser que le tout écran, le tout virtuel, le tout instantané va naturellement balayer les magazines papiers… très franchement, je ne crois pas. Du reste, les gens ne vont pas vraiment sur Internet, et sur les réseaux sociaux en particulier, pour s’informer. Ils y sont davantage pour y lire ce qu’ils connaissent déjà par cœur et donner leur point de vue éclairé. Donc le pari de Prog censor va en quelque sorte à contresens de cette logique. Mais ça marche pas mal. La nature a horreur du vide, nous avons occupé cette place vacante.
Cela dit, l’argent est également une arme importante sur Facebook. Investir un peu d’argent permet de glaner pas mal de nouveaux abonnements. Je l’ai fait un peu au début, mais plus depuis longtemps. Si un jour un festival est à nouveau envisagé, il est permis de penser que nous investirons à nouveau.

9) Comment envisages-tu l’avenir de Prog censor? Rester sur cette formule ou envisager des changements dans un futur plus ou moins proche (création d’une chaîne YouTube, par exemple)?
Ne rien changer à ce qui marche et qui a fait ses preuves. Mais continuer à s’adapter à ce réseau qui change les choses suivant sa propre stratégie. Exemple: nous avons organisé des sondages, les fameux «Tournois des Gladiators», qui marchaient du tonnerre. Aujourd’hui, ce genre de sondage est devenu impossible car Facebook a retiré cette fonctionnalité particulière que nous utilisions.
Donc, d’abord maintenir le cap et s’autoriser à mettre en chantier quelques idées. Nous avons par ailleurs créé une chaîne YouTube car nous voulions réaliser des interviews filmées. C’était une idée en chantier mais que nous avons dû interrompre à cause du Covid.
J’ai encore d’autres idées, des trucs un peu fous, mais bon, il faut du temps, des gens, de la passion, de l’organisation et la volonté d’aboutir…
Merci pour cette interview et merci aux lecteurs de Prog Récif.
Rejoignez-nous sur notre page Prog censor! Ce sont vos likes, vos abonnements qui donnent du sens au travail titanesque que consentent à fournir les personnes bossant bénévolement pour vous informer.
À bientôt.

Denis Petit pour Prog censor

https://www.facebook.com/progcensor

10/07/2020 : Interview de Thierry Sintoni du groupe Rise And Fall Of A Decade

Rise And Fall Of A Decade - black session et back catalogue

Rise And Fall Of A Decade : black session et back catalogue
Le confinement a été l’occasion de fouiller dans ses collections de disques et de se remettre dans l’oreille quelques morceaux rattachés à des souvenirs, à des époques bien précises. C’est ainsi que, à la lettre «R», le regard s’est arrêté sur un EP, «Wings of Desire» de Rise And Fall Of A Decade. L’occasion de s’offrir un petit flash-back éthéré et de découvrir que hasard et actu font bon ménage.
Dans le numéro 32 des Inrockuptibles (novembre/décembre 1991), les sorties du moment s’affichent, comme toujours à cette époque, en dernière page. Y est répertorié «Wings» de Ride And Fall Of A Decade. Il côtoie, dans cette liste, «New Grass» de Talk Talk, «Stunning…» de Stereolab, «Days In The Trees» de No-Man ou «Sploush» d’Ozric Tentacles.
Sur cet EP, cinq titres s’alignent, dont une reprise de «La Ballade de Melody Nelson» de Serge Gainsbourg. Au fil des plages, le groupe français s’offre comme un beau prolongement hexagonal aux productions aériennes de 4AD, lorgnant même vers l’esthétique de celles-ci. «Wings» est en soi une belle petite réussite de shoegaze vaporeux. En réécoutant le CD, on s’est posé l’habituelle question: «Mais que sont-ils devenus?» Avec, au bout du compte, une drôle de surprise: durant le confinement, une bonne partie du back catalogue de RAFOAD a été mis à disposition sur Bandcamp. L’occasion de revenir sur ce disque particulier avec Thierry Sintoni, membre-fondateur du groupe.
• Avant ce single, Rise And Fall Of A Decade avait déjà un album à son actif?
Le premier album est sorti en décembre 1990. Il portait le nom du groupe et avait été repéré par Bernard Lenoir qui nous avait invités pour en parler dans son émission "les Inrockuptibles". Le courant était bien passé et il nous avait proposé de revenir pour présenter le prochain album. Entre-temps, nous avions enregistré les albums de Speaking Silence et de Planète Zen, puis les premiers titres de notre album «Noisy but Empty».
• Le EP a donc été enregistré dans le cadre d'une black session de Bernard Lenoir?
Notre deuxième album était en cours d’élaboration et nous réfléchissions à la façon de nous produire sur scène quand Bernard Lenoir nous a proposé une black session live. Comme nous n’étions pas prêts, nous lui avons proposé cinq titres inédits, enregistrés en studio spécialement pour son émission. En mai 91, l’émission a eu lieu sous la forme d’une black session.
• Il a été enregistré avant ou après «Noisy but Empty»?
Il a été enregistré en même temps que «Noisy but Empty» qui est sorti un an plus tard.
• Quels sont les souvenirs qui vous reviennent en mémoire à l'évocation de ce disque?
Nous n’étions pas professionnels, nous travaillions le soir et le week-end, à notre rythme. Nous mesurions la chance que nous avions d’avoir une aussi belle exposition, nous étions très enthousiastes. Nous avions alors imaginé la reprise de «la Ballade de Melody Nelson», des versions réorchestrées de nos morceaux, sans nous poser beaucoup de questions.
• Comment le considérez-vous avec le recul?
C’est vraiment le «Rise And Fall Of A Decade» tel que nous l’avions imaginé au tout début. Musique à la fois rock et classique, musique de film, ambient, ce que nous aimions écouter à cette époque. À part «Guns against Stones» qui aurait mérité un peu plus de travail au mixage, Sandy et moi avons beaucoup de plaisir à le réécouter.
• Je vois que, dans la "réédition Bandcamp", deux morceaux de cet EP sont absents?
Oui, c’est un choix (je ne sais pas trop quoi répondre).
• Qu'est-ce qui vous a convaincus de proposer tout votre back catalogue sur Bandcamp?
Le fait d’avoir remastérisé la plupart des morceaux de «Rise and Fall Of A Decade» nous a incités à les proposer sur plusieurs plateformes digitales. Les personnes de notre génération ne sont pas toutes familiarisées avec le streaming sur des plateformes dédiées; Bandcamp semble être une bonne alternative.
• Aujourd'hui, quels sont vos projets?
Il nous a fallu 10 ans, à Sandy et moi, pour retrouver l’envie de former un duo. Notre nouveau groupe s’appelle «Girls Like You». Un clin d’œil au dernier morceau du dernier album de Rise And Fall qui s’intitulait «A Girl Like You». Actuellement nous sommes en studio pour mixer les derniers morceaux de notre deuxième album.
Thierry Dupiereux

https://riseandfallofadecade.bandcamp.com/

18/05/2020 : Interview rapidus de Philippe Thirionet de Music in Belgium

Interview rapidus de Philippe Thirionet de Music in Belgium

Music in Belgium, au travers des mots de Philippe Thirionet, relus et complétés par plusieurs de ses collègues, nous retrace l’origine et l’évolution sur la toile d’un webzine qui s’intéresse, depuis plus de quinze ans, «à tout ce qui concerne la musique en Belgique».

Prog censor : Comment le projet Music in Belgium s’est-il construit?

Music in Belgium : La paternité de notre projet revient à Jean-Pierre Lhoir, informaticien et grand amateur de musique, qui a décidé un beau jour d’unir ses deux passions en mettant ses connaissances en programmation au service de la musique à travers un site internet: www.musicinbelgium.net.
Il s’est entouré de bénévoles passionnés et a fait vivre et prospérer le site pendant plusieurs années. Lorsqu’il a dû renoncer à poursuivre son activité pour raisons de santé, le reste de l’équipe a pris la relève. Et, très rapidement, la nouvelle équipe s’est trouvée confrontée au défi de devoir faire évoluer le site, l’ancienne architecture étant devenue incompatible avec les standards techniques actuels. C’est ainsi que le site 2.0 a vu le jour fin 2018, début 2019. Music In Belgium a donc fait peau neuve, tout en conservant l’esprit éditorial original et la passion pour la musique.

Pc : Qu’est-ce qui pousse des gens (sensés?) à créer et faire vivre un webzine?

MiB : Excellente question. Les membres de l’équipe sont des passionnés et donc pas des personnes sensées. Tous s’investissent sans compter et consacrent une bonne partie de leurs temps libres à alimenter l’agenda, chroniquer des albums, faire des interviews, chroniquer des concerts, alimenter nos galeries photos… La passion pour la musique est notre dénominateur commun et le carburant qui nous fait avancer.

Pc : La cible de MiB est assez large. En fonction de quoi sont choisis les sujets d’articles ou de chroniques? Plus globalement, quelle est la ligne éditoriale?

MiB : Nous nous intéressons globalement à tout ce qui concerne la musique en Belgique. Notre ligne éditoriale est d’éviter le «commercial» et de privilégier l’«artistique», même si la frontière n’est pas toujours très claire entre les deux. L’autre élément déterminant, ce sont les goûts musicaux et les connaissances des rédacteurs. Nous partons du principe qu’il faut savoir de quoi on parle. Nous ne parlons donc pas de hip-hop ou d’électro, par exemple, faute d’avoir un spécialiste maison dans ce domaine, ce qui n’empêche pas un chroniqueur de malgré tout explorer un de ces styles lors d’un festival. Ceci dit, notre scope a effectivement tendance à s’élargir.

Pc : Écrire et publier, c’est peut-être l’essentiel, mais il faut aussi être lu. Comment se faire connaître et se différencier?

MiB : Music In Belgium existe depuis une bonne quinzaine d’années et jouit donc d’une certaine notoriété. Nous nous efforçons aussi de mettre en valeur les artistes, organisateurs, salles et festivals qui relaient du coup nos publications. Nous avons aussi une page Facebook (https://www.facebook.com/musicinbelgium.net/) très active grâce à notre collègue Philippe Thirionet. Notre différence se situe aussi dans le ton parfois pince-sans-rire, parfois décapant et dans le style de nos auteurs comme Michel Serry, François Becquart et Olivier Wouters qui ont une vraie plume.

Pc : Quel est le lectorat de MiB et comment évolue-t-il?

MiB : En dents de scie. Depuis le passage au nouveau site, nous avons des outils statistiques beaucoup plus précis, mais aussi beaucoup plus restrictifs, qui permettent de ne pas tenir compte des visites par des moteurs de recherche ou autres robots, qui ne correspondent pas à de vrais lecteurs. Les problèmes techniques rencontrés avec notre hébergeur fin 2018 et début 2019 nous ont fait perdre des lecteurs, mais la tendance est à la hausse, lente mais constante.

Pc : En quoi le webzine se démarque-t-il des autres sites ou pages consacrées aux musiques sur lesquelles il se concentre?

MiB : Peut-être le fait que nous traitions de préférence les albums provenant de plus petits labels, de labels indépendants et même de tous ceux autoproduits par les artistes.

Pc : Le ton des chroniques semble privilégier la spontanéité: rapide, émotion à l’avant-plan, on ne tourne pas autour du pot. C’est le but?

MiB : Notre équipe est constituée de passionnés, donc on écrit avec passion selon ce que l’on ressent… avec souvent de la spontanéité. On vit la musique et on retranscrit nos émotions personnelles par rapport à ce que l’on vient d’écouter. Rapide aussi par respect pour les artistes et/ou groupes, en limitant le délai entre la publication et la sortie officielle de l’album ou la date du concert… Enfin, nous essayons d’être les plus objectifs possible, y compris lorsqu’il y a des choses à revoir comme le mixage-son, par exemple…

Pc : En dehors des interviews, MiB se concentre sur des interventions plutôt brèves (news, chroniques, reviews de concerts…). Jamais eu envie de développements qui prennent le temps d’approfondir?

MiB : Si, cela arrive parfois. Notre collègue Michel Serry a par exemple consacré un très long article, presque encyclopédique, à l’histoire du groupe Loudness. Mais ce type d’article prend beaucoup de temps. Sachant que notre équipe se compose uniquement de bénévoles, cela limite les possibilités d’écrire ce genre d’articles. Mais la porte est ouverte à toutes les contributions, même extérieures (moyennent l’approbation de notre comité de rédaction). Nous avons aussi une section «Albums de légende», principalement alimentée par François Becquart, qui évoque quelques-uns des grands albums rock des années 70 qui ont eu une influence importante, ou qui sont cultes dans des milieux plus restreints.

Pc : Le Dynatop3 est un drôle de rejeton du hit-parade. Tu nous expliques?

MiB : Il s’agit d’un classement reprenant les 30 albums les plus suivis. Le classement est fonction de la note attribuée par le chroniqueur, des notes attribuées par les lecteurs inscrits et du nombre de lectures de la chronique.

Pc : Les galeries de photos constituent une autre particularité de MiB. À quel point sont-elles consultées? Quelles sont les réactions des artistes?

MiB : Les photos sont une manière pratique et généralement très appréciée d’illustrer les articles, surtout les comptes rendus de concerts et de festivals. Notre site a un volet photos accessible à l’adresse https://www.musicinbelgium.net/galerie/. Nous y stockons toute la mémoire de Music In Belgium: plus de 500 artistes répertoriés, plus de 9000 photos. Chaque photo est pourvue de «tags» (étiquettes) permettant de l’associer à un artiste, une salle, un photographe, etc. Quant aux artistes, ils réagissent sur notre site plutôt aux comptes rendus de concerts (illustrés de photos) et aux chroniques d’album. En revanche, notre photographe Hugues Timmermans reçoit beaucoup de réactions positives d’artistes sur son site https://hti66.piwigo.com et sur sa page Facebook de photographe (https://www.facebook.com/htmetalpix/) et sa page Facebook personnelle. Il suffit pour s’en convaincre de voir les artistes qui utilisent ses photos sur leurs réseaux sociaux…

Pc : Quel est le retour des lecteurs sur les différentes rubriques du webzine?

MiB : Ce retour, à l’instar de celui des artistes et/ou groupes, se quantifie par le biais de notre page Facebook. C’est là que l’on retrouve les réactions avec des indicateurs de suivis, les partages sur les profils de ces derniers. Cette page est véritablement active depuis le passage vers le nouveau site à la suite des soucis rencontrés avec l’ancien hébergeur. Par ailleurs, on transfère désormais systématiquement nos articles/chroniques accompagnés de liens et de vidéos. Après, c’est le partage qui fait le reste et nous fait connaître ou reconnaître par les artistes.

Pc : Comment gérez-vous les relations avec les labels, les distributeurs et les groupes?

MiB : Ce fut le travail de base à l’époque de notre ancien rédacteur en chef Jean-Pierre Lhoir. Puis, chacun a continué à garder des contacts avec les labels qui correspondaient le mieux à ses goûts musicaux. Parmi ceux-ci, nombre d’entre eux nous envoient depuis des années toutes leurs sorties (maintenant souvent via des pistes MP3, même si on préfère le support physique). Mais les artistes également font eux-mêmes la démarche de nous envoyer un support.

Pc : Entre un support papier et un support Internet, il y a d’évidentes différences de forme. Et sur le fond?

MiB : Nous n’avons jamais existé sous forme papier à cause des coûts trop élevés.

Pc : Bien sûr, l’investissement financier n’est pas le même que pour un magazine papier, mais quand même, comment se débrouille-t-on en l’absence de revenus pour couvrir les frais (hébergement et entretien du site…)?

MiB : Nous partageons les frais entre les membres. Tout hobby a un coût. Nous participons donc tous aux frais pour faire vivre notre site.

Pc : Quelle relation vise-t-on chez MiB entre le site et les réseaux sociaux?

MiB : La page Facebook nous permet plus de visibilité et puis, les groupes passent tous par ce type de contact.

Pc : Comment se répartit la fréquentation entre le site et les réseaux sociaux?

MiB : Il faudrait regarder de plus près les audiences et suivis et puis, il est difficile de comparer un clic d’intérêt qui dure quelques secondes, le temps de regarder une vidéo, et le lecteur qui, sur le site, prend le temps de lire tout un article!

Pc : Prog censor essaie de dépasser une certaine logique de «concurrence» constatée sur le net en matière de musiques progressives. Nous privilégions l’ouverture, de là, par exemple, cette interview. Comment MiB perçoit-il cette «cohabitation»?

MiB : Avec enthousiasme. Nous sommes demandeurs de partenariats en bonne intelligence, considérant que chaque acteur a ses spécificités et qu’il faut jouer la carte de la complémentarité.

Pc : Sachant que MiB s’intéresse à des musiques autres que progressives et sans s’enfermer dans des «formatages stylistique», quel est ton point de vue sur l’évolution historique des musiques progressives et sur leur avenir?

MiB : On trouve aujourd’hui plusieurs jeunes écoles comme en Allemagne ou en Pologne, des gens qui ont intégré les concepts de base des anciens, pour les retravailler avec des sons plus modernes. Je pense aussi que le progressif touche aujourd’hui de nombreux sous-courants comme le post-rock ou le post-métal; le progressif d’aujourd’hui est très vaste et très actif malgré tout ce l’on peut dire. Finalement c’est un courant qui reste ouvert à toutes les possibilités comme le fait d’y intégrer du classique ou néo-classique, du symphonique ou de l’atmosphérique, voire de l’ambient… C’est sans limite et on découvre tout le temps de belles choses!

Pc : Quelle est la vision d’avenir projetée pour le webzine ? Quels sont les projets éventuels en chantier?

MiB : D’un point de vue informatique, on continue avec l’aide de notre informaticien à peaufiner le fonctionnement du site. Pour le reste, de nouvelles rubriques existent actuellement à l’état d’ébauche et n’attendent que l’on y consacre un minimum de temps pour être développées. Nous sommes aussi toujours à la recherche de nouveaux chroniqueurs, surtout pour les albums. Actuellement, on tient avec environ cinq chroniqueurs réguliers, qui ont tous beaucoup d’albums à commenter sur leur table de travail. Quelques bras supplémentaires ne seraient pas de trop. Si des candidats sont intéressés, ils peuvent nous contacter et nous proposer quelques chroniques que nous publierons si elles sont valables du point de vue de l’écriture et du contenu.

Pc : Au fait, d’où vient le nom «Music in Belgium»?

MiB : Tout simplement de l’idée que nous nous concentrons avant tout sur tout ce qui concerne la musique en Belgique, même si nous couvrons aussi de manière plus irrégulière des événements qui n’ont lieu qu’à l’étranger (Raismes Fest, 1000e concert du groupe Epica aux Pays-Bas, etc.)

Interview réalisée le 05/05/2020 par Auguste

11/05/2020 : Interview rapidus de Cyrille Delanlssays d'Amarok Magazine

Interview rapidus de Cyrille Delanlssays d'Amarok Magazine

Aujourd’hui, c’est avec Cyrille Delanlssays d’Amarok Magazine et AmarokProg que nous nous entretenons à propos de son webzine couvrant aussi bien le rock (principalement progressif), le cinéma, les séries…

Prog censor : En quelques lignes, quelle a été la genèse du webzine? Il me semble me souvenir que AmarokProg existait avant Amarok Magazine, est-ce exact et comment est venue l’idée d’étendre la sphère initiale?

Cyrille Delanlssays : Il faut revenir en 2003. À cette époque, je planchais sur pas mal de projets qui ne se concrétisaient pas et, parallèlement, je voulais apprendre à faire un site de A à Z, de sa conception à sa publication. Il ne fallait pas quelque chose d’irréaliste non plus. Faire un site sur le cinéma était un premier choix mais l’offre était déjà importante ou trop compliquée pour m’y atteler seul. J’ai donc choisi la musique et puisque le «rock progressif» était une de mes musiques favorites - mon album de chevet reste Amarok de Mike Oldfield - je me suis lancé dans l’aventure sans trop savoir jusqu’où cela me conduirait. C’était plus un défi qu’autre chose.
AmarokProg est ainsi né avec la volonté de recenser un maximum de groupes du genre afin d’avoir une solide base de données sur laquelle les amateurs pouvaient donner leur avis et discuter via un forum dédié. Le site se partageait en deux parties: d’une part cette base de données, de l’autre les articles, interviews ou dossiers. Tout ce travail fut extrêmement chronophage entre les chroniques, les interviews, les contacts avec les labels, les artistes, le forum, etc.
Il m’a fallu du temps pour ouvrir le site à d’autres genres (folk, rock, etc.) avant de sauter le pas et de lancer un vrai Webzine car le maintien d’une telle base de données était devenu ingérable. C’était également l’occasion de revenir au concept de base et de permettre au cinéma, notamment, de faire son apparition.

Pc : Merci d’expliquer ce qui vous a poussé à créer ce webzine.

CD : Pour Amarok Magazine, ma première idée était de me concentrer sur les articles et ouvrir la possibilité à d’autres de collaborer régulièrement à l’activité éditoriale. Pas simple: cela faisait plus de 10 ans que je fonctionnais absolument seul sur AmaroProg et cela avait créé des habitudes. Mais je n’avais pas le choix non plus si je souhaitais pouvoir traiter d’autres sujets et me laisser plus de temps pour le faire.

Pc : Comment fonctionnent ces webzines, nombre de chroniqueurs? Qui se charge de la maintenance des sites?

CD : Comme je l’ai dit, AmarokProg vivote et laisse sa base de données active, rien de plus.
Par contre, sur Amarok Magazine nous sommes actuellement 4 chroniqueurs réguliers avec les deux Stéphane et Daniel. Pour la maintenance et la mise en ligne, je m’en charge de façon totalement despotique et autoritaire mais sans aucune sanction corporelle (rires). Le site reste toujours ouvert à des propositions de collaborations bien entendu. Si le comité éditorial s’élargit encore, le fonctionnement et l’organisation évolueront de concert.

Pc : Quelles matières traitez-vous? Il y a des dossiers, des interviews… Le volet cinéma sur le site magazine est bien développé. Qui s’en charge?

CD : La matière première reste la musique et notamment l’univers prog. C’est l’ADN du webzine et ce qui reste statistiquement le plus consulté. Mais le site traite d’autres genres évidemment, au gré des sorties et des coups de cœur. Il n’y a pas de restriction avec, au menu, des chroniques, des interviews, des dossiers, des live reports, des articles de fond. À côté, il y a le cinéma, les séries, DVD, livres et je pourrais ajouter d’autres choses si les propositions étaient là.

Pc : Un webzine nécessite un investissement financier (hébergement, maintenance…). Comment traitez-vous cet aspect de la gestion, vu que vous ne tirez pas de revenu de vos activités?

CD : Très simplement. L’hébergement et nom de domaine ne coûtent pas grand-chose à l’année et, pour le moment, je prends en charge le fonctionnement. Par ailleurs, le site ne rapportant rien, la contribution des rédacteurs reste bénévole.

Pc : Quelles sont les grandes étapes de la vie des webzines? Quelle en a été l’évolution au gré du temps?

CD : Les grandes étapes techniques:
Fin 2003 : lancement de AmarokProg
2005 : V2
2010 : large ouverture à d’autres genres et le forum devient indépendant
2014 : lancement de Amarok Magazine
Les grands moments:
Beaucoup de rencontres, des discussions passionnantes avec Steven Wilson, la chance d’avoir pu échanger avec Loreena McKennitt mais aussi, pêle-mêle, avec Marillion, Neal Morse, Anneke van Giersbergen, Bruce Soord, Andy Tillison, Roine Stolt, Steve Morse, Steve Hackett, Steve Lukather également et puis l’interview avec Eric Woolfson, juste avant sa disparition, et le moment, trop court, avec David Lynch… des concerts et le Hellfest… et tous les passionnés croisés au fil des années… de très bons souvenirs.

Pc : Sur la forme, la différence entre un magazine papier et une webzine est évidente, mais sur le fond… Qu’en pensez-vous?

CD : La différence est avant tout dans l’approche que l’on fait de chaque support. Il est évident que si l’on veut creuser un sujet ou une recherche sur un artiste ou un film, le support digital est le plus approprié, le plus rapide. De même pour avoir de l’actualité «chaude». Un site peut publier une chronique le jour de la sortie d’un album et même avant alors qu’une revue est soumise à ses impératifs de date de bouclage, d’impression, de diffusion. À côté, les grands dossiers, les longs développements se prêtent mieux au support papier. Peut-être est-ce le résultat de mon éducation ou de mes habitudes de vieux grigou (rires). Mais les techniques et les préconisations d’écriture pour un format papier ou numérique sont bien différentes et les formats numériques apparaissent moins conseillés aux très longs développements.

Pc : Les réseaux sociaux (Facebook, Twitter) sont-ils des vitrines et une accroche pour vos sites?

CD : Oui. Amarok Magazine est sur Facebook mais principalement pour relayer les nouveautés du site ou quelques actualités. Sur Twitter c’est un peu différent. Je relaye également mais je me permets, parfois, de twitter en mon nom propre sur d’autres sujets. Disons que Twitter n’est pas uniquement la vitrine du webzine. Il y a probablement des choses, des frontières, à faire évoluer de ce côté-là.

Pc : La fréquentation de vos sites (visites, consultation des chroniques) est-elle satisfaisante? Lequel des deux sites attire le plus de visiteurs? Quelques chiffres?

CD : Je ne sais pas vraiment où doit se situer le niveau de satisfaction de ces sites mais, de façon factuelle, AmarokProg avec sa base de données, drainait dans ses «grandes années d’activité» jusqu’à 2 millions de pages vues par an. Avec Amarok Magazine, nous sommes en deçà évidemment, d’autant que je ne suis pas forcément dans la promotion active de l’activité. En 2019, le site a fait un peu plus de 700 000 affichages et 200 000 visiteurs.

Pc : Il existe de nombreux webzines consacrés au rock progressif et aux musiques apparentées. Comment vous démarquez-vous?

CD : En 2003, il n’y en avait pas autant ! (Rires)
Quand AmarokProg a commencé, l’idée était d’associer une base de données à une proposition rédactionnelle. À l’époque il y avait l’un ou l’autre, rarement les deux.
Si Amarok Magazine se démarque, c’est avant tout parce qu’il a vocation à être un webzine ouvert à d’autres musiques que le rock progressif, mais aussi au cinéma, aux séries, etc. C’est avant tout un lieu d’expression pour ceux et celles qui le souhaitent.

Pc : Une ligne éditoriale est-elle souhaitable pour un webzine? Si oui, comment l’instaurer?

CD : Il n’y a pas de ligne éditoriale à proprement parler. Les rédacteurs ne sont pas censurés, la liberté de sujets et de ton (dans la limite du respect) est primordiale. La seule chose demandée est d’étayer son avis, ce qui est la moindre des choses.

Pc : Sur quelle base effectuez-vous le tri indispensable des disques, films, livres à chroniquer?

CD : Le site ne compte pas assez de rédacteurs pour chroniquer toutes les nouveautés. Du coup, on se concentre plutôt sur ce qui nous semble indispensable ou intéressant.
Comme pour la ligne éditoriale, les sujets sont libres. Nous ne sommes ni professionnels, ni rémunérés pour cela. C’est un loisir et je me vois mal imposer quoi que ce soit. Il faut avant tout que le rédacteur prenne plaisir à ce qu’il fait.
Après, impossible de passer à travers le nouveau Steven Wilson, Dream Theater ou Marillion. Ils constituent une part importante de l’audience mais il faut un équilibre. Leurs productions peuvent ne pas être les plus passionnantes mais elles permettront, par ricochet, de mieux mettre en avant des artistes moins connus. Pour le cinéma, par exemple, il y a une rubrique avec pas mal de grands films des années 20 et 30 mais aussi le dernier Star Wars, loin d’être emballant, mais sur lequel il y a des choses à dire. Pour autant, ce n’est pas une raison pour se taper le prochain Kev Adams ou le nouveau Patrick Bruel. Chacun ses limites (rires).

Pc : Un webzine est-il tributaire des promos qu’il reçoit des groupes, des labels?

CD : Bien sûr mais jusqu’à un certain point. Les chroniqueurs sont souvent des acheteurs compulsifs (rires). Personnellement, je reçois pas mal de choses, de plus en plus en format digital, moins coûteux pour les artistes et les labels. Difficile de leur en vouloir.
Pour le cinéma, malheureusement, je n’ai pas d’accessit et je dois me conformer aux sorties. Suivre l’actualité est quelque chose de compliqué du coup, ce qui explique pourquoi pas mal de films anciens (mais pas moins intéressants, loin de là) sont abordés...

Pc : Subissez-vous des pressions de la part des labels?

CD : Franchement non. J’ai bien eu une poignée de remarques de fans ou d’artistes eux-mêmes mais vraiment à la marge. Les labels sont réglos et relancent uniquement pour que la chronique soit publiée en respectant la chronologie des médias. Ce n’est pas ce que j’appelle une pression éditoriale. Après, Amarok Magazine n’a pas vocation à s’acharner sur tel ou tel artiste. Les rédacteurs n’ont pas de temps à perdre, même si c’est parfois tentant; la démolition étant l’exercice le plus simple de la critique.

Pc : Comment apprécier en toute objectivité un album (ou un film) à chroniquer en sachant que les labels et maisons d’édition risquent peut-être de ne plus vouloir collaborer si trop de chroniques ne sont pas suffisamment élogieuses à l’égard de leurs productions?

CD : Je ne crois pas que l’un de nous se pose la question. Si la critique est négative mais argumentée et respectueuse, il n’y a rien de répréhensible. Si un artiste ou un label est vexé, basta! Ils ne veulent plus nous envoyer les promos, libre à eux! Il y a tellement d’artistes, de disques, de films à mettre en avant que nous ne nous sentons absolument pas tributaires de leurs humeurs. Cela évite de devoir cirer les pompes de qui que ce soit et de garder le cap!

Pc : Si, par le passé, les productions, que ce soit discographique ou filmique, étaient encore assez rares, nous sommes aujourd’hui face à une véritable explosion des sorties. Quel est votre point de vue sur cette évolution?

CD : Le sujet n’est pas tant la rareté des productions que tout un écosystème qui a fondamentalement changé avec l’arrivée d’Internet et des nouvelles technologies. Je vais rester principalement sur la partie musicale: aujourd’hui on peut faire son album «à la maison», seul ou à plusieurs, sans jamais se rencontrer physiquement! Même chose pour la promo et la distribution. Avec le phénomène du téléchargement, la donne a été complètement refaçonnée. L’accès aux informations et aux sources s’est trouvé largement facilité. Cela a donné plus de visibilité à de nombreux artistes jusque-là inconnus ou incapables de se produire seuls. Les verrous ont sauté. C’est une bonne chose de ce point de vue. Évidemment, les plus chafouins diront que cela multiplie d’autant les productions médiocres. C’est quelque chose de mathématique mais, au final, personne ne force personne.
Mais je ne suis pas certain qu’il y ait vraiment beaucoup plus de projets de nos jours. Il y a encore quelques années, il fallait convaincre un label, un producteur, un distributeur, de financer un enregistrement en studio, etc. Beaucoup ne franchissaient même pas la sélection des maisons de disques qui recevaient énormément de démos. Il n’y a plus cette barrière; du coup ces démos parviennent aujourd’hui (tant bien que mal) sur la toile. Alors oui, dans le lot il y a beaucoup de choses oubliables ou anecdotiques, mais, s’il faut cent projets médiocres pour un nouvel artiste épatant qui n’aurait jamais pu convaincre un label de toutes façons, je prends.
Évidemment, du point de vue des artistes, la question ne sera pas vue de la même façon car l’impact financier est très fort.

Pc : Le public progressif ne semble pas beaucoup s’agrandir (contrairement au métal par exemple) alors que les groupes ne cessent de fleurir. Comment expliquer ce paradoxe?

CD : Le manque de promotion mainstream n’y est pas étranger. Le rock progressif a beau avoir connu un relatif regain d’intérêt soit par des groupes à succès qui s’en revendiquent plus ou moins (du bout des doigts), soit par une forme de nostalgie rétrospective, il est loin d’être un genre télé ou radio-compatible.
Comme évoqué avant, la chaîne de production est devenue plus accessible techniquement et moins onéreuse. Mais la promotion reste toujours un chaînon compliqué à maîtriser et elle se fera dans une niche commerciale limitée. C’est là où le serpent se mord la queue. La multiplication des offres est une bonne chose car les groupes sont moins dépendants de labels qui pourraient les forcer à aller dans une certaine direction artistique mais cela complexifie d’autant la possibilité de se démarquer ou de se faire connaître. Et c’est là que les sites internet, magazines et webzines interviennent également, pour jouer leur rôle d’intermédiaires.
De plus, le rock progressif conserve cette image toujours un peu vieillotte d’une musique venue des années 70 pour les cinquantenaires ruminant leur jeunesse. Les groupes les plus souvent cités restent Genesis, Yes, Pink Floyd… bref, des groupes qui ont connu des succès commerciaux avec des formats plus «pop», justement… même s’ils influencent parfois clairement certains groupes plus récents, ces derniers ne l’assument pas forcément assez pour créer un véritable rebond.
Pour le métal c’est autre chose. Le genre a su capter une population plus jeune et développer des foyers de promotion incontournables comme le Hellfest. C’est une musique qui draine une culture très différente, qui sait se raccrocher à des tendances et des genres cinématographiques suffisamment marqués pour avoir aujourd’hui des locomotives du genre.
Dans le rock progressif, vraiment peu d’artistes sont aujourd’hui capables d’attirer les foules… Peter Gabriel? Marillion? Mais attirent-ils un public jeune et renouvelé? Pas certain. Et l’arbre Steven Wilson ne doit pas cacher la forêt. Son succès tardif n’est pas non plus étranger au polissage de son style sur «To the Bone», comme l’avait fait Yes avec «90125» par exemple.

Pc : Comment jugez-vous l’évolution du rock progressif (en particulier) durant ces 25 dernières années?

CD : De mon point de vue (ou d’oreilles), et c’est totalement discutable, le rock progressif se découpe en trois grandes phases: la période classique de 1967 à 1979, puis le néo-progressif qui couvre les années 80 et une partie des années 90 et enfin la nouvelle vague apparue au mitant des années 90 et qui perdure encore aujourd’hui avec des compositeurs incontournables comme Neal Morse ou Steven Wilson. Parallèlement, l’un des facteurs de cette évolution est l’explosion du métal progressif qui a pas mal influencé les choses et redistribué les cartes. D’ailleurs, pas mal de formations apparues à ce moment-là étaient classées dans cette catégorie «métal» sans raison particulière, tout comme Marillion était parfois classé «hard-rock» dans les années 80. Le groupe est par ailleurs très intéressant à suivre entre ses premiers pas, l’arrivée de Hogarth et son évolution musicale depuis un quart de siècle. D’autres ont commencé avec un style vraiment métal, comme Opeth, pour s’en démarquer aujourd’hui sans abandonner ce qui fait leur signature.

Pc : Comment voyez-vous plus spécifiquement le rock progressif du futur?

CD : Je suis d’un naturel plutôt pessimiste, alors je me dis que ce sera compliqué et que l’histoire n’aura peut-être pas le happy end espéré. Mais le rock progressif possède tellement de possibilités qu’il est difficile de lui prédire un avenir certain. Beaucoup disaient que le genre était mort et enterré depuis 79 et le déboulé du punk. Certains le pensent encore. Pourtant, il fait un peu plus que survivre. Mais il ne faut pas se leurrer: très peu d’artistes vivent aujourd’hui de leur musique.

Pc : Question plus difficile encore: quel est le groupe progressif qui caractérise le mieux le prog post 70’s?

CD : Comme dit plus haut, il y a pour moi deux périodes à distinguer dans le post 70: les années 80 et de 95 à nos jours. Les années 80 sont parfaitement représentés avec Marillion et la tendance métal progressif avec Dream Theater. Depuis 1995, je dirai Porcupine Tree et Spock’s Beard.

Pc : Dans les groupes post-80’s, lesquels auraient pu coexister sans rougir avec les grands dinosaures des seventies?

CD : Spock’s Beard sans hésiter… Marillion évidemment mais aussi quelques autres comme The Flower Kings, Porcupine Tree, Steven Wilson ou Big Big Train qui a su se transformer et se réinventer pour devenir l’un des fleurons du genre.

Pc : Pour revenir aux webzines, comment les voyez-vous évoluer durant les dix prochaines années? Des envies particulières, des projets en chantier?

CD : Je pense que AmarokProg va continuer sa lente agonie (rires).
Pour Amarok Magazine c’est autre chose. Tout dépendra de l’équipe et des opportunités. J’aimerais clairement le développer mais ce sera au détriment d’autres projets; il faudra donc agrandir encore le cercle des rédacteurs. Pourquoi pas animer des podcasts également, un format intéressant qui permettrait de confronter des points de vue? Pourquoi pas une version papier? J’avais travaillé dessus il y a deux ans sans avoir le temps d’aboutir à quelque chose de concret.

Pc : Comment définir, en une phrase, Amarok?

CD : C’est le chef-d’œuvre de Mike Oldfield. (Je botte en touche.)

Pc : La principale qualité et le principal défaut de vos deux webzines?

CD : Outre ses défauts techniques, AmarokProg reste un vestige du passé. Un vieux site qui n’a plus évolué depuis plus de 10 ans mais au contenu riche.
Pour Amarok Magazine, il faudrait demander aux lecteurs. Sur le contenu éditorial, il faudrait être plus près de l’actualité et développer les interactions avec les lecteurs, qu’il y ait plus de participation au quotidien, multiplier les collaborations aussi pour diversifier les plumes et les points de vue.

PC : Quelles sont les adresses internet de vos sites?

CD : http://www.amarok-mag.com
http://www.amarokprog.net
http://www.facebook.com/pages/AmarokProg/137534592996733
https://twitter.com/#!/AmarokProg

PC : Pour finir, un dernier mot?

CD : Il vaut mieux penser le changement que changer le pansement.

02/05/2020 : Conversation rapidus avec Philippe Lion du festival Crescendo

Conversation rapidus avec Philippe Lion du festival Crescendo

Le virus couronné le plus célèbre des temps pré- et post-modernes bouleverse notre vie - dont tous les secteurs sont touchés. La culture en est un, en particulier les concerts. Quid des festivals?

Prog censor a questionné les organisateurs des festivals de musiques progressives. Aujourd’hui, Philippe Lion, Responsable Communication du FESTIVAL CRESCENDO (Saint-Palais-sur-Mer, Charente-Maritime – 21-23 août 2020) nous explique son point de vue, à l’heure où est prise la difficile décision d’annuler.

En Belgique, cela a été confirmé le 24 avril 2020: pas d’événements de masse - et donc pas de festivals - avant le 31 août. Compte tenu de ce qui se profile en matière de déconfinement (progressivité, étapes successives, possibles retours en arrière), laisser les organisateurs de festivals travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête apparaissait comme cruel.

En France, l’intervention d’Édouard Philippe du 28 avril 2020 confirme la prolongation de l’interdiction des festivals «au moins jusqu'à mi-juillet». Franck Riester, ministre de la culture, a annoncé la création d'une «cellule d'accompagnement des festivals», en réponse aux «nombreuses incertitudes créées par la crise sanitaire et l'hétérogénéité des situations et des souhaits de chaque festival». Le communiqué de presse précise: «certains souhaitent déjà pouvoir annuler leur édition 2020, d'autres pour qui le confinement ne crée pas de retard dans la préparation de leur édition, souhaitent attendre l'évolution de la situation». Est-on plus cruel dans l’Hexagone ou, au contraire, plus sensible aux différences entre situations spécifiques?

La 22e édition du Festival Crescendo, du 21 au 23 août sur l’Esplanade du Concié de Saint-Palais-sur-Mer, Charente-Maritime, vient d’être annulée.

Prog censor : L’annulation ou l’incertitude?

Festival Crescendo : Le festival 2020 vient d’être annulé le 30 avril. La ville de Saint-Palais-sur-Mer vient aussi de l’annoncer.

Pc : Annuler préventivement ou au dernier moment? Quels risques pour l’événement?

FC : Annulation préventive pour 2020. Reporté en 2021.

Pc : Reporter ou faire de 2020 une année blanche? Pourquoi?

FC : Les conditions de réussite de l’événement ne sont pas réunies. Les bénévoles, les groupes viennent de loin et de plusieurs pays. Difficile de savoir qui pourra se déplacer en août. Et il n’est pas question de mettre en danger les spectateurs, les groupes et les bénévoles.

Pc : Tant qu’à faire, une occasion à saisir pour un changement structurel?

FC : Non pas spécialement. Nous comptons poursuivre et revenir plus forts en 2021.

Pc : Peut-être même une opportunité de repenser le circuit de diffusion des musiques progressives?

FC : Nous réfléchissons à une formule attractive pour 2021. La mairie a des idées pour mettre en avant ses animations, dont Crescendo fait partie. Nous réfléchissons ensemble.

Pc : Des alternatives qui utiliseraient les technologies digitales? Pourquoi pas?

FC : Non.

Pc : Et les coûts déjà engagés? Comment on s’en sort?

FC : Les coûts engagés ne sont pas énormes. En prenant la décision d’annulation assez tôt, on évite des investissements superflus. C’est un festival gratuit, donc pas de recettes des entrées espérées.

Pc : Comment fonctionne l’éventuelle assurance couvrant l’annulation?

FC : Nous ne sommes pas concernés.

Pc : Le festival est gratuit. Pas de problème de remboursement des billets, donc. Des réservations à gérer?

FC : Effectivement pas ce genre de problème. Pas non plus de réservations à gérer. Les seules réservations à gérer sont celles de l’hébergement des groupes et de certains bénévoles. Mais cette année rien n’avait été encore fait.

Pc : «Festivals en quête d’état»: la culture doit-elle dépendre des institutions?

FC : Oui, bien sûr. Les collectivités locales sont satisfaites du travail accompli. Notre festival amène de l’animation sur la commune et le département. C’est un rendez-vous attendu chaque année. Nous sommes bien suivis.

Pc : Et les artistes dans tout ça?

FC : Ils vont être prévenus, et je pense qu’ils s’en doutaient pour la plupart. Nous comptons sur eux pour l’édition 2021. Cette année, c’est raté, mais ils sont de nouveau invités pour 2021 (si leur calendrier le permet). Si besoin, nous essaierons de prévoir quelques surprises.

Pc : Toute cette énergie, ces espoirs, ces heures de travail… ça fait quoi?

FC : C’est en effet beaucoup d’investissement pour nos bénévoles. Certains viennent de très loin, mais sont toujours au rendez-vous. Nous sommes une grande famille et nous avons plaisir à nous retrouver chaque année. La musique progressive nous rassemble. Et c’est beau!

Pc : On reste optimiste? Quelle sera la résilience du festival à l’issue de cette crise?

FC : Nous espérons continuer encore longtemps le festival. Nous avons déjà connu par le passé des hauts et des bas, mais nous avons maintenu le cap. Il faudra encore compter avec nous.

Pc : Un an de plus pour une affiche encore meilleure? Ou le risque de voir l’événement s’éteindre?

FC : Chaque année notre programmation est atypique et attractive. Notre commission artistique a toujours l’art de dégoter des artistes fascinants, venant de la planète entière, et ça c’est remarquable. Bon nombre de musiciens sont passés par chez nous et, depuis, ils se sont fait un nom dans le prog. Donc pas question de s’arrêter. Le festival est gratuit et n’a pas les moyens de faire venir des pointures (quoique), mais à chaque fois des révélations sont apparues.

Pc : Le credo du festival? Son histoire? Son public?

FC : En 2020, ce devait être la 22e édition. Le festival a donc de la bouteille. Nous sommes rodés et, chaque année, nous essayons d’apporter des améliorations pour le confort des groupes et du public. Il est né d’une bande de fadas illuminés qui a su au fil du temps s’entourer d’autres fadas pour que vive la musique live. Le public est constitué de plusieurs populations. Tout d’abord, il y a les fidèles et les habitués, les fans de prog. Merci à eux d’être chaque année présents. Il y a aussi les curieux, avides de découvrir de nouvelles sensations musicales. Et enfin, nous accueillons aussi un public familial de touristes en vacances dans la région. Pour ces derniers, c’est souvent une découverte et peut-être de futurs mordus.

Pc : Le message des organisateurs au public?

FC : Merci de répondre présent à chaque édition et de faire vivre le festival. Un festival gratuit a encore plus besoin de soutien. Les personnes qui consomment sur place et qui prennent leur carte d’adhérent participent à la vie de l’association et nous permettent de continuer à faire découvrir la musique progressive.

https://festival-crescendo.com/
https://www.facebook.com/FestivalCrescendo/

interview réalisée le 01/05/2020 par Auguste

29/04/2020 : Conversation rapidus avec Jean-Michel du festival Prog en Beauce

Conversation rapidus avec Jean-Michel du festival Prog en Beauce

Le virus couronné le plus célèbre des temps pré- et post-modernes bouleverse notre vie - dont tous les secteurs sont touchés. La culture en est un, en particulier les concerts. Quid des festivals?

Prog censor a questionné les organisateurs des festivals de musiques progressives. Aujourd’hui, Jean-Michel, un des organisateurs de PROG EN BEAUCE (Pierres, Eure-et-Loir – 24 octobre 2020) nous explique son point de vue.
En Belgique, la décision a été confirmée le 24 avril 2020: pas d’événements de masse - et donc pas de festivals - avant le 31 août. Compte tenu de ce qui se profile en matière de déconfinement (progressivité, étapes successives, possibles retours en arrière), laisser les organisateurs de festivals travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête apparaissait comme cruel.

En France, l’intervention d’Édouard Philippe du 28 avril 2020 confirme la prolongation de l’interdiction des festivals «au moins jusqu'à mi-juillet». Franck Riester, ministre de la culture, a annoncé la création d'une «cellule d'accompagnement des festivals», en réponse aux «nombreuses incertitudes créées par la crise sanitaire et l'hétérogénéité des situations et des souhaits de chaque festival». Le communiqué de presse précise: «certains souhaitent déjà pouvoir annuler leur édition 2020, d'autres, pour qui le confinement ne crée pas de retard dans la préparation de leur édition, souhaitent attendre l'évolution de la situation». Est-on plus cruel dans l’Hexagone ou, au contraire, plus sensible aux différences entre situations spécifiques?

Prog en Beauce existe depuis 2013, créé à Nogent-le-Roi avant de s’installer à Pierres en Eure-et-Loir.
À ce jour, le 28 avril 2020, le festival est maintenu.

Prog censor : L’annulation ou l’incertitude?

Prog en Beauce : Il reste près de 6 mois avant la date prévue et nous voulons garder l'espoir que la situation liée au COVID-19 s'améliorera suffisamment dans les semaines à venir pour que nous puissions maintenir l'événement. L'incertitude est grande, mais nous n'annulerons que si la situation ne s'améliore pas ou si les artistes préfèrent reporter. Nous ne voulons faire courir aucun risque à personne.

Pc : Annuler préventivement ou au dernier moment? Quels risques pour l’événement?

Peb : Nous ne prenons aucun risque à annuler tardivement car nous n'engageons aucun frais d'avance et n'avons pas encore ouvert la vente des places.

Pc : Reporter ou faire de 2020 une année blanche? Pourquoi?

Peb : Si nous ne pouvons pas assurer cette huitième édition cette année, nous la ferons à la même époque en 2021. Nous ne changerons pas un fonctionnement qui a fait ses preuves.

Pc : Tant qu’à faire, une occasion à saisir pour un changement structurel?

Peb : Notre festival fonctionne bien et est en adéquation avec nos attentes, donc nous continuerons sans changement.

Pc : Peut-être même une opportunité de repenser le circuit de diffusion des musiques progressives?

Peb : Les quelques festivals français qui promeuvent le rock progressif ont chacun trouvé leur public par rapport à leur identité musicale, pourquoi changer? Prog en Beauce est LE festival du néo-prog et n'a pas vocation à élargir sa programmation à d'autres styles musicaux trop éloignés de celui qui a fait son succès.

Pc : Des alternatives qui utiliseraient les technologies digitales? Pourquoi pas?

Peb : C'est-à-dire??? Notre festival permet la communion musicale des artistes et du public avec une proximité propre à la dimension restreinte du lieu et nous tenons à garder cette convivialité de la musique vivante proche de chacun.

Pc : Et les coûts déjà engagés? Comment on s’en sort?

Peb : Comme nous l'avons dit plus haut, nous n'avons pas de coûts engagés, nous ne devons rien à personne et notre pérennité ne tient qu'à notre public.

Pc : Comment fonctionne l’éventuelle assurance couvrant l’annulation?

Peb : Nous n'avons pas cette préoccupation.

Pc : Quelle préférence pour les billets déjà vendus: ne pas réclamer le remboursement et aider le festival de façon solidaire? Garder le ticket pour l’édition suivante? Se faire rembourser?

Peb : Nous avons très peu de billets vendus à ce jour et chacun fera comme il le souhaite si nous devons annuler.

Pc : Pratiquement que doit faire le spectateur déjà en possession de son billet?

Peb : Nous ne sommes pas dans ce cas, aucun billet n'a été envoyé.

Pc : «Festivals en quête d’état»: la culture doit-elle dépendre des institutions?

Peb : Nous ne demandons qu'une chose aux institutions: qu'elles ne nous mettent pas de bâton dans les roues! Que le ministère de la culture subventionne les lieux de spectacles et nous, les organisateurs d'événements musicaux, nous serons contents.

Pc : Et les artistes dans tout ça?

Peb : Nous espérons que tous les concerts annulés ne mettront pas en péril l'existence des artistes. Dans notre milieu du rock progressif, la grand majorité des artistes ne vivent de toute façon pas de leur art.

Pc : Toute cette énergie, ces espoirs, ces heures de travail… ça fait quoi?

Peb : Quand on en est à la huitième édition d'un événement comme le Prog en Beauce, beaucoup d'éléments ont été optimisés. Le travail effectué pour cette année ne sera pas perdu quoi qu'il arrive. Si nous devons annuler, nous serons déçus, c'est sûr, mais…

Pc : On reste optimiste? Quelle sera la résilience du festival à l’issue de cette crise?

Peb : Optimistes, nous le sommes! Quand nous avons créé le festival Prog en Beauce, nous ne savions pas si ça marcherait. Après les sept éditions passées, nous ne pouvons que constater avec beaucoup de bonheur que ce festival a trouvé son public fidèle. Si Prog en Beauce devait s'arrêter, nous serions tristes mais fiers de ce que nous avons fait. Mais nous savons que nous ne jetterons pas l'éponge tant que le public nous soutiendra par sa présence.

Pc : Si jamais… Un an de plus pour une affiche encore meilleure? Ou le risque de voir l’événement s’éteindre?

Peb : Une affiche meilleure? Nous ne savons pas ce qu'est une affiche meilleure... Notre programmation est chaque année un choix du cœur, comment faire mieux?

Pc : Le credo du festival? Son histoire? Son public?

Peb : Le credo de Prog en Beauce: promouvoir la musique vivante en milieu rural. Son histoire, nous l'avons déjà un peu évoquée. Tout est parti du constat que dans notre province, pourtant proche de l'Île-de-France, il y avait peu de concerts pour les amateurs de bonne musique et aucun pour un public porté sur le rock progressif. L'envie d'essayer de remédier à cet état de fait au moins une fois s'est concrétisée à la faveur d'une rencontre. Nous étions quatre (deux couples) à avoir une même aspiration et nous nous sommes lancés dans l'organisation de ce qui devait être un concert avec deux groupes et qui est devenu un petit festival à quatre groupes. Nous n'avions à l'époque aucun plan d'avenir, juste l'envie de faire une fois quelque chose. Le public? C'est justement lui qui est en grande partie responsable de sa sérénité actuelle. À l'issue de la première édition, ce public qui était petit à l'époque a montré un enthousiasme que nous n'imaginions pas, nous réclamant une deuxième édition. Aujourd'hui, une très grande partie de notre public est constitué d'habitués, de fidèles, d'amis, d'accros... mais nous pensons que tous les festivals, tous les lieux de concerts qui programment ce genre musical réunissent cette même catégorie de public.

Pc : Le message des organisateurs au public?

Peb : Le public qui vient à Prog en Beauce sait à quoi s'attendre et le bouche à oreille est aujourd'hui notre meilleure publicité. La seule chose que nous voulons lui dire c'est: merci et continuez à soutenir le spectacle vivant par votre présence. On vous aime!

https://www.facebook.com/progenbeauce
interview réalisée le 28/04/2020 par Auguste

28/04/2020 : Conversation rapidus avec Jean-François Lamarre et Michel Bilodeau du festival Terra Incognita

Conversation rapidus avec Jean-François Lamarre et Michel Bilodeau du festival Terra Incognita

Prog censor est une page (www.facebook.com/progcensor) consacrée aux musiques progressives. Son mot d’ordre est simple : chaque matin, dès 08h00, la chronique d’un nouvel album. Depuis sa création, le 1er mai 2019, Prog censor s’intéresse également aux médias et événements qui abordent ces musiques.

Terra Incognita en fait partie et est - comme tous et peut-être un peu plus - touché par la crise sanitaire du COVID-19.

En Belgique, la décision a été annoncée le 15 avril 2020 : pas d’événements de masse - et donc pas de festivals - avant le 31 août. Compte tenu de ce qui se profile en matière de déconfinement (progressivité, étapes successives, possibles retours en arrière), laisser les organisateurs de festivals travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête apparaissait comme cruel.
Nous ignorons, ici en Belgique, les décisions prises par vos gouvernants à propos de cette terrible pandémie.

Terra Incognita, le festival, existe depuis 2005, et devait se dérouler, cette année (du 15 au 17 mai) au Centre d’Art La Chapelle à Québec.
Signalons pour nos lecteurs que Terra Incognita n’est pas qu’un festival! C’est également, depuis 15 ans, un magazine et, depuis plus de 16 ans, une émission de radio sur CKRL.

Prog Censor : Depuis quand savez-vous que cette édition du festival devait être annulée? Était-ce une décision imposée ou prise de votre plein gré?

Terra Incognita : La décision s’est imposée dès le moment où la pandémie a été déclarée. À partir de ce moment, la salle où devait se tenir le festival a été fermée au moins jusqu’à l’automne et la fermeture de la frontière rendait impossible la venue autant des musiciens des autres pays que des participants à l’événement qui attire beaucoup de monde des États-Unis, entre autres. Les règles de distanciation minimale de 2 mètres sont là pour un bon moment, le report à l’automne n’était pas envisageable non plus.

PC : 2020 sera pour votre festival une année «blanche». Quelles pourraient être les conséquences?

TI : Le Festival Terra Incognita existe depuis 2005 sans interruption et l’événement a donné la chance à plusieurs groupes et artistes de rencontrer leur public et de mieux se faire connaitre. Plusieurs d’entre eux profitent également du festival pour lancer un nouvel album et l’année 2020 n’y échappait pas. Les festivaliers avaient ce weekend de musique à leur agenda depuis des années. Il est difficile de prévoir l’effet que cette crise aura sur les habitudes de certains d’entre eux surtout ceux de l’extérieur.

PC : Est-ce une occasion à saisir pour une opérer un changement structurel?

TI : En ce qui concerne le Festival comme tel, la structure est plutôt simple. Le succès et la pérennité de l’événement tient principalement à l’implication de Michel Bilodeau et de son réseau de contacts qui lui permet de monter une programmation intéressante chaque année. Il fait également la gestion du budget d’opération et la logistique d’accueil des musiciens. C’est surtout durant la tenue du festival que l’équipe de bénévoles entre en action pour différentes taches comme les transports des musiciens et leur bien-être ainsi que pour la vente de marchandises. Il n’y a présentement pas de changement en vue pour ce qui est de l’organisation du festival.

PC : Peut-être même une opportunité pour repenser le circuit de diffusion des musiques progressives?

TI : Malheureusement, le circuit de diffusion des artistes de musiques progressives est assez restreint. Pouvoir profiter de la venue des groupes pour organiser de mini tournées serait une bonne façon d’amortir les coûts de déplacement souvent onéreux surtout pour certaines destinations d’Europe mais le public n’est pas assez nombreux pour justifier un tel travail. Et puis, le Festival TI profite toujours de l’exclusivité pour mousser la vente des billets.

PC : Des alternatives qui utiliseraient les technologiques digitales (ou radiophoniques dans votre cas)?

Ti : L’émission de radio est bien sûr un instrument de promotion important que nous tentons d’exploiter au mieux. Les médias sociaux aident également à rejoindre le maximum de participants. Le site internet:(https://www.terraincognita.quebec/)
est l’endroit privilégié pour tout ce qui concerne de Terra Incognita. L’information est maintenue à jour et on peut y trouver des présentations des musiciens au programme du festival.

PC : Au niveau des coûts déjà engagés, comment vous en sortez-vous?

TI : Le principal souci concerne les billets d’avion qui étaient achetés depuis longtemps.

PC : Étiez-vous assuré pour une annulation et si oui, intervient-elle pour ce genre d’événements?

TI : Non.

PC : Quelle préférence pour les billets déjà vendus: ne pas réclamer le remboursement et aider le festival de façon solidaire? Garder le ticket pour l’édition suivante? Se faire rembourser?

TI : Étant donné que la salle de spectacle est présentement fermée, il est difficile de faire le point sur la situation mais nous pensons que la majorité des gens vont conserver leurs billets pour s’assurer d’avoir les mêmes places lorsque le festival pourra se dérouler. Mais il est toujours possible d’opter pour le remboursement si les dates de l’an prochain ne conviennent pas.

PC : Pratiquement que doit faire le spectateur déjà en possession de son billet?

TI : Il s’agit simplement de communiquer avec la salle (Centre d’arts La Chapelle) pour demander un remboursement. Sinon, les billets seront honorés aux dates prévues en 2021.

PC : La culture doit-elle dépendre des institutions?

TI : Idéalement, la culture devrait être indépendante autant que possible mais la réalité est parfois difficile. La culture de masse peut compter sur un public plus important mais quand un art est plus marginal, une forme d’aide est souvent nécessaire.

PC : Et les artistes dans tout cela?

TI : Les artistes doivent combler leurs besoins de base comme le reste de la population. Cette réalité entre souvent en contradiction avec certaines formes d’art moins accessibles. Comme il est difficile pour beaucoup d’artistes de vivre de leur art, plusieurs ont un emploi régulier qui leur permet de vivre et de faire de la musique comme loisir ce qui leur permet de garder leur indépendance face à l’industrie.

PC : Toute cette énergie déployée, ces espoirs, ces heures de travail… Qu’en pensez-vous?

TI : Vous avez tout à fait raison. L’organisation d’un tel festival demande énormément d’efforts sur une longue période. Du côté des artistes, c’est également beaucoup de travail. C’est une grande déception pour tout le monde.

PC : On reste optimiste? Quelle sera la résilience du festival à l’issue de cette crise?

TI : Il s’agit d’une crise inédite et il est difficile d’évaluer les répercussions présentement. Le monde sera bien différent après cette crise et il faudra sans doute se réinventer.

PC : La grande majorité des artistes prévus cette année ont confirmés leur venue pour l’édition 2021 qui aura lieu du 21 au 23 mai 2021. L’occasion de compléter l’affiche avec d’autres noms importants?

TI : Pour l’instant, il n’y a pas de changements prévus à la programmation. Il faudra bien sûr prévoir des remplaçants si des participants n’étaient pas en mesure de participer à l’édition 2021 tel que prévu mais nous n’en sommes pas là puisque tous les groupes ont l’intention d’être de la partie.

PC : Le mot des organisateurs au public?

TI : Au Québec, les autorités scandent le slogan «Ça va bien aller» depuis quelques semaines.

PC : Les liens internet pour suivre votre évolution…

TI : Le site internet de Terra Incognita est: https://www.terraincognita.quebec/

27/04/2020 : Conversation rapidus avec Stéphane Fougère de Rythmes Croisés

Conversation rapidus avec Stéphane Fougère de Rythmes Croisés

C’est avec Stéphane Fougère, une des deux âmes damnées que partageaient Traverses et Ethnotempos, que nous explorons aujourd’hui l’intrigante résultante d’un amalgame qui a pris forme en 2015 pour accoucher d’un webzine particulièrement éclectique, où l’on aborde aussi bien Urban Sax, Martin Archer, Tuxedo Moon que le gamelan de Java.

Prog censor : Rythmes Croisés est la résultante d’une fusion. Comment le webzine s’est-il construit?

Rythmes Croisés : Il y a eu plusieurs phases. Avant le webzine Rythmes Croisés, on s’occupait de deux sites musicaux. L’un s’appelait Traverses, qui était en quelque sorte la vitrine du fanzine papier du même nom, dont le premier numéro est paru en février 1998 et le dernier numéro (le 35) en juillet 2014. L’autre site s’appelait Ethnotempos et faisait suite au fanzine du même nom et dont le premier numéro est paru en novembre 1997 et son dernier (le 18) en janvier 2006. On l’a alors transformé en webzine, téléchargeable en format pdf sur le site, et il a perduré jusqu’au numéro 45 (hiver 2010). À partir de ce moment, on a publié nos articles, chroniques et photos directement sur le site. Chacun des deux fanzines avait une équipe rédactionnelle différente (aussi bénévole l’une que l’autre), les deux membres communs étant Sylvie Hamon - par ailleurs webmestre des deux sites - et moi. Les équipes ont bien sûr évolué au fil du temps, et chaque rédacteur ou rédactrice a apporté sa patte, son bagage, ses influences, etc. (Certains de nos anciens rédacteurs se sont du reste investis par la suite dans d’autres fanzines, webzines, émissions de radio, ou encore sont devenus musiciens, bref ont continué à évoluer par rapport à leur passion musicienne.)
Bien sûr, s’occuper de deux fanzines et de deux sites est un boulot monstrueux, fastidieux, chronophage, et j’en passe… Au bout d’un moment, on s’est dit que ce serait quand même mieux de réunir tout cela sous une seule bannière. À la fois pour des raisons pratiques et pour des raisons éditoriales, à l’automne 2015, nous avons décidé de «fusionner» les deux fanzines/webzines en un seul. C’est ainsi qu’est né le webzine Rythmes Croisés.

Pc : Qu’est-ce qui pousse des gens (sensés?) à créer et faire vivre un webzine?

RC : C’est l’envie de faire connaître des musiques, des artistes, des disques, etc., qui n’ont pas (ou alors très rarement) les faveurs des grands médias, le souhait de faire découvrir d’autres approches et démarches musicales, encourager les auditeurs à développer et à accroître leurs horizons sonores, hors des formatages de masse. C’est bien entendu aussi l’envie d’écrire sur ces musiques, informer, exprimer un ressenti, etc., sachant que, paradoxalement, les mots s’arrêtent là où commencent les sons. En définitive, il n’y a sans doute rien de très «sensé» là-dedans! ;-) Mais c’est un défi intéressant et stimulant.

Pc : «Musiques de Traverses et de Traditions», voilà une cible définie de façon large et un brin ésotérique. En fonction de quoi sont choisis les sujets d’articles ou de chroniques? Plus globalement, quelle est la ligne éditoriale?

RC : C’est effectivement très large, trop large pour notre petite équipe! Mais au moins, ça nous laisse du champ libre. En fait, la ligne éditoriale de Rythmes Croisés poursuit celles de Traverses et d’Ethnotempos et se déploie même au-delà, par la force des choses. Au départ, Traverses souhaitait traiter des «autres musiques progressives», celles qui ne s’inspirent pas nécessairement du socle «classique-symphonique» (déjà largement couvertes par d’autres fanzines à l’époque), mais qui se réclament d’une inspiration plus contemporaine, ou jazz, ou folk, etc., qui ont une démarche plus avant-gardiste, qui s’appuient sur d’autres références et qui ouvrent sur d’autres horizons. Traverses a donc élargi son propos en traitant des «musiques presque nouvelles et autrement progressives», c’est-à-dire ces démarches musicales que l’on classe faute de mieux sous l’appellation «musiques nouvelles», ainsi qu’à ces autres courants musicaux nés plus ou moins à la même époque ou qui en sont le prolongement, comme les musiques psychédéliques, le jazz contemporain, la zeuhl, le «rock in opposition», les musiques «noise», free et improvisées, l’acid folk, la chanson «décalée», les musiques planantes et ambient, les musiques «bricolées», et toutes formes de croisements de prime abord incongrus...
Avec Ethnotempos, l’ambition était de traiter des «musiques ethniques d’aujourd’hui», et on couvrait donc l’actualité des musiques traditionnelles et populaires (folk) du monde. Les musiques celtiques y étaient très représentées, mais aussi ces musiques du monde un peu laissées pour compte parce que soi-disant trop éloignées culturellement, comme les musiques asiatiques, amérindiennes, aborigènes, etc. Mais de fil en aiguille, on a été amenés à couvrir les musiques folk des cinq continents du globe, à la fois sous leurs formes traditionnelles (parce que ces musiques ont une base et une histoire qu’il ne faut surtout pas ignorer) et sous leurs formes «évolutives», en mettant l’accent sur les artistes et les créations ayant une démarche d’ouverture, de renouvellement, de développement, qui cultivent les rencontres, les partages, autrement dit qui s’inscrivent dans une perspective «évolutive», donc «progressive».
Il est ainsi arrivé que certains artistes ou certains disques aient été traités dans l’un comme dans l’autre fanzine, parce que leur musique se trouvait précisément à la croisée des genres. Cela nous a encouragés à réunir sous le même toit toutes ces musiques, qu’elles soient populaires ou savantes, enracinées ou expérimentales.
De ce fait, Rythmes Croisés est devenu à la fois un webzine couvrant l’actualité de plusieurs musiques, avec son lot de nouveaux articles, nouvelles chroniques, comptes-rendus et annonces de concerts, et une sorte de base de données contenant d’anciens articles et chroniques (parfois mis à jour et retravaillés) de Traverses et d’Ethnotempos.

Pc : Écrire et publier, c’est peut-être l’essentiel, mais il faut aussi être lu. Comment se faire connaître dans l’infini du web?

RC : Les articles de Rythmes Croisés semblent bien référencés par certains moteurs de recherche, genre Google. Nous assurons aussi une présence sur les réseaux sociaux (nous avons une page Facebook et Twitter). Et pour celles et ceux qui souhaitent se tenir au courant régulièrement de nos publications, il y a possibilité de s’inscrire sur le site pour recevoir des notifications, et nous mettons actuellement en place une lettre d’information. Après, bien sûr, on peut nous trouver via des liens sur des sites musicaux, des sites d’artistes, de labels, de médias, ou via les partages sur Facebook.

Pc : Quel est le lectorat de Rythmes Croisés et comment évolue-t-il?

RC : Il est difficile de connaître le «pedigree» exact de ceux qui nous lisent. Rythmes Croisés a des lecteurs assidus comme occasionnels. Je pense que certains lecteurs et abonnés fidèles à Traverses et à Ethnotempos continuent à nous suivre. D’autres nous ont découverts au fur et à mesure de leurs pérégrinations sur le Web. Ils sont tombés sur nos articles après avoir fait une recherche sur un sujet plus ou moins précis, et se sont attardés chez nous ou n’ont fait que passer... C’est très disparate et volatil.

Pc : En quoi le webzine se démarque-t-il des autres sites ou pages consacrées aux musiques sur lesquelles il se concentre?

RC : On trouve sur le site Rythmes Croisés plusieurs rubriques, des entretiens avec des artistes ou des acteurs de la vie culturelle et musicale, des dossiers de fond, des chroniques de disques, des comptes-rendus et photos de concerts, un «agenda» des événements culturels à venir. Cette diversité de pages n’est certes pas exclusive à Rythmes Croisés, bien sûr, mais combinée à l’amplitude de son spectre éditorial, elle confère au webzine une identité qui lui est propre, mais qui est en même temps multi-facettes. Nous montrons qu’on peut s’intéresser à des musiques fort différentes. Après, nous ne forçons personne à nous suivre sur chaque publication, chacun est libre de choisir dans Rythmes Croisés ce qui lui convient le mieux. Il y a de quoi faire de toute façon! Disons que Rythmes Croisés se démarque en cherchant à faire découvrir des univers musicaux singuliers, contrastés, antagonistes, complémentaires, qui peuvent parfois se rejoindre, s’entendre, et qui peuvent être reliés par une multitude de passerelles…

Pc : Rythmes Croisés, ce sont des chroniques, mais aussi des articles de fond, comme l’excellent historique du Krautrock par Eric Deshayes, en écho à son livre «Au-delà du rock» (2007, Le Mot et le Reste). Des articles où l’on prend le temps de développer et de documenter un sujet. Une lecture au temps long à l’ère du fast Internet ?

RC : Pour l’anecdote, Éric Deshayes, créateur du site Neosphères, s’est décidé à écrire son livre après avoir rédigé ce dossier paru à l’origine dans un numéro de Traverses. C’est ainsi que les petits ruisseaux font les grands fleuves… Alors oui, comme beaucoup d’autres articles publiés sur le site, il faut prendre le temps de lire. Je comprends que cela puisse rebuter ceux qui ont l’habitude de ne faire que passer sur une page, de glisser sur le web, de «zapper». Ben, chez nous, il faut savoir prendre le temps de s’arrêter! De toute façon, les musiques dont traitent nos articles ne s’apprivoisent pas d’un seul coup, demandent elles aussi un temps d’adaptation, ne s’avalent pas d’une traite, nécessitent qu’on y revienne à plusieurs reprises, donc il en va fatalement de même pour nos dossiers de fond. Si on avait voulu verser uniquement dans l’actu éphémère et dans l’info jetable, on se serait appelés «BFM Prog’», par exemple! (Mais ce gag est rigoureusement impossible...) On pourra nous objecter qu’il ne fait pas bon passer trop de temps devant un écran, mais notre site offre la possibilité de pouvoir transformer chaque page d’article en fichier pdf qui peut s’imprimer et donc se lire tranquillement assis dans un fauteuil ou dans un hamac. On est ce qu’on mange, on est ce qu’on écoute, on est aussi ce qu’on lit.

Pc : Quel est le retour des lecteurs sur les différentes rubriques du webzine?

RC : Pas de retour, donc bonne nouvelle! Je plaisante… Bon, a priori, les retours sont majoritairement positifs, même si peu nombreux. Il y a possibilité pour les lecteurs de laisser un avis sur nos chroniques et articles, mais au regard de la quantité de consultations, très peu prennent le temps de le faire. Il faut vraiment qu’ils aient envie de râler… ou qu’ils soient très enthousiastes! Sinon, bien sûr, on reçoit des messages de remerciements et d’encouragements via notre page «Contact» ou notre page Facebook, ce qui fait toujours plaisir et nous encourage à poursuivre. Après tout, nous ne sommes que des bénévoles...

Pc : Comment gérez-vous les relations avec les labels, les distributeurs et les groupes?

RC : Compte tenu du peu de temps dont nous disposons (je répète que nous sommes bénévoles), tout se fait généralement par courriel. Bien sûr, par rapport à l’époque des revues papier, les pratiques promotionnelles ont changé de formes, les « envois promo » deviennent de plus en plus virtuels (téléchargements...). Mais nous continuons à accorder plus d’attention aux envois promo «matériels» encore existants, étant donné que le CD est en quelque sorte le « salaire » du rédacteur. Et puis on est de la vieille école, on a été habitués à la découverte «tactile» d’une œuvre gravée avec son identité visuelle… (Dinosaures? Quels dinosaures?)

Pc : Entre un support papier et un support Internet, il y a d’évidentes différences de forme. Et sur le fond?

RC : Mettre en page un article sur support papier et sur un support «virtuel» implique des réflexes différents, mais cela n’a que fort peu d’incidences sur le fond. Tout au plus le fait de n’avoir pas à se soucier du nombre de pages ou de signes sur une page virtuelle offre-t-il la possibilité de s’étaler davantage… mais point trop n’en faut quand même!

Pc : Bien sûr, l’investissement financier n’est pas le même que pour un magazine papier, mais quand même, comment se débrouille-t-on en l’absence de revenus pour couvrir les frais (hébergement et entretien du site…)?

RC : Ah! Le bon vieux temps des allers-retours chez l’imprimeur, dans les dépôts-ventes et dans les bureaux de poste pour envoyer leurs exemplaires aux abonnés! On était (plus) jeunes… Pour le site, on paye de notre poche un abonnement annuel chez notre hébergeur. Comme je l’ai dit, on est des bénévoles, on a donc un travail rémunéré à côté.

Pc : Quelle relation vise-t-on chez Rythmes Croisés entre le site et les réseaux sociaux?

RC : Les réseaux sociaux nous servent juste à répandre la bonne parole, c’est-à-dire à informer de la publication d’un nouvel article (ce qui arrive quasi quotidiennement, les jours ouvrables). Ils permettent aussi de faire suivre plus facilement et rapidement des annonces de concerts ou de sorties de disques, dans les cas où n’aurait pas le temps de remplir notre page «Agenda».

Pc : Comment se répartit la fréquentation entre le site et les réseaux sociaux?

RC : Les réseaux sociaux sont un «plus» pour diffuser l’information, avec le risque aussi que celle-ci se noie dans le flux de notifications et passe inaperçue. Le site est fréquenté par nos abonnés, qui sont informés dès qu’il y a du neuf, ainsi que par les internautes qui font des recherches sur tel ou tel sujet.

Pc : Prog censor essaie de dépasser une certaine logique de «concurrence» constatée sur le net en matière de musiques progressives. Nous privilégions l’ouverture, de là, par exemple, cette interview. Comment Rythmes Croisés perçoit-il cette «cohabitation»?

RC : Le monde des musiques progressives est suffisamment vaste, actif, vivant, dense et hétéroclite pour que chaque organe médiatique y trouve sa place et diffuse son axe de rayonnement sans faire de l’ombre aux autres ou les piétiner. Bien sûr, il y a des sujets rassembleurs et presque «obligés» (le dernier disque de «machin» forcément «incontournable», etc.), mais sur lesquels chacun peut avoir un avis différent. Ce qui peut passer pour l’événement ou le «coup du siècle» chez l’un peut être royalement ignoré par l’autre. Il est bon que les lecteurs recueillent sur ces sujets des avis et des regards différents pour construire et affiner les leurs, mais il est bon aussi qu’ils découvrent d’autres univers moins «rassembleurs», d’autres façons de penser et d’exprimer ces musiques progressives. Il n’y a pas de vérité unique, tranchée et figée, il n’y a que des regards distincts en fonction des parcours et des affinités. S’il y a bien une chose que nous apprennent les musiques progressives c’est à se mettre à l’écoute et à affiner nos oreilles. Donc il y a de quoi faire pour chaque média! Et je remercie au passage Prog censor de nous avoir proposé cette «tribune».

Pc : Sans s’enfermer dans des «formatages stylistiques», quel est ton point de vue sur l’évolution historique des musiques progressives et sur leur avenir?

RC : À en juger par le nombre croissant de «sous-étiquettes», il me semble que les musiques progressives ne cessent de croître, de s’élargir, de se transformer, de se métamorphoser, quitte à ce que certains acteurs de ces musiques en viennent à réfuter le terme «progressif» parce que trop limitatif, réducteur, sclérosant, «has been», ou que sais-je encore. On peut le déplorer ou s’en féliciter. Mais les approches et les démarches «progressives» sont toujours en action. De toute manière, les pratiques musicales évoluent, les lutheries évoluent, les techniques de jeu évoluent, les méthodes d’enregistrement également, donc on ne peut plus faire de la musique de la même façon qu’il y a cinquante ans. Il y a cependant des héritages à ne pas oublier, mais qu’il faut aussi savoir dépasser, ou projeter dans de nouvelles dimensions. Paradoxalement, ces musiques sont de plus en plus ignorées par les grands médias officiels, d’autant que nos sociétés «évoluées» jurent plus par l’image que par le son. Il y a donc vraiment du boulot à faire pour favoriser l’épanouissement musical (et même culturel).

Pc : Quelle est la vision d’avenir projetée pour le webzine? Quels sont les projets éventuels en chantier?

RC : Hum… en fait, on a tellement la tête dans le guidon qu’on ne cesse de reporter la vision d’avenir à plus tard!… Dans les faits, on est déjà pas mal occupés entre les nouveautés à traiter et les archives à exhumer, les dossiers, les discographies commentées, les entretiens, les chroniques, les comptes-rendus, les infos brèves et les annonces de concerts et de festivals. Et il faut savoir aussi faire des pauses! Bref, les projets ne manquent pas, seul le temps se réduit...

Pc : Au fait, d’où vient le nom «Rythmes Croisés»?

RC : C’est tout simplement le nom que l’on a donné Sylvie Hamon et moi à notre structure associative!

Pc : Quelle autre question aurais-tu attendue?

RC : C’est une très bonne question, passons à la suivante… :-) Bon, en fait, il y a probablement d’autres thèmes à aborder, mais on me reproche déjà de trop écrire, alors j’en ai peut-être trop dit! Quoi qu’il en soit, merci encore de ton intérêt, et bonne continuation à Prog censor!

https://www.rythmes-croises.org/
https://www.facebook.com/webzine.rythmes.croises/

https://twitter.com/RythmesC
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26/04/2020 : Conversation rapidus avec Bruno Tocanne du festival Jazz(s) à Trois Palis

Conversation rapidus avec Bruno Tocanne du festival Jazz(s) à Trois Palis

Le virus couronné le plus célèbre des temps pré- et post-modernes bouleverse notre vie - dont tous les secteurs sont touchés. La culture en est un, en particulier les concerts. Quid des festivals?
Prog censor a questionné les organisateurs des festivals de musiques progressives. Aujourd’hui, Bruno Tocanne, organisateur de JAZZ(S) À TROIS PALIS (Trois Palis, Charente – 18-20 Septembre 2020) nous explique son point de vue d’artisan, à la fois artiste et organisateur.

En Belgique, la décision a été confirmée le 24 avril 2020: pas d’événements de masse - et donc pas de festivals - avant le 31 août. Compte tenu de ce qui se profile en matière de déconfinement (progressivité, étapes successives, possibles retours en arrière), laisser les organisateurs de festivals travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête apparaissait comme cruel.

En France, l’intervention d’Emmanuel Macron du 13 avril 2020 confirme la prolongation de l’interdiction des festivals «au moins jusqu'à mi-juillet». Dans la foulée, Franck Riester, ministre de la culture, annonce la création d'une «cellule d'accompagnement des festivals», en réponse aux «nombreuses incertitudes créées par la crise sanitaire et l'hétérogénéité des situations et des souhaits de chaque festival». Le communiqué de presse précise: «certains souhaitent déjà pouvoir annuler leur édition 2020, d'autres pour qui le confinement ne crée pas de retard dans la préparation de leur édition, souhaitent attendre l'évolution de la situation». Est-on plus cruel dans l’Hexagone ou, au contraire, plus sensible aux différences entre situations spécifiques?

Jazz(s) à Trois Palis existe depuis 2018, à Trois Palis en Charente.
Le 22 avril, la page Facebook du Festival annonce: «Bon et bien, même si c'est un petit festival en milieu rural qui, aux yeux de certains-nes, n'a pas la même importance que ceux considérés comme de "vrais" festivals, j'ai le regret de vous annoncer que nous renonçons à organiser l'édition 2020 de "JAZZ(S) À TROIS PALIS" les 18.19.20 septembre. En tous cas dans la forme qui était initialement prévue (3 jours / 9 concerts, des visites...). »

Prog censor : L’annulation ou l’incertitude?

Jazz(s) à Trois Palis : J'ai procédé à l'annulation du festival dans sa forme initiale qui est de 3 jours de concerts consécutifs dans différents lieux non dédiés et en secteur rural et périurbain. Je me laisse une petite porte de sortie si les choses évoluent positivement, avec peut-être un ou deux concerts isolés plus tard dans la saison. J'ai longtemps hésité, longtemps fait comme si nous pouvions nous permettre de le faire à cette période (mi-septembre) mais le flou, l’incertitude, les infos contradictoires délivrées par nos gouvernants ont eu raison de ma volonté de poursuivre.

Pc : Annuler préventivement ou au dernier moment? Quels risques pour l’événement?

JàTP : Un petit festival comme celui-ci n'a malheureusement pas la trésorerie suffisante pour pouvoir se permettre de prendre un risque d'annulation au dernier moment. L'incertitude au niveau de l'obtention des aides qui nous sont nécessaires (collectivités territoriales, sociétés civiles) n'a pas arrangé les choses.

Pc : Reporter ou faire de 2020 une année blanche? Pourquoi?

JàTP : Je préfère penser 2020 comme une année blanche pour le festival, même s'il reste des possibilités d’événements ponctuels. Du coup l'édition 2020 devrait être flamboyante!

Pc : Tant qu’à faire, une occasion à saisir pour un changement structurel?

JàTP : Oui, de toutes façons cette pandémie est une occasion à saisir pour penser l'après différemment à tous les niveaux, dans tous les domaines.

Pc : Peut-être même une opportunité de repenser le circuit de diffusion des musiques progressives/jazz?

JàTP : Bien entendu mais la naissance même de Jazz(s) à Trois Palis était une manière de repenser ce circuit dans mon esprit: je voulais prouver que l'on pouvait revenir à quelque chose de plus basique, revenir à ce qui faisait la force des «jazz action» des années 70, beaucoup de militantisme avec très peu de matériel technique, dans des lieux de proximité non obligatoirement dédiés à la diffusion de concerts. En outre ici ça se passe en milieu à la fois rural et périurbain peu, voire pas du tout, touché par des programmations de qualité, similaires à celles que l'on peut retrouver dans de plus gros festivals ou dans des salles de concerts où ils ne se sentent pas légitimes d'aller. Il s'agissait également de mettre les artistes en relation plus directe avec des publics disparates dans des lieux à dimension humaine, non dédiés à la diffusion musicale, le tout sans fioritures mais avec beaucoup de respect.

Pc : Des alternatives qui utiliseraient les technologies digitales? Pourquoi pas?

JàTP : Surtout rien en streaming! C'est la pire chose en matière écologique comme nous le savons maintenant. De toutes façons, je préfère un silence provisoire à cette inflation d'images souvent mal sonorisées qui envahissent les réseaux sociaux. Le fait de tout miser sur le virtuel ne va pas aider à revenir ensuite dans les salles de concerts, les cinémas, les théâtres, et les disques vont avoir encore plus de mal à se vendre... Cette volonté de vouloir continuer à tout prix à se montrer c'est pour moi tenter de faire comme si tout était «normal», comme si rien n'avait changé, comme si rien ne devait évoluer. Profitons du temps que nous récupérons pour réfléchir plutôt que de foncer tête baissée en espérant que les choses reviennent à ce qu'elles étaient.

Pc : Et les coûts déjà engagés? Comment on s’en sort?

JàTP : J'ai justement pris la décision d'annuler bien en amont afin de n'avoir pas de coûts engagés.

Pc : Comment fonctionne l’éventuelle assurance couvrant l’annulation?

JàTP : Je ne sais pas.

Pc : Quelle préférence pour les billets déjà vendus: ne pas réclamer le remboursement et aider le festival de façon solidaire? Garder le ticket pour l’édition suivante? Se faire rembourser?

JàTP : Il faut répondre au cas par cas, il n'y a pas de meilleure méthode. Certains peuvent rembourser, d'autres non. Dans la mesure du possible, il faut avant tout pouvoir aider les artistes qui étaient programmés.

Pc : Pratiquement que doit faire le spectateur déjà en possession de son billet?

JàTP : Il n'y en a pas, les réservations n'étaient pas encore ouvertes.

Pc : «Festivals en quête d’état»: la culture doit-elle dépendre des institutions?

JàTP : Bien entendu, je crois à la notion de service public en matière de culture en général, de musique en particulier. Par contre, nous allons au-devant de graves problèmes depuis que l'institution a décidé de ne se préoccuper que de l'industrie culturelle! Quid des artisans que nous sommes et que nous souhaitons rester, que nous soyons des artistes ou des organisateurs, voire, comme de plus en plus souvent, les deux à la fois?

Pc : Et les artistes dans tout ça?

JàTP : J'en reviens à cette volonté de nous faire entrer de force dans le merveilleux monde de l'industrie culturelle. Il faut que les artistes prennent conscience que dans un tel système ils deviennent la dernière roue du carrosse! Ils ne servent plus qu'à remplir des cases dans des dispositifs qui leur sont imposés, ils deviennent tout à fait interchangeables et, surtout, ils n'ont pas à donner un avis sur quoi que ce soit. Il ne manquerait plus que l'ouvrier se substitue au patron... Pour répondre aux annulations de concerts, répétitions, résidences, sorties de disque..., il faut bien évidemment accorder aux intermittents du spectacle un prolongement d'un an de leurs droits sans conditions. Je suis, de toutes façons, et depuis longtemps, partisan d'un revenu universel sans conditions à la hauteur du salaire minimum.

Pc : Toute cette énergie, ces espoirs, ces heures de travail… ça fait quoi?

JàTP : C'est toujours très frustrant de ne pas pouvoir aller au bout d'un projet, mais ce n'est que partie remise! Nous sommes relativement habitués, en tant que musiciens, à travailler d'arrache-pied sur des projets artistiques qui, soit aboutissent un ou deux ans après, soit n'aboutissent pas du tout, bien malheureusement. Ça fait partie des joies de ce métier. Il faut apprendre à gérer ces frustrations, et ce n'est jamais facile.

Pc : On reste optimiste? Quelle sera la résilience du festival à l’issue de cette crise?

JàTP : Bien sûr, toujours optimiste, cette crise fera sans aucun doute que la prochaine édition n'en sera que plus intense.

Pc : Un an de plus pour une affiche encore meilleure? Ou le risque de voir l’événement s’éteindre?

JàTP : Le risque de ne pas reprendre existera toujours mais aujourd'hui j'ai envie d'y croire.

Pc : Le credo du festival? Son histoire? Son public?

JàTP : Proximité, convivialité, émotions, sensations, générosité, sincérité... Quelque part entre les temples de la culture et les mastodontes de l'industrie musicale. Le public n'appartient à personne, je m'étrangle lorsque j'entends un organisateur parler de «son» public... Nous souhaitons tous - musiciens et organisateurs - ce qui me paraît relativement évident, nous adresser à tout un chacun-e, quelle que soit l'origine, l'âge, le statut social, le sexe...

Pc : Le message des organisateurs au public?

JàTP : Vous allez nous manquer!

https://www.imuzzic-brunotocanne.com/jazz-s-a-trois-palis
https://www.facebook.com/bruno.tocanne

interview réalisée le 25/04/2020 par Auguste

25/04/2020 : Conversation rapidus avec Luc Millesime, Romain Castel et Hatim Ben Ismail du festival Ready for Prog

Conversation rapidus avec Luc Millesime, Romain Castel et Hatim Ben Ismail du festival Ready for Prog

Le virus couronné le plus célèbre des temps pré- et post-modernes bouleverse notre vie - dont tous les secteurs sont touchés. La culture en est un, en particulier les concerts. Quid des festivals?

Prog censor a questionné les organisateurs des festivals de musiques progressives. Aujourd’hui, Romain Castel, Luc Millesime et Hatem Ben Ismail, respectivement Programming Manager, Chargé de Communication et Project Manager du READY FOR PROG? FESTIVAL (Toulouse, Haute-Garonne – 30-31 octobre 2020) nous donnent leur sentiment.

En Belgique, la décision a été confirmée ce 24 avril 2020: pas d’événements de masse - et donc pas de festivals - avant le 31 août. Compte tenu de ce qui se profile en matière de déconfinement (progressivité, étapes successives, possibles retours en arrière), laisser les organisateurs de festivals travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête apparaissait comme cruel.

En France, l’intervention d’Emmanuel Macron du 13 avril 2020 confirme la prolongation de l’interdiction des festivals «au moins jusqu'à mi-juillet». Dans la foulée, Franck Riester, ministre de la culture, annonce la création d'une «cellule d'accompagnement des festivals», en réponse aux «nombreuses incertitudes créées par la crise sanitaire et l'hétérogénéité des situations et des souhaits de chaque festival». Le communiqué de presse précise: «certains souhaitent déjà pouvoir annuler leur édition 2020, d'autres pour qui le confinement ne crée pas de retard dans la préparation de leur édition souhaitent attendre l'évolution de la situation». Est-on plus cruel dans l’Hexagone ou, au contraire, plus sensible aux différences entre situations spécifiques?

Ready For Prog? Festival existe depuis 2018, au Metronum à Toulouse en Haute-Garonne.
Programmé les 30 et 31 octobre 2020, le festival est maintenu.

Luc : Le festival est maintenu pour les 30 et 31 octobre 2020. Mais comme tu cites Emmanuel Macron, tout est dans le «au moins» dans sa déclaration. Ça veut tout dire et rien dire. Et lui-même n’en sait rien de toute façon. Donc wait and see…

Prog censor : L’annulation ou l’incertitude?

Luc : Il n’est pour l’instant pas question d’annulation. Quant à l’incertitude, elle est inhérente à cette pandémie, aux avancées de la connaissance du virus et aux décisions politiques qui en découleront. Mais dans l’ensemble, même en temps normal, l’incertitude fait partie de l’organisation d’un festival. Nous sommes donc rompus à l’exercice de l’incertitude. Ne serait-ce qu’en termes de ventes de billets.

Pc : Annuler préventivement ou au dernier moment? Quels risques pour l’événement?

Romain : Pour le moment, il n'est pas question d'annuler ni de reporter; la date est encore loin et nous avons le temps de voir venir. Mais en effet, si on devait en arriver là, le risque serait que certains groupes ne reviennent pas l'année suivante, ou que l'événement disparaisse du paysage tout simplement...

Luc : Une annulation préventive ruinerait un an de passion et de travail. Une annulation au dernier moment mettrait en péril les finances du festival. C’est une question difficile que nous nous poserons en temps voulu si elle s’impose à nous.

Pc : Reporter ou faire de 2020 une année blanche? Pourquoi?

Romain : On fera tout ce qui est en notre pouvoir pour ne pas reporter; je tiens le pari que fin octobre nous n'entendrons plus parler de ce virus, du moins je l'espère… En tout cas, énormément de festivals sont d'ores et déjà reprogrammés en septembre/octobre, ça donne espoir pour maintenir le nôtre... en espérant tout de même qu'il n'y ait pas trop de doublons en France et en Europe sur la période...

Luc : Reporter reviendrait à une annulation et à une reprogrammation complète des groupes car il serait étonnant que tous puissent revenir, sauf si leur agenda le leur permet.

Pc : Tant qu’à faire, une occasion à saisir pour un changement structurel?

Romain : Pour l'instant, aucun changement de ce type n'est envisagé, mais nous avons le temps d'en discuter entre nous si jamais...

Luc : Un changement structurel serait vraiment à la marge. Le Ready For Prog? Festival est un festival à taille humaine et tient à le rester.

Pc : Peut-être même une opportunité de repenser le circuit de diffusion des musiques progressives/metal?

Luc : Ce serait un peu comme croire que le monde d’après la pandémie sera différent du monde d’avant. C’est vraiment très peu probable.

Romain : Si nous sommes obligés d'annuler ou reporter, en effet nous prendrons le temps de réorganiser la façon de procéder. Le monde du métal progressif est un monde relativement fermé, généralement ce sont les mêmes acteurs (public, groupes, structures) qui gravitent autour. Je pense que le circuit actuel n'est pas si mal pour un style bien particulier, il y a donc peu de choses à changer...

Pc : Des alternatives qui utiliseraient les technologies digitales? Pourquoi pas?

Luc : Tu veux dire un festival par écrans interposés? Ce serait la mort de la musique vivante qui est la raison d’être d’un festival. Il faudrait alors inventer un autre mot.

Pc : Et les coûts déjà engagés? Comment on s’en sort si…?

Romain : Heureusement, pour le moment nous n'avons pas sorti beaucoup d'argent, nous n'avons pas encore commencé les campagnes d'affichage et n'avons pas avancé d'argent pour payer les groupes, donc pas de coûts importants à ce jour, mais nous aimerions attaquer dès cet été. C'est pour cela qu'il nous faudra savoir quelque chose rapidement de la part de nos responsables du gouvernement, si on ne veut pas avoir des surprises...

Luc : Pour l’instant, les coûts engagés sont minimes. Les vraies difficultés arriveront lorsqu’il faudra faire les avances sur cachets aux artistes. Si la situation est toujours la même à ce moment-là, il faudra vraiment réfléchir à ce qu’on fait. Le problème est aussi que nous avons mis en standby tous les coûts liés à la promotion du festival et le risque est donc que nous n’ayons pas le temps de la faire correctement. Sans compter que nous ne savons pas du tout comment les gens vont réagir, même après un déconfinement du secteur de l’événementiel.

Pc : Comment fonctionne l’éventuelle assurance couvrant l’annulation?

Romain : La structure organisatrice étant une association (Cultur’Prom à Toulouse), nous avons simplement une assurance de responsabilité civile. Ensuite, pour d'éventuelles annulations, tout est stipulé dans le contrat que nous envoyons aux groupes généralement courant de l'été. Bien sûr, en cas de pandémie, c'est une situation exceptionnelle et un cas de force majeure, les annulations des groupes ou du festival n'engendreront pas de frais dans ce contexte. Tout ce que nous aurons engagé comme frais annexes avant sera perdu, hélas (fabrication affiches, flyers principalement). Mais nous ne sommes pas le Hellfest et n'avons aucun salarié qui travaille pour le festival, donc ça se compte en centaines d'euros tout au plus.

Luc : Les assureurs sont tous des menteurs, c’est pour ça qu’ils font payer la franchise. (Ok, je sors.)

Pc : Le cas échéant, quelle préférence pour les billets déjà vendus: ne pas réclamer le remboursement et aider le festival de façon solidaire? Garder le ticket pour l’édition suivante? Se faire rembourser?

Romain : Honnêtement, nous n'avons pas encore réfléchi à ça, mais si ça devait arriver, je serais pour demander aux gens de garder leur billet pour l'année suivante. Bien sûr, si certains veulent aider le festival, ça ne sera que bénéfique pour nous, car il faut savoir que nous sommes en déficit après la seconde édition et que nous comptons vraiment sur un succès lors de la prochaine édition. Ensuite, il faudra tout mettre en œuvre pour essayer de garder la même affiche. Ce ne sera pas chose aisée, en tout cas nous essaierons...

Pc : Aucazou… que devra faire le spectateur déjà en possession de son billet?

Luc : T’en as pas marre de poser 2 fois les mêmes questions depuis le début? (Ok, je sors encore une fois …) [M’a l’air sympa, tiens, ce gars-là, faudra qu’on se rencontre un de ces jours, je mettrai ma salopette d’assureur…]

Romain : Qu'il le garde précieusement!! Et en profite pour en parler autour de lui!

Pc : «Festivals en quête d’état»: la culture doit-elle dépendre des institutions?

Romain : Non, je ne pense pas. Les gens sont assez grands pour savoir ce qu'on peut faire ou pas. Si les gens ont peur, ils peuvent venir avec un masque (d'ici là, nous devrions ne pas en manquer... et peut-être ne plus en avoir besoin). Si les gens veulent absolument se rendre à un concert ou à un festival au mois d'octobre, je pense qu'ils pourront le faire sans craintes... Bien sûr, si le gouvernement interdit tous les rassemblements à cette période, nous n'aurons guère d'autre choix que de faire avec...

Luc : Si la culture dépendait des institutions, un festival comme le nôtre n’existerait tout simplement pas. Nous n’avons quasiment aucune subvention publique. Et de toute façon, quand tu demandes à une institution des subventions pour un festival de metal progressif, la réponse est le plus souvent: « merci, on vous écrira ».

Pc : Et les artistes dans tout ça?

Romain : Les artistes sont dans le même cas. Ils ont besoin de jouer. Certains sont professionnels, d'autres simplement amateurs, mais s'ils ne se produisent pas en live, alors ils n'ont pas de revenus. C'est dans leur intérêt de jouer. L'affiche de cette année est bouclée, mais rien ne nous dit que si le festival est reporté, tous les groupes pourront revenir l'année prochaine... Ce sera de toute façon un report d'un an pour tout le monde, comme si le temps s'était arrêté pendant un an, et que tout reprenait là où ça s'est arrêté avec un an de plus! Hahaha.

Luc : Pour les artistes pros, cette crise sanitaire est une catastrophe. Leurs revenus dépendent des concerts et du merch. Et pour les groupes étrangers, c’est encore pire parce que, quoi qu’on en pense, le système français est plus protecteur que la moyenne.

Pc : Toute cette énergie, ces espoirs, ces heures de travail… ça fait quoi l’incertitude?

Romain : Ça fait chier... Haha, ça fait peur, mais on commencera vraiment à avoir peur en août... ou pas d'ailleurs!

Luc : Comme je te l’ai dit plus haut, l’incertitude fait partie intégrante de l’organisation d’un événement. Il est impossible de tout prévoir, même en temps normal. Si tu crains de devoir t’adapter, tu n’organises pas de festival.

Pc : On reste optimiste? Quelle sera la résilience du festival à l’issue de cette crise?

Romain : Oui l'optimisme c'est ma raison d'être. Je reste optimiste, encore une fois. Le temps nous dira si j'avais raison de l'être ou pas.

Luc : Bien sûr qu’on reste optimiste, et heureusement! Et franchement, aujourd’hui, je pense plutôt à la résilience des soignants qui sont en première ligne qu’à la nôtre.

Pc : Si jamais… un an de plus pour une affiche encore meilleure? Ou le risque de voir l’événement s’éteindre?

Luc : On fera tout pour que l’événement perdure. Quant à faire une affiche encore meilleure, ça ne dépend pas du virus mais des cachets demandés par les groupes ou leurs intermédiaires.

Romain : Je pense que ça rejoint un peu ce que je disais plus haut: le risque de voir s'éteindre l'événement bien sûr, car un an de travail pour rien ça risque de miner le moral, et nous ne sommes que 3 à gérer, tous les bénévoles étant là le jour J et quelques-uns d'entre eux distribuent des flyers sur certains concerts durant toute l'année, mais là nous n'aurons pas trop de lieux de distribution! Il faut bien sûr se rendre compte que nous avons un travail à côté et que nous y passons clairement tout notre temps libre pour essayer de proposer un bon festival à échelle humaine avec beaucoup de qualité sur scène. Si on devait faire une année blanche, je ne sais pas si nous pourrions nous en remettre, surtout psychologiquement...

Pc : Le credo du festival? Son histoire? Son public?

Romain : Je suis à l'origine de la genèse du festival, avec Hatem Ben Ismaïl (responsabilité du projet). Nous avons commencé à en parler en juillet 2017 et puis la première édition a vu le jour en octobre 2018, avec Sons of Apollo à l'affiche. Pour une première édition, c'était pas mal! Et puis nous avons simplement décidé de continuer l'aventure, car les festivals de metal prog ne courent pas les rues en France. C'est d'ailleurs le seul et unique de ce genre chez nous, les autres en Europe sont Euroblast, Radar, Prog Power Europe ou Be prog qui a récemment disparu... Le public vient de partout, de France et d'Europe. Ce sont parfois des fans des groupes têtes d'affiche qui suivent leur groupe favori partout dans le monde, ou bien un public régional pour soutenir le projet, ou encore tout simplement des fans de metal prog de France et des pays souvent frontaliers qui viennent nous rendre visite car ils n'ont rien d'autre comme festival de ce genre dans notre beau pays! Autant en profiter!

Pc : Le message des organisateurs au public?

Luc : Prenez soin de vous, écoutez du metal prog et n’hésitez pas à acheter des places pour le festival. Si le festival est annulé, vous pourrez vous faire rembourser, et s’il est maintenu, ça va être une sacrée fiesta!

Romain : Nous confirmons que le festival est maintenu aux dates des 30 et 31 octobre 2020. N'hésitez pas à acheter vos places en prévente, cela nous donne une forte idée de l'affluence attendue et nous pouvons de ce fait tout mettre en place pour accueillir le public du mieux possible. Nous vous tiendrons informés du moindre changement, que ce soit une annulation d'un groupe ou d'un éventuel report, mais je vous demande de ne pas vous inquiéter! Merci à toutes et à tous pour votre soutien indéfectible, cela nous motive comme jamais!

www.facebook.com/readyforprogfestival
interview réalisée le 25/04/2020 par Auguste

30/03/2020 : Conversation rapidus avec Fred Simoneau de ProfifProg

Interview rapidus avec Fred Simoneau de Profilprog

Fred Simoneau: Bonjour Prog censor! Je tiens premièrement à vous féliciter pour votre excellent travail. Je suis moi-même un lecteur assidu de vos chroniques et entrevues. Vous faites partie du lot de ceux qui doivent être complimentés et c’est avec beaucoup de plaisir que je vais répondre à vos questions.

Prog censor: Profilprog est présenté, sur votre site, comme la radio progressive de Québec. J’en conclus que c’est la radio qui a d’abord été créée avant le site web. Est-ce bien exact?

Fred Simoneau: En effet, c’est véridique. L’émission de radio Profil existe maintenant depuis près de 25 ans. Nous sommes affiliés à CKIA 88,3 ici même, au centre-ville de Québec. Au tout début, il s’agissait d’un programme où l’on faisait le profil d’un artiste, tous genres de musique confondus. Au fil du temps, Profil est devenu spécialisé dans le rock progressif, car l’animateur Gérald Hawey était fan inconditionnel de cette musique. Notez bien que Gérald (La Légende) est toujours animateur de l’émission après toutes ces années! Quant au site internet, il existe depuis une dizaine d’années. Au départ, nous avions un site de base qui servait principalement à publier des articles sur le rock progressif et quelques chroniques. Merci à Richard Hawey qui a su garder le fort durant toutes ces années. Avec le temps et étant donné la popularité du site, nous avions besoin de davantage d’espace et de bande passante, alors, en 2013, j’ai construit le site internet que nous avons aujourd’hui. Celui-ci est utilisé à sa pleine capacité et c’est parfait comme cela!

Pc: De quelle manière fonctionnez-vous? Tous les collaborateurs sont-ils également impliqués dans les deux médias?

FS: Non, pas totalement. Nous avons 17 chroniqueurs et ceux-ci produisent des écrits sur les albums en cours pour le compte de notre site internet www.profilprog.com. Ensuite, nous avons 3 correcteurs pour éviter de publier des chroniques dans un français erroné… Il y a Gérald qui est le maître de l’émission radio Profil, mais qui s’occupe aussi de tout ce qui a trait à la distribution d’albums aux chroniqueurs et aux correcteurs. Marc Thibeault est coanimateur de l’émission radio et fait aussi un nombre important de chroniques pour le site. Finalement, moi je m’occupe du lien entre Profil et les maisons de disques, courriels entrants, du site web, de sa maintenance et des entrevues vidéo (Skype). Donc, oui, c’est un groupe de gens assez impressionnant et tout cela n’est pas possible sans un travail d’équipe soutenu. Nous avons la chance d’avoir des gens dévoués et surtout passionnés.

Pc: L’un des deux supports est-il plus riche que l’autre (plus de chroniques sur le site qu’en radio par exemple) ? Quelles sont les matières abordées dans les deux supports (chroniques, interviews, chroniques de concert, de livres sur le progressif)? Y a-t-il des dossiers thématiques?

FS: Bref, le site internet prend maintenant beaucoup de place, c’est certain. Il faut dire qu’en 2020 l’internet est en première position pour la communication. Nous nous servons de nos contacts avec les maisons de disques pour avoir la musique nécessaire à jouer lors de nos émissions de radio. Nous recevons tous les jours des albums qui devront être chroniqués sur profilprog.com. Pour chacun de ces albums, deux pièces seront jouées lors de l’émission radio Profil. C’est un peu comme un «deal» que nous avons avec ceux qui nous envoient du nouveau matériel. Quant aux matières abordées, le site internet est une banque importante d’informations sur les albums et ses acteurs, tandis que l’émission Profil propose des extraits de ces albums. Un beau tout finalement!

Pc: Aucune publicité n’est visible sur le site. Or, l’existence même d’un site (et, a fortiori, d’une émission) implique des coûts (hébergement, maintenance). Comment faites-vous pour gérer cet aspect des choses?

FS: J’avoue que c’est la partie la moins évidente d’un tel projet… Nous sommes deux à la tête de Profil et nous nous partageons les coûts. Nous avons pensé mettre de la publicité sur notre site, mais l’une des choses que nous apprécions de celui-ci est sa simplicité et le fait qu’il n’y a pas d’annonces de tout genre pour venir détériorer le plaisir. J’ai quelques projets en tête afin d’apporter un peu de soutien monétaire au projet, mais ce ne sont que des projets pour l’instant. Quant aux chroniqueurs et correcteurs, il s’agit bel et bien de volontariat! Cela dit, lorsque nous avons la chance de recevoir des albums dans un format physique, nous sommes très heureux de pouvoir les donner aux chroniqueurs. C’est un peu comme un pourboire. Bref, quelquefois je me vois comme un artiste… Je mets le paquet pour promouvoir ce que je fais en espérant un jour rentrer dans mes frais… Hahaha!

Pc: Le covid-19 fait des ravages actuellement partout dans le monde. Le confinement sévit également au Québec. Cela ralentit-il le fonctionnement normal de vos activités?

FS : Pour la radio, nous sommes en pause, mais nous regardons la possibilité d’enregistrer les émissions de la maison. À suivre! Pour le site, plusieurs de nos chroniqueurs sont déjà à la retraite et, maintenant que nous sommes tous confinés à la maison, nous avons un peu plus de temps à donner à Profil. Quant aux albums qui entrent chez nous, je dirais que présentement il n’y a pas nécessairement de ralentissement. Cela dit, d’ici un mois ou deux, je crois qu’en effet il y aura une période légèrement plus tranquille. Il faut dire qu’en 2019 nous avons chroniqué (et nous en sommes très fiers) un total de 450 albums de rock progressif. Notre liste d’albums à chroniquer est toujours un peu plus grande que notre capacité à le faire. Peut-être allons-nous réussir à nous mettre à jour? Qui sait.

Pc: Avez-vous une idée du nombre de personnes qui vous suivent?

FS: Pour la radio, c’est difficile à dire. Nous aimerions attirer un total d’environ 1000 personnes à toutes les émissions, mais nous n’avons pas les moyens de le savoir. C’est pourquoi chaque émission est disponible sur iTunes, en téléchargement et en streaming. Quant au site internet, oui nous avons des chiffres très précis et nous en sommes heureux. En 2019 par exemple, près de 80.000 visites ont eu lieu sur le site. Nous visons les 100.000 pour cette année et je crois que c’est possible. Gardez toujours en tête qu’il s’agit d’un site internet et d’une radio en langue française (Québec), alors il ne faut pas s’attendre à des chiffres beaucoup plus importants. Je crois que si nous sommes en mesure d’attirer 100k visites par année, nous serons en très bonne posture pour l’avenir.

Pc: Facebook est-il une vitrine pour les deux supports et vous apporte-t-il de nouveaux auditeurs et/ou lecteurs?

FS: J’aimerais vous dire que oui, mais c’est difficile à dire. Nous publions nos feuilles de route pour l’émission radio, nos chroniques et nos entrevues, mais c’est difficile à dire quelle proportion répond à l’appel. Ce qui aide grandement c’est lorsque les groupes publient le lien sur leurs pages. Alors là, les gens ont tendance à aller jeter un coup d’œil.

Pc: Par rapport aux nombreux webzines et nombreuses émissions de rock progressif, quels sont vos points forts et vos spécificités?

FS: Notre point fort est aussi notre point faible… Nous sommes un webzine de langue française, alors nous sommes en mesure d’attirer la clientèle française en premier lieu. Cela dit, nos entrevues sont pratiquement toutes concoctées en anglais, alors notre page YouTube fonctionne assez bien. Nous avons incorporé un traducteur Google automatique pour tous les textes sur notre site, je crois que ça aide grandement. L’autre point fort important est le fait que nous faisons la promotion du rock progressif, quelle que soit la popularité de l’artiste. Qu’un album ait 50 vues sur YouTube ou 150k, cela n’a pas d’importance pour nous. Nous allons lui donner le même traitement et nous en sommes fiers. Nous voulons offrir à tous les groupes une petite chance de se faire connaître, alors notre radio et notre site internet leur sont totalement dédiés.

Pc: Avez-vous une ligne éditoriale et, si oui, comment a-t-elle été instaurée?

FS: Simple, comme précisé plus haut, chaque album reçu mérite le même traitement. Une chronique et deux pièces jouées sur notre radio. Parfois, lorsque nous avons des coups de cœur, nous proposons une entrevue. Nous voulons être cette organisation, celle qui accepte tous les groupes tant et autant qu’ils font dans le rock progressif ou ses sous-genres. Nous avons instauré des règles assez souples, mais étant donné que nous sommes deux à la tête de l’organisation, c’est assez simple de s’entendre sur une ligne précise.

Pc: Êtes-vous tributaires des promos reçues des groupes et des labels?

FS: Depuis le temps que nous sommes dans le «business», la grande majorité des labels nous envoient les albums sans que nous ayons à les demander. Certains de ces albums ont une signature électronique afin d’assurer la sécurité et la confidentialité du contenu. Dans ce cas, nous avons des chroniqueurs attitrés à ce label afin d’assurer qu’eux seuls auront accès à la promo. Nous sommes très respectueux de la confidentialité du contenu qui nous est envoyé et les chroniqueurs sont très bien informés. Aucun partage n’est permis!

Pc: Subissez-vous des pressions de la part de certains labels?

FS: Très, très rarement pour être franc. Depuis que je suis à la tête de la communication, je peux compter sur les doigts d’une main, le nombre de fois où j’ai eu à justifier une critique. Je crois qu’une bonne entente entre les diverses organisations est primordiale afin d’éliminer cette pression indue. Cela dit, j’ai toujours un petit pincement au cœur lorsque j’informe une formation que la chronique est prête et que la note est un peu basse… Tellement de travail et de temps investis sur un album, je sais que souvent, ils le prendront "très personnel".

Pc: Comment apprécier en toute objectivité un album à chroniquer, en sachant que les labels risquent peut-être de ne plus vouloir collaborer si trop de chroniques ne sont pas suffisamment élogieuses à l’égard de leurs productions?

FS: C’est drôle, car c’est la première chose qu’on se demande lorsqu’on écrit une chronique sur un sujet X. Que vont-ils en penser? Suis-je trop exigeant? Est-ce simplement mon goût personnel qui prévaut? Vont-ils penser que je suis vendu, et ce, peu importe la qualité du produit?
Afin d’éviter ce genre de situation, nous avons convenu d’un template que tous les chroniqueurs utilisent lorsqu’ils font leurs chroniques. Lorsque vient le temps de noter un album ou un livre, ce chroniqueur doit suivre une règle de cotation qui, je l’espère, tend à laisser de côté les goûts personnels. Il est certain que si tu n’aimes pas, tu n’aimes pas, mais tu peux quand même donner des points sur la qualité d’enregistrement ou tous autres éléments pertinents de l’album.

Pc: Sur quelle base effectuez-vous le tri indispensable des disques à chroniquer?

FS: C’est simple. Je reçois les albums et, suite à la lecture de la description et parfois d’une première écoute sommaire, j’envoie cet album pour être chroniqué ou je la laisse vacante dans mon inbox. Pour être franc, malgré le fait que nous avons chroniqué 450 albums en 2019, je suis assez certain de recevoir pratiquement le double en promo. Beaucoup de musique metal que je dois laisser de côté malheureusement. C’est triste, mais je sais qu’il y a d’autres sites internet mieux spécialisés pour en faire des chroniques.

Pc: Peux-tu exprimer ton point de vue personnel sur cette profusion de productions discographiques, alors que cela n’était pas le cas il y a quelques années encore?

FS: L’internet et la technologie. Les bands ont maintenant la capacité de produire à la maison. De plus, dans la plupart des cas, les musiciens n’ont plus à se déplacer pour l’écriture, la production et le montage. Tout peut se faire à distance. Imaginez-vous combien pouvait coûter la création d’un album dans les années 70 ou 80… Maintenant, si tu as du talent, de la créativité et des connaissances informatiques, tout est possible! C’est pourquoi il y a autant d’albums de nos jours. Plusieurs belles découvertes dans mon cas.

Pc: Autre constatation: le public progressif ne s’agrandit guère alors que le nombre de groupes existants ne cesse de s’accroître. Quel est ton sentiment sur ce paradoxe?

FS: C’est triste en effet. J’ai 41 ans et je dois avouer que, souvent, je suis un des plus jeunes lors des concerts… On m’appelle parfois «Le Kid». Je crois que nous tous, webzines et autres médias, avons un rôle important à jouer en ce qui a trait à la communication et au véhicule de cette superbe musique. Il faut continuer à promouvoir les groupes et leurs musiques. De plus, je crois que le retour en force du vinyle aide pour beaucoup la cause. Imagine que tu es en train de te bâtir une collection. Que vas-tu trouver dans les bacs ou sur le net? Yes, Pink Floyd, Genesis… C’est parfait pour débuter l’apprentissage! Finalement, pourquoi ne pas profiter de ce moment pour faire découvrir un album à vos lecteurs: Apofenia de la formation Il Giardino Onirico? Vraiment excellent, vous me remercierez!

Pc: Comment juges-tu l’évolution du rock progressif durant ces 25 dernières années, c’était mieux avant?

FS: Je vais vous mentir si je vous dis que lors de ces dernières 25 années, je n’ai écouté que du prog… Pour ma part, je suis tombé dans le bain en parcourant You Tube il y a environ 10 ans et arrivant par hasard sur la pièce de Porcupine Tree, Anesthetize. C’est par la suite que j’ai découvert tout cet univers autour du rock progressif et que j’ai reculé la pendule. Bien que j’eusse écouté du «prog» toute ma vie, je n’avais aucune idée qu’il y avait un nom au genre. Par la suite, j’ai lu tellement de livres à ce sujet, que j’en mêle les titres. Cela dit, j’ai quand même une très bonne idée de l’évolution du genre. 25 ans? Donc on recule en 1995. Beaucoup d’excellents groupes fonctionnent toujours: Pendragon, IQ, Marillion, Steven Wilson, Arena, Änglagård (partiellement), Opeth et bien d’autres. Je crois que la santé du rock progressif est meilleure aujourd’hui qu’elle l’était lors des années 90. L’internet est un véhicule incroyable pour promouvoir la musique. Toutefois, une grande partie du succès monétaire réside en la capacité pour ces groupes de faire des tournées. La vente d’albums physiques est en chute libre, alors que la musique se consomme maintenant en digital ou via des systèmes de diffusion tels que Spotify et iTunes. Je crois sincèrement que le prog est relativement en bonne santé; mais si tu es un artiste du genre, il ne faut pas s’attendre à devenir bien riche.

Pc: Quelle est, selon toi, l’évolution à attendre pour le futur du rock progressif?

FS: Comme toujours, chaque chose a une date de péremption. Je crois que dans les années 70, le prog a été écrasé par autre chose de plus tendance. Je crois que, éventuellement, les gens auront encore besoin de changement en termes musicaux et peut-être verrons-nous une augmentation de fans de rock progressif d’ici quelques années. Je garde espoir. Il faut continuer à le promouvoir et croire que, à un moment donné, les gens s’éloigneront de la musique facile et répétitive…

Pc: Toujours selon toi, quel est le groupe progressif qui caractérise le mieux le prog post 70’s?

FS: Pour ma part, je dois répéter quelques groupes mentionnés plus haut: Marillion suivi de très près de Steven Wilson/Porcupine Tree, Steve Hackett (solo), IQ, Riverside, PFM et Pendragon. Il y a tellement d’excellents groupes post 70, c’est un crève-cœur de n'en nommer que quelques-uns!

Pc: Parmi tous ces groupes post 80’s, lesquels auraient pu coexister sans rougir avec les grands dinosaures des seventies?

FS: Je vais répondre Änglagård. La musique des Vikings traversera le temps, j’en suis certain.

Pc: Pour revenir au webzine et à l’émission, comment vois-tu leurs évolutions respectives pour les 10 années prochaines? Des envies et/ou des projets en chantier?

FS: C’est certain que si j’avais plus de temps, je ferais d’avantage d’entrevues filmées, car elles attirent beaucoup d’auditoire. De plus, j’augmenterais le nombre de chroniques de livres. Ces dernières sont longues étant donné que je me mets comme discipline de lire l'intégralité du livre avant d’en parler. Finalement, dans un monde idéal, j’aimerais que nous puissions produire des concerts nous-mêmes, cependant il s’agit d’un gros projet et de beaucoup d’incertitudes monétaires. Bref, à court terme, atteindre 100 000 visites par année sur notre site demeure ma priorité.

Pc: Si tu devais définir en une phrase le webzine et l’émission, quelle serait-elle?

FS: Une phrase… Profilprog, votre source d’information de tout ce qui a trait au rock progressif, sans frontières et totalement inclusif!

Pc: L’adresse internet des sites concernés?

FS: Site internet : www.profilprog.com
Émission Profil : www.ckiafm.org/emission/profil
Page You Tube : https://www.youtube.com/channel/UCNGg7dnn1YPyfK4ixCLzaRw
Facebook : www.facebook.com/ProfilCkiaFm883DimancheDe20A23H/?ref=bookmarks
Itune : https://podcasts.apple.com/ca/podcast/profil/id1305265456
Spotify : https://open.spotify.com/show/3KKcCakq48zDm4gLoqS8Gr…

Pc: Un dernier mot avant de se quitter?

FS: Encore une fois, merci beaucoup de me permettre de vous jaser un peu au sujet de notre organisation. Tout comme vous, nous sommes une équipe de passionnés et nous continuerons ce que nous faisons, le plus longtemps possible. Je veux prendre cette opportunité pour remercier mon équipe, car sans eux, Profil n’existe pas : Gérald, les deux Marc, Charles, Jean-Philippe, Louise, Alain, Denis, Philippe, Mario, Benoit, Sébastien, Guillaume, Jimmy, les deux Daniel, les deux François, Serge, Jacques, Patrick, Sébastien et Bruno.
Prog-on!!!

Pc: Merci d’avoir eu la patience de répondre à nos questions.

FS: Un immense plaisir, next one is on me.
L’image contient peut-être : texte qui dit ’À la découverte des webzines du rock progressif LA RADIO PROGRESSIVE DE QUÉBEC PROFIL QUEBEC'S PROGRESSIVE ROCK RADIO Conversation rapidus avec Fred Simoneau de Profilprog prog censor’

16/03/2020 : Conversation rapidus avec Rudzik de Clair & Obscur

Interview rapidus aavec Rudzik de Clair & Obscur

Poursuivons notre périple à travers les webzines francophones traitant de rock progressif, mais cette fois attardons-nous sur un magazine qui, outre le prog, ouvre également son panel à d'autres courants musicaux.
Clair & Obscur fut créé par le regretté Philippe Vallin (1970 – 2016†). Passionné de musique, il commença sa "carrière" de chroniqueur au sein de Koid'9 et collabora également au magazine Traverses, puis décida de fonder son propre blog "Clair & Obscur" qu'il voulait libre et jouissant d'une ligne éditoriale à géométrie variable.
Rencontre avec Rudzik, actuel webmaster et chroniqueur du magazine.

Prog censor : Après le décès de Philippe Vallin, comment le site a-t-il pu se relever? Comment fonctionne-t-il aujourd'hui (nombre de chroniqueurs, de personnes chargées de la maintenance du site, etc.)?

Rudzik : J'ai rejoint "Clair & Obscur" en juin 2016. Phil était le chef d'orchestre et l'unique webmaster du site. Lorsqu'il est décédé, plus personne ne savait comment administrer le webzine. Comme j'étais le seul à avoir des compétences en info, j'ai pris ce rôle et Fred Natuzzi, un ami de longue date de Phil, celui de rédac chef.
Aujourd'hui, le mag fonctionne grâce à un réseau de chroniqueurs réduit mais international. Nous sommes officiellement 6 chroniqueurs réguliers, (nous travaillons à distance, l'un des States, un autre de Suisse et les 4 derniers dispersés en France), sans oublier d'autres anciens chroniqueurs qui chroniquent à l'occasion, n'ayant pas assez de temps pour s'y consacrer pleinement.

Pc : Clair & Obscur n'est pas un zine dédié exclusivement au rock progressif. Vous traitez bien d'autres courants musicaux. Quel est le lien entre ces divers courants musicaux?

R : Effectivement, nous avons un horizon musical rock très large allant de la pop au metal extrême, même si pour ce dernier, nous ne le chroniquons plus guère, faute de chroniqueurs spécialisés dans ce domaine.
Nous sommes tous bénévoles et nos chroniques sont gratuites, pas de pub non plus.
Le principe est que chacun chronique à son rythme ce qu'il veut, du moment que cela puisse être rattaché au rock au sens large du terme. En général, nous ne chroniquons que ce que nous aimons et pas obligatoirement les sorties récentes. Grâce à nos sensibilités différentes, nous nous enrichissons musicalement de ce que les autres apportent. Et notre éclectisme fait que nous avons tous plus ou moins une fibre progressive.
De plus, nous n'avons pas d'obligations envers les labels avec qui nous sommes en contact.
Bref, le lien entre tout ça c'est le rock au sens très large du terme.

Pc : Avec un panel de styles de musique aussi large, est-ce possible de trouver un équilibre? D'après ce que je comprends, peu importe le style du moment qu'il s'agit de musique intelligente...

R : Nous ne recherchons pas d'équilibre. Nous aimons faire découvrir des raretés à nos lecteurs tout en ne perdant pas de vue ce qui se passe dans les courants musicaux que nous couvrons, c'est peut-être là qu'il faut parler d'équilibre.
Alors pas nécessairement d,e la musique intelligente; j'ai moi-même déjà chroniqué plusieurs fois du punk ou du rock garage. Par contre, même dans ce domaine, nous aimons dénicher et surprendre.
Je pourrais citer le groupe de rock garage malgache The Dizzy Brains ou bien celui de blues new folk de Nouvelle Calédonie, Kaori, mais aussi plein d'autres qui pourraient illustrer mon propos.

Pc : Outre les chroniques d'albums, Clair & Obscur c'est aussi...

R : Pas grand chose d'autre. Nous chroniquons parfois des lives et réalisons quelques interviews, mais les chroniques d’albums représentent plus de 90% de notre production. Par contre, de façon un peu égoïste, Clair & Obscur c'est… l'envie de faire connaître nos passions musicales à ceux qui nous suivent.

Pc : On dit des gens qui écoutent du rock progressif qu'ils sont parfois un peu hermétiques aux autres courants musicaux. Tu confirmes?

R : Houla! Sujet délicat auquel je ne pourrais que faire une réponse personnelle, donc pas au nom de notre webzine.
C'est très étrange car ceux qui écoutent du prog sont à la fois très ouverts à tous les genres musicaux que l'on peut intégrer dans du prog, mais ils sont aussi très fermés d'esprit quand ils doivent juger d'un important changement de line-up d'un groupe, par exemple, ou d'un virage important vers un nouveau style de musique.
Par exemple, si un groupe prend un virage un peu plus pop, ça hurle de partout car «ils ont vendu leur âme au diable».
Dans un autre esprit, ça me fait sourire cette guéguerre latente et ancestrale entre les pro Fish et les pro Hogarth dans un groupe comme Marillion. Les gens peuvent aller jusqu'à pratiquement s'insulter pour défendre leur avis. Je dirais que les progueux sont souvent très susceptibles. ;-)

Pc : Le rock progressif a été (et est peut-être encore) un peu sclérosé, avec peut-être un manque d'ouverture à d'autres courants pour se renouveler. Est-ce une explication à sa marginalité?

R : Le rock progressif souffre de sa dualité originelle: marier le rock et le prog. Ceux qui privilégient le rock sont taxés de manque d'imagination et ceux qui privilégient le prog le sont pour leur musique trop technique et peu accessible. Du coup, les groupes de rock progressifs sont toujours écartelés entre ces deux tentations. Et s'ils parviennent à bien se situer sur la ligne de partage, on dira qu'ils restent dans leur zone de confort et ne savent pas se renouveler. Perso, j'aime les groupes qui prennent des risques, quitte à désarçonner leurs fans. Tant pis si parfois c'est raté mais il y a de très bonnes inspirations. Par exemple, le dernier album de Leprous, «Pitfalls», illustre bien ça. Il était mon album de l'année 2019 bien que comportant certains passages plus faibles mais la prise de risques du groupe méritait d'être saluée comme il se doit. Après, certains disent que Leprous, ce n'est pas du prog... On retombe dans un autre des travers des fans de prog qui veulent toujours tout catégoriser.
Alors oui, le rock progressif reste marginal car il n’est pas encore assez facilement assimilable par le mainstream. Certains, comme Steven Wilson, ont essayé, mais en reniant le prog, ce qui ne me semble pas respectueux de ses racines. Il est certain que ceux qui écoutent de la musique sont plus sensibles à l'assimilation facile et rapide, qu'à l'approfondissement de ce qu'ils écoutent d'où, par exemple, la démocratisation du «millennial whoop» (ndlr: effet vocal qui consiste à employer un motif répétitif à partir de syllabes) dans toute la pop d'aujourd'hui (https://www.youtube.com/watch?v=sXNT3bnJYHA).

Pc : Outre Leprous et Steven Wilson, un avis sur le rock progressif actuel, où va cette musique, quel avenir…

R : Je l'ai déjà un peu dévoilé précédemment. Je trouve que peu de groupes sortent de la nasse en prenant des risques. Après, il faut reconnaître que la population qui les écoute est vieillissante. Suffit d'aller à un festival de prog pour s'en rendre compte. Elle a été nourrie à l'esprit des 70's, quand c'était les groupes qui imposaient leur créativité aux majors, et qu'il y avait un public pour ça. Pour moi, le rock progressif n'a pas un avenir tout rose. La main mise des médias sur le paysage musical standardisé à outrance ne permettra pas au prog de retrouver son heure de gloire. Alors le rock progressif restera un genre presque confidentiel destiné à un public averti. Donc ça ne sert à rien pour un groupe de rock progressif de tendre trop vers de la pop pour plaire au plus grand nombre. Il faut carrément choisir entre faire ce que l'on aime ou se fondre dans le courant pop au risque de souffrir du syndrome d'Icare.
J'ai l'impression de parler comme un vieux con pessimiste mais il faut vivre avec son époque et être réaliste.

Pc : Depuis Internet, et la dématérialisation de la musique, les groupes poussent de partout. Un bien ou un mal?

R : On ne peut pas être manichéen sur cette question. C'est plus facile pour un groupe de se faire connaître par un minimum de gens. L'effet pervers c'est bien sûr le piratage mais aussi l'exploitation des artistes par les plates-formes. Du coup, il est encore plus difficile de vivre de sa musique et nous avons droit à des orgies de concerts car c'est désormais sur scène que les groupes doivent aller gagner l'argent qui les fera vivre.
Du point de vue de l'amateur de musique, c'est comme pour les chercheurs d'or: plus il y en a; plus on a de chances globales de découvrir des pépites. Par contre, individuellement, chaque chercheur a potentiellement moins de chance de gagner beaucoup d'or. Là, l'effet pervers est que, d'avoir accès aussi facilement à autant de musique fait que l'on approfondit moins, y compris dans le rock progressif.

Pc : Revenons au magazine, si tu devais conseiller à nos lecteurs des artistes NON PROG qui ont marqué l'équipe de Clair & Obscur…

R : C'est très difficile de répondre à chaud comme ça à cette question, car les groupes non prog sont par définition «rangés» dans des catégories très spécifiques et donc, ils font rarement consensus dans l'équipe. Il faudrait presque que je lance un sondage dans l'équipe mais je ne suis pas sûr de recueillir quelque chose d'exploitable.
Même si ça n'est pas ma tasse de thé (ben voilà déjà un non consensus ;-) ), il y a des chanteurs français ou US qui émeuvent pas mal d'entre nous, comme Alain Bashung ou Neil Young (je kiffe déjà plus!). Côté groupe, des bands 70's comme Led Zeppelin font plutôt consensus mais... ne donnent-ils pas parfois dans le prog? Ha ha ha!

Pc : Votre page Facebook est-elle pour le webzine une vitrine, une accroche pour le site Internet?

R : Clairement oui! Nombreux sont les nouveaux abonnés qui nous viennent de ce réseau social contrairement à Twitter ou autre. Il faut dire que nous y publions également toutes nos chroniques mais également beaucoup de brèves qui ne méritent pas un article en tant que tel dans le webzine. Et puis, les amis des amis... c'est un peu le bouche à oreille numérique.
Nous pourrions y animer des débats ou lancer des topics mais ,franchement, nous ne sommes pas très "people" et personne dans l'équipe n'a suffisamment de temps (ni de volonté) à y consacrer. Nous sommes donc attentifs mais pas assidus à Facebook.

Pc : Comment vois-tu évoluer le mag durant ces 10 prochaines années? Des envies particulières, des projets en chantier?

R : Honnêtement, nous ne prévoyons pas d'évolutions particulières. Il y a 2 ans, avec un ancien membre de l'équipe, j'ai proposé, et mis en œuvre, un relooking complet du site, le rendant plus "coloré". Cela n'a engendré que peu de réactions et peu d'augmentation du nombre de nos lecteurs. Ce qui nous anime beaucoup c'est la volonté de faire perdurer l'œuvre de Phil. Par contre, nous ne nourrissons pas d'ambitions particulières pour Clair & Obscur si ce n'est de garder notre indépendance totale. Si déjà nous arrivons à le maintenir avec son audience actuelle, ça sera bien car nous souffrons d'un manque de chroniqueurs. Il faut dire que c'est un gros travail de bénévolat. J'ai entendu dire récemment qu'un webzine faisait payer ses chroniques aux groupes pour vivre. On peut se poser des questions sur l'honnêteté de ses chroniques. Peut-être que certains chroniqueurs sont payés également. Nous, nous n'avons que notre passion pour inciter au recrutement et ça ne se bouscule pas au portillon... Faut croire que ça n'est plus suffisant. Donc, restons modestes et passionnés: tant qu'on nous lira et que nous aurons des combattants chroniqueurs, nous écrirons. Sinon...

Pc : Tu parles de votre audience actuelle... Sans rentrer dans le secret des dieux, peut-on en savoir plus? Quelques chiffres?

R : Nous avons plus de 600 abonnés à notre newsletter et à peu près autant de followers sur FB. En terme de lecteurs, c'est plus difficile de te répondre. Nous avons dû supprimer notre outil de statistique qui générait une inflation de données dans notre base de données au point de l'engorger. Je peux quand même te dire que nous sommes lus dans le monde entier, principalement en Europe, mais aussi beaucoup aux States, au Canada et même en Chine. Mais pour cette dernière, comme pour la Russie (qui a elle aussi un taux de lecture très élevé), on se demande si ce sont des lecteurs réels…

Pc : En une phrase Clair & Obscur c'est...

R : Là je te renvoie au petit message des vœux de C&O pour 2020 (je me suis pas mal creusé la tête pour le sortir). Alors... "Clair & Obscur c'est le webzine des gentils non-conformistes qui lisent nos chroniques éclectiques de zike de qualité et non formatée avec une fidélité qui ne se dément pas depuis plusieurs années."

Pc : Un dernier mot?

R : Merci de ton intérêt pour notre webzine. Longue vie à Clair & Obscur... et à Prog censor. ;-)

Retrouvez Clair & Obscur sur sa page facebook : https://www.facebook.com/clairetobscurwebzine/
et sur son site internet:http://clairetobscur.fr/

09/03/2020 : Conversation rapidus avec Jean-Christophe Le Brun de NeoProg

Interview rapidus avec Jean-Christophe Le Brun de NeoProg

Pour ce nouveau volet consacré aux webzines dédiés au rock progressif, nous vous invitons à découvrir «Neoprog», webzine fondé par Jean-Christophe Le Brun au début des années 2000.

Prog censor : Le webzine «Neoprog» fait partie des précurseurs du web en ce qui concerne le prog…

Jean-Christophe Le Brun : Précurseur je ne sais pas, puisque le site n'a pris vraiment son envol que dans les années 2000. Et il y avait déjà pas mal de monde sur la toile.
Le webzine est né d'un site web perso que j'avais créé dans les années 90 et qui parlait de tout et de rien, l'ancêtre du blog, puis le site a été modernisé, s'est concentré principalement sur la musique, et un jour la part de la musique est devenue tellement importante que Neoprog est né, d'abord en solo, puis avec des collaborateurs.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le nom Neoprog ne vient pas du rock progressif, mais de la programmation qui était une de mes grandes activités à l'époque des freewares et sharewares. Et comme j'écoutais également du néo-prog, mais pas que, le nom est resté.

Pc : Donc le nom du zine, «Neoprog», ne vient pas du style musical mais bien du milieu de la programmation?

J.-C. LB : Oui absolument. À cette époque j'écoutais Marillion, Pendragon, Arena, IQ, presque exclusivement, avec un peu de Queensryche et de Sting, donc finalement le nom n'était pas si mal trouvé. Aujourd'hui, ça n'a plus beaucoup de sens, même si nous chroniquons de temps à autre du néo-prog. Nous parlons beaucoup de metal, de symphonique, de post-rock, d'expérimental et tout ce qui nous fait plaisir. J'ai pensé changer le nom mais cela impliquait de changer le domaine web et c'est compliqué à gérer. Certains nous ont d'ailleurs reproché de promouvoir des musiques autres que le prog.

Pc : Quelles sont pour toi les grandes évolutions dans le domaine des webzines?

J.-C. LB : Je pense que la grande évolution a été de passer de sites très amateurs (où les auteurs parlaient des albums qu'ils avaient achetés et visités une quinzaine de fois par jour), à des sites référencés, gérés par des équipes de passionnés, qui petit à petit ont été repérés par les maisons de disques et qui ont commencé à parler d'albums proposés par des professionnels. Les labels et artistes ont compris l'importance du web et des blogs pour faire la promotion de leur musique, et ce qui était autrefois un passe-temps occasionnel est devenu, pour certains sites, une activité non lucrative mais très prenante.

Pc : Tu parlais de collaborateurs, alors comment fonctionne le mag (nombre de chroniqueurs, de personnes chargées de la maintenance du site, etc.)?

J.-C. LB : Alors l'équipe aujourd'hui se compose de huit personnes dispersées un peu partout en France et en Europe.
La plupart s’occupent uniquement des chroniques. Certains font parfois des live-reports et des interviews, mais ce n'est pas la majorité. D'autres font un travail de relecture, ce qui est essentiel à la qualité des publications.
Pour le reste, la gestion du site (programmation, référencement), publications dans les médias sociaux, relations publiques, gestion des promotions musicales, c'est mon travail.

Pc : Travailler avec des correspondants ne facilite pas une totale cohérence. Considères-tu que Neoprog a une ligne éditoriale, un style?

J.-C. LB : Il faudrait demander cela à nos lecteurs. Honnêtement, c'est difficile de répondre. Nous couvrons le rock progressif au sens très large en faisant de nombreuses impasses cependant faute de connaissance ou de goût pour tel ou tel sous-genre. Parfois il nous arrive de parler death metal parce que l'album nous plaît, parfois c'est du néo-prog, parfois c'est du heavy-rock. En fait nous parlons de la musique qui nous plaît, mais nous parlons aussi des dinosaures de prog car sinon nous n'aurions plus de lecteurs. Le but avoué est de faire la promotion des talents méconnus (français par exemple), mais si nous ne parlions que d'inconnus, nous n'aurions pas de lecteurs, donc notre travail ne servirait à rien. C'est un équilibre délicat à trouver. Nous n'allons pas nous interdire de parler d'un groupe qui vient de sortir un excellent album (enfin qui nous plaît) sous prétexte que ce n'est pas du prog.
J'essaye de maintenir cependant une certaine ligne éditoriale, prog, en y incorporant des pépites glanées à droite et à gauche.
Travailler avec une équipe distante n'est pas si difficile. Il y a un gros travail en amont pour préparer le matériel promotionnel, pour gérer l'équipe, relancer, recadrer également, mais ça fonctionne plutôt bien.

Pc : Il existe pas mal de webzines consacrés au prog. Ce que tu viens d'expliquer est un peu, selon toi, ce qui vous démarque de la «concurrence»?

J.-C. LB : Non je ne pense pas. Les webzines que je lis régulièrement sont également généralistes. Nous ne cherchons pas à nous démarquer, nous sommes comme nous sommes, et souvent complémentaires d'ailleurs, mais jamais concurrents. Enfin je ne le vois pas ainsi, tout d'abord parce que nous ne tirons aucun bénéfice de notre travail, bien au contraire, ensuite parce qu’il nous arrive de collaborer avec d'autres webzines avec lesquels nous entretenons de très bonnes relations. Il y a tellement de bonne musique que chacun trouve sa place sur la toile, enfin, c'est mon impression…

Pc : Il existe encore 4 fanzines francophones (écrits en français) de rock progressif papier. Sur la forme, la différence entre mag papier et webzine est évidente, mais sur le fond… considères-tu que vous faites le même «métier»?

J.-C. LB : Oui je pense que nous faisons la même chose, à savoir partager notre amour pour la musique et faire découvrir aux lecteurs de nouveaux talents. D'ailleurs, nous-mêmes nous avons expérimenté la formule papier, en fait un PDF téléchargeable gratuitement depuis le site. Ça reviendra peut-être un jour, l'idée est dans les tuyaux, car ça avait un franc succès, j'aime lire sur du papier comme beaucoup d'autres lecteurs. Par contre, ces fanzines quasi pro nécessitent une organisation lourde avec la gestion de l’impression, des abonnements, de la publicité pour certains, une chose dans laquelle je n'embarquerai pas notre équipe pour l'instant.
Ils souffrent aussi du défaut d'être en retard par rapport à l'actualité musicale galopante. Dans un numéro trimestriel, on parle forcément d'albums que presque tout le monde a déjà à la maison ou écouté en streaming.

Pc : En effet, belle analyse. Justement au sujet des albums, n'y en a-t-il pas trop qui sortent aujourd'hui?

J.-C. LB : Si effectivement, beaucoup trop. N'importe qui, avec un peu de matériel et de talent, peut enregistrer un album dans sa cuisine.
C'est génial car d'obscurs musiciens peuvent faire connaître leur talent sans passer par les cases studio, labels, distributeurs,… et Dieu sait que nous relayons beaucoup de ces artistes avec grand plaisir.
D'un autre côté, nous sommes submergés de sollicitations d’artistes, de labels, de promoteurs, et il faut faire le tri, quitte à louper un album génial de temps en temps.
Nous devons recevoir en moyenne dix albums par jour, on ne peut pas tout écouter.

Pc : Un webzine comme Neoprog est donc en partie tributaire des promos qu'il reçoit des groupes, des labels?

J.-C. LB : Aujourd'hui oui à 95% et c'est un choix assumé. Au début nous ne chroniquions que les albums que nous achetions, donc pas beaucoup. Puis des artistes nous ont contactés, puis des labels. Aujourd'hui ils ne nous contactent même plus, ils envoient tout leur catalogue, du punk en passant par la pop, le metal et parfois du prog ;-).
J'ai établi récemment une nouvelle règle de fonctionnement dans le webzine (le dictateur c'est moi): on ne chronique que les albums reçus en promotion, histoire que ceux qui veulent être publiés fassent l'effort de nous contacter. Il n'y a pas de raison qu'un groupe connu soit chroniqué alors que son management ne fait aucun effort, alors qu'un artiste français se donne la peine de nous envoyer un CD à ses frais. Bien entendu, comme nous ne recevons pas tout, lorsqu'un album acheté nous plaît, nous demandons au groupe s'ils sont ok pour nous envoyer une promotion, du mp3 avec les paroles, et là on peut le chroniquer. C'est un choix très discutable je le sais, mais je l’assume. Nous faisons donc l'impasse sur quelques artistes qui nous boudent parce qu'un jour nous avons sans doute été un peu «méchants» avec leur album.

Pc : Subissez-vous aussi, parfois, des pressions de la part des labels?

J.-C. LB : Non, jamais. Qu'ils essayent. ;-) Je me suis fâché avec un label pour avoir mis en boîte leur groupe phare. Ils n'ont plus rien envoyé pendant un temps. La belle affaire, nous avons trop de musique à écouter. Nous nous sommes concentrés sur d'autres artistes. Ils sont revenus après. Je le dis et je le répète à toute l'équipe: ne vous censurez pas, nous sommes libres, nous disons ce que nous pensons d'un album, sans pression. De temps en temps, il arrive qu'un label essaye de nous pousser à une interview, à une chronique, oui, ça arrive. Et si l'album nous plaît, si l'artiste nous intéresse, on le fait, librement, sinon on dit non. La pression vient plutôt de la difficulté à être objectif lorsque l'on connaît les artistes, et à force de concerts, d'interviews, d'albums, nous en connaissons fatalement de plus en plus, certains sont même des amis. Là c'est compliqué, car comment être objectif devant le travail d'un ami? Alors nous ne sommes pas objectifs, et c'est assumé, nos coups de cœur viennent du cœur et non du cerveau.
Ce qui compte c'est d'être indépendant et libre. Pas d'argent, pas de contrainte, pas de publicité des maisons de disques et des salles de concerts. Si un jour tous les labels devaient nous bouder, nous continuerions avec les albums que nous achetons.

Pc : On sent que tu as un caractère bien trempé, que tu mènes ta barque avec détermination. D'abord se faire respecter pour pouvoir travailler en toute quiétude?

J.-C. LB : J'ai un caractère épouvantable, je pense. ;-)
Disons que je sais ce que je ne veux pas.
Et se faire respecter, je ne sais pas. Mais je n'ai jamais demandé à travailler avec les labels, ils sont venus vers nous et c'est très bien. Je me suis d'autant plus ouvert à plein de musiques. Mais nous ne travaillons pas pour tel ou tel label. Oui nous faisons la promotions de leurs produits, c'est de la pub à peu de frais pour eux, et donc à aucun moment je ne me sens inféodé. Le webzine est vraiment là pour parler de la musique et, tant qu'à faire, se faire aussi plaisir.

Pc : La page Facebook de Neoprog est-elle une vitrine, une accroche pour le site internet de magazine?

J.-C. LB : Oui tout à fait. Je pense qu'aujourd'hui, si on veut toucher son public, il faut passer par les réseaux sociaux, c'est indispensable. Facebook, Twitter, le bon vieux RSS et la newsletter.
Mais ce n'est pour nous qu'un média de publication, les articles sont publiés sur Facebook mais ne leur appartiennent pas, pas plus que les photos. Tout se trouve sur le webzine, c'est l'endroit de référence et c'est très important en terme de copyright et de liberté. Si Facebook tombe, nous nous en remettrons. Lorsque GooglePlus existait, nous y étions présents également. Après, gérer un site web, cela demande un travail supplémentaire non négligeable et il est fortement conseillé de s'y connaître en administration système et programmation.

Pc : Anecdote au sujet de votre Page Facebook, la photo du profil reprend un élément de la pochette du dernier album de Flying Circus. Une explication?

J.-C. LB : Oui, alors c'est un truc que je fais et qui généralement fait plaisir aux groupes. Lorsque je suis en train de travailler sur une chronique (je ne parle pas de mes collaborateurs), je mets comme photo la pochette de l'album en question. [ndlr: cette interview a été réalisée le 28 février.]

Pc : Parlons un peu prog. Le public prog est vieillissant, ça se voit durant les concerts, on a loupé un virage durant les années 2000 pour arriver à intéresser une nouvelle génération?

J.-C. LB : Oui tu as raison, les progueux sont vieux. Ils écoutaient de la musique dans les années 70 pour la plupart. Donc il y a cinquante ans. Dans certains concerts, le public est très vieux et c'est horrible, triste même, des ronchons qui te disent que c'était mieux avant.
Pourtant la relève est là. Dans certains concerts comme ceux de Steven Wilson, Leprous, Arstidir... le public est jeune et je fais figure de papi au milieu des têtes blondes, et ça me fait un bien fou.
Il y a une réelle relève dans le prog de nos jours, mais les vieux barbus la boudent et c'est bien dommage. Il n'y a pas que Yes, Genesis et Pink Floyd ou Magma dans le prog.

Pc : Il y a donc bien une évolution avec certains groupes et certains musiciens qui semblent intéresser quelques jeunes gens. Mais de jeunes groupes s'intéressent aussi au prog des années 70 en produisant un son très vintage. Ça ne me semble pas être une démarche passéiste mais plutôt comme s'ils voulaient s'approprier cette culture musicale du passé. Qu'en penses-tu?

J.-C. LB : Le rétro prog? Arf... des fois je trouve ça génial, des fois ça m'ennuie à mourir. L'exercice est plaisant, revenir au son analogique, enregistrer en live… alors lorsqu'ils arrivent à composer quelque chose d'original, qui, en plus, n'est pas un copier/coller de Camel, de King Crimson, etc., je dis oui. Si c'est pour jouer chacun dans son coin, sur du matos numérique et copier «Dark Side Of The Moon» ça me tape sur le système. Je suis vieux mais pas encore nostalgique, le «c'était mieux avant» m'énerve au plus haut point. J'adore les premiers Genesis, Ange, Jethro Tull, mais ce que je veux écouter aujourd'hui, c'est autre chose.

Pc : Alors le rock progressif du futur devra faire sa révolution pour continuer à exister?...

J.-C. LB : Il l'a déjà faite, il n'y a qu'à écouter 22, Iamthemorning, Haken, Riverside et plein d'autres.
Continuer à exister c'est une autre affaire. Le prog reste une musique souvent complexe, tout sauf dansante, avec des textes, des concepts.
La musique est aujourd'hui devenue un produit que l'on écoute et que l'on jette. Qui reste encore assis dans son salon avec une hi-fi digne de ce nom à écouter pendant une heure trente, livret à la main, un CD ou bien un vinyle?
Oui parce que le streaming ou mp3 dans des casques à dix euros, au secours! Ce n'est pas de la musique que l'on entend, c'est... j'ai pas de nom pour ça. Et là je suis clairement vieux con, mais je suis mélomane, donc j'assume. D'ailleurs quand je reçois une promo mp3 que je trouve particulièrement bonne, je m'offre le CD ou le vinyle.

Pc : Pour terminer cet entretien, revenons un peu au magazine. Comment vois-tu évoluer le mag durant ces 10 prochaines années? Des envies particulières, des projets en chantier?

J.-C. LB : Comme dit plus haut, une édition papier régulière, écrire des articles de fond (c'est en projet), rencontrer un jour toute l'équipe autour d'une bonne table, faire un lifting du site qui devient vieillissant, aller plus loin dans la promotion de la scène française et des artistes indépendants internationaux, et continuer à me faire plaisir avec la musique au sens large. Ça me semble pas mal.

Pc : En une phrase Neoprog c'est...

J.-C. LB : Damned... heu... La passion de la musique?!

Pc : Un dernier mot?

J.-C. LB : Merci beaucoup pour ces questions, c'est toujours amusant de se retrouver de l'autre côté du «micro». Et vive la presse indépendante musicale et vive la musique.

Pc : Merci d'avoir consacré du temps à répondre à mes questions. J'ai trouvé cette conversation très intéressante, il y avait de la mâche comme on dit d'un bon cigare.

J.-C. LB : Hé! Je poserais bien une question à mon tour.
Pourquoi ces interviews sur la «concurrence»?

Pc : D'abord parce que nous considérons qu'il n'y a pas de concurrence sur Facebook en particulier, et sur Internet en général. Ensuite parce que nous avons constaté, en lançant Prog censor, que les structures (Pages ou Groupes) qui existaient sur ce réseau social étaient parfois très frileuses, comme si elles voulaient protéger leurs prés carrés. Nous voulons contribuer à casser cette logique. Nous considérons que Facebook c'est… partage, diffusion et information. Nous espérons que tout le monde finisse par contribuer à faire évoluer les choses dans ce sens.

Retrouvez Neoprog sur sa page Facebook: https://www.facebook.com/webzine.neoprog/
Et si son site internet: https://www.neoprog.eu/

02/03/2020 : Conversation rapidus avec Reno Walid de Koid9

Reno Walid Koid9

Retour à notre rubrique "Les pionniers de la presse progressive".
Aujourd'hui, allons à la rencontre du magazine Koid'9 dont la première phase s'est constituée sur les bases de l’association "La Vie En Rock", créée en 1990. C'est en janvier 1997 que Koid'9 (Le Bouche à Oreille) sort son premier numéro.
Dans un format A4 contenant de 56 à 76 pages, le magazine trimestriel peut aujourd'hui jouir d'un tirage de 1000 exemplaires.
Nous voulons en savoir plus. Rencontre avec Reno Walid, rédacteur en chef du magazine français.

Prog censor : Pour commencer, un mot sur la triste disparition de Benoît Herr? Quel était son apport, son rôle dans Koid'9?

Reno Walid : Benoît a commencé par hasard comme coursier pour le mag! Journaliste pro, tout comme Jean-Marie Lanoë, il a apporté le professionnalisme dans une structure qui était encore en plein dans le fanzinat, en s'occupant dès le n°45 (début 2003) de la couverture couleurs. Il fut aussi président de l'association "Prog La Vie" qui organisait des concerts de rock progressif. Sa soudaine disparition à l'âge de 61 ans nous a tous énormément marqués, car c'était un moteur, certes discret, mais efficace. On pense tous à sa femme Isabelle et à ses enfants.

Pc : Tu as repris le magazine en cours de route. Imaginais-tu, à l'époque, le travail conséquent que cela nécessiterait?

RW : Non, absolument pas! En fait, c'est marrant, car quand on est "simple" rédacteur, on envoie ses articles avant la date de bouclage et ensuite on se demande bien pourquoi ça prend tant de temps pour sortir (a minima 1 mois). Maintenant, je sais pourquoi (délai d'impression et d'envoi incompressible de 15 jours, notamment)!

Pc : As-tu encore des contacts avec Bernard Prevost, le créateur du magazine?

RW : Oui, sporadiques, mais on a tenu dès le début, avec moi aux commandes (juin 2012), à ce qu'il reçoive toujours le magazine, alors qu'il n'avait rien demandé! On a bien fait car chaque trimestre il nous envoie ses encouragements. N'oublions pas qu'il a fait le job durant plus de 20 ans!

Pc : À la reprise du magazine, qui était déjà très bien structuré, quels sont les éléments principaux que tu as décidé de modifier, d'améliorer...?

RW : Principalement la mise en page! Tout était fait sous Word, imagine! J'ai donc opté pour un vrai logiciel de mise en page (Scribus) et me suis inspiré des magazines que je lis tels que Rolling Stone ou Mad Movies pour "dynamiser" la mise en page. De plus, très vite, j'ai décidé d'insérer de la couleur, car c'est ce qui nous différencie d'un magazine "pro". À l'heure actuelle, 25% du mag est en couleurs, ce dont je suis très fier...

Pc : Comment fonctionne le mag, nombre de chroniqueurs, etc.?

RW : Nous sommes une petite dizaine. On a des rédacteurs et des gens qui ont une tâche plus spécifique (responsable de couverture, trésorier/gestionnaire d'abonnements, webmaster). En gros, on a une trame de travail dans laquelle j'essaie de lister toutes les nouveautés et chacun choisit ce qu'il veut pour les chroniquer. Idem pour les dossiers, chacun propose ce qu'il désire. On essaie d'être le plus démocratique possible, même si c'est pas toujours évident de ménager les susceptibilités... ;-)

Pc : À propos des nouveautés, je crois comprendre que ce sont donc les chroniqueurs qui choisissent quoi chroniquer. On ne peut pas faire rentrer toutes les nouveautés, évidemment, mais y a-t-il malgré tout un choix éditorial pour décider de ce dont il faut parler en particulier?

RW : On essaie évidemment de ne "louper" aucun "gros" truc prog qui sort, mais sinon les chroniqueurs sont très libres. Le choix éditorial est surtout important pour les articles de fond, qui ne doivent pas trop s'éloigner du rock prog, sous peine de décevoir nos lecteurs qui payent pour un magazine "rock & progressif" (note le & qui signifie que le rock - non prog - y a aussi ses entrées, via notre rubrique Prog à Part, notamment).

Pc : Vous tirez donc à 1000 exemplaires, ce qui doit faire de vous le plus gros tirage papier des mags prog francophones. Le nombre d'abonnements arrive-t-il à correctement pérenniser vos activités?

RW : Oui, globalement. Mais on en garde une partie pour pouvoir proposer un stand Koid'9 dans les festivals (ou concerts) et montrer le magazine, en vendre et même proposer des abonnements. C'est hyper important, sinon le magazine sera toujours lu par les mêmes personnes et je fais tout pour élargir notre auditoire (qui reste toutefois assez confidentiel, notamment dû au fait que le pro, qui connaît à part nous?)
Je tiens à préciser que le soutien des abonnés est primordial pour nous, encore merci à eux!

Pc : À cet égard, tu as développé un réseau facebook sur lequel tu es très actif. Les réseaux sociaux, c'est indispensable aujourd'hui pour assurer le développement d'un magazine papier?

RW : Oui, je pense. L'ancien rédacteur en chef ne s'y intéressait pas. Moi, je pense que c'est primordial. Le problème étant que nombre de personnes pensent que nous sommes un webzine, ce qui n'est pas le cas!

Pc : Justement, le papier, à l'heure du numérique, des réseaux sociaux, a-t-il encore du sens, une plus-value?

RW : Oh que oui! Nos lecteurs collectionnent souvent le magazine. C'est une lecture différente, au lit, aux toilettes (si si!), pas dans l'immédiateté des réseaux sociaux et d'internet. La plus-value, pour moi, c'est nos dossiers. Par exemple, celui du n°110 sur l'année 1969 et la "naissance" du prog, je n'imagine pas un tel truc (20 pages!) sur le net, ce serait assez indigeste. Tandis que là, ça se bouquine, on peut y revenir et ça laisse une trace... Enfin, c'est mon avis, partagé par nos rédacteurs, viscéralement attachés au format papier...

Pc : Les experts en médias annonçaient, il y a 15 ans, que la presse papier serait supplantée par la presse numérique. Aujourd'hui, on constate que cette presse papier tient bon. Doit-on faire un parallèle avec le retour, inimaginable il y a 10 ans, du vinyle? Une sorte de résistance au virtuel?

RW : "Tout à fait (Thierry)!" Les gens se lassent du tout numérique. D'ailleurs, on leur dit que les écrans c'est mauvais pour les enfants, la santé etc. Jusqu'à preuve du contraire, aucun magazine papier n'a cet effet pervers! On résiste et on fait bien. Je vois souvent des étoiles dans les yeux de certains lorsqu'ils découvrent que nous sommes un magazine papier...

Pc : Parlons un peu musique... Si, par le passé, les productions discographiques étaient encore assez rares, aujourd'hui c'est tout le contraire: ça pousse de partout. Ton point de vue sur cette évolution?

RW : Ah, d'un côté c'est génial car le prog, programmé pour mourir, est toujours bien vivant, au grand dam de tous ceux qui l'ont enterré trop vite, les punks, les new-waveux, les Manœuvre et Cie... D'un autre côté, on est envahi de productions amateurs au possible (tout le monde peut faire un disque dans sa chambre désormais) et cela noie un peu les bons trucs. D'où notre rôle de "trieur" du bon grain et de l'ivraie...

Pc : En effet les groupes ne cessent de fleurir mais le public, lui, semble stagner. Une explication à ce paradoxe?

RW : Ah oui, c'est dingue ça! Il y a de plus en plus de groupes mais le public est toujours le même! Je pense que cela vient du peu d'exposition médiatique du prog... donc seuls les connaisseurs... Mais bon, il y a des jeunes qui nous parlent de prog (et en font) et ça c'est une sacré surprise!

Pc : Un avis sur l'évolution du rock progressif de ces 25 dernières années?

RW : Waouh! Vaste sujet! On a vu des sous-genres apparaître (metal prog, notamment). Je trouve que le "genre" a quand même du mal à se renouveler, même si des groupes comme Blank Manuscript, Franck Carducci ou Orion, par exemple, tentent de faire "autre chose" que ce que l'on attend d'eux. En fait, ce sont plutôt les "gros" groupes, notamment du néo-prog, qui ont du mal à se renouveler, je trouve (les dernier IQ, Pendragon, pour ne citer qu'eux, n'étant pas révolutionnaires du tout).

Pc : Si les grosses pointures que tu mentionnes stagnent un peu dans leur inspiration, comment vois-tu le rock progressif du futur? Y a-t-il des pistes?

RW : À mon avis, les groupes doivent explorer d'autres pistes que le néo-prog pur (qui est devenu une musique de dinosaures) ou le rock progressif des 70's... L'avenir se joue dans les mélanges de genres a priori non compatibles. Il suffit d'écouter ce que font des gens comme Minimum Vital, Mira Cetii, Collection d'Arnell-Andrea, Q-Lay, Esthema, Edel-Elektrick ou encore Euphoria Station, Döskalle, Molesome, Kadath, Metronhomme ou Potter's Daughter... Un vrai renouvellement du genre!

Pc : Et pour le passé, selon toi, quel groupe a incarné le renouveau de prog, celui d'après les années 70?

RW : Me vient instantanément à l'esprit Spock's Beard!!!

Pc : Est-ce que lui, ou d'autres de l'époque, auraient pu coexister sans rougir avec les grands dinosaures durant les seventies?

RW : Oui, je le pense... tout comme Dream Theater pour le versant métal prog...

Pc : Pour terminer, revenons au magazine. Comment vois-tu évoluer le mag durant ces 10 prochaines années? Des envies particulières, des projets en chantier?

RW : Ah! Déjà j'espère pouvoir continuer à le manager, mais je sais qu'en cas de problème, il y aura toujours quelqu'un d'assez fou pour récupérer mes tâches! Des envies, j'en ai plein, notamment de passer TOUT le magazine en couleurs mais cela n'est actuellement pas possible au vu des tarifs d'imprimerie français... (on passe du simple au double) ou alors faudrait délocaliser dans certains pays de l'Est moins chers; ça m'embête un peu mais je ne me l'interdit pas, qui sait? On aimerait aussi faire des numéros spéciaux (Ange et Magma pour leurs 50 ans), mais là encore ce sont les finances qui bloquent... ou alors faudrait passer par du crowfunding. Qui vivra verra! ;-)
Sinon, j'espère bien que le mag sera encore là dans 10 ans, mais en fait je n'ai quasiment aucun doute! :-)

Pc : La principale qualité et le principal défaut de ton mag?

RW : Bon, principale qualité: magazine écrit par et pour des passionnés, sans aucun tabou! Défaut? LOL Je vais pas te dire son défaut quand même... Allez si, de ne pas être tout en couleurs! :-)

Pc : En une phrase, Koid'9 c'est…?

RW : La passion au service des musiques progressives et rock!!!

PC : Un dernier mot?

RW : Merci pour cette interview Denis! J'espère que de nombreux nouveaux lecteurs viendront nous rejoindre à l'avenir. Notre credo c'est "passion et qualité"!
Notre site web:
www.koid9.net,
notre boutique pour les abonnements et commandes c'est:
www.koid9.net/boutique
PROG'ON!

24/02/2020 : Conversation rapidus avec Gérard Blascos de Prog Critique

Interview rapidus avec Gérard Blascos de Prog Critique

Pour ce second épisode consacré aux "webzines francophones dédiés au rock progressif", nous vous proposons de découvrir, ou de redécouvrir, ProgCritique, webzine existant depuis 5 ans, dont l'ambition est de partager sa passion du rock progressif.
Rencontre avec Gerard Blascos, fondateur du webzine.

Prog censor: Pourquoi avoir créé ProgCritique?

Gerard Blascos: Voyant la production pléthorique en ce qui concerne le prog, j'avais le besoin de faire découvrir des groupes qui méritent un éclairage plus important que celui qu'on leur fait. Beaucoup de productions passent à la trappe, le but du webzine est de les mettre en avant.

Pc: Comment gérez-vous l'abondance de nouveaux albums (production pléthorique)? Sur quelle base effectuez-vous le tri indispensable des disques à chroniquer?

GB: Effectivement le choix est difficile. Nous nous répartissons les albums reçus, chacun de nous sélectionne les albums qui peuvent prétendre à une chronique. On privilégie le prog tout d'abord, mais nous laissons aussi une place aux autres genres musicaux.

Pc: Comment fonctionne le mag (nombre de chroniqueurs, de personnes chargées de la maintenance du site, etc)?.

GB: Actuellement nous sommes quatre dont une personne qui s'occupe de la maintenance du site.

Pc: Outre les chroniques, rédigez-vous des dossiers, faites-vous des interviews, des reportages de concerts...?

GB: Pas pour l'instant, peut être que bientôt nous ferons un reportage (occasionnel) d'un concert sur le mois de février, mais c'est pour le moment en dehors de notre créneau.

Pc: OK ProgCritique s'est donc, pour le moment, spécialisé dans les chroniques d'albums. Êtes-vous par conséquent tributaires des promos que vous recevez des groupes, des labels?

GB: Non, en vérité on ne reçoit pas tant de promo que ça. Personnellement je passe une partie de mon temps "à la pêche aux groupes" sur le net, sur les plateformes dédiées aux formations. Quand la musique proposée que j'écoute me plaît, je fais en sorte de me la procurer, soit par contact direct avec le label, soit avec la formation. Par ailleurs un nombre de demandes de chroniques se font par le biais de notre email.

Pc: J'ai dernièrement constaté une refonte graphique de votre site, mais aussi, ces derniers temps, une belle évolution de vos abonnements sur votre page facebook. Il y a vraisemblablement de l'investissement financier publicitaire là-derrière. Tout cela témoigne d'une ambition renouvelée. Un nouvel envol?

GB: Le site était vieillissant et non sécurisé, il était temps de le renouveler. Effectivement notre page Facebook progresse, je fais de temps en temps un petit investissement (très faible) pour recruter quelques abonnés. Nous avions, au départ du site, négligé l'influence des réseaux sociaux. La page Facebook ou Twitter n'est qu'un support obligé, notre audience se fait en majorité en direct, l'apport des réseaux vient ensuite.

Pc: Votre Page Facebook est donc comme une passerelle vers le site?

GB: Exactement, il reflète uniquement et en majorité l'avancement des publications.

Pc: Parlons un peu du site. La fréquentation de ce dernier (les visites, la consultation des chroniques,…) est-elle satisfaisante. Quelques chiffres?

GB: Le but du site n'étant point commercial, le chiffres des visites n'est pas un objectif prioritaire pour moi, mais il est vrai que d'être lu par un nombre de plus en plus important d'internautes, ça fait plaisir. Pour les vues Facebook, nous sommes légèrement au-dessus de "Prog censor", et, en ce qui concerne les connexions directes sur le site, nous sommes soit au-dessus soit en dessous du webzine "Néoprog".

Pc: Justement, parlons des autres. ;-) Il existe pas mal de webzines consacrés au prog. Comment ProgCritique se démarque-t-il de la "concurrence"?

GB: Il est difficile de se démarquer de la "concurrence", nous avons tous les mêmes sources, nous ne recherchons pas l'audience, Nous privilégions la réactivité, pour essayer de mettre en avant un groupe qui a été zappé par nos confrères, mais la tâche est rude. Cependant nous sommes quand même obligés de chroniquer les groupes qui font référence dans le genre, sinon personne ne nous lira!

Pc: Oui effectivement, je confirme, il est difficile de trouver le bon équilibre.
Il existe encore aussi quelques magazines de prog édités en papier. Sur la forme, la différence entre un mag papier et un webzine est évidente, mais sur le fond… Faites-vous le même "métier"? L'approche est-elle différente?

GB: À mon avis, le métier est légèrement différent. Nos chroniques sont généralement plus succinctes, moins approfondies. Je considère nos critiques plutôt comme un instantané, une information développée. J'avais le souhait, à la création du site, de ne pas faire plus de dix lignes pour commenter les sorties. Avec le temps, les articles sont devenus légèrement plus longs, peut-être moins spontanés.

Pc: Parlons un peu musique. Comment juges-tu l'évolution du rock progressif durant ces 25 dernières années...?

GB: Je suis un vieux de la vieille, j'ai toujours mes références ancrées dans le passé, mais je dois reconnaître que le prog a subi ces dix dernières années un chouette renouvellement avec de jeunes groupes sympa qui nous apportent un peu d'air frais. Mais difficile de proposer du neuf dans un genre exploité à outrance!

Pc: Justement, quel(s) est (sont) pour toi le(s) groupe(s) de prog qui caractérise(nt) le mieux le prog post 70's…?

GB: Comme tout le monde j'ai bien aimé Marillion, mais sans Fish. Il y a tant de groupes talentueux dans le genre que ce que tu me demandes est difficile à dire!

Pc: Oui, j'imagine. Je pose des questions auxquelles j'aurais moi-même du mal à répondre ;-)
Revenons sur du factuel. Comme nous l'écrivions plus haut, les groupes ne cessent de fleurir, (de plus en plus de productions), alors que le public, lui, semble stagner. Une explication à ce paradoxe?

GB: Pas vraiment. Les auditeurs changent avec les années, les influences musicales se tournent vers d'autres pôles. Les médias portent ce qui marche le mieux au niveau commercial. Tu me diras que ce n'est pas nouveau, oui mais, dans la période 60/70, ils ouvraient un peu plus la porte aux musiques un peu plus complexes.

Pc: Pour terminer cet entretien, revenons un peu à ton webzine. Comment le vois-tu évoluer dans le futur…? Des envies particulières, des projets en chantier?

GB: Pour nous renouveler un peu nous faisons depuis peu des chroniques 'Rétro', on se tâte pour publier deux articles par jour.

Pc: La principale qualité et le principal défaut de ton mag?

GB: ProgCritique est clair et se lit facilement, depuis peu il est rapide. Le défaut à mon grand désespoir ;-) c'est le texte qui n'est pas justifié typographiquement; le créateur du nouveau site me prétexte que c'est mieux pour la lecture "parlée".

Pc: En une phrase, ProgCritique c'est…?

GB: La passion progressive!
C'est un peu bateau, mais je n'ai que cela en tête ;-)

Retrouvez ProgCritique sur sa page facebook: https://www.facebook.com/progcritique/
et sur son site Internet: https://progcritique.com/

17/02/2020 : Conversation rapidus avec Jean-Philippe Haas de Chromatique

Conversation rapidus avec Jean-Philippe Haas de Chromatique

Parallèlement aux publications consacrées aux «Pionniers de la presse progressive», nous vous proposons de partir à la découverte de quelques webzines francophones dédiés au rock progressif.
Ce premier épisode est consacré à Chromatique, nouvelle mouture du site Progressia.
Rencontre avec Jean-Philippe Haas, un des piliers du webzine.

Prog censor: Parle-nous un peu de la mutation de Progressia en Chromatique.

Jean-Philippe Haas: Chromatique est né sur les cendres de Progressia, webzine bien connu dans le "milieu", né en 1997, et qui a existé tout d'abord sous format papier puis en ligne à partir de 2002. "Cendres" est le bon mot, puisque c'est à la suite d'un burn out du dernier rédac chef en date que Progressia a été sabordé début 2011, sans trop d'explications. Et comme l'équipe n'a pas pu récupérer le site tel qu'il avait été codé, il a fallu faire dans l'urgence. Bref, en quelques semaines, ceux qui voulaient poursuivre l'aventure (environ les trois quarts de feu Progressia) ont mis sur pied Chromatique.
Grâce aux efforts de nos deux webmasters, on a créé un nouveau site et récupéré la plus grande partie de la base de données de Progressia, sauf les articles des chroniqueurs qui ne souhaitaient pas nous autoriser à les publier. Et l'année prochaine, Chromatique fêtera déjà ses 10 ans.

Pc: Progressia était, si mes souvenirs sont bons, avant tout un forum, Chromatique davantage un site de chroniques.

J-P H: Non pas du tout, Progressia était également un site de chroniques, de comptes rendus de concerts et d'articles de fond, avec, il est vrai, un forum très actif. D'ailleurs plusieurs chroniqueurs de Chromatique sont issus de ce forum.

Pc: L'évolution de Chromatique durant ces dix ans?

J-P H: Chromatique a suivi peu ou prou la ligne éditoriale de Progressia, à savoir les musiques dites "progressives", ainsi que tout ce qu'on considérait comme innovant, inclassable. C'est pourquoi on publiait aussi des chroniques de jazz, de world music et autres. Le site a également pour vocation de mettre en lumière des groupes peu (ou pas) connus.
Chromatique a vu arriver, et partir, de nombreux chroniqueurs, chacun avec sa sensibilité. Nous sommes à présent à un carrefour, car le site se fait vieux. Nous espérons mettre en ligne une nouvelle version prochainement. Et bien sûr repartir pour dix autres années!

Pc: Comment fonctionne le mag, nombre de chroniqueurs, de personnes chargées de la maintenance du site...?

J-P H: Nous sommes une vingtaine de chroniqueurs à travailler pour le site, chacun à notre rythme, qui peut varier selon la saison et les événements de la vie :-) Une partie de l'équipe est parisienne, une autre partie est dispersée çà et là, dans le Sud, dans l'Est. Nous travaillons avec un photographe régulier sur Paris et d'autres plus occasionnellement. J'ai longtemps occupé par nécessité le poste d'"homme à tout faire" (relation avec les artistes et labels, réception du matériel promotionnel, mise en ligne des articles, écriture de chroniques), mais à présent ces tâches sont mieux réparties. Tout se fonde sur la base du volontariat, nous sommes une structure très démocratique, sans tyran au-dessus de nous.

Pc: À propos du volontariat, un webzine nécessite néanmoins un investissement financier: hébergement, maintenance, etc. Vous n'avez pourtant pas de revenu lié à vos activités, ça reste gérable?

J-P H: Notre seule dépense c'est l'hébergement du site, payé par les membres. Financièrement, cela ne représente pas grand-chose. Nous refusons toute forme de publicité, car nous tenons à notre indépendance et à notre liberté de ton.

Pc: Parlons d'indépendance justement. Comme pour pratiquement tous les magazines et webzines, vous êtes un peu tributaires des promos envoyées par les groupes ou les labels. Subissez-vous des pressions de la part de ceux-ci, des labels en particulier?

J-P H: Absolument aucune pression. Bien sûr, certains responsables de promotion font un peu de forcing, demandent des retours, et parfois il faut un peu insister pour obtenir des créneaux pour les entretiens ou des accréditations pour les concerts. Mais nous restons libres de ne pas chroniquer un disque, de ne pas couvrir un concert, de ne pas faire d'entretien avec un artiste. La plupart de nos partenaires, avec qui nous travaillons parfois depuis les débuts de Progressia, savent comment nous fonctionnons.

Pc: "Libre de ne pas chroniquer un disque". Alors sur quelle base effectuez-vous ce choix, ce tri indispensable, face à cette prolifération de disques qui sortent aujourd'hui?

J-P H: C'est très simple: ce sont les chroniqueurs qui décident de ce qu'ils veulent chroniquer, nous n'avons aucune contrainte. Nous recevons une grande quantité d'albums, donc chacun est libre d'écouter ce qu'il veut et d'en parler s'il le souhaite. L'initiative personnelle est également encouragée: demander un album que nous n'avons pas reçu, couvrir un concert ou solliciter un entretien qui ne nous a pas été proposé. Bien sûr, nous réfléchissons à deux fois avant de laisser de côté un "gros poisson", surtout si celui-ci vient de commettre une bouse, mais il n'y a vraiment pas d'impératif. C'est pour cela d'ailleurs qu'on trouve majoritairement des chroniques positives sur le site car nous ne nous imposons pas de traiter quelque chose qui ne nous inspire pas.

Pc: À ce propos, si par le passé les productions discographiques étaient encore assez rares, aujourd'hui c'est tout le contraire, ça pousse de partout. Quel est ton point de vue sur cette évolution?

J-P H: Il y aurait beaucoup de choses à dire, c'est un vaste débat et je n'en maîtrise pas tous les aspects. Aujourd'hui tout le monde peut enregistrer un disque chez soi avec un minimum de matériel. C'est une bonne chose à mon avis, même si le risque, c'est de se retrouver noyé dans la masse. Je persiste à croire néanmoins que si c'est vraiment bon, cela passera au travers des mailles du filet. J'ai découvert de nombreux artistes tout à fait intéressants en parcourant un peu au hasard Myspace puis Bandcamp. Je crois beaucoup moins aux vertus de Spotify, Deezer & Co, qui se font énormément d'argent sur le dos des artistes en les rémunérant des clopinettes.
Mais ne nous voilons pas la face: la démocratisation des techniques d’enregistrement ne signifie nullement une augmentation de la qualité générale. Une grosse partie des albums qui sortent aujourd'hui ne sont que des clones plus ou moins évidents d’artistes plus connus... Mais est-ce que ça n'a pas toujours été le cas finalement?

Pc: Sur la forme la différence entre un mag papier et un webzine est évidente, mais sur le fond… que dirais-tu?

J-P H: Je suppose que le magazine papier a des contraintes financières, des impératifs de vente, doit soigner ses annonceurs et doit donc - peut-être - faire quelques concessions à l'intégrité... Mais c'est surtout le cas pour les mags professionnels, qui ont des salariés. Quant aux fanzines, je ne me prononcerai pas, étant donné que je ne connais pas leurs contraintes (un tirage minimum, quand même je suppose?) et que je n'en lis plus. J'ai été abonné à Prog-résiste fut un temps, et j'avais l'impression que le ton était assez libre. Mais sans doute que les fanzines ne peuvent pas non plus dire n'importe quoi, pour ne pas se priver de leurs abonnés ou de leurs annonceurs.

Pc: La page Facebook de Chromatique est-elle une vitrine, une accroche pour le webzine?

J-P H: Notre page Facebook est conçue pour être en effet une vitrine du site. Aujourd'hui, pour beaucoup d'artistes, le réseau social remplace purement et simplement le site officiel à l'ancienne. Je ne pense pas que nous en arrivions là, les possibilités étant tout de même bien moindres sur Facebook que sur un site dédié, mais n'étant pas devin, je me garderai bien de m'avancer sur la question...

Pc: La fréquentation de votre site (les visites, la consultation des chroniques…) est-elle satisfaisante? Quelques chiffres?

J-P H: Très honnêtement, c'est quelque chose dont on ne s'occupe plus vraiment. On a eu des demandes par le passé de la part de responsables promotionnels qui voulaient des chiffres, histoire de voir "si ça valait le coup" de s'adresser à nous pour des chroniques, entretiens, concerts... Mais cela fait longtemps que nous n'avons pas eu ce genre de requêtes. C'est un paramètre qui personnellement me laisse de marbre et je serais bien incapable de fournir le moindre chiffre de fréquentation. Les retours que nous avons de la part des artistes, des lecteurs, et la confiance jamais démentie de nos partenaires est un critère suffisant à mon avis pour mesurer notre "popularité".

Pc: Et donc pas concerné non plus par la concurrence des autres webzines qui pullulent sur le net?

J-P H: C'est vrai qu'il y en a des tas, dont certains très anciens. Parfois on a l'impression que ça se tire dans les pattes, mais je n'ai jamais eu l'impression, depuis les débuts de Chromatique du moins, que quelqu'un cherchait à nous nuire. Nous avons eu des artistes mécontents de nos articles, mais pas de campagne de dénigrement me semble-t-il de la part d'autres sites! Et puis, en ce qui me concerne, faire partie d'un webzine est une tâche suffisamment prenante pour ne pas avoir le temps de fureter sur les forums et autres groupes de discussion, en quête d'avis positifs ou négatifs sur Chromatique. En définitive, je ne pense pas que nous soyons vraiment en "concurrence" avec qui que ce soit. Chaque webzine a ses spécificités, certains sont plus orientés néo ou classic prog, d'autre lorgnent vers le métal ou encore vers l'avant-garde. En ce qui nous concerne, nous sommes assez diversifiés pour ne pas piétiner les plates-bandes de quiconque. Et quand bien même, je ne crois pas que nous accorderions de l'importance à d'éventuelles critiques.

Pc: Comment vois-tu évoluer le mag durant ces prochaines années? Des envies particulières, des projets en chantier?

J-P H: Comme je le disais plus haut, une équipe travaille actuellement sur la refonte du site, qui en a bien besoin pour repartir du bon pied. Tout ce que je souhaite, et cela n'engage que moi, c'est de pouvoir continuer encore longtemps à parler des artistes qui le méritent, à les rencontrer, à en découvrir et surtout à en FAIRE découvrir à nos lecteurs, à convaincre ces derniers à se déplacer pour aller voir des concerts. Car je pense qu'il faut coûte que coûte défendre et promouvoir le spectacle vivant. Écouter, voir, soutenir un artiste dans la vie réelle, c'est incomparable, vibrer "en live", ça n'a pas de prix.

Pc: En une phrase, Chromatique c'est…

J-P H: Toute la belle diversité des musiques innovantes!

Pc: Un dernier mot?

J-P H: Merci à Prog censor de nous proposer cette tribune. Et pour faire un peu dans le pompeux prétentieux, l'une des caractéristiques du prog': puissions-nous unir nos forces pour faire triompher le bon goût, à savoir le nôtre! :-)

Pc: Oui juste, c'est aussi un peu le sens de notre démarche.

Retrouvez Chromatique sur sa page facebook:
https://www.facebook.com/chromatique.net/
et sur son site Internet:

http://chromatique.net

03/02/2020 : Conversation rapidus avec Thierry Sportouche de Acid Dragon

Conversation rapidus avec Thierry Sportouche de Acid Dragon

Pour ce nouvel épisode des "Pionniers de la presse progressive", nous allons cette fois à la rencontre d'un magazine atypique puisqu'il est édité depuis la France en langue anglaise.
Acid Dragon fut fondé en 1988 et est édité dans un format A5. Fort de 64 pages, il est publié trois fois par an.
Le magazine a sorti son 76e numéro en novembre dernier.
Rencontre avec Thierry Sportouche, son fondateur.

Prog censor : Dis-moi ce qui t'a poussé à créer ce magazine durant les années 80...

Thierry Sportouche : Nous l'avons créé avec André-François Ruaud pour être le point de vue du prog à la française à l'étranger. D'où une version bilingue puis uniquement en anglais.
C’était aussi notre volonté de ne pas marcher sur les plate-bandes de nos amis d'Harmonie (ndlr : magazine fondé par Jean-Claude Grandjeon en 1985).

Pc : Tu avais donc pour ambition d'intéresser un public anglophone?

TS : Oui. Et de couvrir le prog et le psychédélique - d'où le nom Acid Dragon.

Pc : Parle-moi un peu de ta passion pour l'Angleterre… toi le plus Sherlock des Français...

TS : J'ai fait une licence d'anglais et grandi avec les Beatles puis les Doors.
Acid dragon est issu de la grande tradition des fanzines dont André-François était un grand maître, notamment en matière de SF avec Yellow Submarine.

Pc : Revenons au mag, comment fonctionne-t-il, nombre de chroniqueurs, etc.?

TS : Depuis pratiquement le début je travaille avec l'Écossais Phil Jackson. Quelques collaborateurs épisodiques aussi. Et puis le chroniqueur fou de Nouvelle Zélande, Kev Rowland, sans oublier un pote de Cuba, et pendant longtemps un ami d'Ouzbekistan.
La couverture est faite par Stephen Rivera de Miami.

Pc : Intéressant d'avoir des collaborateurs étrangers.
Quelles matières traitez-vous, en dehors des chroniques, rédigez-vous des dossiers, des interviews...?

TS : Beaucoup de dossiers, stories, un peu moins d'interviews...

Pc : Le nombre d'abonnements arrive-t-il à correctement pérenniser les activités du mag, sa fabrication, sa diffusion?

TS : Non!

Pc : Alors tu y vas de ta poche comme tous les artisans?

TS : Oui!

Pc : Quelles sont les grandes étapes qu'a connues le mag, son évolution à travers le temps…?

TS : L'abandon du bilinguisme: trop de travail et plus de place pour le contenu. Couverture par Stephen. Couverture couleur. Maquette par Christian Staebler. Et le jumelage avec Prog à part, qui est la version sonore du mag.

Pc : OK une station radio donc pour soutenir le mag mais tu n'as pas développé, par exemple, un réseau facebook pour promouvoir Acid Dragon. Manque de temps, ou tu ne crois pas trop à ce genre de réseau?

TS : C'est plus de la complémentarité entre radio et mag. Pour le net si, Acid a été très tôt sur le net avec un site ad hoc.

Pc : Le papier, à l'heure du numérique, des réseaux sociaux, a-t-il encore du sens, une plus-value?

TS : Oui, c'est pourquoi j'écris aussi des livres! lol! Je crois encore à l'aspect référence du magazine face à l'aspect volatil du net. Et en tant que juriste à l'aspect responsabilité de l'écrit.

Pc : Des livres? Dis m'en plus...

TS : Des nouvelles policières humoristiques proches d'Agatha Christie et de Conan Doyle. Une instite à la retraite un peu old school et trois mômes dans des enquêtes à travers l'Europe. Trois volumes publiés qui viennent de recevoir un prix à un salon littéraire du Castellet.

Pc : Excellent,...
Revenons au mag. Si tu devais définir en une phrase ton mag, elle serait...

TS : C'est «la voix française du progressif à l'étranger», le «Frog Prog 'zine». lol

Pc : La principale qualité et le principal défaut de ton mag?

TS : Son ouverture d'esprit et son irrégularité dans la parution.

Pc : OK, parlons un peu maintenant d'un autre aspect de ta personnalité. Ta participation dans divers groupes de prog, avec eux tu es passé de l'autre coté de la barrière, de chroniqueur à chroniqué. Comment as-tu vécu ces expériences?

TS : Tout a commencé en fait avec Anoxie, un groupe du Périgord pour lequel j'ai écrit les paroles. Un 45t, un morceau sur «Enchantement» (Muséa) puis un compile sur un label italien.
Puis dans les années 90, j'ai fait la connaissance de Nicolas Mourachko et de son ami Pascal Indelicato. On décide de créer un groupe, Silver Lining avec notamment une violoniste du conservatoire, Annie Morel. Le groupe tourne en Europe, ouvre pour Ange, Pendragon... Et publie chez Musea «The Inner Dragon» en 2004. 2000 exemplaires vendus à ce jour.
Au décès d'Annie, le groupe se sépare. Je rencontre Tim Hunter et nous décidons de créer un duo pop/prog. Je réalise un rêve, chanter et enregistrer en Angleterre. Nous ouvrons notamment pour Arena. Un deuxième album va sortir début 2020.

Pc : Bonne nouvelle ça. On le chroniquera sur Prog censor...

TS : Merci!

Pc : Ces expériences (avec Silver Lining et Silver Hunter) t'ont-elles rendu plus consensuel à l'égard des albums à chroniquer?

TS : Plus cool, compréhensif, plus intéressé par les seconds couteaux. Mais on avait déjà cette attitude au début du canard. Ceci dit, on se doit au lecteur.

Pc : À propos des groupes justement. Le prog a pratiquement dû vivre en autarcie dès les années 80 et durant une vingtaine d'année; aujourd'hui, grâce au net, aux réseaux sociaux, aux plateformes numériques, ça explose, on n'arrive plus à suivre, on en viendrait presque à regretter le passé et ses sorties de disques épisodiques, non?

TS : Dans les années 80, on vivait dans la nostalgie des 70's. Puis vint le néo prog, à notre grande joie, et puis le métal prog. Je ne me plains pas de la grande production actuelle due surtout à la facilité de faire un disque maintenant. Le niveau a progressé et des jeunes groupes sont souvent hyper pros même si la vraie nouveauté est dure à trouver. C'est plus difficile de trouver un public qui lui n'a pas progressé, est vieillissant, et ne raisonne pas en termes de style - le prog - mais de groupe, à l'inverse du jazz par exemple.

Pc : Justement le public prog, vieillissant, ne semble pas beaucoup s'agrandir alors que les groupes ne cessent de fleurir, une explication à ce paradoxe?

TS : De nouvelles générations de musiciens arrivent sur un marché, certes étroit, mais où il est plus facile de produire un album en auto prod ou sur des petits labels. Une diffusion moins efficace mais soutenue par une presse passionnée lol.

Pc : Comment juges-tu l'évolution du rock progressif durant ces 25 dernières années, et comment vois-tu le rock progressif du futur?

TS : Je suis optimiste vu l'importance de la production actuelle. Le futur, no idea! Il nous faut abandonner cette idée de «progression» et juste utiliser cet adjectif pour nommer un style comme on le fait pour la musique classique. Mon combat c'est d'ouvrir le style à des oreilles nouvelles.

Pc : Et tes coups de coeur de 2019?

TS : Les derniers Galaad, Marillion et IQ.

Pc : Acid Dragon dans 10 ans. Des envies particulières, des projets en chantier?

TS : Je suis à la retraite depuis hier! Si, si! Pouvoir continuer le canard encore 10 ans. keep on proggin!

Pc : Mes félicitations, une nouvelle vie commence pour toi.
Question pratique: Comment s'abonner à ton magazine papier, les modalités?

TS : Abonnement à 14 euros (cheap!). Visitez le site d'Acid Dragon pour trouver les modalités d'abonnement :
http://www.aciddragon.eu/ad2fr.htm
et puis c'est une façon de perfectionner son anglais... lol

Pc : OK parfait, Un dernier mot?

TS : Merci à toi de soutenir une revue sans but lucratif dont le seul moteur est la passion et le partage de cette passion, le soutien de musiciens talentueux injustement méprisés par la grande presse et les médias grand public... Mais tu connais... Et pardon pour mon enthousiasme qui ne doit pas être confondu avec de l'égo!

Pc : Merci à toi Thierry. Ce petit entretien permettra à nos lecteurs de découvrir un des artisans du renouveau progressif qui débuta jadis grâce à des pionniers comme toi.

27/01/2020 : Conversation rapidus avec Didier Gonzales de Highlands

Didier Gonzales - Highlands

Prog censor entame ici une série d’entretiens avec les pionniers de la presse francophone. Ces premiers artisans à avoir élaboré des structures pour promouvoir ce style musical devenu underground après l’épopée des années 70.
Pour ce premier épisode des «Pionniers de la presse progressive», et par le biais de son créateur Didier Gonzalez, je vous invite à découvrir HIGHLANDS MAGAZINE.
Le magazine est créé en octobre 1997; d’abord édité (du numéro 1 au numéro 18) au format A5, il passe ensuite au format A4.
Ce trimestriel, dont le nombre de pages oscille entre 60 et 72, est tiré aujourd’hui à 450 exemplaires.

Prog censor : Didier, tu as, je pense, d'abord collaboré à l'Harmonie Magazine de Jean-Claude Granjeon. Pourquoi as-tu voulu créer ton propre magazine...?

Didier Gonzalez : En 1986, j'ai fait la connaissance de Jean Claude Granjeon par le biais d'une petite annonce placée dans son journal, dans laquelle il recherchait le second album d'Isopoda! (ndlr: ancien groupe de rock progressif belge ayant sorti deux albums, «Acrostichon» en 1978 et «Taking Root» en 1981). Je lui ai répondu puis ça a été le point de départ d'une collaboration de douze années et d'une amitié qui dure encore. Mais bien sûr collaborer à un magazine peut donner des idées quand on est un passionné de musique et j'ai fini par trouver que la ligne éditoriale d'Harmonie Magazine ne me correspondait plus tout à fait. J'avais d'autres idées, d'autres attentes, aussi ai-je décidé de faire le grand saut.

Pc : Dans ce cas, quelle ligne éditoriale as-tu voulu développer avec Highlands?

DG : Tout d'abord il me semblait essentiel de rendre hommage aux années 70 dès les premiers numéros. Ce qui n'était plus la préoccupation d'Harmonie, contrairement à ses premiers numéros. Tout en restant dans l'actualité du rock progressif qui demeure notre sous-titre. C'est le premier point que je vois.

Pc : Au sujet des années 70, outre ton magazine, tu as édité et écrit quelques livres sur le rock progressif de divers pays, des sortes d'encyclopédies. Tu n'as jamais eu l'idée de rééditer tout ça en un seul volume, ou bien de rendre disponible toute cette recherche historique en édition numérique?

DG : Sur ce sujet, j'ai réalisé récemment à compte d'auteur une rétrospective du rock progressif anglais des 70's en 6 volumes d'environ 100 pages chacun. Mais bien entendu, pour toucher davantage de public il faut un éditeur et j'y songe. Je suis actuellement en train de réviser ces volumes (à la marge et dans le détail), afin de les proposer à un éditeur. Je sais qu'il y a du monde dans ce créneau, aussi je vais attendre d'être totalement satisfait de ce que je vais proposer. Mais ce sera - en ce qui me concerne en tout cas - pour cette année.

Pc : Très bonne nouvelle. Revenons au mag. Comment fonctionne-t-il (mise en page, édition, diffusion, nombre de chroniqueurs, etc.)?

DG : La mise en page c'est mon domaine. Elle est réalisée sous word, un logiciel simple d'utilisation avec lequel je me suis familiarisé au cours des années. Rien de très sophistiqué cependant, le contenu étant privilégié sur la forme. La diffusion est dorénavant réalisée exclusivement par abonnement ou vente au numéro, le dépôt-vente par expérience s'étant montré peu probant. Bien sûr il y a les ventes en direct aux festivals. Pour les chroniqueurs, nous travaillons en équipe resserrée; nous sommes 7, si je compte bien.

Pc : Quelles matières traitez-vous en priorité: l'actualité discographique, des dossiers, des interviews?

DG : En priorité, le plus gros morceau c'est l'actualité, divisée en deux rubriques: l'"Événement", qui comprend les sorties majeures éventuellement assorties d'interviews, et "Turbulences" les sorties prog disons de deuxième catégorie. Nous avons également une rubrique de jazz fusion et jazz rock qui occupe entre deux et quatre pages selon les numéros, une rubrique RIO entre une et deux pages, et pas mal de dossiers historiques, en priorité sur les 70's. En ce moment, j'en passe environ trois par numéro; ils font entre deux et six pages chacun. Pour le numéro 100 (le prochain) il y aura des suppléments.

Pc : Comme tes confrères de la presse spécialisée, tu traites tout l'éventail du rock progressif. Du néo au RIO. Mais finalement est-ce le même public, la même essence musicale?

DG : En fait je ne suis pas sûr de tout traiter. Je fais vraiment la fine bouche pour le métal prog dont je ne suis pas fan. Le post rock, nous en parlons un peu. L'industriel, l'ambiant, le néo punk ou je ne sais quoi me donnent des boutons. Aussi nous ne traitons pas tout. Quand j'y pense, nous sommes quelque part passéistes. Nous essayons d'avoir une cohérence éditoriale, même si les goûts des rédacteurs sont complémentaires. Comme il existe plusieurs journaux eux-mêmes complémentaires ou différents, une véritable offre plurielle existe pour les lecteurs francophones.

Pc : Le nombre d'abonnements arrive-t-il à correctement pérenniser vos activités?

DG : Oui, de ce côté-là il n'y a pas de souci, car je me suis toujours refusé à la folie des grandeurs en injectant de la couleur comme mes concurrents. Nous sommes par contre addictifs à un style littéraire dans notre prose. Nous n'avons pas de souci particulier concernant la rentabilité du journal.

Pc : Le papier, à l'heure du numérique, des réseaux sociaux, a-t-il encore du sens, une plus-value?

DG : Plus que jamais! Internet c'est la rapidité, c'est l'instant, c'est la vitesse, c'est l'accès immédiat à l'information. Soit. Encore faut-il savoir ce qu'on cherche. Mais un journal papier c'est un tri préalable qui est effectué, c'est une synthèse unique et particulière de l'actualité. C'est à mon sens, en vrac, plus reposant pour les yeux; on peut l'emporter avec soi et le lire, à la plage, à la montagne, à la campagne. C'est un lieu d'articles de fond aussi qu'on pourra refeuilleter plus tard. Bon c'est un avis. En réalité, je pense que les magazines papier et les webzines sont plus complémentaires que concurrents.

Pc : Je suis assez de cet avis également. Et j'ai l'impression que le tout numérique engendrera un effet comme celui du vinyle qui revient en force aujourd'hui. Ton avis sur ce retour du vinyle que personne n'avait prévu?

DG : Le retour du vinyle a un côté sympathique que je salue et que j'encourage. Pour autant, le côté pratique du CD ne pourra être surpassé, étant entendu qu'aujourd'hui les CD sont devenus, notamment dans le prog, souvent des œuvres d'art avec la montée en puissance des digipacks, digisleeves, papersleeves, etc. Le CD également du point de vue sonore, à travers ses déclinaisons SACD, DVD audio et Blu-ray audio, a considérablement amélioré la qualité du son de la première génération, celle des 80's. Tout en conservant l'aspect pratique et adaptable que n'a pas le LP.
Par contre - une digression par rapport à tout cela -, j'abhorre, nous abhorrons le streaming et le téléchargement qui constituent une régression sans précédent, que ce soit en terme d'écoute sur un plan visuel ou artistique ou en terme de rémunération pour les artistes. Ces vecteurs musicaux ne trouveront jamais grâce à nos yeux et, heureusement, ils semblent assez étrangers au monde du prog...

Pc : Le prog a pratiquement dû vivre en autarcie durant une vingtaine d'années, disons des années 80 à 2000. Aujourd'hui, grâce au net, aux réseaux sociaux, aux plateformes numériques, ça explose; on n'arrive plus à suivre, on en viendrait presque à regretter le passé non? lol

DG : Effectivement PERSONNE n'arrive plus à tout suivre. Il ne faut pas regretter le passé car la diffusion est essentielle pour les artistes et aujourd'hui elle est rendue possible. Le problème d'aujourd'hui est de prendre le temps de faire le tri. C'est un véritable défi. Les productions géniales ne sont peut être pas si nombreuses que cela mais on met peut-être plus de temps à les déceler. Et il est difficile de ne pas vivre avec son temps. Cependant je pense que le prog a déjà donné son meilleur. De nouvelles synthèses sont possibles mais je doute qu'elles soient aussi enthousiasmantes que celles du passé...

Pc : Parlons un peu du passé justement, vu les quelques interviews que tu as réalisées de Justin Hayward des Moody Blues. Tu as, semble-t-il, un lien privilégié avec le musicien. Tu peux nous en parler?

DG : Là, Denis, ce fut une expérience enthousiasmante car nous l'avons rencontré cinq fois et ce fut passionnant. Mais la dernière fois fut en 2001 et tellement de questions lui ont été posées que je n'en avais plus pour la suite! D'autre part, les Moody Blues ont sorti leur dernier album studio en 2003 et je doute qu'il y en ait d'autres. Sinon, Justin Hayward est un artiste d'une rare courtoisie qui a su se rendre disponible pour le petit journal que je représentais à l'époque (les premiers numéros étaient terriblement amateurs). Cela reste des super souvenirs, mais c'est derrière nous.

Pc : Dans les groupes post-80's lesquels auraient pu coexister sans rougir avec les grands dinosaures des 70's. Je parle de la créativité. Steven Wilson peut-être?

DG : IQ en numéro 1. Ce sont les meilleurs. Twelfth Night en numéro 2. Les 5 ou 6 premiers albums de Porcupine Tree. Les 2e, 3e et 4e albums de Steven Wilson. Et l'immense «Clutching at Straws» de Marillion. Et, réécoute les derniers albums solo de Fish: ils sont étonnants. Je jetterai un voile pudique sur le reste!

Pc : Alors comment juges-tu l'évolution du rock progressif durant ces 25 dernières années?

DG : Pas facile comme question. Mais passionnante! Le rock progressif s'est ouvert à de nouvelles technologies qui l'ont fait progresser, obtenir de nouveaux horizons. La technologie est très importante, non seulement en matière d'interprétation mais aussi de son et de nouvelle créativité. Des artistes ont confirmé, d'autres ont déçu. Pour autant, les 15 big ones (Yes, Genesis, King Crimson, Pink Floyd, Jethro Tull, ELP, VDGG, Gentle Giant, Moody Blues, Procol Harum, Curved Air, Renaissance, Caravan, Soft Machine, Camel) sont insurpassables, indéboulonnables et ce pour l'éternité. Rien ne remplacera les claviers analogiques et les Rickenbackers. Profitons des avancées technologiques, avec le revers de la médaille: beaucoup de musiciens moyennement doués ont accès à l'enregistrement... et viennent encombrer le marché. Bon je sais bien que je vais me faire des amis là...

Pc : Peut-être, mais au moins ta réponse suscitera le débat. Compte tenu de ce que tu dis, j'aimerais avoir ton point de vue sur ce que pourrait (ou devrait) être le rock progressif de demain...

DG : Je vais être conforme à ce que j'ai pu exprimer depuis le début. Un groupe qui respecte les canons du progressif des 70's, avec une intelligence extrême, c'est The Samurai of Prog. J'espère qu'ils sont le futur du rock progressif en plus d'être le présent, en se référant à ses sources. Car quand je vois un Marillion qui se répète à l'infini, un Pendragon qui ne sait plus dans quelle direction aller pour se renouveler, un Steven Wilson qui a choisi le métal et la pop comme futur, j’émets plus que des réserves. J'attends beaucoup par contre du prochain The Mars Volta, actuellement en cours de reformation, si j'ai bien tout suivi. Voilà un groupe génial qui, lui, représente vraiment une option pour le futur du rock progressif.

Pc : Pour terminer cet entretien, revenons au magazine. D'abord, de ton point de vue, la principale qualité et le principal défaut d'Highlands?

DG : La principale qualité d'Highlands Magazine, c'est la qualité littéraire et rédactionnelle de ses articles, sa documentation. Son point faible? Certainement sa mise en page dont je suis responsable. Elle mériterait plus d'imagination et la maîtrise de logiciels qui sont hors de ma portée. Pour faire court, le fond est son point fort, la forme son point faible.

Pc : En une phrase, Highlands c'est…

DG : L'actualité du rock progressif avec un gros coup de projecteur sur les 70's.

Pc : Comment vois-tu évoluer le mag durant ces 10 prochaines années? Des envies particulières, des projets en chantier?

DG : Très très difficile de se projeter sur 10 ans. Maintenir l'acquis et l'équipe actuelle, l'étendre si possible (bienvenue aux nouveaux arrivants, les nouvelles idées sont bonnes à prendre). Davantage de dossiers sur les groupes de prog contemporains. Après.... on verra. Davantage de rédacteurs, si on y arrive ça pourra faire plus de pages aussi, avec des articles de fond qu'on voudrait faire mais qu'on n'a pas toujours le temps de réaliser.

Pc : Comment s'abonner au mag?

DG : Via mon site internet:
http://highlands.fanzine.free.fr
et sur la page facebook:
https://www.facebook.com/pg/HIGHLANDS-MAGAZINE-297781100582

Pc : Un dernier mot?

DG : Merci beaucoup pour cette opportunité, Denis, et excellente route à Prog censor que je ne manquerai pas de consulter!

26/12/2019 : Conversation rapidus avec Ángel Ontalva d'October Equus

Ángel Ontalva d'October Equus

Lucius Venturini: J’ai vu que tu avais déménagé ou que tu étais souvent en Russie. Cela a-t-il un impact sur les compositions du dernier album de October Equus, «Presagios»?
Ángel Ontalva: Pas vraiment dans le sens où l’enregistrement de l’album a débuté en 2012. Mises à part deux d’entre elles, les compos ont toutes été écrites avant que je ne commence à voyager en Russie. C’est toutefois important dans le sens où j’ai pu terminer «Presagios» grâce à mes contacts russes. Piotr Talalay a enregistré les sessions de batterie au studio de «Vespero», à Astrakhan.

LV: Quel a été le processus… créatif de composition?
ÁO: Nous avons commencé à écrire de nouvelles choses après la sortie de l’album «Saturnal». Je voulais faire quelque chose de plus lumineux, de plus orienté musique de chambre. J’ai écrit quelques partitions dans le genre «Debussy», en essayant de m’éloigner du côté plutôt sombre du style «rock in opposition». Victor a créé quelques superbes compos, dont le très beau «Sombra» qui se marie parfaitement avec mes compositions. Dans notre album précédent, «Saturnal», nous avons eu la possibilité d’ajouter d’autres instruments alors que la production était déjà fort avancée. Je ne peux parler pour Victor mais en ce qui me concerne j’ai l’impression de ne pas avoir bien travaillé les arrangements pour un plus grand orchestre, aussi pour le présent album… j’ai mis le paquet pour être au top, j’ai travaillé beaucoup sur les arrangements, en essayant de faire de mon mieux.

LV: De nouveaux instruments sont apparus, comme le basson, la flûte, le violon... Est-ce une nouvelle orientation musicale?
ÁO: Eh bien, ce n’est pas voulu... Nous avons écrit toutes les compositions comme pour la formation de «Saturnal» mais celle-ci s’est dissociée peu après. Pablo Ortega, qui jouait déjà dans «Saturnal» et sur mes albums solo «Mundo Flotante» et «Tierre Quemada», a enregistré la partition de violon en 2012. Ce n’est que des années plus tard que j’ai eu la chance de rencontrer John Falcone et Yolanda Alba qui ont enregistré avec leurs propres instruments, basson et flûte, les voix à l’origine écrites pour saxos. Il a fallu adapter un peu mais cela ajoutait des couleurs, de la profondeur, de la subtilité et cette merveilleuse sonorité de musique de chambre. La musique était ainsi plus proche du classique que du jazz. Ce qui convient mieux, je pense, aux présentes compositions.

LV: J’ai trouvé des compos assez proches de certaines qui figurent sur l’album « Blue » de «Finnegans Wake» (Altrock ALT 006). Tu es d’accord?
ÁO: J’ai écouté cet album il y a des années. Bien sûr, «Finnegans Wake» avait un esprit proche de notre musique en combinant le jazz, la musique classique, les mesures rythmiques inhabituelles et ainsi de suite, et le fait que «Presagios» soit moins sombre que nos précédents albums l’en rapproche encore.

LV: Quels sont tes futurs projets? Un album solo? Avec October Equus? D’autres choses?
ÁO: Ces dernières années j’ai travaillé différents projets avec des musiciens russes. Ma collaboration avec «Vespero», un groupe de space-prog rock d’Astrakhan, a été l’une des plus passionnantes. En 2018, nous avons créé un album fantastique appelé «Carta Marina» et nous en terminons un autre qui, je pense, sera unique en son genre, très différent de ce qu’eux et moi avons fait auparavant. Il sortira en janvier 2020. J’aimerais faire aussi un album solo dans le style de «Tierra Quemada» avec la collaboration d’artistes bien connus dans ce style de musique et encore écrire de nouvelles compos pour October Equus. Tout cela dans l’idée de les sortir l’an prochain également. Enfin, j’aimerais partir en tournée avec October Equus en 2020 et continuer mon exploration du territoire russe.

31/08/2019 : Conversation avec Ayno

Ayno

Prog censor : Bonjour Ayno. Peux-tu me raconter la rencontre JPL/Ayno et comment est venue la collaboration entre vous deux?
Ayno: En fait, la rencontre s’est faite assez simplement. Il n’y a pas eu de rencontre en face-à-face. À vrai dire, on ne s’est jamais vus; on ne vit absolument pas dans la même région, mais, grâce à la magie de la technologie, j’ai pu contacter JP [ndle: Jean-Pierre Louveton] pour lui exposer mon projet.
Ça fait de nombreuses années, bien avant d’avoir commencé la musique, que j’avais envie de raconter une histoire, la mienne, que j’en avais même le besoin, sans aucune prétention ni aucun ego trip, mais, comme tu l’as très probablement compris en écoutant l’album, c’est une histoire assez difficile, assez douloureuse, et il fallait que j’arrive à l’exorciser en quelque sorte.
Alors, avant de découvrir la musique, j’ai écrit un livre, comme ça, juste pour moi. Malheureusement, il a disparu dans les limbes de l’informatique…
Puis, en 2012, je me suis découvert une passion dévorante pour le chant. C'est donc naturellement que j’ai choisi ce média pour enfin raconter ce que je devais raconter! Alors je me suis mis à écrire des bouts de trucs, à structurer dans ma tête ce qui valait la peine d’être dit ou pas. Mais je n’arrivais pas à en faire des chansons. Enfin si, mais ça ne me plaisait pas. Je ne les terminais jamais. Ça évoluait tout le temps. Donc, un jour, je me suis dit: «Si tu veux que ça aboutisse, il faut que tu laisses quelqu’un s’occuper de la mise en forme de tout ça!». J’ai donc commencé à chercher à droite et à gauche. J’ai pris plusieurs contacts avec des auteurs-compositeurs, mais ça ne reflétait jamais ce que j’avais vraiment au fond de moi. Puis, une fois qu’un titre était fini pour eux, il fallait qu’il reste tel quel. Je ne pouvais rien modifier, ni sur le fond ni sur la forme. J'avais donc abandonné l’idée…
Puis, aux alentours de 2016, après la naissance de mon fils, l’envie est revenue de lui transmettre à lui aussi cette histoire d’une jolie façon. Alors je me suis dit qu’il était temps de prendre mon courage à deux mains et de contacter un mec qui savait vraiment faire, dont j’aimais le travail, le style. Je me suis lancé et j’ai contacté JP pour lui demander s’il accepterait de prendre mon histoire, mes idées, mes envies, et d’en faire quelque chose!
On a discuté, beaucoup. L’histoire lui a plu. On a envisagé différentes mises en forme, puis on a fini par se mettre d’accord sur ce qui aujourd’hui s’appelle «111».

Pc: Je te sens comme un auteur/chanteur et pas comme un musicien, je me trompe?
Ayno : Clairement, je suis un chanteur bien avant d’être un musicien! Alors oui, je pratique la guitare et le piano pour m’accompagner. Mais mon instrument c’est bien la voix, le chant. C'est là où je suis le plus à l’aise. C’est par ce biais que je m’exprime vraiment, que je montre le fond de mon âme, sans artifices. C’est quand je chante que je suis vraiment moi!
Quant à l’écriture, comme je te le disais plus tôt, j’écris des choses, des textes mais qui n’ont pas nécessairement une forme exploitable en musique, ou, quand c’est le cas, que je n’ai pas encore le cran de présenter. C’est probablement la prochaine étape que je devrais franchir… Mais finalement l’interprétation est un domaine qui me plaît aussi beaucoup. C’est une chose fascinante que de prendre les mots d’un autre et de se les approprier pour essayer de les faire vivre de la façon la plus juste et la plus intense. Il est donc possible que j’en reste à ce stade, car il me permet déjà d’exprimer toutes les émotions en moi…
Pour «111», la méthode de travail a été assez simple: j’ai envoyé des thèmes à JP, je lui ai raconté tout un tas de choses qu’il a prises, transformées en textes chantables qu’il m’a envoyés, qu’on a par la suite modifiés ensemble pour que ça colle au plus juste avec le ressenti que j’avais sur le thème. JP a tellement bien compris ce que j’avais à dire que, très honnêtement, il n’y a eu que très peu de modifications à apporter. Puis on a collé ça sur la musique qu’il avait composée, qu’on a pu également modifier ensemble, et je n’ai plus eu qu’à me lâcher sur l’interprétation.

Pc: Tu prends clairement le chemin du prog «à la française». Ce n'est pas plutôt un album Ayno & JPL, à dire vrai?
Ayno: Le prog français est vraiment le style musical qui me touche le plus. Ce n’est pas le seul, évidemment, mais c’est celui que j’ai tout au fond de moi: j’ai été bercé au prog et ça a laissé des traces indélébiles. Si je ne devais garder qu’un seul groupe parmi ceux que je connais, ce serait Ange, sans hésiter!
Alors, pour ce premier album, quand JP m’a proposé d’en faire un album prog, ça a juste été une évidence pour moi: une façon de remercier tous ces groupes qui m’ont accompagné toute ma vie, en continuant à faire vivre ce style à ma façon.
Quant à savoir si c’est un album Ayno ou Ayno & JPL, la question peut effectivement se poser et reste ouverte. Pour ma part, je n’aurai jamais la prétention de mettre mon nom au même niveau que celui de JP, d’une part, et, d’autre part, l’histoire est vraiment tellement personnelle que je le considère - même si les mots et les notes ne sont pas tout à fait les miens - comme «mon» album. En revanche, je suis plein de gratitude envers JP d’avoir accepté de m’aider pour tout ça. C’est un honneur immense qu’il m’a fait et il a vraiment beaucoup bossé pour un résultat bien au-delà de ce que j’aurais osé espérer. Alors, pour terminer cette interview, je dis juste MERCI!
Pc : Merci à toi pour t’être ainsi livré aux lecteurs de Prog censor.

21/06/2019 : Daniel Acker - Administrateur du groupe Facebook Planète Prog

Daniel Acker - Planet Prog

Prog censor : Les pages ou groupes facebook consacrés au rock progressif sont pléthoriques, en quoi Planète prog est-il différent?
Daniel Acker pour Planète prog : En fait Planète prog est un groupe d’amoureux de la prog mais on est juste des passionnés, on voulait relier les artistes et les consommateurs. En fait notre groupe compte près de 420 groupes.
Pc : 420 groupes?
DA : Oui l'année dernière je me suis amusé, pour l’adhésion du 500e membre, à compter et à regarder les profils de mes membres et j'ai vu que 345 d'entre eux jouaient dans des groupes prog. Aujourd’hui on en compte près de 420 !!! je l'avais fait car je voulais faire gagner à la 500e personne l'album de son choix d'un groupe présent sur Planète prog, et c’est le groupe néerlandais Silhouette qui a été choisi. Pour la 1000e, j'envisage d'offrir 2 places de concert au choix d'un groupe présent sur la page.
Pc : Justement, les groupes de musique semblent avoir compris l'intérêt de facebook: interactivité, partage etc. Mais les acteurs (administrateurs) des groupes et pages ne devraient-ils pas davantage penser eux aussi partenariat plutôt que concurrence?
DA : Oui, vous avez raison, c’est pourquoi à Planète prog nous participons à plein d'autres groupes prog comme Rock station, les maniaques de musiques prog, musique et bonne humeur, Prog récif... En effet, en tant qu’administrateur de Planète prog, je regarde et je me suis inscrit sur d'autres groupes prog; le but est de promouvoir les artistes prog (chose qui ne se fait pas assez à mon goût) et pas de faire la course au nombre de membres.
Pc : De votre point de vue, que cherchent les passionnés de rock progressif en fréquentant facebook?
DA : Je pense que leurs attentes sont diverses et différentes: certains recherchent de nouvelles expériences et à connaître de nouveaux groupes, et je pense que les membres de Planète prog sont également très fiers de partager entre eux leurs connaissances musicales... En fait le partage entre nos 841 membres crée une richesse et une promotion exceptionnelle de la sphère prog.
Pc : Bien d'accord, le partage entre fans est primordial, mais je constate que le fan de prog, en général, fait partie d’une tranche d’âge assez avancée (45-65 ans). C'est difficile d’intéresser les plus jeunes à ce style musical, non?
DA : Je pense que la tranche 30-35 ans est assez fan de bonne musique bien construite, la tranche 20-30 n’est effectivement pas passionnée par ce style musical... mais je pense qu’ils n’ont pas grandi dans cette atmosphère comme leurs aînés. Cependant je suis agréablement surpris par le nombre de bons albums que le monde de la prog arrive encore à produire chaque année... Ceci prouve bien que le genre musical sait se renouveler et touche encore un public bien présent.
Pc : Oui c'est un fait, d'ailleurs les gens qui font du prog sont en général plus jeunes que ceux qui les écoutent. C'est comme ça.
Un dernier mot pour la fin?
DA : Oui, merci à vous Prog censor de faire vivre le monde de la prog comme vous le faites! Une dernière petite précision sur Planète prog: ce groupe est parti de 4 personnes qui avaient juste pour but de découvrir des groupes de prog et de permettre de trouver commercialement de la musique à acheter, l’industrie du disque actuelle ne proposant absolument rien dans ce domaine.
Est donc né WE ARE THE PROG IN FRANCE (ndlr: ancien nom du groupe Planète prog) puis le groupe a grandi autour de 4 modérateurs, Nathalie, Alain, Daniel et Christophe, puis Mr Hamel nous a rejoints et le groupe a pris son envol pour atteindre 841 membres! J'adore utiliser le terme membre et non adhérent car tous nos membres sont des membres de ma famille !!! MA FAMILLE PROG !!!

14/06/2019 : Conversation Rapidus avec Guy Segers maître du projet Ecletic Maybe Band

interview Guy Segers - Elecetic Maybe Band

Lucius Venturini pour Prog censor: Depuis quand as-tu eu l'idée de l'Eclectic Maybe Band?
Guy Segers: L’idée m’est venue après avoir réuni des musiciens pour réaliser un enregistrement autour de Roland Binet. Je me suis dit qu’avec un seul jour de studio, il y avait moyen de faire beaucoup en réunissant des musiciens que je connais. Alors pourquoi pas refaire ça sans préparation - question de se fier à l’expérience, aux musiciens - et improviser?
Prog censor: Comment fut le processus de composition?
GS: Dans un premier temps il n’y avait aucun schéma de composition. Je comptais sur la valeur des musiciens, tout en prenant soin que pour eux, il y aurait au moins une personne avec qui ils n’avaient jamais joué. Ce fut la matière du premier album. Par la suite, lors d’une deuxième séance de studio, nous avons donné quelques explications, comme cadre dans lequel improviser. Mais il n’y avait pas assez de matière pour faire un album. Il en fallait plus; j`ai donc puisé dans de la matière plus écrite, voire totalement écrite.
Pc: Quelle est la part d'édition dans le résultat et comment vois-tu les relations entre composition et édition?
GS: Depuis le premier enregistrement, j’ai repris toutes les pistes de l’enregistrement. J’avais tout le temps que je voulais pour mixer toute cette matière et ciseler chaque passage! Pour le deuxième enregistrement, pareil. Et, à ce moment-là, j’avais commencé une composition que j’ai divisée en tranches de façon à pouvoir rallonger si nécessaire. La première chose était de faire une version simplifiée pour que le chant puisse avoir un terrain libre et simple. Puis, autour de cette base, j’ai demandé à certains musiciens d`improviser sur une des parties au choix... Ainsi, le morceau prenait forme autour du chant et des improvisations. Seulement alors je pouvais y remettre les structures écrites. Mais comme ce morceau était littéralement différent de ce qui avait été improvisé en studio, je me suis dit que ce serait bien d’intercaler quelques petites pièces avec du chant, histoire d’avoir une amorce pour le long morceau avec chant. Là, ce fut un travail inverse. Je suis parti de matière inutilisée dans les improvisations. D’abord la batterie que j’ai placée rythmiquement, puis j’ai écrit une ligne de basse. Là-dessus j’ai replacé des improvisations provenant de divers enregistrements. Trouver le tempo et la tonalité n'était pas simple! Enfin, sur le tout, placer le chant... très difficile.
Pc: Comment s'est opéré le choix des musiciens? Ángel Ontalva, toujours entre l'Espagne et la Russie, avec de multiples projets...
GS: Le choix des musiciens s’est fait à partir de la cellule belge (Kirk, Binet, Higham, Smet, Delville, Wachtelaer). Nous sommes allés en studio pour improviser. Cette base belge est constituée de musicien(ne)s avec qui j’avais déjà joué, et je les ai réuni(e)s tout en sachant qu’il y aurait toujours pour chacun(e) une personne avec qui il/elle n’avait jamais joué. Avec Dave Newhouse j’avais déjà fait toute une série d’enregistrements par le Net. Idem pour Angel Ontalva et Franck Balestracci. Puis c’est en écoutant un enregistrement que Dave a fait que j’ai découvert Carla.... Je me suis dit que, dans le contexte de morceaux que je travaille hors Eclectic Maybe Band, je pourrais faire une compo avec elle... Sur cette composition, après avoir posé le chant, j’ai demandé à Ángel Ontalva de jouer, et à Jean-pierre Soarez et Martin Archer de faire une impro et une partie écrite. À cela j’ai rajouté le violon d’Ariane Plumerel, et le cello de Sigrid Vandenbogaerden pour des parties écrites. Tous ces musiciens sont en fait des amis que je réunis dans mes compositions. Une fois ce morceau terminé, je me suis dit que cela ferait le complément qui manquait pour avoir la matière d’un CD. Problème, de style... Alors j`ai recomposé (à partir d’impros repiquées un peu partout) des pièces qui feraient le lien avec la composition finale, notamment une partie chant de Cathryn Robson dont j`avais produit un disque sur Carbon 7 (Siren Circus).
Pc: Y a-t-il d'autres musiciens avec qui tu aimerais pouvoir travailler, comme ce fut le cas avec Morgan Agren?
GS: Oui, il y a encore plein de gens de qui j’aimerais la présence dans Eclectic Maybe Band... ne fût-ce que les gens avec qui j’ai déjà joué. La liste est longue... À voir selon les morceaux!
Pc: Quels projets après celui-ci?
GS: Pour le moment il n`y a pas de projet précis... Faudrait jouer avec EMB... refaire une séance d’improvisation... Il y a aussi Uneven Eleven que j’aimerais redémarrer...
Pc: Merci Guy et bonne chance avec ces projets.

07/06/2019 : Conversation Rapidus avec Michel Joncas, fondateur de Huis

Michel Joncas  - Huis

Prog censor: Huis en est, avec Abandoned, à 3 albums. Tu es le fondateur avec Michel St-Père de l’entité Huis. Peux-tu nous en conter la genèse?

Michel Joncas: Huis est né en 2010, fondé par moi-même et un ami claviériste (Pascal Lapierre - qui a dû quitter le groupe depuis). Le projet est né suite à un voyage que nous avions effectué aux Pays-Bas pour assister au lancement de l'album du groupe Knight Area («Realm of Shadows»). Nous avions rencontré les membres de Knight Area à la suite d'un concours de circonstances. Au retour de notre voyage, nous avons commencé l'écriture de ce qui allait devenir notre premier album, «Despite Guardian Angels». Pendant la production de l'album, nous avons recruté les autres musiciens du groupe, parmi lesquels Michel St-Père de Mystery.

Pc: Pour un groupe originaire du Canada, s’appeler Huis, cela présente un caractère interpellant. Le patronyme provient-il du vieux français huis (comme dans l’expression «il est venu frapper à mon huis») ou du néerlandais huis (maison également)?

MJ: Oui, effectivement, il s'agit d'un emprunt néerlandais pour les raisons exprimées plus haut. Nous cherchions un nom bref, facile à identifier, qui pouvait se démarquer. Donc Huis (porte ou maison, selon la langue) a d'abord été un projet élaboré derrière des portes closes, à la maison, alors que nous ne savions pas encore où ce projet allait aboutir.

Pc : Quelle est la thématique générale de cet album?

MJ: C'est un album assez sombre en fait! Il fait état de situations d'abandons et de pertes humaines (à tous les niveaux). Certaines pièces l'expriment avec fatalité, mais certaines autres laissent planer un peu d'espoir. En fait, face aux difficultés que la vie nous apporte, l'album fait état de la résilience comme moyen ultime de surmonter le tout.

Pc: Chaque musicien participe-t-il à l’écriture?
MJ: Oui, tous à l'exception de notre percussionniste. En fait, je suis l'auteur principal de l'album, mais il y a l'apport d'autres membres du groupe pour certaines pièces, ce qui amène, je crois, une belle couleur, une belle variété. Ma hantise serait de répéter ce que nous avons déjà fait. Cette façon de faire prévient ce genre d'erreur je crois.

Pc: Quels sont les musiciens invités sur cet album?

MJ: Jean Pageau, de Mystery, joue de la flûte traversière sur deux pièces. Nous avons aussi Serge Locat, membre du légendaire groupe Harmonium, au piano sur une pièce. Gabby Vessoni, chanteuse extraordinaire originaire du Brésil faisant partie de la formation Fleesh, nous offre sa voix dans l'introduction de la pièce titre. Et finalement, il y a Éloïse Joncas à la voix dans l'intro de la pièce «Oude Kerk III».

Pc: Quelle signification faut-il voir dans le titre «Oude Kerk III», chanté en anglais alors que cela signifie, en néerlandais, «vieille église» et que c’est le nom de la plus ancienne église d’Amsterdam? Les deux premières parties étant des instrumentaux parus sur le 1er album, «Despite Guardian Angels».

MJ: «Oude Kerk III» est effectivement un clin d’œil au premier album, mais présente un regard sur l'abandon vu sous l'angle de la religion. Sans évoquer de façon exhaustive les abus religieux de toutes sortes qu'on a observés au cours des siècles, j'y exprime à quel point des gens qui avaient confiance en ces institutions ont pu se faire flouer par celles-ci.

Pc: Huis se produira au festival Artrock VIII en Allemagne le 3 avril 2020. Y a-t-il des chances de vous voir sur d’autres dates européennes?

MJ: Oui, nous travaillons actuellement à offrir d'autres spectacles en Europe lors de ce voyage. Des annonces devraient être faites au cours des prochains mois.

Pc: Mystery se produira également à l’affiche de ce festival, mais la veille. Est-on en droit de rêver à un bœuf entre les deux formations?

MJ: Nous ne sommes pas encore à la préparation de ce spectacle, mais rien n'est impossible!

Pc: Merci pour vos réponses, dans l’attente de voir Huis en concert…

MJ: Merci!

24/05/2019 : Conversation Rapidus avec Pierre-Yves Theurillat (PYT), chanteur du groupe Galaad

Pierre-Yves Theurillat - Galaad

Prog censor :
Le nouvel album sort officiellement aujourd'hui. Dans quel état d'esprit es-tu? Un peu fébrile?

Pierre-Yves Theurillat :
Un peu d'excitation, d'enthousiasme contenu, oui, disons d'émotions mêlées... C'est un bonheur au sein du groupe de partager cette venue au monde.

Pc :
Justement, 23 ans après, comment retrouves-tu le monde? Les gens souffrent, la guerre gronde, c'est toujours vae victis non?

PYT :
Oui, il y a toujours un "point de vue", un aspect martial dans Galaad, et l'univers évolue avec beaucoup de constituants semblables... Visions assez pessimistes sur le monde, mais en vérité il y a deux mondes, un monde plus ordinaire plus quotidien, qui semble plus bienveillant que ce que l'actu nous montre. Au moins, du point de vue des paroles, FRAT3R est un album épidermique, sensible... mais nous n'en ferons pas une maladie.

Pc :
Restons dans le pessimisme. Qui ou quoi pourrait changer tout ça, alors que les idéologies se sont effondrées, que "le rêve communiste pourrit dans les goulags" (comme disait François Béranger), que l'anarchisme n'a fait que montrer le bout de son nez et que les concepts néo-libéraux triomphent?

PYT :
Je ne vois pas qui ou quoi pourrait changer les choses sur le plan politique, c'est plutôt la politique qui change de forme actuellement, de nouveaux courants de pensées surgissent... l'emprise du net et des technologies nouvelles transforment et fait s'adapter les mentalités, on court de grands dangers avec les retours de kick nationalistes et populo (voir Bolsonaro au Brésil, par exemple), les gens ne savent plus, ne se souviennent plus, n'ont rien appris en fait... il faut progresser, par petites touches, comme avec le revenu de base inconditionnel, il faut prendre exemple sur les sociétés scandinaves, celles qui marchent le mieux, mais pour l'idéologie, tant pis.... je crois que chacun se la constitue maintenant à la carte.

Pc :
Parlons un peu musique. Dans votre nouvel album, on sent, encore en filigrane, les influences de Ange, de Marillion, mais Galaad apporte de la puissance, une sorte d'urgence. C'est ton côté "écorché vif" qui donne cette caractéristique au groupe?

PYT :
Si on veut, une sensibilité qui s'exprime avec émotion(s), une sensibilité canalisée.

Pc :
Il y a une quantité incroyable d'albums qui sortent par jour. Comment Galaad appréhende-t-il ça? Comment durer, comment exister dans cette pléthore de productions?

PYT :
La première étape a été de dire que nous nous reformions, qu'il y avait ce retour que presque plus personne n'espérait. Le cercle s'est agrandit ensuite avec les concerts et l'annonce d'un nouvel album. Pour la durée, je pense que c'est une décision du groupe, plutôt que d’être enchaînés à l'avenir de ce disque, que nous souhaitons très bon, le meilleur possible. Tout dépend du consommateur, qui a envie ou non d'approfondir l'œuvre avec nous, qui préférera changer de partenaire plutôt que vivre un concubinage à long terme.

Pc :
"Stone" est peut-être le meilleur morceau de Galaad, toutes époques confondues. Parle-nous de ce titre...

PYT :
Quand a-t-on travaillé sur le riff "barbare"? Début 2018, sauf erreur, et peu à peu on a senti que le titre pouvait partir sur un instrumental et reprendre sur le thème "de sacrifice, je n'veux connaître...". En bref, ce titre connaît un développement non pré-stylisé, un peu aventureux dans sa conception, comme une fresque, une chanson-fresque.

Pc :
Un mot pour la fin?

PYT :
Rendez-vous sur vos platines et surtout en live, dès septembre vers Lyon, Chambéry, à Paris, à Bordeaux, à Melle, le 25 mai à Grand Combe Châteleu (près de Morteau) ainsi que les dates suisses.

Et rendez vous sur notre site www.galaad-music.ch et sur la page facebook du groupe, plutôt active.https://www.facebook.com/galaadmusique/

16/05/2019 : Bruno Versmisse (Groupe facebook Prog'Récif)

Bruno Versmisse - Prog'Récif